CHAPITRE III
DE l'hérédité morbide AU POINT DE VUE DU MARIAGE
II est d'observation vulgaire, que les parents communiquent à leur progéniture une conformité d'organisation plus ou moins frappante aux yeux et qui, souvent, s'étend jusqu'aux qualités morales et intellectuelles. C'est ce qui constitue le fait de l'hérédité.
De l'hérédité dépend, dans une large mesure, la constitution de l'enfant, au physique comme au moral. C'est là que se trouve la cause efficiente des difformités, des altérations humo raies, des vices du sang, du cancer, de la tuberculisation, des dartres, des affections nerveuses, de toutes les diathèses et cachexies, en un mot, qui vouent certaines familles à une existence
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précaire et à une mortalité tout exceptionnelle.
L'hérédité éclate chez l'homme, dit M. Michel Lévy (1), et dans sa forme générale et dans l, proportion relative de ses parties. Elle se manifeste par les propriétés intimes de la fibre organique, si Ton peut ainsi dire; les mouvements, les allures, les traits du visage, le son delà voix, les singularités fonctionnelles, tout témoigne du rapport vivant qui se continue entre le produit et ses facteurs, même après la séparation de l'être nouveau, qui, émancipé de l'incubation utérine, se pose au dehors de la sphère de son individualité. Nous ne disons pas que les êtres procréateurs se répètent exactement dans leur progéniture ; mais ils lui impriment, avec la vie, une partie de la direction spéciale que la vie avait prise chez eux. Ce qui se transmet d'abord, des parents à l'enfant, c'est le type physique, la conformation extérieure, la physionomie, la taille, la couleur. L'allongement des dents chez les Anglais, le tablier des Hotten-
(1) Michel Lévy, Traité dliygiéne puUiqxie el privée. Troisième édition, t. I, p. 1S4. Paris, 1837.
HÉRl^DITÉ MOKBIDE 383
LoLes, le prolongement du sacrum, en forme de queue, dans la tribu des Niams-Niams, etc. Il y avait des l'amilles romaines appelées iV«so«e5, Labeonos, du trait saillant qui accusait sur leur visage riufluence héréditaire. Le tempérament, les idiosyncrasies, les caractères généraux de l'organisme, ne se transmettent pas moins que les ressemblances extérieures.
Les vices organiques et les monstruosités se transmettent souvent. Tels sont : la cécité, la surdi-mutité, l'imbécillité, l'idiotisme, le bec-delièvi-e, les hernies, etc.. Ainsi, tous les auteurs rapportent des exemples d'individus sex-digitaires de père en fils.
Anna cite, d'après Burdach, un père et un fils qui avaient, tous les deux, douze doigts et autant d'orteils. Van-Derbach parle d'une famille espagnole, dont quarante membres étaient porteurs de doigts surnuméraires. Mais la science fourmille de faits du môme genre. Adrien de Jussieu communiquait, en 1827, à deux sociétés savantes, une observation pleine d'intérêt, eu égard à l'hérédité. La femme qui en fait le sujet, présentait trois mamelles, dont une, placée
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à la région inguinale, servait d'ordinaire à l'allaitement. La mère de cette femme était, comme sa fille, pourvue de trois mamelles, avec cette seule différence que, chez elle, ces trois organes siégeaient à la partie antérieure du thorax (1).
Burdach et Piorry rapportent des cas de mutilations accidentelles, devenues chez les parents un élément d'hérédité pour leur progéniture. Chez les animaux, ce phénomène est plus fréquent encore que chez l'homme.
La prédisposition aux maladies est une triste et dernière preuve de la solidarité ascendante qui lie entre elles les générations successives d'une même famille.
La meilleure manière de corriger les dispositions morbides héréditaires, telles que la phtliisie, la goutte, le cancer, les scrofules, etc., c'est le croisement des races et des tempéraments, afin qu'il s'établisse une sorte de compensation entre les qualités négatives de l'un des organismes et l'excès en sens contraire de l'autre, d'où résulte, en dernière analyse, une pondération profitable à la constitution de la progéniture.
(1) Gazette médicale de Paris, n" du 25 janvier i84o.
HÉRÉDITÉ MORBIDE 38o
Un médecin de Paris, qui s'est attaché, pendant sa longue pratique, à élucider cette question, et à recueillir des observations dans ce but, M. le Serrurier, parlant des maladies héréditaires qui, pour lui, sont des motifs rigoureux d'éloignement de toute alliance, ajoute qu'il ne faut pas toujours regarder ces maladies comme complètement guéries, parce que des accidents habituels ont mis l'intervalle le plus long à se manifester de nouveau.
« Consulter à ce sujet son médecin; ne pas craindre d'entendre la vérité sortir de sa bouche ; l'encourager même à s'expUquer catégoriquement; tel est le devoir des pères et mères. C'est un acte d'humanité que chaque famille doit remplir. Le médecin, de son côté, par l'importance de son ministère, doit agir avec toute la sincérité de sa conscience, et se placer comme juge impartial entre les familles, pour rejeter les alliances dont les suites ne pourraient qu'être funestes à l'un ou à l'autre des époux, ou aux deux à la fois (1). »
(1) Serrurier, Du mariage considéré dans ses rapports physiques et moraux, olc. Paris, 184o, p. 7.
MAYEn, BAPP. coxj. 22
;{86 CONDITIONS DÉFAVOHABLliS AU MARIAGIÎ
« Les familles sont exposées à s'engager dans une voie fausse et contraire aux intérêts de leurs enfants, lorsque, avant d'arrêter ou de conclure un mariage, elles ne font une enquête que pour la forme seulement, sur l'origine constitutive du jeune homme ou de la jeune fille. Elles éviteraient, par des renseignements pris et donnés avec sagesse, avec conscience, de confondre, par ces alliances, de simples prédispositions maladives, avec d'autres dispositions non moins fâcheuses, par le développement d'affections dont la marche serait d'autant plus progressive , qu'elles rencontreraient un terrain vierge, disposé à les féconder et à les perpétuer (1). »
« Il est évident que, pour pouvoir transmettre à leur progéniture une modalité organique quelconque, l'un ou l'autre des parents doivent la posséder, au moment môme de la génération, ou pour le moins l'avoir possédée antérieurement, soit à titre de simple prédisposition, soit comme ayant favorisé la manifestation de quelque affection morbide. Mais il n'est
(i) Serrurier, ibid., p. 21.
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nullement essentiel, pour que cette transmission puisse s'effectuer, que le père ou la mère aient directement hérité de leurs parents de la modalité en question. Celle-ci, ayant existé chez l'un ou l'autre des aïeux, peut avoir franchi une génération et ne sévir que sur la suivante. Elle peut aussi être le résultat de circonstances accidentelles ; et, cependant, de quelque façon qu'elle se soit établie, elle n'est pas moins susceptible de se propager par voie d'hérédité (I). »
Ce qui précède, relativement aux dispositions organiques accidentelles et à leur transmissibilité, nous amène naturellement k mentionner cellesqui procèdent de diverses influences auxquelles la mère peut avoir été exposée pendant la grossesse. Ces données, que la croyance populaire avait admises, dès les temps les plus reculés, sont aujourd'hui sanctionnées par la science, qui les a fait intervenir dans l'explication des monstruosités et arrêts de développement, pour constituer la tératologie.
(1) A.-J, Gaiissail, De l'influence de t'iiércdilé sur la production de la surcxcilnlion nerveuse, l'.u is, 184.*;, p. 53. l>. Lucas. Traité philosophique el physiolotjique de l'hôrcdilc. l'aris, 1847.
Enfin, l'hérédité est une tendance en vertu de laquelle l'organisme réalise, selon l'opportunité de l'âge, et moyennant le concours de causes suffisantes, la lésion pathologique dont la virtualité ou le germe lui a été transmis au moment même de l'imprégnation séminale de l'ovule.
Tous les éleveurs savent ce qu'on peut attendre du choix des sujets dans l'accouplement, pour la conservation et l'amélioration des races ; et, cependant, (outle monde semble ignorer que les mêmes lois régissent l'espèce humaine et que sa descendance peut être aisément corrompue, affaiblie et compromise dans sa durée, par des alliances entre individus qui portent en eux des germes de destruction, sûrement transmissiblcs par voie d'hérédité.
M. Bouchut dit, à ce propos :
« Ignorance, légèreté ou intérêt, ambition, ou vanité, peu importe : mais il est certain que l'homme ne prend aucun souci de ses unions, ni de sa postérité. Pour satisfaire son amourpropre ou sa cupidité, il néglige de faire pour sa famille, et pour lui, ce qu'il réalise avec tant de
soin dans l'accouplement des races animales. Oubliant toute considération de moralité, et imprudent à l'excès, il livre au hasard l'acte de sa vie qui devrait être tout particulièrement l'objet d'une attention spéciale, et il fait, à l'aventure, souche nouvelle de vices, de vertus, de maladies ou de difformités (1) ! »
l.es maladies et les infirmités qui se propagent dans la descendance, affectent tous les systèmes organiques et revêtent les types les plus divers. Nous allons passer en revue, brièvement, la plupart des états pathologiques dont on peut affirmer la propriété hérédilaire.
i'^ Maladies des organes des sens. — Le strabisme, la myopie, Phéméralopie, la nyctalopie, l'amaurose et la cataracte, sont des maladies qui atteignent parfois des familles tout entières. Richter raconte qu'il a opéré, de la cataracte, une femme dont le père, l'aïeul et le fds eurent la même maladie. Maunoir l'a constatée sur sa femme, son fils, son grand-père, l'oncle, la tante et plusieurs cousins du côté paternel.
(i) Bouchut, Hygiène de la première enfance, cinquième édition p. 10.
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Roux a opéré les trois frères, nés d'un père ayant eu la cataracte, et le quatrième enfant fut atteint un peu plus tard. Une femme observée par M. Nélaton avait connu onze membres de sa famille, affectés, comme elle, de cataracte. Nous avons, de notre côté, pu nous convaincre, maintes fois, dans notre service des Quinze-Vingts, de la déplorable tendance que possèdent la cataracte et l'amaurose à se transmettre par la génération.
La surdité et la surdi-mutité peuvent de même se transmettre par voie d'hérédité.
2° Maladies de la peau. — La diathèse herpétique est incontestablement héréditaire, bien qu'il ne soit pas toujours facile au médecin de remonter à sa source, à cause des absurdes préjugés qui font des manifestations dartreuses presque une honte pour celui qui en est affligé. M. Bouchut (1) a rencontré des blépharites ciliaires chez la grand'mère, la fille et le petit-fils; des gourmes à la tête, au visage et sur les membres de trois générations, des lichens sur tfois générations également, une ichthyose chez le père
(i) Bouchut, loco citalo, p. 29.
HÉRÉDITÉ MOIIBIDR 391
el les enfants. Alibert, et avec lui tous les dermatologistes, citent des faits analogues, et Geoffroy Saint-Hilaire (1) rapporte un cas d'iclilliyose dont fut affecté un nomme Edouard Lambert, père de six garçons, qui tous, vers l'âge de six semaines, étaient pris de la même maladie. Cinq d'entre eux moururent, et le sixième, qui survécut, transmit la maladie à tous ses gainons, et cette transmission de mâle en mâle, alla sans discontinuer pendant cinq générations.
3*' Maladies constitutionnelles. — Le rhumatisme, la goutte, la pierre, la gravelle,'etc., sont des maladies qui se reproduisent par l'iiérédité, jusqu'à ce qu'elles se transforment en maladies ultimes, — dégénérescences — sous l'influence desquelles les familles s'éteignent, si, par un croisement bien entendu, un sang pur ne vient à temps les relever de leur déchéance.
4° Cachexies. — Sous cette dénomination générale nous plaçons : le cancer avec ses nombreuses variétés; la phlhisie tuberculeuse, la scro-
(1) E. Geolfroy Saim-Hilairo, Bulletin de lu Société philomalique, n°67.
fuie dans ses maaifeslations protéiformes, la syphilis constitulionnelle, etc.
5° Maladies du système nerveux. — La mobilité nerveuse, excessive, est le funeste apanage de ces liguées à sang pauvre, qui payent un douloureux tribut à la vie fiévreuse des grandes cités, aux luttes de l'ambition et aux travaux de l'esprit ; c'est une porte ouverte à ces maladies affreuses dont la fréquence augmente à mesure que s'élève la civilisation : l'aliénation mentale, la sclérose cérébro-spinale, i'épilepsie, le diabète, etc., etc.
6° Enfin, l'hérédité se traduit, par le fait de l'identité des tempéraments, chez les individus affectés de catarrhe pulmonaire chronique, d'emphysème pulmonaire, d'asthme, etc.
Dans cette série pathologique, qui résume le cadre tout entier des maladies chroniques, il y a deux parts à faire :
1° Les maladies que peut amoindrir ou conjurer le croisement intelligent des constitutions ;
2° Celles qui, fatalement, se reproduisent par la génération, avec un accroissement d'intensité.
Dans la première division rentrent toutes les maladies simplement diatliésiques. La seconde division comprend les cachexies dont la marche inéluctable entraîne la disparition des familles dans un temps plus ou moins rapproché.
Cependant, il ne faut pas croire que la considération de l'hérédité morbide et de§ dangers de la consanguinité, soit la seule dont les familles aient à se préoccuper, à l'occasion des alliances matrimoniales. Le fait de la transmissibilité de certaines maladies, par voie de cohabitation, ne mérite pas moins la plus sérieuse attention. En elTet, il n'est plus douteux pour personne, que certaines affections se propagent d'un époux à l'autre, et de préférence, du mari à la femme, s'il faut en croire les observations que la science a enregistrées jusqu'aujourd'hui. En tête de ces maladies contagieuses, il faut placer la syphilis, non-seulement dans ses manifestations primitives, mais encore dans sa période d'infection constitutionnelle. Sur le second plan vient, immédiatement après, la phthisie pulmonaire, à laquelle succombent souvent les organisations en apparence les moins prédispo-
39t CONDITIONS DÉFAVOUAbLKS AU I\IAHIaGK
secs à la consomption, cl qui finissent, néanmoins, par se flétrir à la longue, sous l'influence d'une espèce d'empoisonnement chronique.
Cette contamination nuptiale multiplie chaque jour s(3s victimes, à l'insu des gens du monde, dont l'attention n'a pas été suflisamment attirée sur cette matière, parce que l'avis des médecins n'est presque jamais réclamé dans la conclusion des mariages.
Nous arrêterons-nous, à présent, h l'examen desdocirines qui ont régné, à diverses époques, sur l'interprétation du phénomène de la transmission héréditaire des maladies et des prédispositions ? Relaterons-nous les hypothèses longtemps en vogue de Slahl, d'IIoff'mann et de Van Hclmont? Non. Il nous faudrait rechercher, et ce n'est point ici le lieu, si les germes préexistants ou instantanément produits et vivifiés, sont capables de contracter une altération qui puisse devenir la cause première de cette transmission. Nous préférons nous en tenir à cette opinion, qui ne préjuge rien, à savoir : que la lésion pathologique est communiquée à l'ovule,
HÉHI-DITI": MORBIDE 395
nu moment même de son imprégnation par le sperme.
Nous ferons cependant une exception en faveur du père de la médecine. Hippocrate donne de l'hérédité la théorie suivante, à l'occasion des macrocéphales, qui recherchaient chez leurs enfants l'allongement de la tête, et employaient dans ce but des machines et des bandages de différentes sortes. « D'abord, dit-il, c'était l'usage qui opérait, de force, le changement dans la configuration de la tête; mais, avec le temps, ce changement est devenu naturel, et l'intervention de l'usage n'est plus nécessaire. En effet, la liqueur séminale provient de toutes les parties du corps; saine des parties saines, altérée des parties malades. Si donc, de parents chauves, naissent généralement des enfants chauves; de parents aux yeux bleus, des enfants aux yeux bleus; de parents louches, des enfants louches, et ainsi du reste, pour les autres variétés de la forme, où est l'empêchement qu'un macrocéphale n'engendre un macrocéphale (1) ? »
(1) Hippocralc, Œuvres complètes, irad. Liltre, Des airs, des eaux et des lieux, t. 11. l'aris, iS'iO.
396 CONDlTlOiNS DÉFAVORABLES AU iMAlilAGE
On ne saurait donc tenir trop de compte, dans lesunions matrimoniales, des considérations que nous venons d'exposer si longuement, afin de préserver la progéniture des chances funestes que lui créerait, de la part des parents, l'accouplement de deux tempéraments identiques, et dont l'exagération serait arrivée à cette limite qui différencie à peine la santé de la maladie. Nous savons bien que toutes ces recommandations sont vaines, et que, de tous les intérêts qu'on pèse communément, avec tant de soin, à l'occasion du mariage, celui dont nous parlons est le seul qu'on néglige. Il serait pourtant bien urgent d'ôter au notaire un peu de son influence, pour la donner au médecin ; on léguerait peutêtre moins de fortune à ses enfants ; mais souvent on leur transmettrait un sang plus pur, une constitution plus robuste, et en définitive une existence plus heureuse. Il nous semble qu'il y aurait bien compensation!
Nous n'abandonnerons pas cette question, sans stigmatiser de toutes nos forces l'incurie de la société, qui permet le mariage à des femmes vouées à une mort presque certaine, dès
IIKRKDITÉ MORBIDE 397
leur première grossesse; soit à cause d'une coiiforination vicieuse du bassin, soil par suite d'une afîeclion organicpie, que la parturition rend fatalement mortelle.
La prutlence la plus vulgaire fait un devoir aux familles de s'éclairer des conseils d'un homme de l'art, pour peu qu'il existe quelque présomption d'intirmité, incompatible avec l'accomplissement normal de la fonction procréatrice, butdu mariage; et cela, en attendant (|ue la loi en fasse une condition rigoureuse de sa sanction.
Si nous nous sommes étendu si complaisamment sur les convenances physiques qu'il importe de rechercher dans le mariage, c'est parce que nous nous sommes jusqu'ici exclusivement préoccupé . e ce qui, dans cette institution fondamentale, se rapporte cà sa fin naturelle, qui est la génération.
MA'VKR, RAPP. CO.NJ. 2j
Le divorce est la résiliation du contrat matrimonial, selon des règles consacrées, et dans des conditions prévues et définies par la loi, dans les pays où il est encore en vigueur. Il était considéré comme un droit naturel dévolu au mari, alors que !a femme était plutôt sa propriété que sa compagne. A ces époques reculées, il faut dire que le divorce n'existait réellement pas. Ce n'était pas même encore la répudiation, parce (|ue i'un et l'autre de ces actes comportent certaines formalités et supposent certaines restrictions. C'était tout simplement l'expulsion de la femme du toit conjugal.
Nous ne nous arrêterons pas à faire l'historique du divorce. Ce dessein nous entraînerait trop loin. Encore moins oserions-nous nous en-
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gager dans une étude approfondie d'une matière aussi ardue, en empiétant sur des domaines qui i.e nous sont pas familiers : le droit et la théologie. Notre but est plus restreint et plus modeste. Nous voulons seulement discuter les motifs qui faisaient admettre le divorce autrefois, et en faire ressortir les inconvénients et l'arbitraire.
Mais auparavant, et puisque nous avons, à l'occasion du mariage, rappelé certaines coutumes bizarres par lesquelles des peuples, attardés sur la route du progrès, ou plongés encore dans la sauvagerie, procèdent à l'accomplissement de cet acte, il est tout naturel que nous disions aussi quelques mots du plus ou moins de facilité avec laquelle ces mêmes peuples rompent le lien matrimonial.
Presque toujours c'est l'époux qui s'arroge le droit de la rupture. Le sauvage de la baie d'Hudson et le Kamtchadale renvoient leurs femmes (juaiid elles n'ont plus le privilège de leur plaire. A Corée, le mari peut chasser sa femme avec les enfants qu'il a eus d'elle. Mais sur les bords du Missouri, un homme n'a point
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la faculté de répudier sa femme, quand elle lui a donné de la progéniture, sans lui abandonner tout ce qu'il possède, à l'exception seulement de ses vêlements et de ses armes. Dès lors, elle a le droit de vivre avec qui bon lui semble, sans toutefois pouvoir s'attacher définitivement qu'à celui qui l'a rendue plusieurs fois mère. Fréquemment les hommes échangent leurs femmes entre eux, surtout parmi les peuplades du nord de l'Amérique. A la baie d'Hudson, un homme cède quelquefois sa femme à un de ses amis, qui s'engage par là à prendre soin, après la mort du premier, des enfants qu'elle aura mis au monde. A Sumatra, où l'homme achète sa femme, il lui est loisible de la revendre, après, toutefois, que les parents de celle-ci ont refusé de la reprendre. Chez les Ostiaques, c'est au contraire à la femme qu'est réservé le droit d'abandonner son mari, lorsqu'elle en a éprouvé de mauvais traitements. Aux îles Mariannes, le même u>age autorise la femme à quitter le toit conjugal, en emportant sa fortune et ses enfants, quand elle a à se plaindre assez gravement de son époux (1).
(1) Burdach, loc. cit., t. V, p. 63 et suiv.
Kti France, la complication, et par suite, la difficulté des rapports civils étaient, sinon l'unique, du moins un des principaux motifs qui auraient, peut-être, fait écarter le divorce à tout jamais, si une considération toute politique, dont nous ne voulons pas scruter la légitimité, n'en avait amené la proposition, qui fut décrétée le 21 mars 1803. La loi sur le divorce était regardée alors comme un sacrifice à la raison d'État. Mais il faudrait examiner si ce que réclamait la raison d'Etat, dans un moment donné, l'ordre social actuel ne l'exigerait pas, au moins aussi impérieusement.
Nous allons effrayer, sans doute, de bien respectables croyances, corroborées par une longue habitude, et qui ne peuvent sans vertige envisager une discussion aussi brûlante. Rassurezvous, âmes timorées ! nous n'avons point, heureusement,à plaider la causedu divorce, quoique nous l'eussions fait, certainement, si nos convictions nous l'avaient commandé, à l'encontre de ce roi de France qui disait, en montrant sa main : Si celte main renfermait mon secret, je la brûlerais.
Avant d'entrer en matière, nous devons confesser que, comme tant d'autres, nous croyions la dissolution du mariage désirable, dans certains cas graves, et nous étions de ceux qui souhaitaient le rétablissement du divorce; mais depuis que nous avons remué cette question sous toutes SCS faces, notre opinion s'est modifiée, et nous n'avons pas tardé à reconnaître que les dangers du divorce dépasseraient de beaucoup ses avantages. Or, de deux maux il faut choisir le moindre. C'est pourquoi nous concluons à la perpétuité des liens matrimoniaux. On peut se dire pour justifier le divorce: Les besoins du cœur grandissent en raison directe du développement intellectuel, de même que les besoins du corps, en raison des progrès de l'industrie et de la fécondité de production. Pourquoi, dès lors, la sollicitude du législateur s'étendrait-elle plus paternellement sur les biens que sur la personne des citoyens ? Sans doute, l'ordre public est intéressé aux questions de propriété, à leur réglementation ; mais doit-il rester indifférent aux questions de bonheur domestique, dont le mariage devrait tou-
ou DIVORCK 403
jours être la source et dont il est si souvent !a ruine?
La séparation, il est vrai, dissout bien un lien insm)|)ortable, mais elle ne permet pas d'en contracter un nouveau. Elle n'affranchit donc qu'incomplètement, laissant à l'époux qui veut user de sa protection, les résultats d'un triste passé, tout en lui fermant les portes d'un avenir plus heureux.
C'est surtout à la femme que la loi de séparation fait un sort digne de compassion. Va, — lui dit-eJle, — j'ai brisé les liens qui t'unissaient à ton époux. H a levé la main sur toi, il a fait couler ton sang, ton existence même lui était odieuse ; la vie commune vous serait désormais impossible à tous deux : soyez à jamais séparés. Cependant, toi, femme, tu resteras cloîtrée au milieu du monde; tu seras comme un pestiféré en quarantaine. Je te défends d'aimer, je te défends de partager honnêtement l'amour d'un honnête homme? Ton cœur, tes sens, doivent, dès aujourd'hui, rester pour toujours glacés. Si tu veux aimer, prostituetoi, dans l'ombre; joins k cet opprobre les là-
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chetés de .'a dissimulation, l'es fuurbenes de la ruse, sinon je te traîne sur le banc des criminels, et lu seras frappée de la peine des adultères, toi, veuve d'un vivant dont lu portes le nom !
Exemple: Une jeune fdie épouse, sans le savoir, un ancien forçat; lui donne tout son amour et ne découvre que plus tard, au bout de plusie IIS années, que le père de ses enfants est un misérable qui avait passé dix années de sa vie au bagne.
Te ^ul en vain que la malheureuse s'adressa à toutes les juridictions, dénonça l'indigne surprise dont elle avait été victime, et conjura la justice d'annuler cette horrible union. Sa plainte échoua devant un principe: l'indissolubilité du mariige ; et une loi inflexible ne permit pas de rompre la cjiaîne qui la rivait, elle innocente, au monstre qui l'avait trompée.
Voici un autre fait du même genre, séparé du précédent, par un intervalle de quelques jours seulement: (avril i868).
Une pauvre femme vient à découvrir, au lendemain de son mariage, que l'homme qu'elle a
épousé, a subi trois condamnations pour escroquerie cl ai)us de confiance, avant de commettre la plus coupable de toutes les escroqueries, l'escroquerie au mariage. La victime, cette fois, ne demande pas la nullité du mariage, la loi, interprétée dans un sens peut-être trop matérialiste, n ' e n t e n d a p p 1 i q u e r 1' erreur sur la personne qu'à la personne physique. Et, pourvu que l'identité de l'individu soit la même, le mariage demeure valide. Elle ne conclut donc qu'à la séparation de corps. Mais cette satisfaction lui eût été refusée, si elle n'eut pu fournir, en môme temps, la preuve que son misérable mari l'abreuvait de sévices et d'injures graves, commele veut la loi.
Cette situation bâtarde, créée aux époux par la législation, peut n'être pas conforme aux besoins de la nature, dont les lois humaines ne devraient être que l'intelligent et prévoyant interprète. Est-ce à dire, pour cela, que le mariage ne doive être qu'une union éphémère, que lierait un caprice, et qu'un caprice délierait? Loin de là, il est de l'intérêt général, comme de l'intérêt même des époux, d'assurer
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au mariage toute la durée possible. Mais dans une union où le cœur n'a aucune part, où une antipathie devenue invincible rend tous les rapports intolérables, ruine toutes les espérances, nous le demandons, l'intervention du divorce ne sembie-t-elle pas le seul remède efficace, nous dirons même le seul moral? Pour corroborer ce jugement, il suffit d'envisager les trop fréquentes et presque inévitables conséquences, qu'entraînent après elles toutes les espérances déçues et à jamais étouffées, par des liens que la mort seule peut briser.
Il ne faut donc pas enlever au mariage des droits à une rupture devenue si souvent nécessaire.
Pour ne pas être indissoluble, en perdra-t-il de sa dignité , et devra-t-on craindre de le voir descendre à l'état de fantaisie, dont la satisfaction amènerait la satiété et par suite le dégoût ?
Lorsque la possession d'un objet nous est ir^ révocablement assurée, nous sommes moins soigneux de le sauvegarder, certains qu'il ne peut nous fuir. Mais si, au contraire, sa conser-
DU DIVOUCK
vation, sou existence, dépendent précisément de notre vigilante sollicitude, combien ne serons-nous pas plus jaloux de conserver un bonheur qu'une faute pourrait nous ravir?
Au demeurant, le mariage ne peut être que l'une de ces deux choses : une institution relieieuse ou un contrat civil. Gomme institution religieuse, si les hommes ont le pouvoir de lier devant Dieu, pourquoi ii'auraient-ils pas aussi la puissance de délier? Si, au contraire, on l'envisage comme un contrat purement civil, le droit de résiliation en découle, ipso facto, si les deux parties contractantes le désirent et le réclament.
Voilà les considérations générales qui nous paraissent militer en faveur du divorce.
Mais voici, à leur tour, les arguments qui le combattent.
Le divorce, lorsqu'on l'étudié dans son origine et dans ses causes, n'a jamais été regardé par ses partisans eux-mêmes, que comme un mal à opposer à un mal plus grand. En conséquence, il semble qu'il vaudrait mieux, ainsi que nous l'avons déjà annoncé, entourer le mariage déplus
solides garanties, que de consacrer un principe gros de dangers et d'abus.
L'essence du mariage est laperpélnité. Si, dans d'autres temps, ce principe pouvait être sujet à controverse, il n'en est certes plus de même aujourd'hui. Il y a plus; en admettant même que le divorce eût été maintenu dans notre législation, il ne serait pas supposable qu'une seule union pût s'accomplir, avec l'arrière-pensée d'user de cette triste ressource. L'idée de la perpétuité se trouve donc dans l'esprit des époux, comme elle se trouve dans la nature de l'institution qui les unit, de même qu'elle est inséparable de l'intérêt le plus sérieux de la famille, ce nouvel être social dont chaque mariage devient la souche. Qu'on se représente de sang-froid le chaos qui résulterait de l'extension du divorce, et on ne tardera pas à être convaincu qu'il est incompatible avec l'économie de la société actuelle. C'est ce que nous allons tâcher de démontrer.
Tout d'abord, constatons que l'éducation des enfants exige trop de temps, pour que l'homme puisse élever plus d'une génération. Or, ce n'est
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pas lorsque les enfants sont arrivés à un âge où ils j)euvent se suffire à eux-mêmes, que les parents recourent au divorce. La vivacité des passions est déjà bien amortie, sinon complètement éteinte, et l'habitude d'une longue existence en commun, n'a pas manqué de façonner l'un à l'autre deux êtres primitivement antipathiques, quchiue disparates qu'on imagine leurs caractères.
Il suffit, d'ailleurs, de réfléchir aux minutieuses précautions dont s'est entourée la loi qui autorisait le divorce, pour y voir une flétrissure anticipée, attachée à l'acte qu'elle couvrait de sa protection, avec la prévision, en quelque sorte, du mal qu'elle pourrait produire, en mettant cette arme à double tranchant aux mains du vice ou de l'imprévoyance.
Le Code civil reconnaissait comme motifs au divorce :
1" I/ndultère ; 2° les excès, sévices ou injures graves ; .3*' la condamnation de l'un des conjoints à une peine infamante; 4° Le consentement réciproque des éj)oux.
Si nous soumettons à l'analyse les causes
que nous venons d'énumérer et qui entraînaient la rupture du mariage, nous verrons qu'elles sont ou futiles ou immorales, mais surtout inefficaces. Procédons par ordre :
Qui ne comprend que l'infidélité de l'un des époux est le plus souvent amenée par l'inconduite de l'autre? Chaque jour nous en fournit la preuve; et il ne faudrait pas avoir vécu dans le monde, pour n'avoir pas, pnr-devcrs soi, de nombreux exemples de la solidarité des mœurs conjugales.
Si c'est du côté de la femme que vient l'infraction, et que le mari soit exempt de reproche, il y a de fortes présomptions d'incurie ou de faiblesse de la part de celui-ci; parce que s'il s'était attaché à réprimer les premiers écarts d'une imagination trop ardente ou trop légère, il eût réussi, le plus fréquemment du moins, à s'éviter la douloureuse nécessité de la répression, et la honte du scandale.
Que si aucun de ces torts ne peut être attribué au mari, si sa femme est foncièrement vicieuse et incorrigible, il méritera encore, et à plus juste titre, peut-être, d'expier son impru-
dence ou sa précipitation à contracter une union qui devait forcément lui devenir funeste.
Et puis, enfin, s'il arrivait que le joug matrimonial, devenant trop pesant à l'undesconjoints, il se résolût, pour le secouer et reconquérir sa liberté, à commettre volontairement, et avec préméditation, l'un des actes coupables qui légitiment le divorce, comment la morale s'arrangerait-elle de cette dépravation factice, inventée dans le seul but de jouir du bénéfice de la loi?
« Si la pensée d'un autre avenir est possible, elle devient inévitable. Le divorce, réclamé ou subi, intervient comme une chance fatale, dans tous les projets de la vie, pour en arrêter l'élan ; dans tous les mouvements du cœur, pour les refroidir; dans toutes les paroles d'amour, pour y jeter quelque chose de contestable. A-t-on bien calculé tous les ravages que peut exercer dans le sein d'un mari, cette idée que toute femme qui s'offre à ses yeux est une épouse possible? Le désir se laissera-t-il enchaîner par la nécessité d'un devoir, ou même par celle d'un double divorce? Que de fois des mariages qui,