DES OBSTACLES A LEXTENSJON EXCESSIVE DE LA POPULATION
Étant admis ce principe, que les lois qui président à la propagation de Tespèce huuiaine doivent être dominées, et qu'ilappartient à l'homme d'appliquer ses facultés intellectuelles à la direction de ces lois, voyons par quels moyens nous pourrons nous opposer à ce que la population, par son exubérance, dépasse les limites compatibles avec notre félicité ici-bas.
Ces moyens sont de deux sortes : les uns préventifs, les autres destructifs.
Les premiers peuvent encore se subdiviser en trois catégories bien distinctes, selon qu'il y a abstention de rapprochements sexuels, modifications des conditions organiques de la femme, ou emploi, dansVacte delà génération, artifices susceptibles d'en empêcher les conséquences naturelles (onanisme conjugal, e(c.).
6 4 DES OBSTACLES A L^EXTENSÎON
Nous allons examiner ces questions, sous le triple point de vue que nous avons indiqué en tête de ce livre.
§ 1. — Moyens préventifs.
Et d'abord, occupons-nous de ces obstacles par abstention, que xMalthus a désignés sous le nom de contrainte morale^ lorsque l'homme se les im- [)ose librement, volontairement, dans un but moral ou religieux.
A. De la contrainte morale.
Un économiste d'un immense talent, qui s'est fait l'adversaire acharné de la doctrine de Malthus n'a rien trouvé de plus commode pour flétrir le précepte du moral restreint que de lui donner une interprétation odieuse en l'appelant Vonanisme à deux. Il se peut que quelques écrivains aient cru devoir s'associer au conseil de prudence donné par Malthus, même en l'entendant de cette façon ; témoin ce langage de M. Dunoyer, membre de l'Académie des sciences morales et politiques :
(( 11 est incroyable, dit -il, que l'action d'appeler des hommes à la vie, celle, sans contredit, des actions humaines, qui tire le plus à conséquence, soit précisément celle qu'on a le moins senti le besoin de régler, ou qu'on a réglée le plus mal. On y a mis, il est vrai, la façon de l'acte civil et du sacrement; mais, le mariage une fois contracté, on a voulu que ses suites fussent laissées, pour ainsi dire, à la volonté de Dieu. La seule règle prescrite a été qu'il fallait, ou s'abstenir de tout rapprochement, ou ne rien omettre de ce qui pourrait rendre l'union féconde. Tant que des époux peuvent croire qu'ils ne font pas une œuvre vaine, la morale des casuistes ne trouve rien à leur reprocher; qu'ils se manquent à euxmêmes, qu'ils abusent l'un de l'autre, qu'ils se dispensent surtout de songer au tiers absent et peut-être infortuné qu'ils vont appeler à la vie sans s'inquiéter du sort qui l'attend, peu importe; l'essentiel n'est pas qu'ils s'abstiennent d'un acte triplement nuisible, l'essentiel est qu'ils évitent de faire un acte vain. Telle est la morale des casuis-
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tes ; morale à rebours du bon sens et de toute morale, car ce que veulent le bon sens et la morale, ce n'est sûrement pas tant qu'on s'abstienne défaire des actes vains que de faire des actes nuisibles.
« Aussi : la vérité, en dépit de ces graves sottises, est-elle que, si des époux ne doivent pas regarder comme blâmable tout rapprochement qui ne tarderait pas à accroître leur postérité, ils ont pourtant, même dans les rapprochements les plus autorisés et au sein de l'union la plus légitime, des ménagements à garder, soit envers eux-mêmes, soit l'un envers l'autre, soit l'un et l'autre envers les tiers qui peuvent être les fruits de leur union (1). »
Eh bien ! n'en déplaise à M. Dunoyer, sa morale me paraît des plus relâchées, et en la plaçant sous le patronage de Malthus, il calomnie tout simplement son maître qu'il n'a point compris. En tout cas, je soutiens pour mon compte, avec les casuistes qu'il combat, qu'il faut, ou s abstenir
(1) Mémoire à consulier. Paris, 1835.
de tout rapprochement, ou ne rien omettre de ce qui pourrait rendre V union féconde. Je soutiens de plus, que c'est là la vraie signification du morai restreint préconisé par l'économiste anglais. On verra d'ailleurs, plus loin, combien je condamne les artifices employés dans le but d'empêcher la fécondation.
Un premier point se présente ici à notre discussion. La continence absolue, à un âge où les organes sexuels ont accompli leur entière évolution, et où l'homme est apte à se reproduire, ne conslitue-l-elle pas une cause de maladies ? Nous savons que cette opinion est accréditée chez les gens du monde, et que beaucoup de médecins la partagent encore. Cette croyance nous paraît cependant erronée, sans fondement et facile à réfuter. C'est d'ailleurs là la pierre angulaire de l'édifice que nous avons pris à tâche de renverser, car c'est au nom de la nature et de ses droifs imprescriptibles, au nom de la morale et des intérêts sacrés qu'elle a mission de protéger, qu'on fulminera peut-être contre la doctrine que nous préconisons,
et qu'on nous accusera de tyrannie et d'irréligion, à moins qu'on ne nous qualifie d'utopiste, pour se dispenser de discuter avec nous.
Peu importe, d'ailleurs ; nous avons la conscience de faire œuvre pie, et nous nous risquons, advienne que pourra. Si c'est la première fois, — à notre connaissance du moins, — qu'un médecin aborde ce sujet au point de vue où nous l'avons pris, cela ne prouve pas que les questions qu'il soulève ne soient du domaine de notre science, et la preuve est qu'après nous, d'autres de nos confrères sont venus apporter au débat le concours de leurs lumières et de leur expérience.
Pour soutenir que la contrainte morale est une cause de perturbation dans la santé, il faudrait admettre que les rapprochements sexuels sont de rigueur, dès l'époque de la puberté, et que les besoins vénériens doivent être satisfaits dès l'instant où ils se révèlent. Il faudrait par conséquent condamner nos lois civiles qui ne permettent le mariage qu'à dix-huit ans pour l'homme
et à quinze ans pour la femme. A plus forte raison, faudrait-il protester au nom de la science contre le célibat religieux, qui s'étend à toute la durée de la vie.
C'est là, en effet, l'opinion d'un grand nombre de physiologistes, qui s'appuyant, d'une part, sur ce qu'il y a d'irrésistible dans l'instinct générateur, et, de l'autre, sur la nécessité physiologique de la satisfaction du besoin par lequel il s'exprime, ont été conduits à condamner le célibat d'une manière absolue. « Mais quand c( on a pesé les arguments par lesquels ils cherce chent à combattre une vocation qui rehausse « tant l'humanité aux yeux de l'homme non (( prévenu, on voit qu'ils se réduisent à une sorte c( d'induction personnelle, à une analogie dont c( des habitudes morales moins relâchées et une ce logique plus sévère restreindraient singulièrece ment la portée (1). »
Si nous interrogeons l'observation cependant,
(l) Max Simon, Déontologie médicale^ p. 453.
7 0 DES OBSTACLES A l' EXTENSION
voyons-nous quelque maladie particulière et qu'il soit permis de rapporter à la continence, sévir de prédilection sur cet âge où la vivacité des passions doit être forcément comprimée ; ou bien la moyenne de la vie serait-elle moindre chez les hommes qui ont fait vœu de chasteté, que pour les autres classes de la société ? Évidemment non j car c'est tout le contraire qu'on observe.
Nous nous somm.es livré à de longues recherches statistiques , dans le but d'appuyer nos assertions sur des chiffres. Mais nous avons bientôt reconnu l'inanité, dans le cas actuel, de ces preuves prétendues mathématiques, et nous avons dû renoncer à les faire valoir.
Nous avions pensé qu'en établissant la moyenne de la mortalité à Fâge compris entre seize et vingt-cinq ans inclusivement, — soit d'une période de dix ans, embrassant celte époque de la vie où les passions sexuelles se développent, et atteignent leur summum d'intensité sans trouver satisfaction, dans l'ordre habituel des choses, — et que, comparant notre résultat
avec la moyenne de la mortalité d'une autre période de dix ans, comprise entre trente et un et quarante ans inclusivement, époque où communément rinslincl génésiaque trouve sa satisfaction dans le mariage ; nous avions pensé, disons-nous, qu'à l'aide de ces moyennes nous arriverions à pouvoir apprécier l'influence de la continence forcée sur la durée de la vie.
D'un autre côté, nous avions comparé le chiffre de la mortalité aux deux époques de la vie indiquées plus haut^ chez les religieux de différents ordres qui font vœu de chasteté et chez les laïques exerçant les diverses professions de la société.
Voici les résultats auxquels nous étions arrivé : l"" Pendant la période de dix ans, comprise entre seize et vingt-cinq ans inclusivement, la mortalité est de 2,68 pour 100 chez les religieux de différents ordres et des deux sexes, tandis qu'elle n'est que de 1 ,48 pour 100 chez les laïques des deux sexes, adonnés à différentes professions. 2^ Pendant la période de dix ans comprise en-
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tre trente et un et quarante ans inclusivement, la mortalité est de 4,40 pour 100 chez les religieux, et de 2,74 pour 100 chez les laïques.
Ces données sont en parfaite concordance avec les résultats obtenus par Deparcieux, qui, comme on le sait, a publié ses tables en 1746, et Ton pourrait en induire la nocuité de la continence si Ton voulait s'en rapportera la signification brute des chiffres; mais rien ne serait plus contestable qu'une pareille conclusion.
Nous allons dire pourquoi cette statistique doit être récusée.
D'abord , i! faudrait pour pouvoir suppuler avec certitude Faction de la continence sur la santé de Fhomme, que cette cause pût être isolée de toutes celles qui font varier les chances de longévité à deux époques données de la vie. Ainsi, il ne serait pas rigoureusement exact de raisonner sur les chiffres que nous venons de citer et de dire : La continence, loin d'être nuisible à la santé, lui est au contraire favorable, puisqu'il meurt moins d'individus à Fâge où les
rapports sexuels n'existent pas en général, bien que le sens génital soit développé déjà, qu'à l'époque où, au contraire, les rapprochements sexuels ont lieu sans entraves.
Ce raisonnement serait vicieux, parce qu'il ne tiendrait pas compte des prédispositions morbides particulières à chaque âge.
On se tromperait de même, si Ton croyait trouver un critérium pour la solution du problème en question, en mettant en regard, comme nous l'avons fait, la moyenne de la mortalité chez les religieux d'une part, et chez les laïques de Tautre, à deux époques déterminées de la vie. En effet, pour prononcer que la contiaence entraîne une mortalité plus grande, en se basant sur la statistique des corporations religieuses, il faudrait regarder comme certain que les règles de la chasteté ne sont jamais enfreintes dans les couvents ; ce que nous n'oserions garantir, surtout pour le temps 011 ont été faites les tables qui nous ont servi, c'est-à-dire le milieu du dix-huitième siècle. En outre, il ne faudrait nullement se préoccu-
per de Finfluence de la discipline et des habitudes claustralessur la durée delà vie, ce qui suffirait seul à infirmer le résultat obtenu.
On voit donc bien que les termes de comparaison manquant d'identité, on ne peut aboutir qu'à des conséquences fictives. C'est pourquoi nous en appelons à Fexpérience générale du soin de corroborer la nôtre propre, et de vérifier ce que nous avons dit touchant l'innocuité de la continence à quelque phase que ce soit de la vie.
Il est constant^ selon nous, que le commerce des sexes ne constitue pas un besoin qui ne puisse être réfréné sans péril, et que les sollicitations si vives qui partent du sens génital, n ont pour but que d'assurer la perpétuité de Tespèce par l'attrait du plaisir.
On a fait jouer un rôle à h pléthore spermatique^ dans l'étiologie de différentes affections mentales; on lui a attribué entre autres le priapisme. Pour nous aussi, cette maladie a son point de départ dans une perturbation de l'innervation cérébrale ; mais elle est due bien moins à la rétenlion
du sperme qu'à sa déperdition exagérée; bien îDoins à rabstention vertueuse qu'à la dépravation morale.
11 a paru dans ces derniers temps sur le sujet (jui nous occupe en ce moment, un travail dont le résumé trouve ici sa place naturelle (1) ; l'auteur se pose cette question : Dieu a fait de l'accomplissement régulier des fonctions organiques la condition de la vie et de la santé. A-t-il voulu que la maladie ou la mort fussent la punition de celiii qui enfreint ce précepte, en gardant la continence absolue?
Non, dit M Duffieux; et il appuie sa réponse sur deux considérations distinctes : l'une rationnelle, Tautre expérimentale. Il établit d'abord que l'accumulation dans Forganisme des matériaux de la génération, ne constitue jamais un danger, parce que la nature sait s'en débarrasser à propos. Il avance en second lieu, que les mala-
(i) Examen de l'ouvrage publié par M. le docteur Duffieux, sous ce titre: Nature et virginité. Considérations phjsiologiques sur le célibat religieux, par M, le docLeur Diday. (Voy, Gaz. méd. de Paris, 1854.)
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dies attribuées par quelques auteurs à la continence, reconnaissent, en réalité, de tout autres causes.
Ce sont là aussi nos doctrines, comme on a pu le voir par ce qui précède ; mais nous commençons à n'être plus de Tavis de M. Duffieux, dès qu'il s'agit de l'interprétation, pour laquelle nous nous rallions, au contraire, à Topinion du savant syphiliographe de Lyon, M, Diday. En effet, sur le premier point, l'auteurdébute par un argument extrêmement spécieux et qui réclame toute notre attention.
ce La menstruation, dit-il, est un moyen institué par la Providence, pour maintenir l'équilibre de l'économie, en éliminant les matériaux de la génération, lorsqu'ils ne sont point employés par la nature, et prévenir ainsi les maladies qui pourraient naître, soit de l'afflux du sang vers les parties génitales de la femme, soit de sa surabondance dans l'organisme tout entier, La virginité peut donc invoquer ce phénomène en sa faveur^ et il peut être considéré comme une autorisation du
célibat, donnée par la nature el le-même ; car il témoigne que la virginité ne peut pas nuire à la santé, par cette raison toute simple que la menstruation débarrasse l'économie des matériaux de la génération et prévient les accidents pléthoriques dont la continence pourrait être la cause. »
Si Ton éprouve quelque embarras en face de cette proposition, c'est parce qu'elle exprime un lait très-exact, dont l'explication seule est erronée. Il est positif qu'à chaque époque cataméniale, des ovules mûrs sont évacués spontanément; mais la nature en les expulsant ainsi, a-t-elle voulu les mettre dans des conditions favorables à la fécondation, ou a-t-elle simplement, comme le suppose l'auteur, voulu s'en débarrasser ? La vérité est ici d'autant plus difficile à pénétrer, que des accidents pléthoriques naissent très-réellement, en effet, de la suppression, du retard ou de l'insuffisance des règles.
Mais sous ce nom vague de pléthore, l'auteur, on le voit aisément, a confondu la surabondance des éléments générateurs fournis par la femme,
— des ovules, — avec !a congestion résultant de la rétention du sang, qui sort à chaque ponte spontanée. Otez à sa thèse Tappui de cette équivoque, elle va crouler à l'instant. Car si, la menstruation manquant, il s'amasse dans l'économie un excès de matériaux génésiques, diverses conséquences devraient s'ensuivre, dont, malheureusement pour la thèse de M. Duffieux, l'observation nous offre justement tous les jours l'exact contrepied. Ainsi :
Une femme défectueusement réglée devrait être fécondée plus facilement, puisqu'elle garde pour ainsi dire des ovules en réserve. Or, le contraire est une des vérités banales de la médecine pratique. Deux jeunes filles sont menstruées à 14 ou 15 ans, mais Tune continue à l'être ensuite régulièrement ; l'autre, après quelques retours normaux, voit ce flux supprimé jusqu'à l'âge de 18 ans. De quelle flamme ne va pas s'allumer, chez la dernière, l'instinct génital, attisé par la rétention, quatre années durant, de ces éléments, d'après M. Duffieux, si menaçants pour la conti-
nence ! Eh bien ! robservation montre que si elle est en effet sujette à des congestions diverses, fatiguée par le sang^ la passion, le plus souvent, sommeille tout aussi paisiblement chez elle que chez sa compagne euménorrhéique.
11 y a plus (et nous rentrons à présent dans l'étude de l'état normal), si l'évacuation menstruelle a été instituée pour faciliter la continence, nécessairement après chaque époque les feux du désir seront amortis, tomberont à leur minimum. Or^ c'est tout juste le contraire qui se remarque. Et si M. Duftieux, préoccupé d'idées d'un autre ordre, s'est trouvé mal placé pour constater le fait, je puis lui affirmer avec tous ceux qui ont voulu ou voudront diriger leur attention sur ce point, que l'appétence génitale a son paroxysme à cette époque; que telle femme, habituellement étrangère à ces impressions, ne sent jamais, qu'immédiatement après le tribut mensuel, poindre en elle des sensations qui l'étonnent.
En faut-il davantage pour montrer l'inanité
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de cette hypothèse? Eh quoi! la nature, dans le retour si régulier du phénomène, n'aurait eu pour but, Pénélope nouvelle, que de détruire en trois jours ce qu'elle a mis un mois à accomplir ! Appelez donc alors du nom d'excrément ce pollen flottant dans les airs, lettre chargée que la nature saura bien faire parvenir à son adresse ! Taxez de vile décharge cette multitude d'œufs que la femelle des poissons épanche annuellement sur le sable ! Libre à vous de n'y voir qu'une précaution providentiellement ordonnée pour lui faciliter la continence. Moi qui remarque que le mâle ne tarde guère à passer après elle, je soupçonne que ce pourrait bien être dans un autre but que de vous fournir un argument.
Pour ce qui est du sexe masculin^ la question n'est point douteuse, a Mais je Tavoue, — dit M. Diday, — c'est avec une sorte de peine qu'on voit élever, par l'auteur, au rang de fonction naturelle, ces pertes séminales dont tout homme a honte et dégoût, qu'on se reproche presque.
quoique involontaires, qui laissent toujours après elles un profond et durable sentiment de tristesse. Comparez cet état moral à la joie pure, à Vorgueil instinctif qui suit, malgré la douce mélancolie des premiers instants, la libre et pleine possession de l'objet aimé, et dites si, après comme avant, la nature ne nous a pas désigné assez clairement ce qui lui plaît et ce qui la violente. »
Vous l'avez exprimé vous-même, M. Diday, et avec une poésie qui n'appartient qu'à vous. Ce qui fait surtout la délectation de l'acte génital consommé normalement, c'est Yorgueil de la libre et pleine possession de Vobjet aimé. Ce qui fait la tristesse et la honte de la pollution nocturne, c'est le réveil, c'est la déception. Assurément le cœur n'est pas satisfait de voir s'évanouir le songe plein de charme qui, tout à l'heure, le tenait haletant sous son empire; mais l'organisme n'en est pas moins exonéré d'une cause puissante de stimulation, et le calme renaît là où naguère grondait l'orage, et l'ordre
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est rétabli. Que le vœu de la nature soit satisfait, et que cette excrétion matérielle et immonde doive tenir Heu, comme règle ordinaire, des pures jouissances de l'amour, dont la fin légitime est la procréation, nul n'oserait le prétendre. A coup sûr ce n'est pas nous qui soutiendrons jamais cette thèse sacrilège. .j^,, y;
Mais poursuivons : car quelque longue que soit cette controverse, le sujet en litige vaul bien la peine qu'on s'y arrête sérieusement :
((Quant aux maladies attribuées à l'abstinence charnelle, poursuit M. Diday, l'auteur est tout à fait dans le vrai, en réduisant à ses justes dimensions le cadre un peu trop large qu'on leur avait taillé. Je ne lui ferai à cet égard qu'un seul reproche : c'est d'avoir, à plaisir, grossi l'objection, peut-être afin de s'autoriser, en en montrant l'exagération, à la présenter comme entièrement imaginaire. Aussi remporte-t-il une facile victoire, en faisant voir dans autant de chapitres, que la privation des jouissances conjugales n'entraîne ni l'impuissance, ni l'hys-
térie, ni la folie, ni une mort prématurée. Mais le luxe même, en fait de preuves, n'est souvent là que pour voiler Tindigence, et il a été plus aisé à l'apôtre du célibat de le disculper de ces griefs chimériques, que d'étouffer les justes plaintes des médecins qui ont tant d'occasions de constater, sur ses victimes mêmes, l'effet de ce régime forcé.
a Veux-je dire par là que la continence menace la santé d'une atteinte directe? Non ! Si le campagnard, si le prisonnier peuvent vivre sans presque employer l'appareil de l'intellect ou de la locomotion ; si même il est vrai de dire que l'inaction des organes anéantit peu à peu dans ces cas le désir instinctif d'exercer la fonction, il en est de même de la reproduction. Le résultat n'important en rien à la conservation de l'individu, le Créateur n'avait point à nous avertir, par une sensation aussi impérieuse que la faim et la soif ; à nous punir par une souffrance immédiate^ d'y avoir résisté. C'eût été (qu'on nous permette à notre tour d'interpréter ses vues) , une contradiction
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flagrante à son plan primordial. Pour un acte qui engage deux individus et leur impose de sérieux devoirs^ il ne devait armer aucun d'eux d'une impulsion qui pût l'obliger à faire parfois violence à l'autre. Le lien des familles et des sociétés se serait trop vite relâché, s'il eût été noué par la contrainte. Toutefois, en supprimant la perturbation morbide, qui partout ailleurs est la sanction de ses lois méconnues^ Dieu nous a in vités ici, par un charme si particulièrement attractif, si supérieur à tout autre plaisir, si intimement lié aux plus hautes jouissances morales , qu'il a dû croire volonté expresse suffisamment notifiée. Mais, encore une fois, l'homme devait rester maître de lui-même, dans des relations qui ne l'intéressent point seul. »
Partant du principe erroné que nous venons de combattre, bien des praticiens prescrivent le coït comme méthode de traitement. A nos yeux, il y a là un danger. Sans doute, l'homme de l'art ne doit se préoccuper que de la guérison du malade qui se confie à ses soins. Il n'a point à sacrifier
auxpréjugés que pourraient froisser les indications de la science. Mais nous nions d'une manière absolue qu'il soit jamais permis d'attenter aux lois de la morale générale sur lesquelles sont fondées les sociétés, fut-ce même, ce qui n'a pas lieu dans le cas particulier, pour arracher un malade à la mort.
Heureusement, cet antagonisme entre les lois de la nature et celles de la morale n'est qu'imaginaire, et le médecin est rarement condamné à la dure alternative de faire violence à son cœur ou de faillir à son devoir. Nous le disons hardiment, partout où ce conflit semble se rencontrer, il y a des recherches à faire, parce que la science est en défaut, soit par suite d'une mauvaise observation des faits ou de leur interprétation vicieuse. Ne nous hâtons donc pas d'user de notre indépendance absolue dans le choix des moyens curatifs, pour couvrir de notre autorité et de notre conseil des pratiques contraires aux mœurs.
c( Quelque prix que Thomme attache à un bien aussi précieux que la santé, il n'est pas permis au
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médecin, pour lui en assurer la jouissance, de recourir à des moyens que la morale réprouve. Le principe qui commande à l'homme de renoncer à la vie plutôt que de violer la loi du devoir, commande bien plus impérativement encore au médecin de ne point mettre sa science au service des mauvaises passions qui pourraient porter le premier à éluder cette loi. En manquant au devoir qu'une morale rigoureuse lui impose en semblable circonstance, il se rend doublement coupable. Son conseil immoral, quel qu'en soit d'ailleurs le résultat, est d'abord une faute grave, et ensuite, outre les conséquences diverses et éloignées qu'il peut entraîner, il en a une immédiate et presque inévitable, c'est de corrompre, et, en la corrompant, d'aveugler la conscience à laquelle il s'adresse. L'homme que la passion égare et conduit à des actes réprouvés, a dans sa conscience un témoin qui lui reproche sa faute et le force à rougir ; cette honte est le symptôme d'une réaction généreuse qui pourra le ramener dans la ligne du devoir. Celui, au contraire,
qu'un médecin oublieux de sa propre dignité aura poussé dans la même voie, y marchera avec une sorte de sécurité qui trahira l'atteinte profonde portée à sa constitution morale. Obéissant à la seule impulsion de ses propres instincts, peut-être se fùt-il arrêté sur la pente de l'abîme ; fort du conseil de Thomme qui le guide dans cette fatale direction, il ira jusqu'au bout. La passion ne cherche que des prétextes pour se soustraire aux reproches amers de la conscience. Où pourrait-elle en trouver de plus précieux que dans les conseils du médecin qui fait des séductions du plaisir un moyen de la thérapeutique ? Il est pour l'homme quelque chose pire que le vice, c'est cet état d'anesthésie morale qui l'empêche de sentir l'aiguillon du re mords (1). »
Chez la femme, on a rapporté à la continence forcée la nymphomanie , l'hjstérie , certaines formes de chloroses, etc.
M. Briquet ne partage pas cette manière de voir.
(1) Déontologie médicale, par M. Max. Simon, p. 288.
8 8 DES OBSTACLES A l' EXTENSION
c( Depuis les temps les plus reculés, dit-il, la philosophie et la médecine ont regardé la continence comme la principale et même comme la seule cause de l'hystérie. Si l'on ne savait jusqu'à quel point les préjugés ont le pouvoir de fasciner même les esprits les plus élevés, on comprendrait difficilement comment une pareille erreur a pu naître, comment elle a pu passer d'âge en âge, comme une sorte de monnaie courante , et se conserver intacte jusqu'à nos jours ; on s'étonnerait qu'il soit, actuellement encore , nécessaire de combattre une croyance qui n'est fondée sur rien de sérieux, et qui n'a jamais été soumise au contrôle d'une véritable observation (1). »
Il faut remonter jusqu'à Platon pour trouver l'origine de cette opinion en vertu de laquelle, (( la matrice des femmes est un animal qui veut à toute force concevoir, et qui entre en fureur, s'il ne conçoit pas. » Hippocrate et Galien
(1) Traité clinique et thérapeutique de l'hystérie^?aY\s,tSS9 , p. 126.
répétèrent les mêmes erreurs^ basées sur l'existence présumée d'un fluide séminal chez la femme. Valescus (de Tarente), Fprestus, et, plus près de nous Fernel, Rivière, Hoffmann, et tant d'autres encore, attribuaient les phénomènes de rhystérie à la réplétion des vaisseaux spermatiques qu'ils admettaient sur la parole des maîtres. En vain , l'observation leur démontrait-elle que les enfants et les vieilles femmes n'étaient pas plus que les adultes préservés de cette névrose; ils préféraient, plutôt que de renoncer à la théorie traditionnelle, inventer de nouvelles hypothèses pour faire concorder les faits exceptionnels avec la doctrine qui reconnaissait un sperme féminin.
Mais voici qu'entre les idées anciennes et les nouvelles une théorie mixte se fait jour, vers la tin du dernier siècle. Elle appartient à Chambon l'un des derniers adeptes des vieilles doctrines humorales, ce La matrice, assure-t-il , renferme dans ses parois, des sinus dans lesquels filtre une humeur muqueuse, excrémentitielle, qui
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s'altère aisément, et qui, par cela même devient irritante. Il parait que cette humeur dans son plus grand degré de pureté, a toujours une odeur et une saveur assez marquées. C'est donc un aiguillon très-actif qui sollicite la matrice d'autant plus puissamment, que cette humeur est plus abondante et moins évacuée par les plaisirs de l'amour ; alors, elle regorge dans les vaisseaux qui la sécrètent, ce qui établit une sorte de pléthore dont les effets portent le trouble dans l'utérus et provoquent les accidents de l'hystérie (1).
Enfin lorsque fut mieux connue l'anatomie des ovaires, les médecins rejetèrent à l'unanimité la croyance à un liquide séminal chez la femme et reconnurent pour cause à l'hystérie, les uns la surexcitation de l'utérus et de ses annexes, les autres ^ des lésions dynamiques ou organiques siégeaat tout à fait en dehors de l'appareil génital. Dès lors il semble que la continence n'au-
(1) Encyclopédie méthodique , Dicl. de méd., art. Hystérie. 179^.
rait plus dû figurer au nombre des causes de l'hystérie. Eh bien! il n'en est rien, et celte opinion est loin d'être complètement vaincue : parmi ceux qui la soutiennent encore, l'un des plus distingués est M. le D"" Landouzy (de Reims) à qui la science doit une intéressante monographie sur cette matière.
Les partisans de la nocuité de la continence choisissent tous, et avec raison, pour sujets de leur démonstration les veuves, qui, après avoir goûté les plaisirs de l'amour, en sont tout à coup et violemment sevrées. C'est aussi ce qu'a fait M. Landouzy et l'on va voir avec quel succès. Sur 375 cas d'hystérie qu'il a relevés dans les auteurs ou observés lui-même, 13 cas se rencontrent chez des veuves. Sur 430 cas observés par M. Briquet, il s'en est trouvé 14 seulement chez des veuves : soit, au total, environ une veuve sur 30 malades hystériques. On conviendra que c'est peu et que cette proportion déjà si infime pourrait diminuer encore, si l'on recherchait soigneusement les causes étrangères au veuvage
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qui ont pu amener les attaques d'hystérie chez quelques-unes de ces femmes ; ainsi le chagrin d'avoir perdu leur mari , la misère dans laquelle cette perte a pu les plonger et bien d'autres circonstances encore, suffiraient à rendre compte de l'invasion d'une maladie aussi essentiellement nerveuse. Enfin, il faudrait savoir si ces veuves hystériques ne l'étaient pas déjà antérieurement à la mort de leur mari et même avant leur mariage. Or, ce ne sont plus là des incertitudes, mais des vérités, dont la démonstration ressort d'une longue discussion à laquelle se livre M. Briquet pour établir :
c( 1*" Que les femmes veuves, ne sont pas plus que les autres femmes exposées à l'hystérie ; que chez elles, cette affection résulte bien plus souvent des affections morales auxquelles elles ont été en butte, que de toute autre chose.
c( 2° Que cette maladie n'est pas plus commune chez les personnes qui, par état, vivent dans la continence que chez les autres ; qu elle peut être
au contraire très-fréquente chez celles qui n'y vivent pas du tout (1). »
Selon Burdach (2), l'abstinence complète des plaisirs vénériens, nuit plus à l'organisme entier, chez la femme que chez l'homme, et les femmes non mariées sont fréquemment atteintes de désordres des règles, de chlorose et d'écoulements muqueux ; elles ont une grande propension à la mélancolie et sont sujettes à succomber sous les atteintes de quelques maladies graves ; mais, ajoute aussitôt ce célèbre physiologiste, leur santé se maintient^ lorsqu'elles s'occupent Fesprit et qu'elles trouvent à se satisfaire dans une sphère d'action en harmonie avec leurs facultés. Or, nous n'avons pas dit autre chose.
Dans ces circonstances, beaucoup de médecins ordonnent le mariage, comme ils ordonneraient un remède des plus simples. Nous ne prétendons pas incriminer Fintenlion ; elle est bonne assurément, et elle découle d'ailleurs des
(1) Loco cit. p. l4l.
(2) Traité de physiologie, trad. de Iqurdan, t. V, p. 120.
9 4 DES OBSTACLES A L^EXTENSïON
idées qui otit cours dans la science depuis des siècles, sans qu'on ait osé les soumettre à une révision quelconque. Du moins, ici, les bonnes mœurs sont sauves, et bien peu de nos confrères sentent la responsabilité qu'ils assument, en provoquant de ces unions secundùm artem. Il ne faudrait pourtant, pour leur inspirer une plus grande réserve, que leur faire comprendre :
l'' Qu'un mariage inopportun ou prématuré au point de vue de l'économie sociale^ est une cause de désordre, de misère et de désespoir, qui va s'aggravant sans cesse, et se multipliant à mesure que s'accroît la famille nouvelle 5
2^ Que dans l'immense majorité des cas, ou le mariage ne remplit pas l'indication qu'on se propose, ou il n'est pas le seul moyen curatif auquel on eût pu recourir.
La première de ces deux propositions nous paraît suffisamment démontrée par ce que nous avons dit déjà. Quant à la seconde, il nous reste à la justifier, et c'est à quoi nous allons nous appliquer.
C'est une question importante et qui a été déjà souvent agitée, que celle de savoir si, dans certaines circonstances le mariage peut être conseillé aux femmes comme moyen curatif.
Un médecin de Berlin, le docteur Casper^ nous fournit à cet égard une manière de voir qui peut utilement servir de guide aux hommes de l'art (1).
Combien de fois, s'écrie-t-il, n'entendonsnous pas dire, par des médecins, ou par des personnes étrangères à Fart de guérir, qu'une jeune femme ou une jeune veuve, en proie à une maladie nerveuse, n'a de guérison à attendre que du mariage, c'est-à-dire de la satisfaction constante et réglée de Finstinct de la génération, et combien de fois aussi n'avons nous pas perdu notre sérieux en entendant répéter ce inot connu de Méphistophélès : Ce ri' est que par un point qu on peut guérir leurs éternels soupirs/
(1) De rinfluence du mariage sur la durée de la vie humaine, par le docteur Casper. (Voy. Annales d'hygiène puhL et de méd. légale^ t. XIV, p. Tèl,)
9 6 DES OBSTACLES A L'eXTENSION
Mais cette opinion est-elle fondée sur l'expérience ? A la vérité, chaque médecin peut avoir vu dans quelques cas, des spasmes hystériques disparaître chez les femmes par l'effet du mariage ; mais il n'en est peut-être pas non plus un seul qui ne convienne d'avoir vu quelquefois ce moyen être non-seulement inutile, mais encore nuisible, comme nous pourrions en trouver des preuves convaincantes dans un grand nombre de faits bien observés. Je suis loin cependant de prétendre que ces faits puissent suffire pour résoudre complètement la question, que nous envisageons ici pour la première fois, sous ce point de vue. 11 m'est impossible seulement de ne pas admettre, ainsi que tout l'indique, que le mariage, amenant la satisfaction des désirs vénériens, exerce une influence favorable sur la santé de la femme et contribue à prolonger sa vie. Comment expliquer autrement la différence notable de mortalité qui existe entre les filles et les femmes mariées, pendant tout le temps oii celles-ci deviennent ordinairement mères, c'est-
à-dire de 20 à 45 ans, différence qui, d'après des statistiques récentes, s'élève à plus de 29 pour 100 en faveur du mariage? Toutefois cette différence de mortalité me semble si considérable, que la raison toute physiologique que nous venons d'indiquer ne peut suffire pour l'expliquer. Il est plus rationnel de tenir compte en même temps de la position qu'occupent les femmes mariées, qui trouvent dans la société une condition plus assurée, de douces satisfactions intérieures, et sont forcées de déployer une activité qui devient favorable à leur santé, tandis que les femmes qui restent dans le célibat, vivent en général dans une moins grande aisance, surtout aujourd'hui que l'intérêt est le mobile dominant et que le défaut de dot empêche tant de femmes de trouver un mari. Tourmentées d'ailleurs par la conscience qu'elles ont d'être retenues dans une position inférieure, et de mener une vie sans but, les filles se consument dans le chagrin, ou bien, dans les classes inférieures, elles s'abandonnent volontiers au
9 8 DES OBSTACLES A L'eXTENSION
libertinage, et s'exposent à tout ce qui peut en résulter de fâcheux pour leur honneur et pour leur santé.
Quant à Thomme, dans Tétat ordinaire, et lorsqu'il est arrivé à l'âge de la puberté, la sécrétion du sperme a lieu plus ou moins abondante, selon le tempérament d'abord, et ensuite en raison des préoccupations habituelles. Le cerveau possède, en etîet, une influence des plus puissantes sur Tactivité fonctionnelle des testicules, et la salacité tient souvent plus au vide de la tête qu'à la plénitude des bourses. En conséquence, celui qui caresse des idées lubriques ou qui se plaît à la contemplation d'images capables de surexciter le sens génital, celui-là sécrétera de la liqueur séminale en grande quantité.
Au contraire, celui dont l'esprit sera tendu vers des objets sérieux, qui concentrera, par exemple^ ses facultés intellectuelles sur des études abstraites, celui-là fournira, dans un temps donné, une quantité de sperme bien moins considérable que le premier. Celui-ci sera libre de toutes sugges-
lions de la part des organes génitaux, celui-là en sera obsédé, tyrannisé.
Dans le premier cas, la nature suscitera des pollutions nocturnes et peut-être même diurnes, source d'un dépérissement rapide.
Dans le second cas, des pollutions nocturnes rares, et amenées seulement par le trop plein des vésicules séminales, seront suivies d'un état de bien-être et d'une lucidité d'esprit très-remarquable.
Les pollutions nocturnes sont, comme on le sait, un moyen par lequel l'organisme s'exonère du superflu de la matière et se maintient en liberté. Elles ne revêtent les proportions d'une maladie que lorsqu'elles sont immodérées.
Au demeurant, les besoins sexuels ne sont pas aussi incoercibles qu'on le suppose généralement, et ils peuvent être domptés par l'interventiond'une volonté quelque peu énergique. 11 y a par conséquent, selon nous, autant d'injustice à accuser la nature des désordres qui sont sous la dépen« dance du sens génital mal dirigé, qu'il y en au-
100 DES OBSTACLES A l'eXTENSION
rait à lui attribuer une entorse ou une fracture produites accidentellement.
Ce n'est que par exception qu'on rencontre dans l'espèce humaine des individus chez lesquels un état morbide a tellement exalté l'instinct sexuel, que la continence produit, chez l'homme, la rougeur, la tuméfaction et Fendolorissementdu scrotum, des érections contin uelles et une tension douloureuse dans le cordon spermatique et les vésicules séminales, sans compter, surtout chez les sujets à imagination vive, les phénomènes moraux les plus extraordinaires, et enfin la rage du satyriasis. Ainsi, au rapport de Burdach, un jeune ecclésiastique, rigide observateur de ses vœux et dont les lectures ascéliques avaient achevé de troubler l'intelligence, tomba dans la mélancolie, prit en horreur les hommes et lui-même, et entra plus d'une fois dans des accès de fureur; après avoir suspendu l'effet d'une pollution nocturne, il eut des visions de femmes entourées d'une auréole électrique; bientôt il se crut possédé du diable, s'imagina être Achille, Alexandre, Henri IV, et
ne recouvra la sanlé qu'après l'accomplissement de l'acte vénérien.
Nous avons tenu à consigner ce fait, pour montrer que, dans certains cas excessivement rares, il faut savoir faire violence au précepte que nous avons formulé ; mais nous ne saurions assez insister sur cette circonstance^ que les aberrations du genre de celles que nous venons de raconter, sont habituellement sous la dépendance d'un véritable étal morbide, qu'il importe de combattre par tous les moyens possibles avant de prescrire le coït.
Nous répéterons pour la femme ce que nous avons déjà dit pour l'homme. Chez elle, point de sécrétion particulière dont la rétention puisse devenir une cause de maladie, mais un orgasme vital qui, à l'époque de la puberté, lui révèle un sens nouveau. Si alors elle s'abandonne à des rêveries voluptueuses et repaît son imagination de lectures en harmonie avec la direction de ses idées, si surtout des habitudes vicieuses viennent ajouter directement Téréthisme de l'appareil
10 2 DES OBSTACLES A l'eXTENSION
génital aux sollicitations que le cerveau lui envoie déjà, il est bien à craindre que le rapprochement sexuel ne devienne d'une impérieuse nécessité; et on risquerait fort, en cherchant à comprimer ce besoin dans de telles circonstances, de voir survenir les affections dont nous avons parlé précédemment. Car il est plus commun encore, chez la femme que chez Thomme, de voir naître la mélancolie et la fureur, sous Tinfluence de désirs violents, non satisfaits. Esquirol rapporte, entre autres (1)^ l'histoire d'une fiUe de dixneuf ans, atteinte de spasmes hystériques, qui s'enfuit un jour de la maison paternelle, exerça pendant dix mois le métier de fille publique, eut deux fausses couches pendant ce laps de temps et entra ensuite chez ses parents. S'étant mariée depuis, elle devint parfaitement rangée. Mais encore une fois, peut-on sérieusement rendre la nature responsable de maux qu'il serait possible de prévenir, par des habitudes réguUères et conformes aux enseignements de la morale ;
(I) Des maladies mentales, 1838.
de cette morale qui n'est point une science, mais dont les préceptes se trouvent écrits au fond de toutes les consciences, et dont la sanction est le remords qui s'altache aux actions mauvaises. Non, on ne saurait imputer à la nature les résultats fâcheux de la continence, pas plus que rindigestion que se donne un glouton, en surchargeant son estomac plus que de raison.
Les moyens par lesquels l'homme, considéré dans Pun et l'autre sexes, peut atténuer les besoins vénériens, consistent dans la diversion qu'il imprime à ses penchants, en s'adonnant à des travaux manuels ou à la culture des sciences, et dans la privation qu'il s'impose, alors que les exigences sensuelles deviennent particulièrement pressantes, de tout ce qui tendrait à augmenter le ton des organes, ou l'excitabilité du système nerveux, comme lerégimeanimal, les condiments, les boissons alcooliques, le café, etc.. On évite le décubitus dorsal, le long séjour au lit, et surtout un coucher trop moelleux. Enfin l'usage des bains tièdes et les rafraîchissants de toutes sortes, ren-
dront, comme adjuvants, des services incontestables.
Un médecin casuiste, connu dans la science par des travaux estimables, M. Debreyne (1), propose les moyens suivants, à opposer aux pensées déshonnêtes.
c(Si ces sortes de pensées, devenues très-importunes, sont le produit d'une imagination légère et mobile, ou de certains souvenirs qui se retracent vivement dans la mémoire, on s'appliquera à y faire diversion, en forçant l'esprit par quelque travail intellectuel, sérieux, appliquant, ou un calcul difficile et compliqué qui absorbe toute l'attention (2), etc.... Si les mauvaises pensées proviennent d'un tempérament érotique ou d'une pléthore spermatique, les meilleurs moyens seront ceux tirés de l'hygiène physique et morale j la pratique de la tempérance, d'une exacte sobriété,
(1) Mœchialogie. Traité des péchés contre les sixièine et neuvième commandements du Décalogue, p. 160.
(2) U ne faut user de ce moyen qu'avec circonspection, car on voit souvent les trop fortes contentions d'esprit amener des pollutions.
le travail manuel.^ l'exercice corporel, une occupalion malérielleou mécanique incessante, la fatigue, quelquefois même la chasse, qui, dans certains cas, a produit les meilleurs et les plus étonnants effets. Diane, comme on sait, est Tennemie née et naturelle de Vénus. Un exercice violent étouffe les sentiments érotiques, en faisant naître des sensations plus impérieuses encore, comme une faim excessive, avec une propension irrésistible au repos physique. »
Nous aurions à nous demander maintenant si la chasteté, cette vertu tant préconisée dans le célibat, conserve son caractère et ses droits à l'admiration, dans le mariage, où elle reçoit le nom de contrainte morale ; et ce qu'il faut penser de l'opinion si répandue qui, dans ce cas, la condamne comme une faute au point de vue religieux.
Nous ne nous livrerons à aucune discussion à ce sujet, parce que nous n'avons pas qualité pour cela. Mais nous déclarons nous être éclairé sur ce point, auprès des ministres de différents cultes, dont la réponse unanime se résume en ceci : Que
106 DES OBSTACLES A L EXTENSÎON
la morale, qui est de toutes les religions, veut que l'homme ne mette au monde que des êtres qui peuvent être heureux.
Il est un autre ordre d'obstacles à la propagation abusive de la population, qui résulterait de la sage intervention de la loi, et qui rentre naturellement dans la catégorie des moyens préventifs auxquels est consacré ce paragraphe ; je les appellerai obstacles légaux,
B. Des obstacles légaux.
La société ne doit pas être constituée en vue des besoins physiques seulement; car T homme est tout à la fois un corps, une inteUigence et une âme. Il faut qu'elle maintienne et sauvegarde les conditions de la vie, aussi également que possible entre tous ses membres. En effet, ce que veulent les hommes et ce qu'ils ont le droit de vouloir, c'est vivre.
Vivre par eux-mêmes et vivre dans leurs enfants ; une organisation bien entendue, basée sur les données les plus simples de la science de la vie, est conséquemment urgente.
Je pourrais à ce sujet disserter longuement sur ia nature humaine et sur l'origine des sociétés. Mais il s'agit bien de disserter ! C'est conclure qu'il faut.
V homme est tout par la famille et par la société (1). La nature souvent invoquée contre la civilisation, tuerait l'homme dès qu'il se mon- (re, sans la famille. L'homme ne serait pas libre, sans la société. Etre libre, en effet, ce n'est pas aspirer ni vouloir; c'est pow?;ofr. Le sauvage, le pauvre, tente ou veut; le citoyen, le riche pm^.
Mis et non veîiu au monde, il grandit, mais on l'élève.
Longtemps il appartient corps et âme à ceux qui le soignent.
Cette proposition est donc vraie : L'homme est tout par la famille et parla société.
Il doit être tout pour elles.
La famille qui donne la naissance, la société qui encourage la famille, ont chacune un premier
(1) p. Bernard, De i^organis. physiologique de la société;
devoirà observer envers l'individu qui peut naître. Ce devoir s'applique à la nature; il prime le droit, comme toute faculté prime la fonction.
Ce devoir, c'est la moralité physique ou la santé; c'est la pureté de la source. 11 faut que la famille offre, il faut que la société maintienne cette condition.
La naissance n'étant pas le fait de ceux qui la reçoivent, la famille doit répondre et la société a dû veiller pour eux.
L'intérêt, l'orgueil de la famille ne suffisent pas à donner toute garantie; l'intérêt de la famille peut vouloir un héritier, à tout risque, alors que la société peut avoir un intérêt diamétralement opposé. Qui devra l'emporter dans ce cas, de la famille ou de la société? La justice, d'accord avec le bon sens, indique que c'est la société. Et pourtant c'est le contraire qui a lieu, par suite de la coupable incurie de nos institutions.
La loi fixe déjà un âge pour le mariage ; ni sa délicatesse ni sa pudeur ne se révoltent de cette intervention. De plus, elle admet comme
empêchements la privation du libre arbitre et la consanguinité.
Pourquoi ne s'immisce-t-elle pas aussi dans les autres conditions physiques, qui ne méritent pas moins d'être prises en sérieuse considération?
Ainsi, il est des tempéraments dont la fusion donne lieu fatalement à une progéniture cacochyme et qui ira de plus en plus en dégénérant de son type primitif. On sait la funeste tendance de certaines maladies à se propager par voie d'hérédité, et comme c'est parmi les classes vouées déjà à l'existence la plus laborieuse et soumises aux étreintes de la plus poignante misère, que ces lésions profondes de l'organisme ont coutume de marquer leurs victimes, ne serait-il pas moral que la loi, suppléant à l'imprévoyance de la famille, créât des prohibitions à des unions si désastreuses ? Si je cite surtout les classes pauvres, c'est seulement pour faire ressortir le double inconvénient de la trop grande liberté laissée au mariage , à savoir : un surcroît de malaise pour les parents et un
préjudice grave pour la société. Mais à Dieu ne plaise que je veuille une immunité quelconque pour l'opulence! Ici, aussi bien que là, le tort fait à l'espèce humaine réclame une sage répression, et c'est une lacune que je signale dans nos codes.
M. Debreyne, s'occupant de la même question, au point de vue de la théologie morale, exprime une opinion en tous points conforme à la nôtre. : i^n^
ce La phthisie^ dit-il, qui fait toujours de rapides progrès pendant le mariage, d'autant plus que les sujets qui en sont atteints, sont souvent impulsionnés par des passions érotiques et libidineuses, la phthisie se transmet très-certainement à l'autre époux, s'il est le plus jeune et s'il offre la moindre prédisposition. De plus, cette terrible et fréquente maladie se transmet avec plus de probabilité encore aux enfants. Nous ne parlons pas de Tépilepsie essentielle ou nerveuse, que le coït exaspère presque toujours et que Tautre époux, surtout la femme, peut
EXCESSIVE DE LA POPULATION. îil
aussi contracter par une sorte de contagion nerveuse ou d'imitation automatique. Nous ne dirons rien non plus des scrofules graves et invétérées qui sont ordinairement héréditaires, et qui souvent font dégénérer les familles ou les races ; ce qui est inévitable, si les deux époux sont scrofuleux. Une législation prévoyante et sage devrait prendre en considération ces données et ces faits, et surtout y pourvoir. Et n'y aurait-il pas autant et plus de raison pour cela que pour certains degrés de parenté (I) ?
ce Suivant Lugol qui a écrit un livre ex professo sur les maladies scrofuleuses, après trente ans de pratique dans un grand hôpital (Saint- Louis) et dans la capitale, les familles qui se marient entre elles deviennent promptement scrofuleuses par le défaut de croisement des races. Par respect sans doute pour la liberté individuelle, respect que Ton désirerait un peu plus éclairé et plus prévoyant, notre code ou le droit
(1) Cette sorte d'eaipêcliement peut cTailleurs être rachetée dans certaines limites par ce qu'on appelle une dispense.
français, n'admet comme motif d'opposition au mariage, d'autre maladie que la seule démence ou folie, qui rend l'homme inhabile à tous contrats, par le défaut de liberté morale et de libre consentement.
« Enfin nous ne parlerons pas non plus du rachitisme, de ces vices de conformation du bassin qui tuent les femmes avec leurs enfants, au moment même où elles espéraient devenir mères (1). »
Et quand on songe que la société reste indifférente devant des perspectives si terribles !
Qu'y aurait-il donc d'étrange ou d'exorbitant à ce que la loi, qui veut pour la sanction du mariage le consentement des parents, exigeât également l'adhésion de la société, représentée par un médecin, pour statuer sur l'aptitude physique?
Mais il est un autre point sur lequel il serait à désirer que le législateur formulât des dispositions protectrices de la société ; je veux parler des conditions morales du mariage et des éventualités
(1) Loc. cit., p. 311.
qui atlendent la famille dont il deviendra la souche. Je sais bien qu'on m'objectera que la libéralité de la loi est une raison pour que les familles apportent dans la conclusion de leurs alliances la plus grande circonspection, et pour que tout individu, avant de s'engager dans les liens du mariage, se replie sur lui-même et calcule mûrement les conséquences de l'acte solennel qu'il va accomplir. C'est là, en effet, ce qui devrait être ; mais est-ce bien la réalité dont nous sommes témoins ? Que les partisans de la liberté illimitée en celte grave matière, répondent, la main sur la conscience : cette liberté n'est-elle pas trop souvent la liberté de mourir de faim ?
C'est pourquoi je voudrais encore un magistrat chargé de faire une enquête sur l'opportunité du mariage, au point de vue que je viens d'indiquer.
Enfin, par la diffusion des lumières, au moyen d'un système d'éducation bien entendu, qui répandrait ses bienfaits sur la généralité des citoyens, l'État contribuerait puissamment à res-
treindre les unions prématurées parmi la population ouvrière, où s'observe aujourd'hui la plus luxuriante fécondité ; car on l'a dit avec raison :
(( L'éducation et le bien-être de tous feraient que tous seraient prévoyants et modéreraient l'accroissement rapide de la population, qui se précipite toujours à notre époque jusqu'à la limite extrême que lui laisse l'accroissement des subsistances. Si c'est un fait constant de la statistique, que les classes aisées pullulent moins que les prolétaires misérables, élevez ceux-ci à l'aisance, aux joies du cœur et aux appétits de l'intelligence, et ils donneront d'autant moins à l'appétit des sexes (1). » Et l'auteur qui s'exprime ainsi n'est certes pas un sectaire des doctrines malthusiennes !
C, Des obstacles par modifications organiques de la femme.
Les conditions matérielles dans lesquelles est placé le sexe, exercent une influence des plus ma-
(1) c. Pecqueur, Des améliorations matérielles dans leurs rapports avec la liberté. Paris, 1841, in-18.
nifestes sur son degré de fécondité. C'est un fait d'observation qui peut être vérifié chaque jour et que n'ignorent point les éleveurs : à savoir que Tembonpoint chez les femelles est ordinairement un indice de stérilité. Un grand génie moderne, Fourier, l'immortel auteur de VAnalogie passionnelle^ avait déjà dit, à propos de la rose double : qu'une fleur qui devient double, est une fleur qui transforme des étamines en pétales ; qui par conséquent devient stérile par exubérance de séve et de richesse. Appliqué à la femme, ce principe reçoit la confirmation la plus éclatante. Voyez en effet ces malheureuses de la plus basse condition, ces femmes du peuple, chétives, exténuées et souffreteuses, comme elles pullulent ! tandis qu'à côté d'elles la grande dame aux chairs abondamment doublées de tissu adipeux, adonnée à la vie de boudoir, entourée de toutes les délicatesses du luxe, ne donne à son heureux époux qu'un ou deux héritiers, parfois même longtemps attendus. 11 suffit d'avoir des yeux pour vérifier le fait que nous avançons ici.
11 est peu de praticiens qui n'aient eu l'occasion d'observer quelques exemples confirmatifs de ce que je viens de dire; et quand l'attention aura été éveillée davantage sur ce sujet, leur nombre paraîtra vraisemblablement beaucoup plus grand. En voici un bien remarquable que rapporte un médecin anglais, M. Loudon.
c( Une femme n'avait pas eu d'enfants dans la prospérité, et dès qu elle fut devenue pauvre, quoiqu'elle ne fût pas privée de viandes, elle se vit, en peu d'années, mère d'une nombreuse famille. Avant son revers de fortune elle menait, du matin au soir, une existence somptueuse et dissipée à Londres, éprouvant le dépit de n'être pas admise dans une classe au-dessus de sa condition, mortifiée de ce que ses charmes, ses bijoux, ses dîners splendides, ses bals n'étaient point en vogueparmi raristocratie(l). »
Considérons encore à l'appui de notre thèse les moyens que mettent en œuvre les propriétaires
(1) Solution du problème de la population et de la suhsiS' tancey p. 306.
des étangs de la Sologne, pour la multiplication des carpes. Demandonsà leur expérience par quel procédé on exagère la vertu prolifique de la femellcj et voici ce qu'ils nous répondront :
Les étangs de la Sologne sont si favorables à la croissance des carpes, que la rapidité du développement de leur taille, — luxe — les rend tout à fait infécondes et qu'ils sont obligés, eux propriétaires^ pour conserver de la graine de leur poisson, d'^avoir des carpières de misère^ où ils tiennent captives les carpes exclusivement destinées à la reproduction. Ces carpières spéciales à la reproduction sont d'étroites pièces d'eau où les carpes femelles sont entassées par myriades, sont les unes sur les autres, meurent de faim, en un mot. Ne pouvant profiter, ces carpes pondent ; et ces pondeuses fécondes, ont été baptisées en Sologne du nom significatif de peinards. A nous, maintenant, de tirer la conclusion, et de constater l'analogie qui rapproche la carpe cidessus et la femme du peuple, dont la fécondité nous alarme à si juste titre. Ces ménages entassés
les uns sur les autres dans les étroites carpières des cités industrielles, ces marmots qui végètent dans les bas-fonds de nos sociétés, c'est le peinard humain.
Le corollaire de ce qui précède est celui-ci : Aussi longtemps que la misère ira croissant, la fécondité du sexe suivra une marche pareille ; et il n'existe qu'un seul procédé pour mettre un frein à cette déviation de la force plastique ; c'est déplacer toutes les femmes dans un milieu confortable, dans une sorte de luxe relatif. Hors de là point de salut !
Mais si la misère et les privations exaltent la fécondité chez la femme, l'aisance et le bien-être augmentent, de leur côté, la puissance prolifique de l'homme. Cette vérité est mise hors de doute par les recherches des statisticiens les plus autorisés, comme nous le ferons voir tout à l'heure. Et il n'y a là rien qui choque les idées de la saine physiologie, attendu que le mâle, dans les rapprochements sexuels, est toujours un instrument actif, alors que la femelle peut très-bien ne con-
courir à Tacte de la reproduction qu'à titre d'instrument passif, sans que le résultat final de la fonction en soit compromis le moins du monde. Or, il est aisé de concevoir que l'homme soit peu enclin aux plaisirs de l'amour, quand il soufïre de la faim, ou qu'il est insuffisamment nourri, comme aussi lorsqu'il succombe sous le poids de la fatigue corporelle, ou que son esprit est accablé par les soucis d'une existence mal assurée. Sine Baccho et Cerere friget Venus.
Voici maintenant nos preuves, que nous puisons dans un travail remarquable de M. Villermé (1) :
L'hiver et la fin de l'automne sont, en général, relativement au reste de l'année, des saisons de repos, et de plus, le temps oii la masse du peuple a la meilleure et la plus abondante nourriture. Ces circonstances donnent de la vigueur au corps ; il est vrai que d'autres conditions par-
(1) De la distribution par mois des conceptions et des naissances de l'homme. (Voy, Annales d'hyg, pubL et de méd. le'gale y l^e série, 1831, t. V, p. 55.)
ticulières à ces époques, comme les fêtes, les bals, les spectacles, qui mettent les sexes en présence Fun de l'autre, peuvent confondre leur action avec celle des causes susdites, et il n'est pas facile de les isoler. Nous attribuerons donc à leur réunion, — forcé que nous sommes d'en agir ainsi, — cet accroissement considérable qu'on observe dans la proportion des naissances du mois de septembre, comparativement à celles du mois d'août, ou bien dans la proportion des conceptions de décembre, comparées à celles du mois de novembre.
Et cet excédant est tel, que si, par exemple, l'on ramène toutes les naissances à 12,000, pour les mois de 31 jours, et si Ton prend des pays entiers, on arrive aux résultats suivants:
Excédant des naissances du mois de septembre^ comparées à celles du mois d'août.
Four la France 54
Pour les anciens départements
réunis des États sardes et
deritalie 61
Pour les anciens départements
français du Nord 73
Pour les Pays-Bas 75
Pour le Wurtemberg plus de. 100
Pour la Suède 175 et 221, etc.
Pour ce dernier pays, la différence est si grande qu'on ne peut s'empêcher de la chercher ailleurs que dans les causes communes que nous avons invoquées plus haut. Il fiiut les rapporter, pour une grande part, par exemple, aux longues nuits du mois de décembre, et au retour des pêcheurs, qui rentrent communément dans leurs familles en novembre et décembre, après une absence prolongée. Cependant, l'abondance et le bonheur qu'ils ramènent avec eux, doivent certainement aussi jouer leur rôle, dans le plus grand nombre des conceptions qui coïncident avec cette période de l'année.
Nous voici donc déjà conduits à croire qu'une des conditions principales de l'énergie de la fécondité est d'être largement nourri et favorablement disposé au moral. Voyons actuellement si l'expérience confirmera cette induction.
122 DES OBSTACLES A l'eXTENSION
Le retour annuel périodique des époques de rareté des vivres ne s'aperçoit pas mieux^ dans les résultats des naissances pour leurs années communes, que les époques des grands travaux, parce que, sans doute, dans ces mêmes années, personne, pour ainsi dire, n'éprouve de disette pendant un seul jour. Mais, quand une moisson a principalement manqué dans le pays, la cherté du pain, la difficulté de se le procurer, y rend une partie de la population très-misérable, surtout pendant les mois qui précèdent la récolte suivante.
Ce résultat est nettement mis en lumière parla disette de 1816. Ainsi, on trouve qu'il y a eu, proportion gardée avec les autres années, bien moins d'enfants conçus depuis novembre 1816, jusques et y compris septembre 1817, principalement pendant les mois d'avril, mai, juin et juillet. C'est à ce point que, dans certains départements, oii la disette a sévi le plus cruellement, tels que le Haut et le Bas-Rhin, la Moselle, la Meurthe, la Meuse, l'Aisne, le Nord, l'Ain, etc.,
les derniers mois que nous venons de nommer, et qui comptent toujours le plus grand nombre de conceptions de Tannée, n'en ont eu en 1817 que le minimum, et que l'on voit les naissances diminuer chaque mois, à dater de février 1817 jusqu'à février, mars ou même avril 1818, et augmenter ensuite chaque mois, pendant tout le reste de cette dernière année.
L'influence du carême, si elle existe, doit se révéler par les naissances du mois de décembre qui correspond, pour les conceptions, au mois de mars, époque déjeune et de macérations.
Voici, en effet, ce qu'on constate pour la France:
1*" Avant 1788 les naissances du mois de décembre sont moins nombreuses que celles de novembre. C'est au point qu'à Paris leur minimum absolu tombe en décembre,
2^ Dans l'intervalle de 1788 à 1800, époque de la révolution, où les principes religieux se relâchent, les naissances de décembre sont en plus grand nombre que celles de novembre.
3"" Depuis 1817 et jusqu'à ces dernières années alors que les pratiques religieuses ont repris leur empire, les naissances du mois de décembre deviennent, de nouveau, moins nombreuses.
4'' Enfin, une circonstance curieuse, c'est que dans la ville de Paris, pendant le dernier siècle, le mois de décembre n'a jamais eu si peu de naissances, conséquemment mars moins de conceptions, qu'avant les dernières années du règne de Louis XV, quand on observait avec rigueur l'abstinence du carême ; et qu'à dater de l'époque où l'on s'est relâché graduellement de cette abstinence, décembre a vu naître progressivement plus d'enfants.
Relativement à l'influence des travaux pénibles, on dit avoir observé, aux Antilles, une énorme différence entre la fécondité des mariages des nègres esclaves et celle des mariages des blancs. On rapporte qu'à Saint-Domingue, en 1788, trois mariages de noirs ne donnaient que deux enfants, alors que chaque union en donnait trois, parmi les blancs.
II est vrai que ce phénomène peut être dû à des causes complexes. C'est pourquoi il ne faudrait pas attribuer à l'action isolée du travail une importance plus grande qu'elle ne mérite. Toutefois, cette observation était digne d'être consignée ici.
Il est des hommes qu'aveugle la crainte de toute réforme sociale, à ce point que pour faire accepter aux victimes les iniquités de nos institutions, ils trouvent les prétextes les plus futiles pour légitimer la scandaleuse distance qui sépare les diverses classes de la population. Je vais en citer un exemple :
On lit dans un ouvrage assez récent et qui renferme d'ailleurs d'excellentes idées, le passage qui suit :
c( L'inégalité des conditions a été et sera de tous les temps, et elle est nécessaire à l'ordre ; car elle est la source d'où naissent ces rapports de politesse, de bienveillance et d'affection, qui entretiennent l'harmonie dans la société (1). »
(1) Des causes de V indigence et des moyens d y remédier ^ par le docteur I. Druhen aîné, p. 338.
126 DES OBSTACLES A l'EXTENSïON
Qui a jamais prétendu que tous les hommes fussent égaux en condition? l'égalité des droits et des devoirs n'aboutit nullement à ce résultat ^ attendu qu'il faudrait encore Fégalité d'intelligencej de force et de vertu ; ce qui n'existe pas et ne saurait jamais exister.
Mais serait-il vrai qu'entre cette égalité absolue^ chimérique, et l'inégalité choquante dont nos yeux et nos cœurs sont affligés aujourd'hui^ il n'y eût pas de milieu réalisable ? Par respect pour la Providence je me garderai de le croire !
Et puiSj quoi encore ! C'est pour donner lieu à des rapports de politesse^ de bienveillance^ d'affection^ que Dieu voudrait l'espèce humaine partagée en deux catégories, où l'on verrait d'un côté les heureux et de l'autre les misérables, ici l'opulence, là la détresse ? En vérité, je n'admettrai jamais qu'il faille acheter si cher des avantages qui sont plutôt le fruit de l'éducation et qui se rencontrent communément même entre gens d'égale condition (1),
(1) Cette digression, que je ne veux pas prolonger, m'a
J'ai établi et prouvé, je crois, par de légitimes analogies, que la fécondité chez la femme était en rapport direct avec l'intensité des privations qu'elle endure. L'interprétation de cette loi, que la physiologie n'a point encore enregistrée, que je sache, ne me paraît pas difficile. Il ne répugne nullement, en effet^ d'admettre, que la force plastique, ne trouvant pas à épuiser son action dans l'élaboration des matériaux destinés à l'entretien de l'individu, emploie son surcroît d'énergie au bénéfice d'une fonction d'un autre ordre, celle de reproduction. Ce n'est là qu'une hypothèse assurément, mais il en est de plus hasardées qui ont obtenu droit d'asile dans la science. Que si
pourtant été suggérée — étrange anomalie ! — par un cœur compatissant à tout être qui souffre ; par un confrère distingué que j'estime particulièrement et dont Faffeclion m'est on ne peut plus chère. Ma franchise ne le blessera pas, car : « Diversum sentire duos de rébus iisdem, « Incolumi licuit semper amicitia, »
Mais ainsi que je l'ai dit plus haut : Il est des hommes qu'aveugle la crainte de toute réforme sociale, et qui, animés des meilleurs sentiments, aiment mieux vénérer et secourir les pauvres, que de poursuivre le problème de l'extinction du paupérisme.
128 DES OBSTACLES A l'EXTENSION
maintenant, je cherchais à expHqiier cette sorte d'antagonisme entre la nutrition et la reproduction, je commencerais encore par rappeler un fait :
Il est d'observation que, dans toute la série animale, plus la durée d'une espèce est précaire, soit à cause de son organisation, soit parles chances de destruction auxquelles l'exposent ses mœurs ou l'hostilité d'espèces rivales, et plus la nature s'est ingéniée à la perpétuer, en multipliant la fécondité des femelles. En d'autres termes, plus le rang de Tanimal se rapproche du bas de l'échelle zoologique, et plus le temps de la gestation est court, plus aussi est considérable le nombre des petits^ par chaque portée.
Pourquoi, je le demande, la nature n'auraitelle pas fait pour l'homme ce qu'elle a fait pour la brute ? Et ne serait-ce pas là le secret de la durée merveilleuse de certaines populations et de certaines nations même, qu'on pourrait considérer presque comme des variétés infimes de l'espèce humaine, tant elles ont dégénéré du type
primitif? Eh bien ! oui ; je crois fermement que si la femme pauvre est plus féconde que la femme opulente, il faut y voir non-seulement le fait de l'imprévoyance dans les rapports conjugaux, mais encore Teffet de la sollicitude de la nature pour la conservation des espèces. De sorte qu'il est permis d'espérer qu'après la disparition de la misère, surgira l'équilibre de la population, et qu'il n'y aura plus lieu de réprimer une fécondité calamiteuse, seulement au point de vue de l'état actuel des choses. Quand les chances de mortalité auront de beaucoup diminué, par une meilleure organisation du travail et une plus juste répartition du bien-être, la pérennité de l'espèce n'aura plus besoin d'être garantie par l'exagération du nombre des naissances, et le but que nous poursuivons sera complètement atteint.
Je livre cette théorie aux penseurs, avec toute la discrétion que commande une vue à priori.
Il est enfin un autre moyen d'atténuer la fécondité malheureuse de certaines familles, et qui rentre dans la catégorie de ceux dont il est ici
130 DES OBSTACLES A L'kXTENSION
question. Le même médecin anglais, que j'ai déjà cite, le docteur Loudon, préconise l'allaitement prolongé, pour enchaîner les fonctions de Futérus et prévenir la fécondation.
Je verrais dans la généralisation de cette pratique un autre avantage, celui de diminuer le nombre des maladies de la matrice, auxquelles ne me paraît pas étrangère l'habitude, aujourd'hui tant répandue parmi les jeunes mères, de confier leurs enfants à des nourrices mercenaires. Les glandes mammaires condamnées au repos, l'utérus reçoit un excès de stimulation, en vertu du consensus qui réunit ces organes en un seul système; et de là résulte la susceptibilité morbide qui rend si fréquentes, de nos jours, les aiïections utérines, qu'un écrivain, étranger aux choses de la médecine, — Michelet, — a cru pouvoir appeler ce siècle, celui des maladiesde la matrice (1).
D. Des rapports conjugaux en dehors de l'époque propice à la conception.
Il y a tout lieu de croire, tout d'abord, que la
(0 L'Amour. — Introduction, p. iv.
Providence n'a pas dû laisser à riiomme la faculté de détruire rharmonie de la création et de troubler, par son industrie, l'ordre admirable qui préside aux grands phénomènes de la nature. Tout ce qui touche à la conservation des espèces devrait être, si cette opinion était vraie, soustrait à notre libre arbitre. Mais quand on réfléchit aux conquêtes merveilleuses de la science moderne, sur d'autres points, on ne tarde pas à voir combien ont été reculées les limites du possible, et combien de secrets ont été révélés à la curiosité inquiète de l'homme, qu'on eût pu croire à jamais voilés à son intelligence. L'économie générale du globe en a, à la vérité, éprouvé une certaine perturba» tion. Ainsi, la climature s'est trouvée modifiée par le déboisement des montagnes ; les saisons ne se succèdent plus avec la même régularité qu'autrefois; des inondations périodiques^ de fréquents tremblements de terre, jettent l'épouvante parmi les populations ; le parasitisme menace de destruction nos plus précieuses récoltes ; et qui sait si l'électricité atmosphérique n'a pas subi de profondes
132 DES OBSTACLES A l'eXTENSION
modifications, de ces vastes réseaux de chemins de fer qui sillonnent actuellement toutes les contrées du globe ? Il est donc bien avéré désormais que Faction de l'homme sur le monde s'étend sans cesse, et que son pouvoir n'est pas aussi étroitement circonscrit qu'on aurait pu le supposer. S'il doit en résulter un préjudice momentané, nul doute que le remède ne se trouve à côté du mal, et que^ dans un avenir plus ou moins éloigné, notre planète ne revête, par la puissance du génie humain, une physionomie nouvelle, prélude d'une phase supérieure de son évolution.
Pour en revenir plus particulièrement au sujet qui doit nous occuper à cette heure, constatons en passant, ce que Tintervenlion de Thomme a produit déjà dans le règne organique. Que de variétés nouvelles produites dans les végétaux, et quelles transformations parmi nos animaux domestiques! Bien plus : des fécondations artificiel les ajoutent aujourd'hui à l'œuvre de la nature, et une découverte récente semble promettre à
l'homme la possibilité de limiter sa progéniture selon sa volonté ou ses caprices.
Quelque dérangement que ce fait puisse apporter aux idées spéculatives que nous avions conçues à ce sujet, force nous est bien de nous incliner devant une théorie raisonnable, basée sur l'expérience, et qui paraît en ce moment rallier les meilleurs esprits. Sans doute, que le danger de rintervention humaine n'est pas aussi sérieux que nous le supposions, et que le Créateur tient en réserve le préservatif, encore inconnu, qui doit en atténuer les fâcheuses conséquences. Il résulte, en effet, des recherches de plusieurs physiologistes, et entre autres d'un travail de M. le professeur Pouchet de Rouen, couronné par F Académie des sciences en 1845 :
1*" Que la fécondation offre un rapport constant avec la menstruation ;
2^ Que sur V espèce humaine ^ il est facile de préciser rigoureusement V époque intermenstruelle où
la conception est j)hysiquement impossible^ et celle où elle peut offri?' quelque probabilité (1).
Pour établir cette loi, Tauteur s'appuie sur les données expérimentales que nous allons rapporter.
11 est généralement admis^ que les ovules des mammifères sont émis à des époques déterminées, en rapport avec la surexcitation de l'appareil sexuel, et que cette surexcitation correspond à la menstruation chez la femme; par conséquent, il faut reconnaître aussi que l'ovulation dans l'espèce humaine est subordonnée a la fonction cataméniale, et qu'il est possible d'en assigner rigoureusement l'époque.
D'autre part, il est hors de conteste : 1^ que les vésicules de Graaf, chez la femme, n'émettent leurs œufs qu'à l'issue de la menstruation, soit immédiatement après, soit un, deux, trois ou même quatre jours plus tard ; et 2° que les
( 1 ) Théorie positive de Vovulation spontanée et de la fécondation des mammifères et de Vespèce humaine^ basée sur l'observation de toute la série animale, Paris, 1847, p. 270.
trompes emploient de deux à six jours, pour transmettre l'œuf à l'utérus. Si cet œuf a rencontré dans son trajet quelques parcelles de fluide séminal, s'il est fécondé, par conséquent, il reste dans la matrice et s'y développe. Dans le cas contraire, après avoir séjourné dans cet organe un certain temps, il en est enfin expulsé avec la decidua (1) ; celle-ci l'entraîne dans sa chute qui s'opère dix à douze jours après la cessation de l'écoulement mensuel.
Or, comme il ne se produit point d'œufs à d'autre époque, la conception ne peut évidemment avoir lieu que dans les premiers jours qui suivent la menstruation et avant la chute de la decidua; après celle-ci, la fécondation est matériellement impossible. L'œuf a disparu.
Déjà ce phénomène avait été pressenti dès les temps les plus reculés, et les physiologistes, aussi bien que les accoucheurs, s'accordaient à consi-
(1) Produit de Texsudation qui se dépose sous forme d'une membrane éphémère, à la surface interne de Tutérus, vers le déclin de Tirritation qui suit l'époque cataméniale.
dérer comme particulièrement favorables à la conception, les premiers jours qui suivent Tépoque menstruelle ; le père de la médecine avait érigé en précepte, pour les femmes stériles, de rechercher les rapprochements conjugaux, aux époques qui suivent immédiatement la cessation des règles; mais il était réservé à notre siècle, de préciser un fait vaguement soupçonné et de Tétayer sur des preuves respectables.
Cependant, on serait en droit d'objecter que l'imprégnation deTovule, pouvant s'opérer à un moment autre que celui de l'union des sexes, il suffira à cet ovule de rencontrer dans sa pérégrination à travers les organes, quelque particule de fluide séminal, pour être fécondé. Mais on va voir dans quelles circonstances les choses peuvent se passer ainsi, et quelles sont celles où le phénomène ne peut absolument pas se produire.
Rappelons donc comment s'accomplit le phénomène :
La vésicule de Graaf, qui doit émettre l'ovule, se développe pendant le cours de l'époque mens-
truelle. Puis, soit immédiatement, soit de un à quatre jours après sa terminaison, cette vésicule s'ouvre et laisse échapper l'ovule qu'elle contenait. Alors, l'œuf saisi par le pavillon, pénètre dans la trompe, qu'il parcourt lentement, jusqu'à ce qu'il parvienne dans l'utérus, ce qui demande de deux à six jours.
Arrivédans la matrice, l'œuf s'y trouve encore retenu de deux à six jours, par la decidua, dont nous avons déjà parlé. S'il n'est point alors imprégné de sperme, il ne se fixe point et se trouve entraîné avec la decidua, qui tombe du dixième au douzième jour, à partir de la cessation des règles. Conséquemment il peut se faire que l'imprégnation de l'ovule ait lieu par des molécules de sperme, émanant d'un coït antérieur, d'un à deux jours, parce qu'il est démontré que ce liquide conserve ses propriétés fécondantes pendant plus de trente heures, tandis qu'un rapprochement sexuel opéré après la chute simultanée de la decidua et de l'œuf, et durant tout le temps qui sépare cette chute de l'invasion d'une nouvelle pé-
1 3 8 DES OBSTACLES A l'EXTENSION
riode menstruelle, est absolument et nécessairement infécond.
De ce qui précède, il résulte donc incontestablement, que la conception ne peut avoir lieu, après le douzième jour qui suit la cessation des règles et jusqu'à l'apparition de la période menstruelle suivante. On peut ajouter encore, qu'elle est tout aussi improbable pendant la durée de l'écoulement sanguin, parce que l'ovule ne parvient habituellement dans l'utérus, comme nous l'avons vu plus haut, que plusieurs jours après la cessation du flux cataménial. Il reste donc environ huit jours par mois, — du quatrième au douzième après la période menstruelle, — pendant lesquels les rapprochemen ts sexuels ont chance d'être féconds,
C'est à la connaissance, ou plutôt à la prescience de ce fait, que l'histoire attribue le conseil donné parFernel à Henri II, qui, après onze ans de mariage demeuré stérile, vit, en se conformant aux recommandations de son médecin, sa femme, Catherine de Médicis, lui donner plusieurs héritiers.
Boërhaave avait dit déjà : Femînœ semper concipiunty post ultima menstrua et vixullo alto tempore.
Haller, Biirdach (1) et plusieurs autres avaient émis la même opinion.
Enfin, les expériences les plus récentes, entreprises pour la solution de ce problème éminemment digne d'intérêt, s'accordent à sanctionner la découverte de la période intermenstruelle, comme propice à la fécondation, chez la femme et la plupart des femelles des mammifères.
Il en découle naturellement, que la contrainte morale peut être bornée à ce laps de temps, ce qui la rendra certes bien plus facile à observer.
Depuis plusieurs années j'ai mis à profit, dans ma pratique, la connaissance de la loi promulguée par M. Pouchet, en vue de détourner les époux des habitudes vicieuses qu'ils apportaient dans leurs rapports sexuels, pour ne point augmenter leur famille ; et je puis affirmer que je n'ai pas rencon-
(1) Traité de physiologie , trad. de Tallemand. Paris, 1838, t. Il, p. U8.
tré, jusqu'à présent, un seul fait qui démente la théorie que je viens d'exposer. Cependant, je dois à la vérité de dire que quelques exceptions m'ont été signalées, en très-petit nombre, il faut le reconnaître, par des confrères qui m'ont assuré avoir fait les mêmes recommandations à leurs clients. Je suis en droit de me demander si ces observations ont été entourées de toutes les garanties désirables en pareille matière.
E. Des obstacles par artifices.
Les artifices employés dans le but d'empêcher la fécondation, sont condamnables comme antihygiéniques et immoraux. Nous essayerons de le démontrer dans le chapitre suivant, en indiquant les périls qu'ils entraînent pour l'individu qui les met en pratique, et pour les institutions sociales, dont ils compromettent le jeu normal.
§ 2. — Des moyens destructifs.
En usage dans les sociétés païennes des temps anciens, et encore aujourd'hui parmi certains
peuples sauvages, ces moyens sont lo l'avortement, 2'' l'exposition ou la destruction de l'enfant au moment de sa naissance. Différents motifs présidaient ou président encore à ces sacrifices abominables. Tantôt, c'est la faiblesse physique deTenfant, tantôt un vice de conformation, quelquefois c'est la superstition ; mais le plus souvent le seul mobile, c'est le désir d'échapper à une charge incommode ou de se soustraire à des devoirs pénibles.
L'infanticide était permis chez la plupart des peuples de l'antiquité^ et il Test encore aujourd'hui dans beaucoup de contrées où n'a pas pénétré la civilisation. Les nouveau-nés y sont mis à mort ou exposés, de manière à ce qu'ils doivent nécessairement périr^ si le hasard ou la compassion ne viennent à leur aide. Chez presque tous les peuples de la Grèce, le nouveau-né était étendu aux pieds du père, jusqu'à ce que celui-ci eût décidé de son sort. Cette coutume était surtout trèsrépandue parmi les Athéniens. LesThébains seuls l'avaient frappée de réprobation; Romulus, qui voulait favoriser la population, défendit d'exposer
les enfants màles et les filles aînées, et ne permit l'exposition des autres filles qu'après l'âge de trois ans révolus. Cependant, la corruption des mœurs ne tint bientôt plus aucun compte de ces restrictions, et les Romains adoptèrent la coutume des Grecs, en noyant leurs enfants et en les abandonnant sur les places publiques, pour qu'ils y fussent dévorés par les animaux, ou bien ils les déposaient à la porte des célibataires qui en faisaient leurs esclaves.
L'infanticide et l'exposition étaient de même en usage chez les Perses, les Mèdes, les Cananéens, les Babyloniens et autres peuples de l'Orient, à l'exception des Israélites et des Egyptiens. Les Scandinaves tuaient leurs rejetons par pure fantaisie. Les Norwégiens, après avoir soigneusement emmaillotté leurs enfants, leur mettaient quelques aliments dans la bouche, et les déposaient sous des racines d'arbres ou des pierres, pour les préserver des bêtes féroces. L'infanticide était de même permis chez les Chinois, et Ton voyait encore, pendant le siècle dernier, des voi-
tures parcourir chaque jour les rues de Pékin, pour y ramasser les cadavres des enfants. Aujourd'hui il existe des maisons pour recevoir les enfants abandonnés par leurs parents. La même coutume s'observe aussi au Japon, dans les îles de la mer du Sud, à Otahiti et chez plusieurs peuplades sauvages de l'Amérique. On rapporte que les Jaggas de Guinée dévorent leurs propres enfants (1 ). Nous avons dit les motifs qui déterminaient l'infanticide.
Les Grecs, dans les cas de difformité qui n'empêchaient pas la persistance de la vie, sacrifiaient les enfants, parce que leur existence serait devenue onéreuse à leur famille et sans utilité pour l'État.
A Rome cependant, on usait d'un semblant de légalité et l'on exigeait, avant de mettre les monstres à mort, qu ils eussent été vus par cinq voisins; mais la loi des Douze Tables relevait le père de cette unique formalité, et lui donnait le droit de faire périr ses enfants atteints de conformation
(1) Burdach, Traité de physiologie, t. V, p. 85 et suiv.
vicieuse. Les sauvages du nord de l'Amérique et les Péruviens sacrifient impitoyablement tous les enfants mal conformés.
A Sparte, comme on sait, Tindividualité disparaissait devant la raison d'Etat. Aussi les lois de Lycurgue laissaient au magistrat le soin de décider si le père devait ou non élever son enfant, et si celui-ci était reconnu débile ou vicieusement constitué, on le précipitait dans un abîme. Platon et Arislote, dans leurs institutions^ condamnaient à l'exposition les enfants faibles et jugés inhabiles à servir la république.
A Athènes, c'étaient surtout les filles qui, dans les classes inférieures, étaient vouées à la mort. Les anciens Norvvégiens suivaient la même coutume à l'égard des filles, quand il y en avait déjà plusieurs dans la même famille.
Sur les côtes de Guinée, au Pérou et parmi les Hottentots, dans les cas de grossesse gémellaire, le plus faible des produits est mis à mort, et de préférence la fille, quand ils sont de sexe différent.
A Madagascar, à la Nouvelle-Grenade et au Groënland , quand la mère succombe pendant ou après l'accouchement, on enterre vif son enfant avec elle.
En cas de disette ou de misère^ on tue les enfants en Chine, à la Nouvelle-Hollande et au Kamtschatka, comme jadis à Athènes.
Quelquefois ce sont des idées superstitieuses qui président à l'infanticide. Au Canada, certaines peuplades sacrifient le fils premier-né. A Madagascar, on expose les enfants qui naissent dans les jours réputés néfastes. Aux Indes orientales, on fait périr les enfants auxquels les astrologues ont prédit un sort funeste.
Les anciens Celtes plaçaient les nouveau-nés sur un bouclier qu'ils déposaient à la surface d'un fleuve, et regardaient comme le fruit de l'adultère celui qu'entraînait le courant. Les Hottentots tuent l'un des jumeaux, parce qu'ils sont convaincus qu'ils n'ont pu être engendrés tous deux par un seul homme.
L'avortement est encore un moyen fréquem-
MAÏER. 9
ment usité chez les peuples de rantiquilé, et de nos jours chez certaines nations barbares. Ce sont les femmes qui accomplissent le sacrifice, tantôt, pour n'être pas séparées de leurs époux pendant le temps de l'allaitement, où elles sont réputées impures, tantôt pour n'avoir pas la peine d'élever leurs enfants.
La pratique de l'avortement n'a rien qui doive étonner de la part de celui qui ne sait pas que l'embryon est un être doué de vie, parce que cette vie ne se manifeste pas encore à ses yeux. Aussi, vers les derniers temps de Rome, les femmes ne se faisaient aucun scrupule de se débarrasser d'une grossesse incommode et qui contrariait surtout leurs penchants pour la débauche. Cet usage subsista jusqu'à l'époque d'Ulpien, qui le réprima par des peines sévères.
Mais il n'y a pas jusqu'aux systèmes philosophiques qui n'aient appelé à leur aide la ressource de l'infanticide, dans le but avoué de prévenir l'excès de la population. Platon et Aristote étaient dans ce cas, et les stoïciens justi-
fiaient cette pratique monstrueuse, en professant que l'enfant n'acquiert une âme, qu'au moment où il naît à la vie extra-utérine et qu'il commence à respirer. D'où il résultait que, Fembryon n'étant point animé, ce n'était pas commettre un meurtre que de le sacrifier. Rien n'autorisera jamais de semblables manœuvres pour maintenir les limites de la population dans des pays civilisés. Personne n'oserait^ du reste, hasarder aujourd'hui, de tels préceptes ; aussi ne nous arrêterons-nous pas davantage sur ce sujet.
Ce chapitre se résume donc par cette conclusion : Que les seuls obstacles licites au développement excessif de la population sont : la contrainte morale; V introduction dans nos codes de restrictions nouvelles au mariage; V allaitement maternel prolonge ; le choix ^ 'pour les rapports conjugaux , de Vépoque inter-menstruelle où, la conception est sinon impossible^ du moins très-peu probable ; et enfin les modifications or^ ganiques de la femme ^ par l'amélioration du sort des classes pauvres.