DE LA VIEILLESSE CONSIDÉRÉE AU POINT DE VUE DU MARIAGE
Les règles de conduite que l'âge avancé impose à l'homme, dans la condition d'époux, peuvent être envisagées sous trois faces bien distinctes: selon que l'individu a vieilli dans le mariage, ou qu'il se marie vieux avec une femme d'un âge proportionné au sien, ou enfin qu'il s'unit, étant déjà parvenu à la vieillesse, avec une jeune fille, capable encore de procréer.
Mais on remarque tout de suite que les deux premières situations se confondent, et qu'il ne reste à étudier séparément que la troisième, en vue des éventualités qu'elle crée pour la jeune femme et sa progéniture.
De là résulte cette division.
l"" Des relations conjugales entre vieillards;
2^ Du mariage entre vieillards et jeunes filles.
Nous consacrerons donc un paragraphe spécial à chacun de ces deux cas.
Nous négligeons, à dessein, de parler du mariage entre une femme avancée en âge et un homme jeune, parce que, devant demeurer stérile, cette union ne blesse que la morale et ne se prête à aucune considération importante par rapport aux conjoints.
g 1. — Des relations conjug^ales entre Yîelllardg.
Il nous paraît nécessaire, avant d'en venir à des préceptes, de déterminer quel est l'état que la vieillesse imprime à Tun et à l'autre sexe, relativement aux fonctions génitales et aux passions qui s'y rapportent. Cette exposition nous a semblé, d'ailleurs, tout à fait indispensable, pour l'intelligence de ce que nous aurons à dire dans la suite de ce chapitre.
La faculté de procréer s'éteint chez la femme avec la menstruation, comme on a pu le voir précédemment. C'est vers l'époque de quarantecinq à cinquante ans que le flux menstruel se
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supprime, que les seins se flétrissent, et que l'utérus perd son activité organique. Le corps luimême ne tarde pas à entrer dans la phase de décrépitude, et bientôt on voit cette femme, si favorisée par la nature^ à Fâge où elle était préposée à la reproduction de l'espèce, disgraciée, à régal d'un être qui n'a plus de mission à remplir ici-bas. Cependant, la famille et la société la dédommagent de la perte de ses agréments physiques, en l'entourant du respect et des soins touchants qui sont comme la rémunération des services qu'elle a rendus à l'une et à l'autre, en se vouant aux devoirs de la maternité.
A cette période de la vie, la femme a éminemment besoin de l'affection et de la protection du mari, dont elle a embelli l'existence. Bien coupable serait celui qui pousserait l'ingratitude jusqu'à l'indifférence ou l'abandon.
Chez la femme, la transition de l'âge adulte à la vieillesse est désignée sous le nom d'âge critique^ pour exprimer les dérangements qui coïncident avec la ménopause. Les organes de la re-
AU POINT mi YUE DU MARIAGE. 39 B
production n'ont plus alors une vie spéciale, et partant n'influencent phîs l'économie tout entière. Malgré cela, la femme, toujours désireuse de plaire, s'ingénie par tous les artifices imaginables à conserver ce que la nature lui a laissé de charmes, jusqu'à ce que, pénétrée de son impuissance, elle cherche une consolation, en donnant à ses sentiments affectifs une détermination nouvelle.
Chez l'homme, la puissance prolifique persiste jusqu'à une époque indéterminée, mais qui est toujours en rapport avec la force de la constitution et l'intégrité de la santé générale. Communément on observe la diminution de la faculté procréatrice vers la cinquantième année, et cet abaissement va croissant jusqu'à l'âge de soixantedix ans, période ultime de l'exercice du sens génital, où tout a disparu, jusqu'au désir luimême.
Mais si la nature assigne une durée, à peu près constante, à la faculté procréatrice dans les deux sexes, a-t«elle fourni pour l'homme, comme
pour la femme, un signe certain auquel il soit permis de reconnaître l'anéantissemenl de celte faculté?
Cette question a été traitée longuement dans un travail ex professa sur l'impuissance et la stérilité, par un médecin qui en a fait l'objet de ses études de prédilection.
Nous allons tâcher de résumer le plus succinctement possible, la discussion à laquelle se livre à ce sujet M. Roubaud (1).
Les opinions qui ont cours dans la science d'aujourd'hui^ semblaient depuis longtemps en contradiction avec les faits les plus authentiques, lorsque, dans ces dernières années, M. Duplay, dans un mémoire sur lequel nous reviendrons tout à l'heure, est venu saper, jusque dans ses fondements, la doctrine accréditée.
Personne ne conteste que, dans Tordre régulier des choses, l'homme, arrivé à un certain
(!) Félix Roubaud, Traité de l'impuissance et de la stérilité chez rhomme et chez la femme, PaiiS; 1855, t. II, p. 594 et suiv.
âge, perd la faculté de se reproduire ; d'où Ton a dû conclure que, puisque la propriété fécondante réside dans les zoospermes, ceux-ci devaient faire défaut chez les vieillards. La logi que le voulait ainsi ; mais, d'autre part, l'expérience vint confirmer celte vue à priori^ ainsi que l'attestent formellement la plupart des physiologistes modernes, tels que : MM. J. Mûller, Kartzœker, Longet, Geoffroy, etc. Cependant cette doctrine et ces expériences ont contre elles une autorité d'un grand poids. « L'appétit vénérien, ' — dit Wagner, — ^diminue chez Fhomme ; mais la faculté d'engendrer, semble subsister pendant toute la vie, chez ceux qui jouissent d'une bonne santé... J'ai trouvé chez des hommes Irès-âgés, des spermatozoaires dans les testicules, particulièrement chez des hommes de soixante à soixante-dix ans. Fréquemment, il n'y en avait plus dans le canal déférent, mais, en général, les vésicules séminales en contenaient (1). »
(1) Histoire de la génération, trad. française, p. 14 et 31
En présence de ces assertions contradictoires^ M. Duplay est venu apporter le fruit de ses recherches, qui avaient pour but d'élucider la question.
Mais, comme le fait remarquer très-judicieusement M. Roubaud, «pour les lecteurs superficiels, la lumière apportée par M. Duplay, loin d'avoir éclairé le difficile problème de la fécondation, l'a replongé dans de nouvelles ténèbres ; car, dira-t-on, si la sécrétion spermatique s'effectue, chez le vieillard, aussi normalement que chez l'adulte^ et si le premier n'a plus, comme le second, l'aptitude de procréer, cette aptitude, évidemment, ne réside pas dans la composition du sperme, ou, pour simplifier, dans la présence des spermatozoaires, et il faut en revenir à l'opinion de Burdach, qui considère les animalcules comme un effet accessoire et un phénomène concomitant de cette faculté, et non point comme sa cause essentielle. »
En effet, M. Duplay a trouvé, comme Wa-
gner, des zoospermes dans la semence des vieillards, et jusqu'à Tâge de 86 ans.
Nous citerons textuellement les dernières conclusions du travail de M. Duplay :
« Contrairement à l'opinion généralement admisepar les physiologistes, les spermatozoaires se retrouvent dans le sperme des vieillards. Les cas contraires, loin d'être la règle, doivent être considérés, d'après nos recherches, comme Texceplion. Si, dans certains cas, les spermatozoaires sont moins nombreux que chezTadulte, ou répandus moins uniformément que chez ce dernier, dans toute l'étendue des voies spermatiques; si, dans certains cas, ils présentent une conformation moins parfaite, dans d'autres aussi, et quelquefois chez des sujets très-âgés, on les retrouve avec tous les caractères qu'ils présentent pendant la période moyenne de la vie.
c( Si les vieillards ne sont plus aptes à se reproduire, ce que l'on observe le plus généralement, et si, d'un autre côté, la présence des
spermatozoaires constitue la qualité fécondante de la liqueur séminale, c'est moins à la composition de leur sperme, qu'aux autres conditions de l'acte reproducteur qu'il faut attribuer Finfécondité des vieillards (1). »
Mais quelles sont ces autres conditions qui expliquent la stérilité des vieillards? M. Roubaud croit avoir trouvé que l'infécondité de Tâge avancé tenait, dans la majorité des cas^ chez ceux-là surtout qui possèdent des animalcules spermatiques normaux, à une diminution notable de la force d'émission de la liqueur séminale; et il raisonne ainsi par analogie avec ce qui se passe chez l'adulte épuisé qui devient stérile par la même cause.
S'il nous faut maintenant exprimer notre sentiment à l'endroit de cette théorie toute mécani- : que, nous déclarerons qu'elle ne nous satisfait nullement^ et que nous aimons mieux admettre quelque modification encore inconnue dans le
(1) Archives générales de médecine, décembre 1852, p. 403.
sperme des vieillards, qui rendra un jour raison de leur inaptitude à se reproduire. Nous avons d'ailleurs, par-devers nous, plusieurs observations de femmes fécondées par des individus qui, soit par calcul, soit par impuissance, n'avaient projeté leur sperme ni bien loin, ni en grande quantité. Nous croyons, en un mot, que dans l'acte mystérieux de l'imprégnation séminale, les éléments, quantité et force de projection ^ ne jouent qu'un rôle très-secondaire, et que c'est dans un ordre de faits autrement élevé, qu'il convient d'en rechercher les conditions, si capricieuses en apparence.
On peut se demander si l'amour survit chez l'homme, à cet âge heureux où la fougue des passions trouve dans un organisme jeune et robuste son auxiliaire obligé. Evidemment oui. Mais ce n'est plus cet amour tourmenté, cette angoisse, ce désespoir, ou ce bonheur suprême qui font de la vie un véritable enfer. L'amour du vieillard est plus calme, plus réfléchi, et partant plus tenace. Dans la jeunesse, l'amour trahi
peut entraîner Texaltation du délire, pousser quelquefois jusqu'au suicide. Dans un âge avancé, la victime se laisse immoler doucement et sans se plaindre ; mais le vide profond qui se fait, tout à coup, dans ce cœur incapable de réaction, peut amener à sa suite la lypémanie, et même la mort, par Tallanguissement graduel des principales fonctions.
Il n'en est point de même pour la femme, chez qui la faculté d'aimer conserve tout son empire, et quelquefois sa violence, jusqu'à une époque très-avancée de la vie. Écoutons à cet égard Réveillé-Parise, le plus charmant écrivain dont s'honore la médecine contemporaine :
(( Chez les femmes, dit-il, cette passion se modifie également par l'âge^ quoique bien moins que chez les hommes. Voilà pourquoi beaucoup aimer explique toute la femme. Elle aime comme elle vit, comme elle respire; il semble que chez elle la nature donne un besoin, l'amour; une affaire, l'amour; un devoir, l'amour; une récompense, l'amour. Or, elle reste fidèle à cet
instinct puissant. En général, on peut diviser la vie des femmes en trois époques. Dans la première elles rêvent l'amour, dans la seconde elles le font, dans la troisième elles le regrettent. L'amour tient tant de place dans la vie d'une femme tendre, il absorbe tellement son temps et ses facultés, le charme idéal dont il l'environne est si puissant que^ lorsqu'elle arrive à l'âge où il faut y renoncer, elle croit se réveiller après un long rêve, et apercevoir pour la première fois les peines et les misères delà vie. Toutefois cet amour ne fait que changer de forme et de manifestation. Si, à un certain âge, on le sait, quelques femmes portent dans le commerce de l'amitié une grâce, une délicatesse inconnue aux hommes, il ne faut pas s'en étonner^ c'est un reste de l'amour. Telle est l'origine de ces liaisons pleines de charmes qu'épure déjà la maturité de l'âge et que colorent pourtant les derniers reflets de la jeunesse. Cette faculté d'aimer^ tout en se conservant, change donc de forme et surtout d'objet avec le temps
«L'amour conjugal porté à un certain degré d'exaltation est un des traits particuliers de ce sentiment chez les femmes. On en remarque également qui, douées d'une imagination singulièrement vive et d'une sensibilité extrême, tombent à un certain âge dans Vamour mystique et la mélancolie religieuse.
« Voici enfin une dernière remarque sur la passion dont il s'agit : c'est que l'influence de l'âge est beaucoup plus grande sur l'amour physiologique que sur l'amour sentimental, qui a moins besoin de force physique et d'exaltation juvénile. Ces pensées d'amour, ces laves éteintes, dit-on, par le temps, peuvent conserver un reste de chaleur vivifiante pour l'esprit. Il y a des hommes qui, toujours jeunes de cœur et d'imagination, ont pour l'amour une constante dévotion qui, en se prolongeant, semble ranimer le principe vif al au lieu de l'épuiser. On remarque quelquefois un attachement pour les femmes qui, dans certains vieillards à tête vive, est bien près de l'amour. Veut-on d'ailleurs une frappante différence entre
la manière d'aimer du jeune âge et de Tâge avancé? Elle est connue depuis longtemps : c'est que les grandes /oKes appartiennent au premier amour, et les grandes faiblesses au second... (1). »
Si l'amour, — l'amour sexuel, bien entendu, — peut encore tourmenter Thomme qui, par son âge, semblerait devoir échapper à ses tortures pour !a sérénité de ses derniers jours, est-il du moins aussi fréquent de voir chez le vieillard la puissance virile en état de répondre aux sollicitalions du cœur? Malheureusement non, et les éphémérides de la science enregistrent comme de rares exceptions, les noms des privilégiés chez lesquels la vie de reproduction s'est prolongée au delà de Tépoque que nous avons indiquée plus haut, comme terme normal à la faculté procréatrice.
Parmi les exemples de réminiscence amoureuse, chez des hommes parvenus au déclin de la vie, il en est qui sont étayés de témoignages
(1) Réveillé-Parise, Traité de la vieillesse, hygiénique, médical et philosophique. Paris, 1853, p. 137 et suiv.
si solides, qu'il est difficile de les révoquer en doute. En voici quelques-uns :
Begon, médecin au Puy-en-Velay, cite un homme de robe de son temps et de son pays, qui se maria à 75 ans, mû par un principe de coascience f et ne pouvant plus résister à V éruption tardive^ mais violente^ d'un tempérament qui V excitait à V amour (1).
Un armurier de Monlfaucon, âgé de 80 ans, sentit tout à coup renaître en lui des forces qu'il croyait à jamais perdues, se remaria et donna le jour à de vigoureux enfants (2).
On trouve dans un grand nombre de recueils ce fait curieux, tiré des Transactions philosophiques (3), d'un Anglais nommé Thomas Parr, qui mourut à 152 ans^ après avoir passé toute sa vie dans la plus austère frugalité. Cet homme épousa à 120 ans une veuve, et accomplit pendant longtemps encore, l'acte matrimonial, avec
(1) Mémoires de Ti^évouXf î\o\emhïQ il os.
(2) lôid.
(3) Transactions philosophiques, année 1668.
une ponctualité dont sa compagne se plaisait à lui rendre justice.
Au rapport de Valère Maxime, Massinissa, roi de Numidie, engendra Méthynnate à Tâge de 86 ans.
Félix Plater affirme que son grand-père fit des enfants jusqu'à Tâge de 100 ans (I).
Mais voici une observation bien plus rare qu'on rencontre dans l'histoire de T Académie des sciences. C'est celle d'un homme du diocèse de Seez, qui épousa à 94 ans une femme qui en avait 83, et qu'il avait rendue enceinte. Celle-ci accoucha à terme d'un garçon.
L'authenticité de ce fait est irrécusable. Mgr l'Évêque de Seez en fit l'objet d'une communication à l'Académie (2).
Les fonctions génitales sont à tous les âges des causes de maladies, par le peu de discernement qui préside en général à leur accomplissement ; mais ce qu'il y a de remarquable, c'est que les
(1) Anecdotes de médecine, \, II.
(2) Mémoires de r Académie des sciences ^ année 1710.
vieillards qui^ cependant, ne sont plus donlinés par la fougue des passions, ne savent pas plus que les jeunes gens résister à Tattrait des périlleuses jouissances que procure l'amour. Et ce qu'il y a de plus déplorable, c'est que ce sont précisément ceux qui ont abusé de leurs jeunes années, qui continuent les ntiêmes excès dans leurs vieux jours.
Le danger des rapprochements sexuels dans râge avancé, procède d'une double cause : de la déperdition du sperme, et de l'ébranlement nerveux qui accompagne le coït. Or, le sperme est l'extrait le plus pur du sang, et selon l'expression de Fernel, toius homo semen est» La nature, en le créant, ne s'est pas proposé seulement de le faire servir à communiquer la vie, mais encore à entretenir la vie individuelle. En effet, la résorption de la liqueur fécondante imprime à l'économie tout entière une énergie toujours nouvelle et une virilité qui contribue à la prolongation de la vie. Quant à l'énervation qui succède aux spasmes cyniques, pas n'est besoin d'insister sur ses conséquences dés-
astreuses, à une époque où le principe vital est plus ou moins en déficit.
Réveillé-Parise, dans son Traité de la Vieil' lessBy énumère longuement les causes du désordre auquel s'abandonnent des vieillards, au grand détriment de leur longévité. Nous ne résistons pas à la tentation de reproduire quelques-unes des pages éloquentes que cet observateur si sagace a écrites sur ce sujet.
Une des premières causes de celte infraction aux vrais principes de l'hygiène, ce c'est que l'homme, encore dans sa verte vieillesse, répugne longtemps à se croire tel qu'il est. Ses souvenirSj presque synonymes de regrets, sont toujours là dans sa mémoire et dans son cœur pour le tourmenter, car il jette sans cesse son regard en arrière, pour contempler à l'horizon lointain cette terre promise de l'amour et de ^es plaisirs, où il serait si doux de vivre, s'il était possible d*y rester. Difficilement il s'accoutumë à ridée que la haute prérogative de procréation lui est à peu près retirée, et il ne veut s'avouer à lui-
même, que le plus tard possible, cet état de décadence dont l'a frappé la nature. Cette nouvelle manière d'être paraît comme injurieuse, comme flétrissante, car il est bien peu d'individus capables d'accepter la vieillesse sans faiblesse d'esprit, sans trouble de raison. Le temps blanchit leur tête sans désenchanter leur esprit. D'ailleurs, un homme bien constitué, que l'âge n'a pas encore accablé, éprouve encore des réminiscences perfides et tentatrices; tout semble jeune en lui, excepté la date de sa naissance. Ses années sont dépensées, mais non sa force. 11 s'avoue bien que l'aiguillon du besoin n'est pas aussi pressant qu'autrefois, qu'il ne sent plus cet excès de vie, ce feu, cette ardeur qui jadis embrasaient son sang et son cœur ; mais il ne se croit nullement un athlète tellement désarmé, qu'il doive renoncer tout à fait à la lutte et au triomphe; et, comme dit Fénelon, le jeune homme n'a pas encore été tué chez lui. Beaucoup de vieux fous, d'étourdis chargés d'années, se reconnaîtront ici ; je ne leur de-
mande que d'être sincères. N'est-ce pas aussi le rôle avilissant de certains fats surannés, dont les disgrâces en amour sont méprisables et les succès complètement ridicules? Quelquefois le mal est enraciné dans les habitudes ; et, comme l'a dit un penseur de notre époque, ïe châtiment de ceux qui ont trop aimé les femmes^ est de les aimer toujours. Il n'y a que des défaites réitéréeSj des maladies redoutables, la marche hâtive et précipitée de la vieillesse, qui apprennent enfin à l'imprudent ce qu'il devrait savoir depuis longtemps, que le bien-être et la santé consistent, surtout à la dernière période de l'existence, dans le juste accord d'un reste de force, d'une raison éprouvée et d'une sage conduite.
« Un autre motif pousse également certains hommes qui ont vécu à de dangereux excès ; ce sont les exemples de vieillards qui, réellement ou en apparence, conservent des facultés que l'âge ravit toujours. Aussi, ils les rappellent, ils les citent avec complaisance, avec une
sorte dô satisfaction intérieure, toujours disposés qu'ils sont à se ranger dans celte catégorie des prédestinés. Ainsi, le maréchal d'Estrées se maria en troisièmes noces à râge de Ol ans, et se maria, dit-on, très-sèrieusement ; le duc dé Lauzun vécut longtemps après avoir fait des ' excès de tout genre ; le maréchal de Richelieu se maria en secondes noces, à madame de Roth, à l'âge de 84 ans, et il se maria, dit-on, gaillardement et impunément. Alors, comment croire ce que dit Bacon, que les débauches de la jeunesse sont des conjurations contre la vieillesse, et qu'on paie cher le soir les folies du matin? On voit qu'il n'en est pas toujours ainsi, et le vieillard guilleret qui se croit rajeuni par quelques désirs cachés sous la cendre, est ravi de se citer à lui-même de pareils exemples. Cependant, que signifient quelques faits isolés et assurément très-rares? Faudra-t*il se guider par de tels exemples, à moins qu'on n'ait aussi reçu de la nature une de ces constitutions exceptionnelles dont la salacité érotique ne finit
qu'avec la vie ? Que ce serait une bien fatale erreur (1) !»
Outre les maux sans nombre que se prépare un vieillard, par Fusage inconsidéré des plaisirs sexuels, il faut savoir que la mort subite est quelquefois la conséquence immédiate de l'acte copulateur, par hémorrhagie cérébrale ou rupture' des gros vaisseaux. Ces catastrophes se produisent ici, comme à la suilede toute émotion violente et désordonnée, qui accélère les contractions du cœur, ou au milieu d'un effort considérable qui exige la suspension plus ou moins absolue de la respiration.
Que si l'on nous demandait à présent quelle est la limite exacte où il importe de s'abstenir, nous serions bien empêché de répondre d'une façon catégorique. Ce qu'il faut surtout prendre en' considération dans ce cas, c'est la constitution propre à chaque individu, et la dépense qu'il a faite antérieurement de ses forces, dans le commerce des sexes. L'abbé Maury disait à son ami
(1) Réveillé-Parise, loc. cit., p. 431 et suiv.
412 DE LA VIKILLESSE
Portai : a Je tiens pour certain que, passé cinquante ans, un homme de sens doit renoncer aux plaisirs de l'amour; chaque fois qu'il s'y livre, c'est une pelle'ée de terre qu'il se jette sur la tête. »
Cette maxime est d'une grande sagesse, et nous la recommandons à nos lecteurs, au risque de n'être pas écouté.
Comme nous n'écrivons ici que pour les vieillards engagés dans les liens du mariage, nous n'avons pas à nous occuper du dévergondage de voluptés auquel s'abandonnent, dans les grandes villes surtout, ces lovelaces caducs que le célibat a pervertis de longue main. La plus dangereuse de ces manœuvres est sans contredit la variété qu'ils recherchent dans l'objet de leurs amours impudiques. C'est, en effet, le moyen le plus sûr de réveiller des sens engourdis.
L'habitude du lit conjugal met à l'abri de ces dangereux excès ; et si nous avons à préconiser la modération aux époux arrivés au déclin de la vie, nous n'avons pas, du moins, à les prémunir contre
des excitations factices dont ils ne sont guère coutumiers.
Au point de vue moral, la continence chez le vieillard est peut-être encore un besoin plus impérieux. Rappelons à cet égard les réflexions si judicieuses de l'auteur que nous avons déjà cité : ce Quand vous voyez un vieillard plein de jugement, doué d'une ferme raison, dont l'esprit éclairé, actif, est encore capable de bien diriger ses affaires, d'être utile à la société, soyez convaincu que cet homme est sage, continent ; que la tempérance, si justement appelée sophrosyne^ gardienne de la sagesse, chez les anciens, a en lui un fervent adorateur.
« Dans le fait, sa complète liberté morale ne lui est-elle pas acquise ? Ne s'est-il pas affranchi d'une violente tyrannie? C'était l'opinion de Cicéron. Voici, dit-il, une bonne réponse de Sophocle à quelqu'un qui lui demandait si, étant vieux, il jouissait encore des plaisirs de l'amour : « Que les Dieux m en préservent y répondit-il ; je les ai abandonnés aussi volonliers que f eusse quitté un
maître sauvage et furieux. » Certes, un homme qui a pris son parti d*une manière si nette et si ferme, annonce une vigueur morale très-remarquable. Du reste, il faut le dire, cet homme n'a suivi que les indications delà nature...
(( Quoi qu'il en soit, les imitateurs de Sophocle n'en seront pas moins dignes de louange, tant les hommes, sous ce rapport, sont peu disposés au plus léger sacrifice. Il faut pourtant vous y résoudre, vous que la vieillesse touche de près, et vous qu'elle a déjà atteints. Vous désirez vivre le plus longtemps possible, et avec le moins de douleur possible, difficile solution du grand problème de l'existence. Eh bien ! renoncez à ce qui n'est plus en rapport avec votre âge, avec votre tempérament/avec vos forces ; acceptez de la vieillesse la paix, le repos, la sagesse, en échange des transports et des feux de l'amour. Sachez, d'ailleurs, que quitter avant de perdre entièrement est, sous bien des rapports, un article essentiel du Code hygiénique Ae^ vieillards (1). »
(1) Réveillé-Parise, loc. cit,, p. 431 et suiv.
§ 2. — I>ii marîag^e entre irieillards et Jeunes filles.
On a VU à toutes les époques de T humanité, à partir des patriarches, comme on voit encore fréquemment aujourd'hui, de ces alliances qui répugnent à la nature, entre des hommes qui touchent à la décrépitude, et de pauvres jeunes filles que les parents sacrifient à des intérêts dé position où de fortune. 11 y a dans ces alliances monstrueuses, que nous ne saurions flétrir assez énergiquement, à considérer la situation réciproque des époux abusivement accouplés, et le sort de la progéniture qui peut en être le résultat.
Admettons pour un instant que le mariage ' ait été conclu du plein consentement de la jeune ^ fille, et qu'aucune pression étrangère n'ait été exercée sur sa volonté, comme c'est la règle cependant ; il n'arrivera pas moins que la réflexion et l'expérience amèneront de tardifs regrets, et d'autant plus poignants que le mal sera sans remède; mais que la violence ou la persuasion^
ce qui est souvent la même chose^ ait été mise en œuvre pour obtenir l'aveu qu'exige la loi; la révolte n'en sera que plus prompte et plus véhémente. Dès ce moment, la vie commune deviendra odieuse à la malheureuse victime, et des espérances coupables naîtront dans son cœur désolé, tant lui paraît lourde la chaîne qu'elle supporte. C'est qu'en effet, les amours du vieillard sont ridicules et hideux, nous l'avons déjà dit dans un autre endroit de ce livre (1), et Ton ne saurait assez plaindre l'infortunée que le devoir condamne à les subir. Qu'on y songe un instant, et l'on sentira, malgré soi, une répulsion comparable à celle qu'inspire seule l'idée de Tincesle. En réalité, tout est ici contraste, au physique comme au moral, et la chasteté est forcément absente, dans ces ébats où la brutalité des sens n'est point amortie et poétisée, en quelque sorte, par les élans passionnés du cœur. Aussi, que voit-on le plus souvent? Ou la jeune
(1) Voy p. 324 et 325
femme rompt violemment des liens qu'elle maudit, ou bien elle se résigne ; et alors, elle cherche à combler le vide de son âme dans des amours adultères. Telle est la sombre perspective de ces unions sacrilèges qui défient les plus respectables instincts, les plus nobles penchants elles plus légitimes espoirs. Tels sont aussi les terribles châtiments réservés à l'imprévoyance et au fol orgueil de ces vieillards dissolus, qui prodiguent leur dernier souffle de vie à la recherche de perfides voluptés.
Nous ne reviendrons pas sur les dangers que nous avons assez longuement exposés dans le paragraphe précédent, et qui sont inhérents à l'exercice du sens génital dans un âge avancé. Ces dangers n'existent que pour l'homme, ce qu'il est facile de prévoir ; mais ils sont d'autant plus menaçants, que la jeune épouse sera plus capable de surexciter les appétits sensuels par ses grâces, sa fraîcheur, et tous lesautres attraits dont elle est douée. Malheur à l'imprudent qui voudrait boire sans ménagements à cette coupe de délices !
la nature saurait, en pareil cas, se venger cruellement de l'infraction à ses lois.
A barbon gris^ jeune souris^ est un proverbe qui décèle la corruption de nos mœurs et le stupre infâme qui fait de la couche nuptiale un antre de débauche, mille fois plus méprisable que le plus fangeux lupanar.
Maintes fois déjà, dans le cours de ce livre, nous avons eu l'occasion de faire appel au législateur, pour réparer les maux que nous signalions, ou corriger les vices que nous touchions du doigt. Mais la plaie que nous découvrons à cette heure, est, sans contredit, de celles qui réclament avec le plus d'urgence l'intervention d'une loi prohibitive, dans l'intérêt de la descendance de ces couples mal assortis.
Les produits de la vieillesse sont généralement cacochymes, mahngres et voués de prédilection aux atteintes de tous les agents morbifiques.
La cause de ce fait est complexe, et se trouve dans la constitution anormale du sperme à une période avancée de la vie, dans la prostration gé-
AU POINT DE VUE DU MARIAGE, 4 î 9
nérale du père, et sans doute aussi dans le peu de part que prend la femme à Tacte génésiaque. Enfin, la disproportion d'âge entre les conjoints, que nous avons vue exercer une influence incontestable sur la procréation, achève d'expliquer la violation des produits de la vieillesse.
Quoi qu'il en soit, chacun a pu faire cette observation, un plus ou moins grand nombre de fois, à savoir, que les enfants issus de vieillards se distinguent, habituellement, par un airsérieux et triste, répandu sur leur physionomie, et qui tranche manifestement avec l'expression enfantine qui plaît tant, chez les petits êtres du mêmeâge, engendrés dans d'autres conditions. A mesure qu'ils grandissent, leurs traits revêtent de plus en plus le caractère sénile, si bien, que chacun le remarque et que, dans le monde, c'est chose toute naturelle. Les commères prétendent que ce sont de vieilles âmes dans un jeune corps. Elles prédisent à ces enfants une mort précoce, et de fait, l'événement justifie souvent cet horoscope* Notre attention s'est, depuis plusieurs années, fixée
sur ce point, et nous pouvons affirmer, sous la réserve de Tinsuffisance de nos observations, que la plupart des rejetons de celte provenance sont débiles, torpides, lymphatiques, sinon scrofuleux, et na promettent pas de fournir une longue carrière. A la statistique, établie sur une assez vaste échelle, est réservée la tâche d'apporter quelque lumière sur cet intéressant problème. Nous y convions de toutes nos forces les travailleurs experts en ces sortes de recherches (1).
(l) Pour cette étude, on consultera, avec un véritable intérêt, l'ouvrage de M. le docteur Morel : Des dégénérescences physiques, intellectuelles et morales de l'espèce humaine. Paris. 1857.