L’AME EST POURVUE
• De «enlir avec attention ou d'allen- (s. Deui impressions , ou de comparer-
tionner ( ». Le rapport , ou de juger.
I)e préférer. De préférer arec discernement, arec connaissance , ou de choisir.
De désirer. De désirer avec la conGance de poueoir satisfaire le désir , ou de vouloir.
De se souvenir. De se souTenir avec application , arec effort , ou de s« rappeler.
On voit que sous le rapport des éléments essentiels, l’entendement est chez notre solitaire ce qu’il
est chez l’homme placé dans les conditions les plus favorables à son développement ; mais qu’il est rétréci, limité! ou plutôt combien sont stériles les circonstances propres à le développer ! Et en effet à quelle opération un peu élevée peut-être conduite une ame froidement occupée à contempler un minéral ou un végétal? que devient ce feu de la pensée allumé par l’amourde l’approbation, del’estime, delagloire? Quant au moral , que devient-il dans cet état d’isolement ? Il est à peu près nul , car il naît du rapport de l’homme avec l’homme; cependant on en trouve encore le germe, et c’est l’entendement qui le renferme ainsi qu’il est aisé de le montrer.
Pense bien , agis bien , ou tu seras puni ! Y oilà une loi à laquelle l’homme ne cesse d’être soumis dans toutes les circonstances qu’il est possible d’imaginer. Ainsi, il n’est pas en la puissance de notre solitaire de saisir impunément de faux rapports et de régler sur eux sa conduite; ils sont relatifs à la conservation, au bien être de son existence , et leur inexactitude compromet l’un et l’autre ; elle lui fait chercher un aliment dans le poison , un abri dans l’écueil , un refuge dans le danger ; il a mal pensé , mal agi ; il s’en punit lui-même , il est à la fois et l’oppresseur et l’opprimé , de sorte que , quoique seul , il trouve dans la simple faculté de sentir le sévère régulateur de ses pensées , de ses désirs et de ses actions ; sans cesse , il est comme en présence d’un juge qui l’applaudit , le blâme ou le menace. Or , voilà certainement l’origine de la connaissance du bien et du
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mal , de la récompense de l’un et du châtiment de l’autre , du bon et du mauvais usage de la liberté ; voilà le premier germe de la conscience, du devoir, du regret , du repentir, et de mille autres sentiments qui , ne consistant d’abord que dans de simples sensations , s’entourent ensuite, sous l’influence delà société , d’une foule de manières de sentir qui les font à tel point différer des sensations ordinaires , qu’on est fort éloigné de penser qu’ils n’en sont que des modifications. Examinons un instant la société sous ce point de vue.
La connaissance du juste et de l’injuste , si lentement acquise, la douleur, la honte, dont tant de mauvaises actions ont été suivies ; le spectacle terrible des châtiments infligés par les lois; l’indignation ou l’humiliante pitié qu’excite de toutes parts , l’impassibilité d’une aine coupable; le témoignage général de l’horreur que le crime inspire ; l’idée d’un Dieu attaché à le poursuivre et à le punir; l’habitude de prendre pour juge ce Dieu, les hommes, et les divers
sentiments de crainte dont on est soi-même agité
tout cela a donné graduellement naissance au repentir et au remords ; mais , comme on ne se souvient plus de la manière successive dont toutes ces impressions se sont unies, combinées, on les transforme en un sentiment immédiatement émané d’une faculté toute particulière. La douceur qu’on trouve par degrés à se mettre à la place de celui qui gémit, à s’aimer en lui, à avoirencore en lui pitié de soi-même; le délectable souvenir des bienfaits qu'on a versés sur un
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être malheureux ; les larmes de la reconnaissance, si honorables, si flatteuses pour celui qui les fait couler, le céleste plaisir qu’on a appris à trouver dans le sacrifice lui-même qu’exige une action noble et généreuse ; le bonheur aussi pur que durable dont cette action devient la source ; le respect, la considération, l’hommage qu’elle attire; la pensée si consolante de vivre dans la mémoire de ceux qu’on a comblés de Liens; les récompenses célestes qui ne cessent d’offrir à l’ame la perspective d’une éternelle félicité... voilà ce qui excite, développe la vertu , et cet être que tant d’actes intellectuels et moraux concourent à produire, ne paraît être que l’effet d’une faculté spéciale , quelquefois même d’une sorte d’inspiration surnaturelle. On réduit à l’unité tout ce qu’il y a de plus complexe , on fait naître en un instant ce qui ne s’est développé que d’une manière lente et progressive^ enfin, on transforme les conséquences d’une suite immense d’impressions, en une manière instantanée de sentir, et l’ame devient, pour celui qui l’observe, une sorte de réflecteur qui groupe, confond en un point, tous les éléments épars qui l’ont successivement frappée.
Ce repentir et cette vertu que je viens de prendre pour exemples , sont des sentiments qui n’appartiennent qu’à l’homme parvenu à l’àge de raison-; on ne les retrouve point chez l’enfant qui, comme on ne le sait que trop, ne cesse d’être en opposition avec tout ce qui est relatif au droit, au devoir , à la justice , en un mot, avec la morale ; c’est que n’obéissant encore
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qu’aux impulsions de la nature , il a des manières de sentir, qui, simples , pures , en quelque sorte, n’ont point revêtu le caractère social que, plus tard, leur feront acquérir l’observation et l’expérience. Le système de ses sensations et de ses idées, dépouillé de ce complément moral qui appartient aux affections et aux sentiments , ne diffère presque en rien de celui de l’homme , soustrait à l’influence de la civilisation , et l’on peut dire que l’enfant est le sauvage de ia société. Aussi, au lieu de l’homme, est-ce lui qu’il faudrait étudier, pour savoir ce que c’est qu’une aine , réduite aux conditions essentielles et primitives. On trouverait alors autant de différences entre ces conditions et celles d’une arne soumise à des modifications sans nombre , qu’il y en aurait entre l'eau de la source la plus pure , et celle qui, en parcourant une grande étendue de terres, se chargerait dans son cours, d’une multitude de principes etrangers.
Ce type du moindre développement des facultés intellectuelles n’est jusqu’ici que conçu, simplement établi par ce que le raisonnement indique; cependant nous le rencontrons à peu près chez certains peuples qui, paralysés par la monotonie du climat , sont encore modifiés par d’autres circonstances relatives surtout à la relimon et au gouvernement. LesColom-
biens , dont j’ai déjà parlé , sont précisément placés dans ces conditions, sans même en excepter l’esclavage dont un grand homme a su les affranchir ; mais, en brisant leurs fers, il n'a pu en effacer l'empreinte,
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Considérons-les un instant avec ce sentiment de douleur que doit toujours inspirer la dégradation du plus parfait des êtres.
Ces hommes sont si froids, si passifs, si peu animés , qu’ils ne cherchent jamais à apprécier ce qu’ils sentent^ ni mêqje à sentir. Une seule modification de la sensibilité les excite et les intéresse : c’est celle que détermine un spectacle terrible ou révoltant, comme celui du meurtre, de l’incendie , du supplice des criminels , du lâche assassinat d’animaux lentement déchirés, brûlés , torturés de mille manières clans des exercices qu’ils osent nommer des jeux : telles, parmi nous , ces femmes qui ne sentant plus rien, pour avoir trop senti, inondent cle leur foule la place funèbre, où l’appareil de la mort et les derniers soupirs du crime peuvent encore les remuer. Il suit de là qu’ils ne puisent dans leurs sensations que quelques connaissances fugitives ; presque toutes leurs idées leur sont transmises par le hasard ou par l’ordre, assez souvent par le bâton; aucune d’elles n’est acquise ; ils en sont dépositaires et non possesseurs; ils savent ce qu’elles leur coûtent, et ils ignorent ce qu’elles valent; aussi, dans l’usage qu’ils en font , sont-ils semblables à des insensés qui donneraient aussi bien de l’argent pour du cuivre , que du cuivre pour de l’argent.
Si les sensations sont si faibles , si fugitives, on conçoit que l’attention doit à peine exister, et d’ailleurs quel intérêt pourraient avoir à donner leur attention deshommes qui n’en trouvent aucun dans
l’exercice de la sensibilité ? Gomment pourraient-ils désirer d’apercevoir des rapports entre des sensations (pii n’ont pas meme excité en eux le désir de les apprécier ? Mais, chose bien étrange, quoique vraie cependant et connue de tous ceux qui ont eu le triste avantage de faire mes observations ! Il est si pénible pour ces sortes d’hommes d’èlre attentifs, que, lorsqu’il devient nécessaire qu’ils le soient , ils bâillent à peu près comme nous faisons exécuter aux paupières le mouvement de clignotement , et l’habitude leur a rendu cet acte si naturel qu’il ne choque en rien leurs bienséances. Fatigué d’êtreattentif aux charmes qu’il a l’air d’adorer, l’amant bâille auprès de sa maîtresse, qui, trop attentive , l’écoute en bâillant ; accablé par l’attention qu’il donne aux sons qui frappent son oreille, celui à qui on parle ponctue le discours par des bâillements ; l’orateur , qui a toujours divisé ce qu’il va lire au moins en trois parties , bâille ordinairement trois fois; j’ai vu l’acteur, trop occupé à rappeler son rôle , bâiller à côté de l’actrice qui se disposait à bâiller à son tour ; le souffleur bâille au lieu de souffler , et le parterre , que sa propre attention stupéfie, écoute et admire en bâillant; enfin, pour eux, être attentifs , c’est bâiller , c’est tomber Jans~cêt abattement et cette langueur que , parmi nous, l’attention seule est capable de prévenir ou d’éloigner.
Si nous passons aux affections morales, nous allons pénétrer dans le domaine du deuil et du silence : nous n’allons rencontrer partout que l’immobile et
désolante invariabilité. Là, toujours triste, mélancolique ^ abattu, l’homme traîne son accablante existence vers les lieux où le plaisir l’appelle , comme il la traîne vers ceux où la douleur l’attend ; il foule nonchalamment à ses pieds les fleurs et les épines répandues sur le chemin de la vie, et il suit ce chemin comme sfil accompagnait un cercueil, ou plutôt, changeant en un cadran funèbre la zone qu’il habite, il en est l’aiguille passive qui mesure à peine la marche du temps. Mais, qui pourrait rendre à la fois l’éternelle uniformité des modifications de son ame, et la désespérante monotonie de leur expression ? Affligé par le bonheur, affligé par l’infortune , affligé par ce qu’il y a de plus indifférent , il ne pousse jamais qu’un seul cri, et l’accent de ce cri ne varie jamais : hélas ! s’écrie-t-il sans cesse ! hélas ! répèle-t-on de toutes parts : tout est hélas , tout est exclamation de tristesse pour cet emblème du deuil et de la mort; la vie désolée qui n’exerce en lui ses actes qu’au sein de l’accablement et de la langueur, ne sait, ne peut exprimer que l’ennui; elle a été créée par l’ennui; c’est l’ennui qui compte tous ses instants , et son dernier soupir est un soupir d’ennui.
L’ambition , la prévoyance , l’espoir , l’inquiétude, enfin toutes ces agitations de l’ame qui , parmi nous, sont presque devenues des conditions essentielles de l’existence , se réduisent pour eux à la simple sensation que détermine le besoin au moment même où il est éprouvé. C’est ainsi que pressés par la faim, ils se jettent sur une énorme proie , ou tombent sur un im-
mense repas préparé par la nature , mais ce qu’il en reste ne doit jamais assouvir une faim prochaine , car ils terrassent un bœuf pour n’en manger que le cœur; ils abattent un arbre pour n’en cueillir que quelques fruits ; tout disparaît , tout s’engloutit dans le présent; l’existence immobile , ne se dirige jamais un seul instant en arrière, jamais elle ne fait un pas en avant.
Parmi nous^ certains sentiments qui, chez la femme , paraissent être si naturels, si peu soumis à l’influence des institutions sociales , tels que ceux par exemple, de pudeur, de timidité, de honte ^ de réserve, de modestie... sont entièrement inconnus dans ces régions sauvages. Là , des appas qui ne cessent de s’offrir dans tout l’éclat de leur nudité ^ n’alarment pas plus la pudeur de celle qui les étale, que s’ils étaient modestement couverts; jamais les lys de la nature n’y sont rougis par le fard des institutions. Souvent, en effet , j’ai vu des jeunes indiennes à peu près nues, et d’autres dont les vêtements déchirés servaient encore moins à cacher qu’à laisser entrevoir tout ce que les bienséances sociales ordonnent de voiler ; je lésai vues, contemplées, et moi seul j’ai rougi. Il y a plus, des sauvages voisins de cités se mêlent avec leur habitants sans en prendre les mœurs, sans réfléchir un seul rayon du flambeau social qui brille autour d’eux, à peu près comme un groupe de végétaux qui, sans culture et sans art, s’élèveraient négligemment dans les palais de nos rois. L’acte le plus ami du mystère , celui que toujours voile si bien la pudeur, n’est pour eux qu’une de ces actions ordi-
riaires de la vie, que ne sauraient troubler ni la lumière du jour, ni les regards de leurs semblables : sous une natte mouvante et dont ne se couvrent ceux qui l’agitent que pour se soustraire aux huées des passants, l’homme crée, la femme conçoit, et , tandis que l’auteur de tous les êtres les forma dans la solitude du chaos, c’est sur une place, en présence de tout un peuple que le couple sauvage poursuit tranquillement l’œuvre de la première création (i).
L’amour qui, chez nous, est à la fois le plus délicat, le plus vif, le plus raffiné de tous les sentiments, n’est , chez ces hommes de la nature, qu’un goût grossier, qu’un désir purement matériel qui agite moins leur cœur qu’un mets, qu’un parfum n’ébranlent toute la masse nerveuse de nos voluptueux citadins : l’ensemble de tous les soins qui font naître l’amour dans celle qui l’inspire est entièrement inconnu: le bonheur est un jour sans aurore , et l’instant où le besoin crie est aussi celui où il est satisfait : mets-toi-là, tel est l’ordre qui tient lieu du long et doux préliminaire d’une conquête ; va-t-én , voilà ce qui remplace le tendre adieu de la séparation.
L’amour maternel, que souvent on confondrait avec l’indifférence , n’a pas plus de feu , plus d’ardeur que la simple amitié: la tendre sollicitude, l’illusoire
(i) A ta Nouvelle-Orléans , par exemple , cet accouplement, fait ainsi à la face du ciel et de la terre, est si commun , si fréquent, qu’il n’y a guère que l’étranger qui y fasse attention.
frayeur , les vaines alarmes , lout ce qui , parmi nous, trouble , agite le cœur d’une mère, tout ce qui constitue la plus subtile essence cle la tendresse est remplacé par la sécurité qu’inspire la froide et paisible raison , et ce n’est que dans le danger réel et pressant que l'amour maternel , créé parla nature, se confond avec celui que la société embellit de tout le luxe du sentiment , etc. , etc.
Voilà donc l’influence de l’étal sauvage ou de la condition voisine de cet état sur le développement des facultés intellectuelles et morales. Il met ces facultés en harmonie avec l’étroitesse des désirs et des besoins d’un être réduit aux conditions les plus simples de l’existence, et cette harmonie donne lieu à une manière d’être toute spéciale, sorte d’indifférence qui, en rendant inaccessible à la peine comme au plaisir, ne constitue ni le bonheur ni le malheur. Qui pourrait calculer toutes les modifications que doivent faire éprouver au système physique cet état du système intellectuel et moral? Rendez pendant des siècles des corps immobiles, des cerveaux oisifs , des cœurs insensibles, des physionomies inamovibles et muettes, et vous concevrez que ces conditions doivent imprimer à l’homme des caractères bien différents de ceux qu’il offrirait s’il était placé dans d’autres conditions. En général, dans l’appréciation de l’influence qu’exercent les principaux agents sur l’organisation , on n’a pas tenu un compte suffisant de l’état des facultés intellectuelles et morales; pour modifier ce qui est .matériel, on n’a voulu que des causes physiques; mais
quels changemens , quelles transformations tout ce qui est moral ne fait-il pas éprouver à la matière vivante ! L’intelligence, les sentiments ne sont que des phénomènes développés par les organes, mais qu’elle est puissante l’action des phénomènes sur les agents qui les déterminent!
ÉTAT sociau.
Enfoui, comme étouffé dans l’état sauvage, le germe des facultés intellectuels et morales est fécondé par l'état social, et, malgré le vice des institutions, il parvient quelquefois à ce degré de développement qui produit ces génies et ces vertus dont l’histoire perpétue à jamais l’éclat. Mais, en se développant ainsi, tous les éléments intellectuels et moraux ne s’élèvent pas au même degré de perfection et de puissance. L’exercice des propriétés toujours nécessaires, toujours passives, ne préside guère qu’au besoin de se nourrir et de se reproduire, tandis que les facultés dont la liberté fait le caractère, étendent, ennoblissent l’existence , et composent une masse de bonheur d’où découlent, comme d’une source commune, tous Les bonheurs individuels. Ce sont, en effet, ces facultés qui président à la vie intellectuelle et morale , maintiennent l’homme dans la plus parfaite harmonie avec ses semblables, le portent à sacrifier nojjblement son intérêt à l’intérêt commun, et lui font trouver dans la pratique des vertus le dédommagement de ce qu’elles
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lui coulent; enfin, souveraines régulatrices de Ions les actes, elles produisent, développent la raison, et la protègent contre les attaques des propriétés qui , parfois, rebelles, tendent à porter le trouble dans le domaine de la pensée et du sentiment. Mais faisons ressortir par un exemple, toute l’étendue de leur influence , et considérons la passion la plus capable de soustraire l’homme à l’empire de la raison.
La sensation passive que fait naître la beauté , n’excite qu’à goûter le plaisir^ elle n’éclaire l’ame sur rien «le ce qui peut le corrompre , l’empoisonner , et celle dont l’attention s’empare, fuit souvent repoussée avec la plaisir. Des attraits brillants, mais dégradés par l’infamie, n’olfent à Y aveugle préférence , que leur perfide éclat, et ce qu’ils ont de plus odieux se cache ou se déguise, tandis que la préférence éclairée ne s’attache qu’à des charmes qui réfléchissent la pureté de l’aine, qu’à des beautés dont l’éclat s’unit au coloris de la pudeur. L’ irrésistible désir n’est altéré que de jouissance ; peu importe la source où il va les puiser ; il est satisfait, pourvu qu’il se désaltère , et le désir, que la raison a purifié, paisible, modéré comme elle, n’cxcile plus que d’innocents soupirs; il fait chercher le bonheur, mais un bonheur qui puisse être goûté sans honte, et toujours rappelé sans regret. Enfin, le souvenir passif, qui n’aime qu’à se reposer sur ce qui a ébloui , subjugué les sens , qui ne cesse d’attiser le feu dont l’impatient désir embrase et (ait rougir la pensée , est remplacé par le souvenir voulu , toujours occupé à caresser des charmes autour des-
quels le choix vient lui sourire, et à retracer tout ce qui est le plus capable d’enchanter l’esprit sans l’avilir, et de charmer le cœur sans le souiller.
Cependant cette série d'actes obscurs et passifs sou met souvent à son empire des opérations que devraient rendresi prépondérantes la puissance et la liberté. Souvent, en effet, la propriété audacieuse refuse d’obéir à l’imposante faculté; le cri du sentiment fait taire la voix de la raison; le penchant que la réflexion a fait naître cède au penchant irréfléchi; partout l’instinct rebelle se raidit, se soulève contre l'autorité de la pensée, et l’ame, séparée des perfides jouissances par l’abîme de la douleur, va se précipiter dans l’abîme. L’homme alors a perdu toute sa dignité , il n’est plus homme : descendu jusqu’à l’animal, il en a les goûts , les impulsions, l’avilissante brutalité, et même il lui est devenu inférieur, comme un roi honteusement chassé de son trônepourlescrimesdont il s’est souillé, vadans sa chute, se placer au-dessous du reste des hommes. Mais enfin que faire ? Incessamment attirés par deux forcesopposées, nous n’avons pas toujours le vertueux pouvoir d’obéir à celle qui, par un chemin trop souvent couvert d’épines, nous conduit à un séjour jonché de fleurs; la raison est un flambeau qui necesse de de briller, mais qui n’éclaire pas toujours. Tel l’astre de la lumière que rien ne saurait empêcher de lancer ses feux, et qui néanmoins obscurci par la tumultueuse famille des nuages, cesse souvent de se montrer à la nature, que son absence attriste et fait pâlir*
Ce sont les peuples de la race blanche ou cauca* sienne qui, dans tous les temps, se sont montrés supérieurs à tous les autres par ce haut développement des facultés de la pensée, et ils doivent sans doute cette supériorité à leur organisation , à la situation ainsi qu’à la nature de la partie du globe qu’ils occupent, et peut-être aussi à d’autres circonstances inconnues (1). C’est une chose bien digne d’admiration que de voir le zèle, l’ardeur, l’entrainement avec lesquels l’homme de cette race divine se livre à l’étude de tout ce qui peut contribuer à donner de l’étendue au savoir, de l’éclat à la gloire , de la perfection au bonheur. Mais qui pourrait parcourir la série de ses actes miraculeux ?
Du sein des eaux , de la terre et des airs jaillissent
(i) Cependant si originairement, soit par hasard, soit par un certain concours de circonstances favorables, les peuples qui habitent l’Afrique fussent passés en Europe , le nombre , le territoire, le commerce, tous les genres d’industrie que produit une grande population, le besoin de soutenir des guerres , d’entreprendre des voyages qui sont si favorables au développement de l’intelligence , etc., tout cela n’aurait-il pas placé ces peuples dans des conditions semblables à celles dont jouissent les Européens, et aujourd’hui, ne seraient-ils pas, comme eux, puissants, actifs, industrieux? Réciproquement, les Européens, primitivement relégués et dispersés en Afrique, affaiblis par un climat brûlant , peu favorisés par leur situation pour établir des rapports avec les autres peuples, portés à la paresse par l’isolement , par la difficulté de tirer parti des productions du sol, ou des produits de leur industrie, etc. , ne seraient-ils pas aujourd’hui faibles, impuissants, apathiques, et les esclaves des Nègres? Nous sommes forcés d’admettre ce qui est , mais combien de circonstances auraient pu donner lieu à ce qui n’est pas J
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a sôn gré des milliers de merveilles , et celles de la nature ont été effacées par les prodiges de l’art. La .terre de l'homme n’est plus celle du créateur : l’horrible impétuosité du torrent qui ne roulait que les ruines de la vie et des rochers brisés s’est perdue dans le cours uniforme et paisible du fleuve qui verse la fécondité dans tous les lieux qu’il arrose; le triste et confus mélange des ronces, des buissons et des bois a fait place à l’ordre symétrique des champs , comme sculptés par le ciseau delà charrue; l’arbuste, enfoui dans les ténèbres des forêts, s’est élevé à la hauteur de ces colosses du peuple végétal, et ainsi régénéré par son nouveau souverain , il a porté orgueilleusement vers les cieux le témoignage de sa puissance ; la famille éparse des fleurs a brillé de tout l’éclat de la réunion ; l’amertume primitive des fruits a fait place au délicieux mélange de tout ce que la saveur et le parfum peuvent offrir de plus exquis , et sur la surface d’un globe rustique et sauvage, le merveilleux jardin des Hespérides s’est étendu de toutes parts. L’or de la nature a pâli devant l’or des cités; un magique cristal, en doublant l’existence des corps, a menti, rendu imparfait le cristal si pur des ruisseaux; l’Eternel étonné a vu la pierre informe et grossière s’élever en colonnes majestueuses dans ses temples et autour de ses autels ; une toile a senti, le marbre a respiré, le métal lui-même a pensé , s'est ému ; dans l’Olympe des arts sont venus revivre les rois et les héros vainement rentrés dans l’horreur du néant ; un art antagoniste de la mort a imposé silence
à la douleur, et ordonné à la vie, prêle à s’éteindre, de reprendre son premier éclat ; enfin l’homme a tout soumis à son empire : après avoir arraçhé le sceptre au dieu des mers, il a osé parcourir sur le siège d’un char flottant, des montagnes et des vallons tour-àtoureflaeés , reproduits, et au monde étonné est venu s’ajouter un monde nouveau ; commandant à l’inconstante mobilité des airs de lui prêter un point d’appui, il est allé, dans son essor audacieux , visiter des régions où les plaines du vide l’ont à peine arrêté ; la foudre elle-même n’a pu se soustraire à ses lois, il lui commande, l’enchaîne, la maîtrise à son gré, et, tandis qu’au milieu des éclats bruyants du tonnerre , elle menace de tout exterminer, le souverain de la terre repose en paix sous l’égide sacrée que son intelligence a placée entre lui et le maître des cieux.
Quant aux facultés morales , c’est encore chez ces mêmes peuples qu’elles sont parvenues au plus haut degré de développement ; et il devait en être ainsi , caria vertu est en général l'attribut delà force et de la puissance , tandis que le vice s’attache le plus souvent à la faiblesse. Hâtons-nous cependant d’observer que les plus grands crimes se montrent là où éclatent les actes des plus hautes vertus, oùbrillentles plus beaux génies. C’est parmi nous, en effet, qu'on voit chaque jour se reproduire tout ce qui est le plus capable de dégrader l’humanité : le suicide , l’infanticide, le parricide, l’inceste, le viol, le sacrilège, l’empoisonnement, l’incendie; tandis que chez les peuples moins civilisés, on voit à peine quelques
exemples de semblables atrocités. Mais la civilisation enfante-t-elle le crime immédiatement par ellemême, ou bien ne le produit-elle que d’une manière éloignée? Il est aisé de montrer qu’elle est absolument innocente de tous les excès avec lesquels elle coïncide. En effet , chez les peuples civilisés , le nombre immense des besoins, l’inégalité nécessaire dans la distribution des fortunes, mille calamités publiques nécessairement produites par les innombrables dérangements des ressorts si compliqués du corps social, les guerres , qui suspendent , paralysent toutes les relations commerciales , l’invasion d’un ennemi triomphant, qui pille, brûle, saccage tout ce qui s’offre sur ses pas. . . . Tout cela vient placer l’homme le plus vertueux dans des conditions qui rendent souvent le crime nécessaire , indispensable ; mais, tout en le commettant, il frissonne, il frémit , et combien de fois ne conserve-t-il pas plus de pureté, plus d’innocence que le paisible Indien qu’aucune passion ne vient émouvoir! Je pense que, parmi nous, le plus atroce de tous les scélérats a eu le malheur de passer par des circonstances qui lui ont fait successivement acquérir l’habitude de se livrer à des actions criminelles; en admettant, par exemple, qu’il ait violé, incendié, assassiné, empoisonné, il aurait été en démence si , perdu au fond des bois de la Colombie avec quelques Indiens, vivant paisiblement dans leurs cahuttes, il s’était rendu coupable de viol, d’incendie, d’assassinat et d’empoisonnement.
Mais, en absolvant la société de tous les désordres
qui se passent clans son sein , ne viens-je pas offrir l’occasion de conclure que c’est à l’organisation et spécialement à celle du cerveau que tous ces désor-r dres sont dus? J’avoue qu’il est pénible d’admettre que la race qui offre le plus de beauté, la plus par-r laite harmonie dans les proportions , soit précisément celle qui y pour des motifs tirés de l’organisme , off re les individus les plus enclins à toute espèce de vices et de dépravations; comment là, où règne partout un si bel accord, viendrait-il se présenter le contraste le plus choquant? Au reste, pour pouvoir croire que Tétât moral dépend entièrement d’une disposition organique, j’ai trop vu d’indiens bons, honnêtes, presque vertueux, et pourtant pourvus d’un crâne tel que, sans avoir besoin de recourir aux tribunaux, nos phrënologistes auraient pu en toute sûreté de conscience les condamner à l’échafaud.
Mais qu’importe, dira-t-on, que la société produise immédiatement ou d’une manière éloignée, tous les malheurs qui viennent l’affliger? Elle ne leur donne pas moins naissance ; et alors l’état sauvage ne lui est-il pas préférable? Ne doit-on pas placer une situation qui procure du moins l’absence du malheur, au-dessus de celle qui, à coté de grands biens, vient accabler de plus grands maux? Il est facile de répondre à cette question. Mille choses sont dans le cas de celle-ci, bonnes par elle-mêmes , plus pu moins mauvaises, quant aux effets qu’elles produisent, selon la manière dont on dispose les éléments qui les constituent , dont on règle les ressorts
qui les mettent en jeu. L’association des hommes est bonne et utile, car, ainsi associés , ils se prêtent un appui , s’éclairent de leurs lumières, perfectionnent par la combinaison des talents tout ce qui peut contribuer au bonheur, trouvent enfin dans la réunion une force, une puissance qu’anéantit toujours l’isolement ; mais que l’appui n’écrase pas les petits pour sou tenir les grands, que les lumières concentrées dans un point, ne laissent pas tous les autres dans l’obscurité, que des talents supérieurs ne créent point un bonheur partiel, isolé, et qu’enfin la puissance ne soit point employée à opprimer la faiblesse. Or, ces dernières conditions découlent de bonnes institutions fondamentales parmi lesquelles l’éducation occupe certainement la première place : qu’au lieu d’être l’éteignoir de l’intelligence , cette éducation soit le développement le plus parfait de toutes les facultés de la pensée; que, loin d’être coûteuse, difficile à acquérir , elle vienne en quelque sorte s’offrir comme d’elle- même à tous les membres de la société; que des insensés auxquels elle est aujourd’hui confiée, soient remplacés par les plus beaux talents , et qu’enfin on puisse dire avec orgueil : je suis chargé du noble soin de développer l’entendement , de rendre l’homme à la fois bon , intelligent , heureux , et de présider ainsi aux destinées de la société dont il doit faire partie.
Abstraction faite des institutions vicieuses qu’avec un peu de vraie philosophie, on pourrait convenablement modifier, l’état social est celui qui donne à
l'homme toute sa noblesse, toute sa dignité; il met en harmonie le luxe des besoins de son organisation avec tous les moyens propres à les satisfaire, moyens si abondamment répandus dans la nature , et successivement découverts par les sciences ; il développe en lui tous ces grands sentiments, tous ces actes sublimes qui en honorant l'humanité, deviennent des exemples offerts aux générations futures; il fait naître toutes les jouissances qui émanent de l’imagination fécondée par l’exercice des Beaux-Arts ^ et par lui rendu cosmopolite , le bonheur s’élance , rayonne de toutes parts vers le séjour du malheur.
Quelle profonde modification doivent imprimer à l’ensemble de l’organisation humaine, ces sublimes élans de l’ame, qui l’élèvent vers tout ce qufil y a de plus grand et de plus beau ! Un instant est à l’individu, ce que mille ans sont aux races. Or, si les traits de cet individu retracent la noblesse , la dignité des sentiments qui l’animent, mille ans, consacrés à l’expression des mêmes sentiments, n’en imprimeront-ils pas les caractères sur les traits de tout un peuple, et ces caractères ne deviendront-ils pas ineffaçables, comme ceux sur lesquels nous voyons les siècles s’accumuler sans leur faire éprouver la plus légère altération ?
Gouvernement.
L influence que les gouvernements exercent sur les peuples est immense , car elle est à peu près à leur égard , ce que l’autorité d’un père est à ses enfants ;
mais on conçoit que je ne dois point m’engager clans un sujet aussi vaste ; aussi me bornerai-je à considérer à cet égard un point fondamental , un point qui est peut-être le premier ressort que fait mouvoir le chef d’une nation pour la modifier , la conduire à son gré. Ce point consiste dans l’usage que l’on peut faire des idées abstraites. Qu’on me permette donc d’examiner un instant ces idées.
Toutes les idées abstraites ont pour caractère d’ètre variables , changeantes , comme la pensée si instable elle-même qui les a créées. En parcourant la série des révolutions qui se sont opérées , et celles qui s’opèrent encore chez les différents peuples, qu’on examine les idées de courage , d'honneur , de noblesse , de droit , de liberté , etc., et l’on verra quelles éprouvent toutes , des modifications plus ou moins importantes.
Mais, si l’instabilité fait le grand caractère des idées qui nous occupent, il est bien remarquable que, passant d’un extrême à l’extrême opposé, elles deviennent quelquefois si fixes, que,, lors même qu’elles sont fausses, le nombre et la nature des éléments qui les composent restent invariables , et, parmi les sources d’où découle cette immutabilité , il en est une principale , le pouvoir absolu qu’un tyran exerce sur les peuples. C’est ce qu’il est facile de montrer.
Tant que la perception a lieu, à l’occasion d’objets matériels, elle reste libre, indépendante , et ne peut être soumise à aucune loi , ou du moins , jus-
qu’à présent la tyrannie ne s’est point avisée de lui donner des ordres ; il n’a point existé de maître assez barbare pour dire à son esclave : sens que ce cylindre est tranchant, trouve ce plomb léger, rencontre la solidité dans l’air que tu respires , enfin , tais plier la propriété de sentir à ma faculté de vouloir. S’il eut eu la sottise de l’exiger, l’impossibilité de l’exécution eût fait assimiler l’ordre aux vains propos d’un insensé ; mais , si l’un de ces corps , le cylindre , je suppose , pouvait être tour-à-tour tranchant ou arrondi , pyramidal ou prismatique , etc. , en le présentant à l’esclave constamment pyramidal, par exemple, il serait bientôt persuadé que celte forme est celle qui convient essentiellement au cylindre.
C’est en effet là ce qui a lieu à l’égard des idées abstraites ; car, par cela même qu’elles peuvent revêtir une multitude de formes, on peut, à son gré, en considérer quelques-unes à l’exclusion de toutes les autres. Or^ voilà précisément ce que font ceux qui, investis de la suprême puissance, ne s’en servent que pour forger et imposer des chaînes : parmi toutes les modifications que peuvent éprouver les idées, ils choisissent celles qui sont le plus favorables à leurs desseins, et, en les présentant sans cesse à leurs sujets, ils les forcent de considérer comme des vérités les plus perfides mensonges. C’est donc dans le domaine de l’abstraction , et seulement dans son domaine, que la pensée peut être asservie , et un tyran ne l’ignore point ; profond dans une odieuse mêla-
physique, il sait mieux que personne qu’on ne peut subjuguer l’esprit qu’à l’aide des êtres que l’esprit lui-même a créés ; il sait encore que le premier de ses besoins est de se cacher sous un beau nom , et il le peut, carro/, monarque, prince , potentat, et tous les titres que peuvent prendre les maîtres de la terre, sont des êtres ab‘ traits auxquels le pouvoir suprême ordonne de prendre tel ou tel caractère déterminé. Dès qu’une idée abstraite a été irrévocablemet fixée , elle donne naissance à une foule d’autres tout aussi invariables , et celles de tout un peuple sont profondément modifiées.
A combien de maux l’homme serait soustrait, si son esprit était convenablement éclairé , non pas par le moyen de ces éducations brillantes , dont tout l’éclat est dans le nom , mais bien à l’aide d’une instruction dont le directeur fût le bon sens / Il aurait la tête remplie de choses, et l’on ne peut avoir de prise sur lui que par les mots.
Cette série d’idées abstraites que parvient ainsi à rendre invariables la funeste habileté des tyrans , donne lieu parfois à des résultats bien douloureux pour l’humanité ; car ces idées deviennent la source de haines implacables entre des peuples qui n’ont aucun motif de se haïr, et que tout devrait porter à s’aimer. J’en citerai un exemple bien remarquable.
Lorsque certains chefs de brigands firent la conquête d’un pays où ils n’abordèrent que pour éterniser leur honte , ils y rencontrèrent un trésor dont ils voulurent avoir exclusivement la propriété , et,
pour cela, ils s'efforcèrent d’abord d’interdire aux étrangers toute relation avec les habitants du territoire conquis : ceux-ci auraient pu être éclairés , et il fallait qu’ils devinssent aussi stupides que les brutes. Ensuite, ils excitèrent et nourrirent dans le cœur de ces esclaves une haine implacable contre ceux qu’une terre étrangère avait vu naître , et, pour y parvenir , combinant les intérêts humains avec les intérêts du ciel , ils leur ordonnèrent de voir dans un étranger un impie , avec qui on ne pouvait entretenir des rapports sans s’exposer à être éternellement consumé par le feu des enfers. L’esclave obéit pendant trois siècles ; aujourd’hui ses chaînes sont brisées, mais les chaînes intellectuelles n’ont point été rompues ;le pouvoir de l’habitude le rend encore soamis à Fordre qu’il a reçu , de sorte qu’il applique indistinctement à tous les étrangers l’ancienne formule dont les termes constants sont V immoralité , V irréligion , V hypocrisie et la perversité . Il a vu l’Anglais voler à son secours, il lui doit son indépendance, et néanmoins il le traite d’hérétique, d’abominable réprouvé ; le Français qui vient le faire participer aux produits de son industrie, n’est qu’un infâme mercenaire qu’il se fait gloire de haïr et de mépriser, et celui quis’efforce de faire succéder à l’épaisseur des ténèbres qui l’enveloppent l’éclat d’une vive lumière est un vil aventurier , qui fait profession d’abuser delà crédulité des peuples : il est poursuivi, persécuté jusqu’au moment où il s’éloigne ; heureux d’abandonner une terre, où la santé est bien
plus compatible avec la lèpre et la fièvre jaune, que ne l’est le talent avec le souille impur des êtres qui l’habitent!....
Seconds dieux sur la terre, les ministres du ciel sont à l’être moral ce que les rois sont à l’être physique et intellectuel, et par conséquent ils influent aussi très puissamment sur l’état social. Mais, ne pouvant point m’engager dans une matière qui m’entraînerait beaucoup trop loin , car dans le Nouveau- Monde j’ai eu occasion d’observer une mullitude de faits extrêmement intéressants , je me bornerai à offrir ici une seule réflexion.
Parmi les causes capables d’imprimer à l’organisation des caractères nouveaux, la religion, lorsqu’elle est fanatique et superstitieuse , occupe certainement une des premières places : elle allonge , affaisse les traits, transmet à l’œil une fixité qui simule la plus profonde méditation, quoiqu’il ne règne dans le cerveau qu’un sentiment vague de mélancolie et de tristesse ; comme l’oeil , le corps immobile conserve presque indéfiniment la situation dans laquelle le hasard l’a placé. Des Indiens de l’Amérique méridionale persévèrent presque des jours entiers dans des états douteux entre lamortetle sommeil ; séparée de leurs corps qu’anime à peine la vie végétative , leur ame semble déjà s’être élancée vers les deux. Une si profonde immobilité de la pensée , ne doit-elle pas , à
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l’aide d’un temps suffisant, altérer celte uniformité de rondeur, cette beauté de formes qui distinguent , en général , les peuples actifs , industrieux , toujours occupés de projets qui ne cessent d’exercer , de développer l’intelligence?
Éducation.
De toutes les institutions humaines, l’éducation n’est pas seulement la plus imparfaite, elle est encore la plus absurde , la plus contraire à ce qu’indique la raison, et son origine est entachée de malice et de perfidie. Ce qui montre déjà combien doit être puissante l’influence que l’éducation exerce sur toutes les races. Considérons-en d’abord l’origine.
Celte origine remonte évidemment aux premiers oppresseurs de l’homme, à ces coupables ambitieux qui voulant retirer de leurs semblables les mêmes avantages que leur procuraient les animaux domptés, résolurent d’étouffer en eux toutes les facultés dont le développement produit cette force, cette élévation del’amequi ne faitsoupirerqu’après la liberté. Or, pour arriver à ce grand résultat , ils cherchèrent quel était le meilleur moyen d’étendre, de fortifier la raison, et il ne leur fut pas difficile de découvrir qu’il consistait à connaître, à comparer, à combiner de diverses manières tous les êtres naturels placés autour d’eux. Ou pourrait-on chercher des idées, desconnaissance*, si ce n’est dans ce qui existe , dans ce que la nature a créé ? Cependant, outre le domaine de la nature
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il y a encore le domaine intellectuel qui répète le premier, comme l’image d’un corps placé devant une glace est la représentation exacte de ce corps ; mais ce second domaine , considéré d’abord et indépendamment de celui dont il émane, ne constitue qu’une chimère intellectuelle. Connaissant à la fois le bon et le mauvais chemin , les premiers oppresseurs eurent tout ce qui était nécessaire au succès de leur entreprise ; il ne fallait en effet qu’engager l’esclave futur à suivre le premier chemin , en ayant grand soin de l’écarter toujours du premier ; il y serait devenu homme , et il fallait qu’il descendit au moins au niveau de la brute. Voilà certainement l’origine de cette funeste éducation qui règne en souveraine sur toute la surface du globe , et j’ose affirmer que cette origine est réelle ; car , s’il est dans la nature humaine de se tromper , il ne l’est pas de rencontrer l’erreur , toujours , partout , et cela à côté du flambeau le plus brillant de la vérité, car qui a jamais pu douter que la connaissance des choses produite par l’impression que l’on en reçoit pût être acquise sans cette impression ? Y a-t-il jamais eu un homme assez insensé pour croire qu’on pouvait connaître toutes les qualités, tous les attributs d’une personne en examinant son portrait? Oui, oui, n’en doutons pas, il y a eu perfidie , méchanceté , et l’éducation a été un voile à la faveur duquel on a pu sans crainte forger des fers. Mais il faut dire aussi qu’au crime a succédé l’innocence : enfants de cette éducation , imprégnés des sentiments qu’elle seule leur avait inspirés, ceux
qui succédèrent aux premiers coupables, acceptèrent de bonne foi l’erreur , ils la propagèrent avec un zèle innocent et sincère, et c’est ainsi qu’elle a paisiblement étendu partout son empire.
C’est encore à la race blanche qu’est du ce puissant
modificateur du corps social , ou plutôt c’est elle qui en a été la première victime , et qui en reçoit encore des maux d’autant plus cruels que leur cause reste ignorée. Personne encore n’a entrevu ces maux, et cependant ils sont énormes , incalculables , car depuis les premiers malheurs de l’enfance , jusqu’à ceux quinans ac compagnent sur le bord de la tombe, il n’en est aucun qui ne découle de l’éducation : tous les vices, toutes les inconséquences, toutes les erreurs , les guerres, les révolutions , les révoltes,* enfin , tout ce qui trouble , pervertit l’ordre social , est l’ouvrage de l’éducation. Offrons la preuve de celle affreuse vérité, et puisse-t-elle contribuera faire tomber le bandeau qui nous cache la cause des malheurs identifiés avec notre existence \
Faisons une supposition bien étrange ; admettons en effet qu’on veuille faire d’un enfant , un homme capable de se livrer à tout le mal qu’on puisse imaginer ; eh bien ! c’est à l’aide de l’éducation que nous
allons parvenir à former ce monstre humain
Arrêtez, s’il ne le devient pas en effet , c’est que successivement soumis à mille causes répressives , il éprouve à chaque instant des modifications inverses de celles que l’éducation lui imprime , et ce n’est que dans quelques circonstances que se manifestent
DBS RACES HUMAINES.
Jes effets auxquels celle-ci a donné lieu. Faites donc pour un moment abstraction de ces causes , si vous voulez voir se manifester sans mélange les résultats de l’éducation. Si l’on voulait estimer la rapidité avec laquelle se détendrait un ressort de montre, n’enleverail-on pas le balancier qui vient à chaque instant mettre un obstacle à son déroulement ? Voyons donc comment s’opère l’affligeante transformation.
Livré à des études que la sottise a nommé des J eux, l’enfant commence à épeler dans le livre de la nature y et, récompensé par cette tendre mère, il atteint le plaisir en poursuivant le savoir: mais bientôt arrive le geôlier de l’école , et il est confié à sa garde. Hélas! voilà le premier malheur de la vie, le précurseur de tous ceux qui doivent lui succéder. L’enfant crie , gémit , c’est-à-dire que son cœur, blessé pour la première fois par l’injustice , reçoit la première atteinte d’un sentiment de haine et de vengeance ; il était heureux et innocent , et le voilà déjà malheureux et perverti. Jeté dans la prison qu’on nomme école , il a les yeux tristement fixés sur un papier que de l’encre a sali , et il est grondé , puni, pour n’avoir pas su dire ce que signifiaient les taches du papier. La haine, la vengeance avaient été comprimées , et maintenant l’une et l’autre éclatent : un tour cruel a été joué au gardien ; ce tour est pour l’enfant, ce que le crime est pour l’adulte ; l’âge seul le rend innocent. Soustrait un instant au joug qui l’accable , comme le galérien , qui a aussi quelques moments de repos , le captif transforme la liberté en
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licence , et le jeu en des essais de perversité ; il écrase la faiblesse , trompe la force , trahit l’amitié, noircit l’innocence, et sème dans tous les cœurs des germes
de désordre et de dissention Toute l’école est en
feu ; on crie , on se débat , on se poursuit ; ce sont les prisonniers qui menacent de tout détruire ; la
vie du maître a couru des dangers Le jeune
promoteur du désordre s’exerce à devenir plus tard un chef de rebelles qui bouleverseront leurs pays ; aujourd’hui, le fouet , les arrêts , vont le punir de sa faute ; un jour peut-être ce sera la marque ou
l’échafaud Laissons là la série de tous les crimes
futurs dont l’école créée et fomente les germes, et jetons un coup d’œil sur la manière dont elle étouffe toutes les facultés de la pensée naissante.
Rien dans le monde n’est plus extraordinaire , plus inconcevable que les directeurs des premières écoles: chargés du noble soin de développer l’intelligence , ils devraient être des foyers de la plus vive lumière , des interprètes de tout ce que la vérité offre de plus frappant , et , toujours conséquents dans l’inconséquence , ils vont d’égarements en égarements , sans jamais s’égarer ; le mensongequi les dirige , leur dit toujours la vérité. En effet , ils transmettent des idées en cachant constamment ce qui seul peut les transmettre ; ils commandent d'être attentifs à des choses qui ne peuvent produire aucune espèce d’impression ; ils ordonnent aux âmes de préférer tout ce qui est capable de leur déplaire ; ils veulent que le désir naisse d’une préférence qui ne peut pas avoir lieu ;
passant aux opérations de la pensée , ils font établir des comparaisons entre deux termes absolument inconnus; ils exigent qu’on saisisse le rapport qui existe entre ces deux termes ; ils font raisonner sur des formules qui renferment le vide le plus parfait ; ils veulent qu’on réfléchisse sur l’absence des éléments auxquels la réflexion doit s’appliquer; ils forcent d’exercer l’imagination sur le néant enfanté par toutes les chimères dont ils ont boursoufflé la pensée ; enfin , comme cherchant à reproduire le miracle d’une nouvelle création , ils veulent que de la négation de l’existence jaillisse ce qui est pourvu d’une existence réelle (1).
(i) Il faudrait des volumes pour développer tout ce qui vient d’être énoncé ; mais qu’on prenne la peine d’examiner soigneusement tout ce qu’on enseigne dans les écoles, et l’on verra que je n’ai rien dit qui ne soit conforme à la plus exacte vérité. Mais d’ailleurs, que l’on considère les résultats. Y a-t-il un être plus hébété, plus stupide qu’un collégien? Il ne sait ni penser, ni dire ce qu’il pense; la chose la plus simple le place dans le plus grand embarras; on dirait qu’il n’a jamais rien vu, mais c’est qu’en effet, on ne lui a jamais rien fait voir. D’un autre côté, que l’on écoute les parents eux-mêmes. Chose bien extraordinaire, vraiment inconcevable! eux, qui se piquent de donner à leurs enfants une educ ationi>rillanle , ils ne cessent de répéter : Mon dieu , que cet enfant est bouché ! il a vraiment l’air d’un idiot , et plus il étudie , plus il s’enfonce dans la stupidité. Qu’on écoute surtout les amis bienveillants qui prennent la défense du petit idiot. Eh, que voulez-vous qu’il sache, ce pauvre enfant? il n’est jamais sorti du collège, il n’a vu que ses livres, il n’a dans la tête que du grec et du latin; mais laissez-le faire ; quand il verra le monde.... A. ce dernier mot, on s’écrie : Oui, mon
Je pense qu’on accordera sans peine que l’état intellectuel auquel doit donner lieu la vanité de tout ce qui fait l’objet des premières études est en tout point opposé au développement que ferait acquérir à la pensée une éducation bien entendue ; et que si les moyens qui amènent cet état n’étaient pas, comme je l’ai dit, modifiés par des circonstances acciden-
fils en effet est destiné à figurer dans le monde , et voilà pourquoi je veux qu’il ait reçu ce que l’on nomme une brillante éducation. N’y a-t-il pas là dedans un véritable charme?
Il faut convenir néanmoins que tous les étudiants ne sont pas aussi bornés que je viens de le dire, et que dans tous on rencontre encore un certain sens qui montre que leur intelligence n’a pas été tout-à-fait éteinte. Mais à quoi cela est-il dû? Aux jeux auxquels ils se livrent avec leurs compagnons d’infortune, aux promenades qu’ils ont occasion de faire, et ainsi de suite. Ce n’est vraiment qu’ alors qu’ils s’instruisent ; et il est très certain que si , constamment cloués sur leurs bancs de pénitence , ils ne voyaient que ce qu’on leur montre, n’entendaient que ce qu’on leur dit, ne s’occupaient que de ce qu’on leur fait faire, ils deviendraient le type de l’idiotisme le plus complet. Oui , je le répète, c’est lorsqu’ils n’étudient pas que les étudiants acquièrent véritablement des idées, exercent toutes leurs facultés intellectuelles, en un mot, font en petit ce qu’ils sont destinés à faire un jour en grand j de sorte que dans l’éducation, il n’y a de réellement utile que ce qui n’en fait pas partie. C^est comme un de ces médicaments dont on ne se trouve bien qu’en n’en faisant point usage. C’est encore en dépit de l’école que se sont formés ces vastes génies qui font toujours l’admiration , et quelquefois le bonheur du monde, ces écrivains immortels que caractérisent à la fois la grandeur de la pensée, la noblesse du sentiment et l’élégance de l’expression : en résistant à la funeste influence de l'école , ils ont eu le bonheur de ceux qui ne périssent point dans un empoisonnement général.
telles, il en résulterait une dégradation de l’intelligence , voisine de celle qui est naturelle à l’animal. L’école, soustraite à l’influence nécessaire de ce qui modifie les effets qu’elle produit , rend donc à la fois méchant et stupide; or l'homme, capable de se souiller de toute espèce de crimes, n’est-il pas un être à la fois stupide et méchant: c’est bien ainsi qu’on peut le définir, et même la définition pourrait simplement porter sur l’exercice défectueux des opérations de la pensée, caron apprend toujours à bien faire lorsqu’on apprend à bien penser.
Voilà donc les effets de cette éducation, qui promet au monde la prospérité, la gloire, le bonheur! elle s’empare de la pensée, ce grand ressort qui anime, fait tout mouvoir, pour la faire parvenir à son plus haut degré de développement, et, par une sorte d’assassinat, elle l’étouffe, l’éteint, et la remplace par des conditions voisines de celles delà brute ! . . . . Gémissons sur cette cause première de tous les maux qui affligent l’humanité, et ne cessons d’appeler de tous nos vœux l’heureuse époque où l’entendement doit aussi avoir ses glorieuses journées. Qu’il serait beau que le bon sens vainqueur vînt terrasser les perturbateurs de la pensée sur ce même théâtre où le despotisme tomba sous les coups de la liberté !!!... Retentissant comme le bruit de la chute , le triomphe intellectuel enfanterait partout des triomphes nouveaux !.. Ardente et studieuse jeunesse! c’est à vous qu’est réservé l’honneur d’une si belle victoire. Victime de la routine et du préjugé,
secouez le joug, brisez les fers qu’ont fait si longtemps peser sur vous ces deux tyrans de la pensée ; préparez le bonheur de la vie intellectuelle à nos neveux, destinés, sans vos généreux efforts, à gémir encore sons la chaîne, à sanglotter dans les cachots! Ce bonheur qu’ils goûteront saris l’avoir noblement acheté, les dédommagera de la gloire dont ils n’auront pu se couvrir, et, plus heureux d’avoir reçu que liers d’avoir conquis, ils vous pardonneront de leur avoir dérobé l’honneur de la victoire.
C’est en Europe que tout ce qui est relatif aux sciences et aux arts est porté au plus haut degré de perfection ; mais cette partie si privilégiée du globe n’est pas plus avancée, pour ce qui concerne l’éducation, que la partie la plus éloignée du foyer des lumières; et à Bogota, par exemple , perdu dans l’horizon nébuleux dont ce lover occupe le centre, l’éducation y est ce qu’elle est à Paris. C’est toujours dans le domaine intellectuel que l’esprit est lancé; c’est toujours l’image qui vient remplacer ce qu’elle représente , et comme mille causes qui n’existent pas parmi nous s’y opposent au développement de la pensée, il en résulte celte dégradation des facultés intellectuelles dont j’ai déjà offert le triste tableau. Chose cependantbien remarquable! le crime, comme je l’aifail encore observer, n’est pas, dans la Colombie, en rapport avec ce degré du rabaissement de l’intelligence ; mais cela dépend d’abord du peu de développement des facultés affectives, et ensuite de l’absence de mille intérêts sociaux qu’exclut le peu
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d’avancement de la civilisation, avantage bien affaibli sans doute par la cause qui le produit.
Entraîné par un penchant irrésistible à la transmission de la pensée, payé de mes soins par le plus pur bonheur, quand j’ai pu faire briller un rayon de lumière, je conçus, dès mon arrivée à Bogota , le projet d’élever une école en faveur des innocentes victimes de l’usage et des préjugés, et mon projet fut aussitôt réalisé. . . Je tressaille encore , mon cœur s’agite au souvenir de ce mélange de petits enfants indiens, nègres, mulâtres et blancs, les uns libres, les autres esclaves; je vois encore avec ravissement l’uniforme couleur des intelligences manifestées par des êtres que la couleur fait respecter ou vouer au mépris ; je vois le blanc oublier son orgueil , le nègre reprendre sa dignité, le mulâtre se dépouiller du sentiment douteux de sa nature, et l’indien ne plus rougir d’être issu d’un sauvage. Jamais ne se montra mieux l’unité de l’espèce !
C’était l’école de la nature. Le plaisir, toujours compagnon du savoir, l’introduisait dans l’esprit , qui l’accueillait d’un sourire, la récompense était une étude de plus, le châtiment, la privation de l’étude; et, quant aux objets d’instruction , ils consistaient dans tout ce qui peut frapper les sens, en exceptant les livres. . . . Mais à la culture de Eesprit s’associait celle du cœur; la morale découlait des rapports convenablement établis entre les élèves : ne pas se nuire, accorder à l’un ce qu’on pourrait avoir besoin d’obtenir d’un autre, sentir que le bonheur
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de chacun était une portion du bonheur de tous., qu’un bien obtenu à la faveur d’un mal cessait tôt ou tard d’étre un bien. . . . Voilà ce qu’apprenait l’expérience. Mais il y avait aussi des lois pour servir de complément à ce moyen de régler les actions , et les élèves eux-mêmes, revêtant la dignité de juges, appliquaient la loi au coupable , comme ils étaient appelés à remplir un jour la même fonction. . . .
Un an ne s’était point encore écoulé, et des enfants étaient devenus des hommes : ils n’étaient point savants, mais propres à le devenir; ils n’avaient point étudié ce qui est dans les livres, mais ils savaient mieux ce qu’ils renfermaient que ceux qui fes avaient lus; ils étaient fiers sans orgueil, justes sans sévérité , humains sans faiblesse ; ils chérissaient la liberté, abhorraient la licence, étaient esclaves de l’honneur ; enfin ils étaient dignes du nom d’homme et par l’esprit et par les sentiments.
O puissance de l’éducation ! au fond de la Colombie, là où l’homme immobile, monotone comme le climat, mesure son existence par une suite non interrompue d’ennuis, des enfants de toute couleur, vifs, intelligents, industrieux , sont à l’égard de leurs pères , ce qu’un beau jour est à la plus sombre des
nuits! leur front semble être devenu plus saillant;
à cet ovale delà face allongée par la tristesse a succédé la forme riante de la rondeur; l’œil, timidement cache sous la paupière, s’est dégagé de son voile, a brillé pour parler à l’œil ; tous les traits ont été mus par Ja pensée, agités par le sentiment; l’attitude a pris la
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noblesse de l'être qui commande; enfin l’homme s’est montré dans tout l’éclat de sa beauté, et c'est dans un atome de temps que s’est opéré ce prodige ! Ah ! que la vraie philosophie ait le pouvoir de puiser dans l’éternité autant de siècles qu’il en faudra, qu’on lui laisse le choix de l’éducation , et elle métamorphose toutes les races, elle régénère le genre humain!!!