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CHAPITRE II

DES ALLL\NCES ENTRE CONSANGUINS

Cerlaiiies unions sont antipathiques et condamnées, par cela seul qu'elles violent les lois de la nature, qui a en vue, dans le mariage, la multiplication et la perpétuité de l'espèce. Nous voulons parler des alliances entre les membres d'une môme famille. La législation civile, aussi bien que les lois religieuses, ont fixé les degrés de consanguinité en deçà desquels elles refusent leur sanction au mariage. Cette prohibition est motivée par des considérations du plus haut intérêt, et repose sur ce double fait :

1" Qu'en faisant rentrer le sang dans sa source on aboutirait à l'abâtardissement de l'espèce.

2° Qu'on porterait atteinte aux sentimenis de famille qui constituent la base de la société, en

altérant le respect que l'enfant doit à ses ascendants, et qu'il ne serait pas rare de voir un père ou une mère abuser de son autorité, pour assouvir une passion criminelle.

Nous allons étudier cette question sous ces deux points de vue différents, en nous servant des lumières que nous fourniront des travaux récents sur cette matière tant controversée.

Et, d'abord, est-il bien démontré que les mariagçs entre consanguins exercent sur la progéniture cette fatale influence dont on les accuse de temps immémorial?

Si nous consultons nos devanciers, ce ne sont pas seulement les mariages aux degrés prohibés qu'il faut proscrire. Les unions multipliées entre les mêmes familles ne sont pas moins désastreuses, en ce qu'elles aboutissent toutes à l'extinction prématurée des races. La démonstration de ce fait ressort péremptoirement d'un remarquable travail de Benoiston deGliâteauneuf(l). Après avoir établi ce fait, que la plupart des anciennes familles historiques d'une partie de l'Europe ont

(1) Benoiston de Châteauneuf, Mémoire sur la durée des familles nobles de France. (Annales d'hyg. publ. et de méd. légale, lb46 t. XXXV, p. 27.)

cessé depuis longtemps d'exister, il s'applique à étayer son assertion de témoignages sans nombre, qui ne sauraient manquer de pcM'ter la conviction dans les esprits les plus rebelles.

Et cette observation si pleine d'intérêt n'est pas vraie seulement pour la France, elle l'est aussi pour les autres États de l'Europe : l'Italie, l'Angleterre, l'Espagne, où l'on cherche en vain les antiques maisons des Manrique, des Alvarès de Tolède, des Albuquerque, desAmirante, des Aguilar, des Castro.

Il n'en est pas autrement de l'Allemagne, de la Hollande et de la Suisse, où la descendance mâle de Guillaume Tell s'est éteinte, il y a près de deux siècles, en d684.

Si quelques grands noms ont échappé au naufrage et sont parvenus jusqu'à nous, ce n'est qu'à l'aide de subterfuges de toutes sortes, d'arrangements auxquels se prêtait volontiers la complaisance des princes, tels que substitutions multipliées à l'infini, transmission du nom par les femmes, dans des familles étrangères, etc. Les expédients de ce genre fourmillent dans les annales de l'ancienne monarchie.

3b6 CONDITIONS DÉFAVORABLES AU MARIAGE

ïl est donc avéré que les familles nobles n'ont qu'une durée éphémère; mais les raisons qu'on allègue sont contradictoires. Pour nous, la vérité est du côté de celle-ci, à savoir : que les nobles ne se mariant jamais qu'entre eux, il est résulté de ces unions sans croisement, un affaiblissement physique des races, qui devait finir par en amener la ruine. « Toute aristocratie qui se renferme en elle-même — dit Niebuhr — sans remplacer les maisons qui s'éteignent, se consume et meurt; si elle est sévère sur l'égalité des mariages, cela se fait avec une grande rapidité (1). »

La plupart des auteurs modernes sont d'accord sur les dangers des mariages entre consanguins au point de vue de la progéniture. Quelques-uns l'exonèrent de toute conséquence fâcheuse ; les plus prudents conseillent de laisser la question à l'étude, comme insuffisamment élucidée. Cette diversité d'opinions s'explique à une époque où l'on ne se contente pas d'assertions, ni même d'approximations, et où l'on exige des faits, recueillis avec soin et en nombre considérable.

(1) Hktoire romaine, traduction Golbéry, t. II, p. 128.

DI'S ALLIANCliS ENTRIi COiNSANGUlNS 3o7

Elle s'explique encore, quand le problème en litige ne se prête que difficilement à une solution entourée de toutes les garanties de certitude, à cause des éléments divers qui le compliquent et qui doivent nécessairement intervenir, pour une part proportionnelle à leur importance, dans les résultats cherchés.

Une première cause d'erreur à éliminer, c'est la confusion qui a dû être commise, plus d'une fois, entre les effets de la consanguinité et ceux de l'hérédité morbide; car en mettant sur le compte de la parenté, des méfaits qui tiennent à un autre ordre de causes, on aboutit forcément h des conclusions douteuses et sans grande valeur.

Examinons donc les opinions en sens divers, qui se sont produites dans ces dernières années, où les alliances entre consanguins ont fait l'objet d'une controverse passionnée dans la presse et dans les académies. Obligé de choisir, parmi les pièces du procès, encore pendant, nous donnerons la préférence aux plus importantes.

Dans une lettre sur l'Influence de la consanguinité sur les produits du mariage, adressée à l'Académie

de médecine, M. le docteur Rilliet (de Genève) fournit sur cette question des données qui paraissent positives (1).

La lettre de M. Rilliet porte en substance :

Qu'il se fait à Genève un nombre considérable de mariages entre consanguins;

Que son attention a été, depuis bien longtemps, éveillée sur les résultats fâcheux qui proviennent de ce fait, pour la santé et même pour la vie des enfants.

Ces conséquences sont :

1" L'absence de conception ;

2° Le retard de la conception ;

3° La conception imparfaite (fausses couches); Des produits incomplets (monstruosités) ;

5° Des produits dont la constitution physique et morale est imparfaite; - 6" Des produits plus spécialement exposés aux maladies du système nerveux, et par ordre de fréquence : l'épilepsie, l'imbécillité ou l'idiotie, la surdi-mutité, la paralysie, des maladies cérébrales diverses ;

(1) Uilliel, Bulletin de l'Académie de médecine, i. XXI, p. 740. Paris, 1856.

7o Des |)roduiLs 1} iiiplialiques et prédisposés aux maladies qui relèvent de la diathèse scrofulo-luberculeuse;

8° Des produits qui meurent en bas âge, et dans une proportion plus forte que les enfants nés dans d'autres conditions ;

9° Des produits qui, s'ils franchissent la première enfance, sont moins aptes que d'autres à résister à la maladie et à la mort.

A ces règles, il y a des exceptions, dues, soit aux conditions de santé des ascendants, soit aux circonstances organiques dans lesquelles se trouvent les parents, au moment du rapprochement des sexes.

Ainsi : 1" rarement tous les enfants échappent à la mauvaise influence ;

2° Dans une même famille, les uns sont frappés, les autres sont épargnés;

3" Ceux qui sont atteints, ne le sont presque jamais de la môme manière, dans la même famille; c'est-à-dire, que l'un est épileptique, tandis que l'autre est sourd-muet, etc.

Le docteur Bemis du Kentucky s'est livré à une étude pleine d'intérêt, sur les conséquences

pernicieuses qu'entraînent après eux les mariages entre consanguins. Ses recherches lui ont prouvé que dix pour cent des sourds-muets, cinq pour cent des aveugles, et environ quinze pour cent des idiots, placés dans les divers établissements hospitaliers des États-Unis, sont issus du mariage de deuji cousins au premier degré. Sur un chiffre de 757 mariages entre cousins germains, 256 avaient produit des sourdsmuets, des aveugles, des idiots. Sur 483 autres mariages, entre cousins au premier degré, 151 ont donné naissance à une progéniture maladive; un très-grand nombre ont été stériles. En présence de ces faits, plusieurs États de l'Union, entre autres le Kentucky, ont adopté une loi qui interdit formellement les mariages entre cousins germains.

Dans un village du district d'Iverdon, rapporte M. Brière (1), deux frères ont épousé les deux sœurs, leurs cousines germaines. Les uns et les autres sont des paysans dans l'aisance, jouissant d'une bonne santé ; pas d'antécédents fâcheux dans les deux familles. L'un des deux frères a

(1) Écho médical suisse. Août, l:->f)9.

DliS ALLIANCES ENTRE CONSANGUINS 361

eu cinq enfants, l'autre deux; ces sept enfants sont tous albinos au plus haut degré ; décoloration complète de la peau; chairs molles; cheveux blancs, argentés, fins; paupières agitées d'un incessant clignotement; iris rose, soumis à des oscillations rapides et continues de dilatation et de resserrement; pupille rose foncé, presque rouge. Ces enfants, dont l'aîné a une vingtaine d'années, ont, comme on le voit, les caractères les plus saillants de l'albinisme. Trois des enfants du premier ménage sont morts : l'un d'une chute, les deux autres de maladies de nature inconnue. Un des deux, du second ménage, est mort aussi ; tous en bas âge. Le père des cinq enfants a perdu sa femme; il en a épousé une autre, avec laquelle il n'avait aucune parenté. Il en a eu quatre enfants, tous bien portants et n'offrant aucune trace d'albinisme. Cet exemple est des plus probants; car rien n'y manque, pas môme la contre-épreuve. Le D' Mitchell ^ qui exerce en Ecosse, pays où

(1) Influence de la consanguinité matrimoniale sur la santé des descendants. (Annales diujgiéne publique et de médecine légale, 2« srne, t. XXIV, p. 44 el suiv., traduction du professeur Fonssagrivos.)

MAYtlU, RAPP. CO.iJ. a.

362 CONDITIONS DÉFAVOHAIJLKS AU MAniAGi:

la réprobaLion publique condamne les mariages consanguins, est lui-même un adversaire convaincu de ce genre d'unions. Mais, tout en cherchant par des observations, puisées aux sources les plus sûres, à faire prévaloir son opinion, il n'hésite pas à placer, tout auprès, les arguments qui peuvent être opposés à sa manière de voir et à appeler sur eux des investigations ultérieures.

Notre intention n'est pas d'analyser ce travail considérable, ni de discuter les faits sur lesquels il est établi. Ce sera sufifisamment le faire connaître, que de rapporter ce qu'en pense l'auteur lui-même :

« Si nous étudions avec soin, — dit-il, — les documents accumulés autour de cette question, nous constatons qu'ils fourmillent d'assertions sans preuves, et que des conclusions d'une importance réelle ne reposent souvent que sur des assertions insuffisantes ou mal définies. Malgré tout, cependant, ce que nous rapportons de cette élude, c'est le sentiment intime des périls de • la consanguinité, quoique nous sentions à merveille que les caractères et la mesure dans

DES ALLIANCliS ENTHE CO.NSA.NGUl.NS 303

laquelle elle s'exerce sont encore peu connus, et que nous ne soyons pas beaucoup plus avancé clans la connaissance des causes susceptibles (l'influencer les résultats, dans un sens ou dans l'autre. >•>

C'est, précisément, parce qu'il ne résout pas définitivement le problème, que le travail du médecin écossais possède une grande valeur, à nos yeux, et à ceux de M. le professeur Fonssagrives, qui s'exprime ainsi, à la fin de sa traduction :

« Le mémoire du D"- Mitcliell ne tranche certainement pas cette grave et difficile question delà consanguinité; mais il apporte, pour sa solution, des documents d'une incontestable importance et qui sont présentés avec une indépendance d'esprit et une candeur qui leur donnent une très-haute portée. La conquête de la vérité est au prix de cette indifférence philosophique, avec laquelle on aborde l'étude d'un problème, sans en préjuger la solution, et avec la détermination bien arrêtée déjuger plus sévèrement les arguments qui répondent à la propre inclination de son esprit, que ceux qui

36i GONDITJONS DÉFAVORABLES AU MARIAGE

semblent de nature à la contrarier. On peut ne pas atteindre le but, mais on reste dans la voie qui y mène. C'est ce qui est arrivé au médecin écossais. Il n'a pas démontré que la consangui nité était nécessairement dangereuse, mais il a rendu le fait encore plus probable qu'il ne l'était avant son travail, et à tous les titres, ce mémoire tiendra une place honorable parmi les plus laborieux et les mieux faits qui aient été publiés

sur la matière (1). »

Voici maintenant un adversaire déclaré des mariages entre consanguins. C'est le D-- Chipault, dont la thèse inaugurale est consacrée à ce sujet (2). L'auteur rappelle et discute un grand nombre d'écrits existant sur la matière ; il invoque les témoignages de l'histoire et les livres sacrés de différents peuples, dans la vue, facile à discerner, de faire ressortir les périls qui, selon lui, s'attachent aux unions entre individus d'une même famille. Nous n'insisterons pas sur cette manière de conclure, qui est passible de toutes

(1) Fonssagrives, loco cilnlo, i). 271.

(2) Antony Chipault, Étude sur les mariages consanguins et sur le croisement, dans les règnes animal et végétal. — Thèse de Paris, 1863.

DES ALLIANCES ENTRE COx\SANGUINS 36o

les objections indiquées précédemment, et qui ont paru assez plausibles k M. le D'-Mitcliell pour lui inspirer les plus formelles réserves. Mais nous ne passerons pas sous silence un chapitre intéressant sur les prétendus bons effets des accouplements consanguins chez les animaux.

On sait combien, chez les Anglais, l'industrie de l'éleveur a fait de progrès, dans ces derniers temps, et combien sont remarquables les produits qu'ils ont obtenus par la méthode du breedinrjin and in, c'est-à-dire de la propagation en dedans. Le cheval anglais, le bœuf Durham et le mouton Dishley sont des résultats admirables, dil-on, d'accouplements consanguins; donc, chez l'homme, la même cause ne saurait amener des effets diamétralement opposés. Mais ces perfections dont on gratifie certaines races, sontelles réelles, et, dans tous les cas, sont-elles dues exclusivement au mode d'accouplement?

Pour le cheval, les autorités les plus compétentes attribuent ses qualités à l'éducation, à l'entraînement; et ses défauts à son origine consanguine. S'il doit quelque chose à la propagation en dedans, c'est de ne pas supporter les

366 COiNDlTIONS DÉFAVORABLES AU MARIAGE

fatigues et de s'épuiser facilement. Pendant lo campagne de Crimée on écrivait à M. Richard (duCantal): « Leschevauxanglaisfondentcommo la neige au soleil. »

Pour ce qui est des bœufs Dishley et des moutons Longwood que Bakewel a créés par le procédé du breecUng in and in, ce sont de vrais monstres. S'ils fournissent de grandes masses de viande, on peut se demander si cette viande est vraiment d'aussi bonne qualité que la viande ordinaire, et il est permis d'en douter.

Ensuite, peut-on dire que ce soit un animal perfectionné, « ce bœuf à grand corps cylindrique, à la tète petite, au cou mince et court, à extrémités grêles et très-peu élevées, à squelette réduit de moitié, dans l'épaisseur des os, et qui présente, en outre, des épaules petites, mais un développement proportionnel, très-remarquable, des parties musculeuses qui ont la plus grande valeur commerciale et qui sont les plus appréciéesdesgourmets, telles que les muscles lombaires, les psoas et les quartiers de derrière (l)? »

(i) David Low, Histoire naturelle agricole des auivmux domestiques. Le bœuf, p. 148.

DIÎS ALLIANCES LNTKE CONSANGUINS 367

Et ces porcs qu'on admire tant, dans les expositions, ces énormes blocs de graisse où disparaissent les yeux et les membres, peut-on les considérer comme des modèles de perfectionnement physiologique? Non, sans doute; ce sont des produits améliorés en vue d'une destination spéciale, et voilà tout. Mais le mot amélioration y — ainsi que le tait remarquerM.Gourdon (1), — aune signification bien différente, selon qu'on l'applique à l'homme ou aux animaux; et il représente chez ceux-ci, non comme dans notre espèce, l'accroissement des puissances organiques qui concourent à entretenir la santé et la vie, mais le développement, au plus haut degré, des formes et des aptitudes les mieux appropriées à la destination de l'animal, considéré comme machine de produit ou de travail, dût ce développement être obtenu aux dépens de la constitution du sujet et de la durée de son existence.

En somme, que voit-on, chez ces animaux, vrais chefs-d'œuvre de l'industrie humaine? des

( I ) Gour.lon, Académie d s sciences, coinplc-rcinlu de lii séance du 1 1 aoûl 1«02.

formes bizarres, un développement contre nature du système adipeux, une précocité obtenue aux dépens de la longévité, une fécondité moindre, si ce n'est la stérilité et une prédisposition exagérée aux affections cachectiques.

Qui voudrait, pour l'espèce humaine, de pareils avantages, à supposer qu'on pût les lui garantir, par l'emploi des mêmes procédés? Et s'ils étaient le résultat incontestable de la consanguinité, ne faudrait-il pas proscrire celle-ci chez l'homme, comme une pratique des plus né fastes, loin de l'encourager, en s'appuyant sur ce qu'elle produit chez nos animaux domestiques?

On ne pourrait, d'ailleurs, sans forcer indûment les conséquences, appliquer à l'espèce humaine l'étude des résultats obtenus sur les animaux, par la méthode du développement en dedans, parce que, dans ces derniers cas, il s'agit d'accouplements entre frères et sœurs, et entre les parents et leurs descendants, tandis que, pour l'homme, il ne peut être question que de rapprochements entre cousins, ou entre oncles et nièces, comme degrés les plus proches.

Nous repoussons donc, comme illégitimes, toutes les conclusions qu'on voudrait tirer des observations faites sur les animaux, pour exonérer la consanguinité chez l'homme des conséquences fâcheuses qu'on lui attribue, dès la plus haute antiquité, sans oser, toutefois, nous prononcer définitivement sur leur réalité .

Parmi les ennemis les plus accentués des alliances consanguines, il serait injuste de ne pas citer leD"" Boudin (i), un estimable savant, dont la science déplore la perte récente, Devay, Liebreich (2), etc.

Comme transition à la doctrine de l'innocuité, nous trouvons un mémoire de M. le D' Jules Falret, dont le résumé est assez succinct pour que nous puissions le reproduire :

« Les documents nombreux, accumulés depuis plusieurs années, sur la question du danger des mariages entre proches parents, ont contribué à éclairer quelques points principaux de cette étude; mais ils ont encore laissé dans l'ombre plusieurs de ses aspects les plus im-

(1) Boudin, Annales d'hygiène publique et de médecine légale.

(2) Liebreich, Archives générales de médecine.

portants. Le fait lui-même des dangers de tout ordre que peuvent présenter ces alliances, pour les générations à venir, nous paraît, dès à présent, rendu très-probable par le grand nombre des observations déjà connues et par les statistiques variées, quoique incomplètes, qui ont été publiées ; mais sa démonstration entière et surtout sa véritable interprétation, nous semblent encore douteuses, dans félat actuel de la science (1). »

Nous arrivons, enfin, au travail publié sur cette question, par M. le D'' Auguste Voisin, et qui est de nature à faire réfléchir ceux qui n'ont point de goût pour les solutions prématurées, lorsqu'il s'agit de problèmes aussi complexes, et quand les intérêts en cause sont si considérables.

Les recherches de M. A. Voisin ont été faites par lui-même, sur la population de Batz, petit bourg situé dans une presqu'île de la Loire-Inférieure et qui n'entretient avec le reste du département que des rapports très-limités. Là tous les habitants sont parents, à un degré plus

(i) D' Jules Falret, De la Consanguinité, p. 42, Paris, 186a.

DI£S ALLIANCES lîNTUE CONSANGUINS 371

OU moins rapproché, eL M. Voisin, pendant un séjour d'un mois qu'il a fail au milieu d'eux en 1864, s'est chargé de l'enquête la plus minutieuse, sur le sort de cette population, en interrogeant les parents, en examinant les enfants, en prenant des renseignements auprès du maire, du curé et des anciens du pays. Voici le résultat des recherches entreprises dans ces conditions de certitude, tout à fait exceptionnelles, et appuyées sur des tableaux synoptiques des plus complets.

Nous citons textuellement :

« De l'ensemble des renseignements que j'ai recuillis sur 46 mariages (o entre cousins-germains, 31 entre cousins issus de germains et 10 entre parents au quatrième degré...) il résulte pour moi , que les mariages entre consanguins, dans la commune de Batz, n^ont aucune influence fâcheuse sur les enfants, et que les vices de conformation , etc., y sont inconnus dans ces sortes d'unions. Les maladies mentales, l'idiotie, le crétinisme, la surdi-mutité, l'épilepsie, l'albinisme, la rétinile pigmentaire, ne sont représentées chez aucun individu. La

372 CONDITIONS DÉFAVORABLliS AU MARIAGE

scrofule existe chez une seule jeune fille (1). »

Les recherches de M. le E. Daliy (1864) et la thèse de M. Alfred Boui geois (1859) semblent démontrer, également, que les méfaits dont on accuse les mariages consanguins doivent être attribués à d'autres causes, auxquelles on n'a pas accordé, jusqu'ici, une assez large part d'influence.

Pour nous, — et en cela nous sommes d'accord avec M. Périer et plusieurs autres observateurs, — ce n'est pas la consanguinité saine, mais la consanguinité morbide, entachée de vices héréditaires, qu'il faut rendre responsable des fâcheux effets que Ton attribue à la parenté.

Nous arrivons aux considérations morales qui motivent l'interdiction des alliances, dans certaines limites de parenté; nous voulons dire le sentiment de famille, basé sur le respect dû aux ascendants et l'autorité dont un père ou une mère pourrait abuser, à l'égard de leurs enfants, dans des vues coupables.

(1) D"" Auguste Voisin, Contribution à Phistoire des mariages «ntre consanguins, p. 6. Paris, 1866,

Mais ce sentiment naturel n'exerce pas un égal empire chez tous les peuples.

Les Tartares épousent quelquefois leurs filles, mais jamais leurs mères. Il est vrai qu'il peut y avQir, à cela, un motif au Ire que celui d'une déférence naturelle; c'est que, communément, quand le fils est apte à la génération, la mère a cessé d'être féconde.

Chez les Hindous, le mariage entre parents n'est toléré que jusqu'au troisième degré; au contraire les Concis, nation peu éloignée, permettent aux hommes d'épouser toutes leurs parentes, la mère seule exceptée(l). On était libre d'épouser sa sœur au Pérou, à Siarn et en Egypte ; sa fille, chez les Tartares, les Caraïbes, les Chiliens et les Scythes; sa mère, chez les Arabes, les Perses et les Parthes, etc. (2).

La réprobation qui frappe les mariages consanguins, se traduit dans le public par des formules nombreuses qui se résument presque toujours en disant : Tel ménage a mal réussi,

(1) Zimmermann, Taschenhuch der Reisen, t. XI, p. 257; t. XII p. 272.

(2) Burdach, Traité de physiologie, t. V, p. 33,

374 CONDITIONS DÉFAVORABLES AU MAlilAGE

a mal tourné, ow quelque chose d'analogue. Saint Augustin, cherchant à expliquer les motifs religieux qui ont fait interdire ces sortes d'alliances, s'exprime ainsi : « Qui peut douter qu'il ne soit plus honnête, aujourd'hui, depr^»hiber le mariage, même entre cousins? Et, nonseulement pour les raisons précédemment alléguées, afin de multiplier les affinités, dans l'intérêt de la fraternité humaine, au lieu de les réunir sur une seule tête, mais encore parce qu'il est un noble instinct de pudeur qui, en présence de personnes que la parenté nous ordonne de respecter, fait taire en nous ces désirs dont nous voyons rougir même la chasteté conjugale (1). w

Les textes bibliques qui se rapportent à l'interdiction des mariages entre consanguins, prouvent assez combien, chez les Hébreux, la parenté des époux était regardée comme une condition néfaste : « Vous ne découvrirez point ce qui doit être caché dans la sœur de votre père. — Vous ne découvrirez point ce qui doit êlre caché dans la sœur de votre mère; parce

(1) Ciié de Dieu, liv. XV, chap. xvi.

DES ALLIANCES EiXTRE CONSANGUINS 373

que c'est la cliair de votre mère. — Vous ne découvrirez point ce que le respect dùà votre oncle paternel veut être caché, etc...(l), »

Nous n'en finirions pas, si nous voulions rapporter tout ce que les législateurs de l'antiquité ont ^opposé de prohibitions aux mariages consanguins, dont ils redoutaient, sans nul doute, déjà, les effets désastreux, au point de vue de la durée des familles, et l'influence dissolvante sur les mœurs publiques.

Quant aux causes de la fréquence des unions entre consanguins, M. Devay les a rencontrées, d'une part, dans les petites villes industrieuses et riches, et, de l'autre, dans les localités pauvres, isolées et privées de voies de communication. Dans les premières, dit cet auteur, ce fait a lieu depuis un temps immémorial, et l'on pourrait citer des petites villes, où presque toutes les familles, surtout les plus riches, sont alliées entre elles, et à des degrés bien rapprochés, dans lesquelles il existe un amalgame tel de parentés, que la recherche de la filiation devient inextricable. Nous en connaissons, ou

(i) Lévitique, liv. XVlII, vers. i2, 13,

des oncles sont devenus gendres de leurs propres nièces, etc.. C'est surtout parmi ces familles que l'influence de la consanguinité sur la déchéance de la race peut être fructueusement étudiée dans son ensemble. Le plus souvent ces alliances sont accomplies par le désir de superposer des fortunes lentement acquises, de les réunir dans une même famille : un fils et une fille riches sont unis et constitués les gardiens d'une opulente succession. Toutefois, il n'en est pas toujours ainsi : c'est quelquefois la connaissance plus intime que l'on a entre parents, de certaines qualités morales et vertus domestiques, c'est la croyance à l'hérédité de la propension au bien, qui fait rechercher ces unions. D'autres fois, ce sont des motifs plus louables encore; par exemple, des oncles épousant leurs nièces, pour les faire participer à des successions auxquelles elles avaient droit de prétendre, mais dont on les avait dépouillées. Le désir d'augmenter un patrimoine territorial, de le rendre plus productif, en diminuant les frais de main-d'œuvre, et un peu aussi l'amourpropre, qui fait voir en perspective la constitu-

DKS ALl-IANCES ENTRE CONSANGUINS 377

tioli (l'un petit fief dans la famille, sont la cause la plus fréquente des mariages consanguins, parmi quelques gentilshommes campagnards.

Mais si, par les motifs que nous venons de faire voir, et que M. Devay signale comme les plus puissants, les classes riches payent le plus large tribut à la consanguinité dans les alliances, le même fait ne manque pas, non plus, de se produire chez les classes pauvres, à la vérité sur une échelle plus restreinte, et par des causes toutes différentes. Ainsi, ce serait surtout dans les localités montueuses, séquestrées, éloignées des voies de communication, que le fait s'observerait de préférence. On cite, par exemple, certains villages des plus misérables, où la population raréfiée se maintient dans un état remarquable de déchéance physique et morale, par la consanguinité. Dans ces cas, il ne faut accuser que les nécessités matérielles, l'ignorance et l'incurie, qui font que souvent les conjoints ignorent eux-mêmes le degré de parenté qui les rapproche (1).

Dans certaines contrées de la France, les ma-

(1) Fr. Devay, loc. cit., p. 249 elpassim.

378 CO.NUITIONS DËFAVOHABLES AU MAIUAIÎE

riages entre consanguins ont acquis une telle fréquence, et amené, dit-on, une détérioration si manifeste de la race, que d'éminents prélats ont cru à la nécessité d'en signaler les dangers aux fidèles de leurs diocèses, en invoquant les intérêts de l'hygiène publique, non moins que ceux de la religion, pour mettre un terme à l'abus des demandes de dispenses.

Nous pourrions nous étendre encore sur un sujet à la fois si vaste et si intéressant; mais la nature de cet ouvrage ne nous permet pas d'insister autrement sur les inconvénients qu'on reproche aux unions consanguines.

Il est cependant une autre condition généralement négligée dans la conclusion des mariages, au grand détriment des enfants qui en proviennent; c'est le croisement des tempéraments, des constitutions et des idiosyncrasies, de façon à en obtenir des produits qui, en vertu de l'hérédité, procèdent des attributs des parents, et s'éloignent de toute exagération organique, d'où pourrait résulter une imminence morbide quelconque.

Écoutons, en finissant, ce que dit, à ce sujet,

DES ALLIANCES K.NTRl-: CONSANGULXS 379

un auteur dont le nom fait autorité en pareille matière.

« Les mariages, au point de vue physique, devraient être combinés de manière à neutraliser, par l'opposition des constitutions, des tempéraments et des idiosyncrasies , les éléments d'hérédité morbide que l'on peut craindre dans les deux époux. Il faudrait défendre l'union de deux lymphatiques, de deux sujets éminemment nerveux. Deux familles également prédisposées aux affections de poitrine, ne devraient jamais mêler leur sang : même danger dans l'union de deux sujets frappés de débilité générale, etc. La prédisposition à des affections analogues constitue, aux yeux du médecin, une autre incompatibilité au mariage. Scrofule et plithisie formeront une sordide pépinière; tandis qu'une femme, issue de parents tuberculeux et mariée à un homme robuste et sain, peut devenir l'heureuse mère d'une génération valide, qui, croisée à son tour avec un sang de bon aloi, produira une autre génération, tout à fait irréprochable; car la propension aux maladies héréditaires finit par s'épuiser. Stahl, Bordeu , Buchan, Pujol,

Baumès, Gintrac, P. Lucas, pensent ainsi. Des faits prouvent la disparition spontanée d'une affection de parenté; d'autres, plus nombreux, attestent l'efficacité du croisement, pour l'extinction des germes héréditaires. Malheureusement, les médecins restent étrangers à la confection des lois, et rien n'est stipulé, dans nos codes, en faveur de l'amélioration physique de l'espèce humaine, si ce n'est la limitation du mariage, à certains degrés de consanguinité, et l'époque de la nubilité légale (1). »

(1) Michel Lévy, Traité d'hygime publique et privée, cinquième édition. Paris, i868, t. I, p. 12 J.

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