‹ Des rapports de la religion et de l'ʹetatChapitre 23 sur 30 · LES DEUX PREMIERS SYSTÈMES DE UMENNAIS. 1S · texte numérisé non relu

LES DEUX PREMIERS SYSTÈMES DE UMENNAIS. 1S

le monde entier sous la condition qu'on lui laissât à Rome^ dans Tordre temporel^ un pouvoir tout à fait semblable à celui que venaient de s'arroger les rois. De là^ la déchéance momentanée du clergé, Taffaissement de ses antiques vertus^ son infériorité relative dans les œuvres de la pensée, son goût pour rimmobilité.

Quand plus tard les nations^ réveillées par la conscience de leurs droits^ commencèrent à secouer leurs chaînes^ elles crurent apercevoir dans le clergé un ennemi^ parce qu'elles voyaient en lui, non la victime, mais Tallié du despotisme. Egarée par cette confusion, la liberté, au lieu de chercher son point d'appui dans la foi, le demanda à l'incrédulité et confondit sa cause avec celle du sensualisme, du matérialisme, de l'athéisme, de tous les faux systèmes; ce qui excita d'autant plus contre elles les défiances et Tanimosité de l'Eglise. Tel est le spectacle que nous présente l'Italie sous la domination de TAutriche et du pouvoir temporel du pape. Tel est le spectacle que nous présente la France depuis la fin du règne de Louis XIV jusqu'à la veille de la révolution. Si, en Espagne et en Portugal, ces deux pays si passionnés pour leur foi, et où la crosse a toujours pesé plus que le sceptre, la situation est différente, elle n'est cependant pas meilleure au fond.

La lettre morte y â pris la place de l'esprit vivant. Les grands principes du christianisme y sont étouffés sous des formes vides et stériles. La religion y a été détrônée par la superstition. C'est alors que TEglise est assaillie par une ennemie redoutable^ plus redoutable que ne l'avait été pour elle la réforme de Luther et de Calvin. C'est la philosophie du xviii* siècle qui se présente pour recueillir son héritage. Il ne s'agissait plus de détruire sa discipline et sa hiérarchie^ de livrer ses dogmes à Tinterprétation individuelle, a Les esprits plus conséquents^ dit LamennaiS; ne s'arrêtèrent dans aucun milieu; ils s'en prirent d abord à la racine même de la foi et arrivèrent d'un bond à la négation entière (1). »

Heureusement, le clergé fut réveillé de sa torpeur par une tempête telle que le monde n'en avait plus connu depuis la destruction de l'empire romain. La révolution française, selon l'auteur des Affaires de Rome^ fut le salut de la religion, et par là même elle fut la salut de la société. Il y voit, comme Joseph de Maistre, une manifestation extraordinaire de la Providence, un fait surnaturel, mais en la jugeant d'une tout autre manière. Tandis que l'auteur des Soirées de Saint-Pétersbourg nous la représente

(1) Affaires de Rome^ édit. inl8, p. 261, 262.

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comme un instrument de vengeance et d'expiation, Lamennais la comprend comme un moyen d'affranchissement et de régénération. « On n'en a vu, dit-il (1), que le côté horrible, on en devait voir encore les salutaires conséquences. Sans elle où en serions-nous ? Il ne fallait rien moins que cette tempête pour balayer les vapeurs mortelles qui couvraient la société infecte et stagnante. Lorsqu'une femme est en travail^ elle s'attriste parce que son heure est venue ; mais lorsqu'elle a enfanté un fils, elle ne se souvient plus de sa souffrance^ à cause de sa joie, parce qu'il est né un homme dans le monde (2). La révolution fut pour la France ce travail d'enfantement; elle y donna au catholicisme comme une seconde naissance. Après les désastres et les ruines des sanglantes années de la Terreur, la foi se retrouva vivante sur les débris dispersés de TauteL »

Mais ce mouvement de résurrection fut bien vite arrêté. Oubliant que c'est le premier consul qui a rendu à la religion ses temples et relevé ses autels, Lamennais accuse Napoléon P' d'avoir replongé l'Eglise dans son ancienne servitude, de Pavoir abaissée à Tétat d'une institution purement politique.

(1) Affaires de Rome, p. 263.

(2) Saint Jean, chap. xvi, v. 21,

Cette situation^ si nous voulons Ten croire, s'aggrava encore pendant les quinze années de la restauration ; car, aux prétendues rigueurs de Tempire, vinrent s'ajouter les vices de Fancien régime. Cette époque de notre histoire, que le parti légitimiste et ultramontain nous représente habituellement comme un autre âge d'or pour la foi, comme la restauration de la religion aussi bien que de la monarchie, Lamennais la maudit comme une époque de honte et de décadence, comme une épreuve plus funeste que les persécutions de la Terreur, comme le dernier terme de profanation et d'avilissement où pût descendre le saint ministère. On vit recommencer la lutte qui avait éclaté à la fin du xviii^ siècle entre l'Eglise et la liberté, entre le clergé et le parti libéral. Le clergé se mit au service de toutes les causes surannées : celle de la légitimité, celle de la noblesse; il se fit Tapôtre de l'ignorance; il arrêta, autant qu'il le put, les progrès de la raison et de la conscience publique. Le parti libéral, irrité de cette opposition, rentra sous la domination de Voltaire. Cette situation se prolongea jusqu'à la révolution de 1830, et alors parut l* Avenir, qui montrait aux pasteurs des âmes le chemin de la régénération et du salut.

Mais avant de rappeler les conseils que Lamennais, à ce moment critique, donnait à TEglise, et qui ont

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valu à son journal ^ malgré la courte durée de son existence, une si vaste et si durable renommée, il n'est pas inutile de mettre sous les yeux le tableau énergique qu'il a tracé de Tétat de la France et principalement de son état religieux, de l'état de sa con^ science sous le règne dévot de la restauration. Cette citation nous permettra d'admirer en passant Tincomparable talent de l'écrivain, et nous apprendra ce qu'il faut penser des regrets qu'excite aujourd'hui, dans une fraction du parti libéral, le gouvernement des émigrés sous le sceptre des fils de saint Louis.

c( Les Bourbons reviennent, ils reparaissent au milieu d'un peuple nouveau, entourés des solennelles antiquailles de l'ancien régime, de prélats anticoncordataires, pleins des idées serviles d'autrefois, ennemis de tout ce que n'avait pas vu leur jeunesse, fiers de n'avoir rien appris durant quarante ans; de vieux abbés dont l'ambition moisie dans l'exil infectait les antichambres du château ; de valets aux genoux d'autres valets; tout cela se remuait et fourmillait à la cour des fils de Louis XIV, comme des vers dans un cadavre.

» Les restes du bonapartisme clérical^ par une aflS** nité naturelle, se mêlèrent à ces éléments légitimistes. La servitude s'unit à la servitude, et l'or, et les honneurs et les dignités, devenus la proie de

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rintrigue, la récompense de Foîsiveté, le salaire de la bassesse, s'appelèrent la restauration de Tapostolat. Les maximes du siècle précédent reprirent leur autorité ; la naissance parla de ses droits dans le sanctuaire. Pour user du langage d'alors, on s'occupa de décrasser l'épiscopat. Le zèle des restaurateurs ne s'arrêta pas là; il voulut encore renouer la chaîne des traditions anciennes, non certes des traditions d'humilité, de charité, de bonté paternelle, mais des traditions plus récentes de luxe et de hauteur. En plusieurs diocèses, il ne fut pas permis aux simples prêtres de s'asseoir devant leur évêque. Jésus-Christ, pontife et roi, n'avait pas, que je sache, établi cette étiquette parmi ses apôtres. Les doctrines gallicanes, conservées dans l'émigration comme le palladium de la monarchie, et liées.îndissolublement aux prétentions du pouvoir qui se disait le seul légitime, furent dès lors les doctrines de quiconque aspirait à la faveur. On les défendit dogmatiquement, sans trop y croire; on essaya même de fonder une grande école destinée à leur assurer une immortalité au moins matérielle; on les proclama obséquieusement avec toutes les formalités officielles, dans une déclaration que le souverain fut humblement supplié d'agréer; on les mit enfin, comme loi de l'Etat, sous la protection des amendes cl de la

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prison. En un mot^ on travaillait ardemment et sans relâche à fabriquer, sous le nom du catholicisme^ je ne sais quelle religion de flatterie et de servitude^ digne d'être offerte en présent au prince. De son côté il encourageait gracieusement les ouvriers^ tant l'ouvrage lui paraissait beau, utile et commode. Les bonnes gens disaient : Tout va bien, et il n'y a rien à craindre pour Dieu^ le roi le protège. Le roi, en effets daignait lui permettre de se choisir un certain nombre fixé de jeunes gens pour le service de ses autels, à condition toutefois de surveiller leur enseignement. Il tenait à épargner ce soin à Tépiscopat, fatigué d'ailleurs de ses fonctions civiles; car c'était encore là un moyen de s'assurer de lui. Les évéques déposaient leur mitre à la porte de la chambre des pairs^ et leur crosse à celle du conseil d'Etat. On prodiguait Tor en échange d'une obéissance explicite. Une partie du clergé^ confiante dans la piété personnelle du souverain, usait ses genoux devant le trône, et ce trône vacillait sur un abîme. Une lutte intestine^ une lutte à mort^ avait commencé entre Tabsolutisme, qui s'efforçait de renaître, et la liberté résolue à conserver ses glorieuses conquêtes. Dans cet exposé rapide, qu'on l'observe bien, je ne tiens compte que du fond des choses^ indépendant des vues particulières de certains partis. La France vou-

lait être libre, ce fait est incontestable. L'Eiglise aussi avait besoin de Tétre^ et plus que nul autre ; emmaillottée comme un enfant de deux jours^ si quelquefois un souvenir, un regret^ une de ces pensées qui traversent soudainement la conscience lui arrachait un gémissement, on la berçait pour la faire taire. La cause nationale était donc la sienne^ quelles que fussent d^ailleurs les croyances religieuses de quelquesuns de ses défenseurs. Le clergé néanmoins^ par une erreur funeste^ embrassa celle de Tabsolutisme. On le baptisa du nom de légitimité^ et la légitimité retentit dans toutes les chaires, circula dans tous les confessionaux ; on fit des missions pour prêcher la légitimité ; on la chanta aux pieds des autels, on profana de ses emblèmes l'auguste simplicité de la croix. Les jésuites intriguèrent pour elle, croyant ainsi intriguer pour eux. Leurs écoles^ misérables pour rinstruction et loin d'être parfaites pour la discipline, devinrent des écoles de parti. Tendant, comme toujours, à la domination, non par Tascen* dant des lumières, mais par cette sorte de ruse moitié dévote, moitié mondaine qui les caractérise; par des moyens détournés, obscurs; par mille voies secrètes et mystérieuses, ils se glissèrent partout, 'formèrent partout des affiliations. On sentait leur influence sans la voir^ à la cour, chez les ministres, au sein des fa-

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