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LES DEUX PREMIERS SYSTÈMES DE LAMENNAIS. H

inséparables. Et cependant^ jamais le trône auquel ils s'appuyaient n'avait été, au fond^ plus hostile à rEglise(l) »

Ceux qui ont pu^ en raison de leur àge^ confronter cette peinture avec la réalité savent à quel point elle est fidèle^ et combien la grande âme de Lamennais était fondée à s'alarmer pour la religion. Mais quel$ sont les remèdes qu'il oppose à cette situation? Pour être sûr de ne pas nous tromper^ nous les exposons d'après le mémoire qui a été présenté, le 3 février 1832, au pape Grégoire XVI, au nom des rédacteurs de l'Avenir, par l'abbé Gerbet, alors en complète communauté de convictions et de sentiments avec Lamennais (2).

Que le clergé de France abjure en quelque sorte les vieilles maximes de l'Eglise gallicane, source d'équivoques et d'erreurs, principes de servitude imposés à la religion par le despotisme politique, et trop facilement acceptés au xvii* siècle par des prélats courtisans, barrière malheureuse élevée par des intérêts profanes entre l'Eglise et son chef, danger perpétuel d*un schisme national, comme celui qui a été fondé en Angleterre par Henri YIII ou comme

(1) Affaires de Rome, p. 264-269.

(2) Ce mémoire est reproduit dans les Affaires de Romet p. 37-89.

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celui qui existe depuis longtemps dans Tempire des

tsars.

Que TEglise dans son action comme dans ses doc« trines reprenne toute sa liberté à Tégard des gouver- i nements; qu'elle revendique ces droits indispensables qui lui ont été refusés jusqu'alors^ tantôt par | la vieille organisation de l'Eglise gallicane, tantôt par le concordat de 1801 et les articles organiques; qu'il lui soit permis de se réunir, quand il lui plaît, en conciles provinciaux et en synodes; de communiquer sans autorisation préalable avec le souverain pontife; de fonder des ordres religieux sans avis du conseil d'Etat et sans décret du prince; d'ouvrir des écoles autant qu'elle le jugera convenable dans l'intérêt de la religion et d'y enseigner ses doctrines^ affranchie de toute surveillance de la part de l'Etat; de ne tenir ses évéques que de la seule institution du saint-siége; mais qu'en échange de ces précieux avantages^ elle fasse le sacrifice de tous les biens temporels que le gouvernement lui a assurés; qu'elle renonce à son budget et à ses traitements^ à la protection officielle et privilégiée dont elle a été entourée, aux dignités politiques qui ont été accordées à l'épiscopat; qu'elle ne compte que sur elle-même; qu'elle ne tienne son autorité et ses moyens de subsistance que de la foi^ de la piété et des offrandes

LES DEUX PREMIERS SYSTÈMES DE LiMENNAIS. 151 volontaires des populations catholiques; que la vieille alliance du trône et de Tautel soit compléte*ment détruite; qu'il n'y ait plus de solidarité entre TEglise et les dynasties quelles qu'elles soient que les révolutions pourront appeler au gouvernement de l'Etat; que toute confusion cesse entre les deux puis^ sauces.

Que l'Eglise^ acceptant les conséquences qui découlent nécessairement de ce nouvel ordre de choses, reconnaisse avec bonne foi « que la religion catho* lique n'est incompatible ni avec la liberté des cultes, ni avec la liberté d'enseignement, ni avec la liberté de la presse, ni avec aucune forme de gouvernement, et que même ces diverses libertés sont en France la seule force qui puisse préserver l'Eglise d'une catastrophe semblable à celle qui a perdu le catholi* cisme en Angleterre. » Ce sont les termes mêmes du mémoire rédigé par Tabbé Gerbet, et dont nous nous bornons à présenter une fidèle analyse. Us expriment clairement le vœu que l'Eglise renonce enfin à ses vieilles affections dynastiques, à ses espérances de réaction contre la société nouvelle, à ses anciens privilèges, pour entrer largement dans la voie de la liberté et du droit commun, pour imprimer par son exemple et par sa conduite le sceau de la consécration religieuse aux immortelles conquêtes de 89. Ces

sentiments, chez Lamennais^ étaient antérieurs à la révolution de 1830. Dans une de ses lettres^ datée du 22 décembre 1826 (1)^ il s'exprime en ces termes : « L'essentiel serait de montrer que le christianisme est compatible avec tous les désirs sages; qu'il ne livre pas les peuples au pouvoir comme de vils troupeaux; qu'il protège et maintient tous les droits. » Dans une autre lettre, écrite le 19 novembre 1827^ il défend avec non moins d'énei^e la liberté de la presse: «U y a^ dit-il (2), des vérités qui doivent s'établir et des erreurs qui doivent s^épuiser. La liberté de la presse est nécessaire pour ce double but. Elle fera beaucoup de mal sans doute; mais ce mal passager fait lui-même partie des desseins de la Providence, d Aussi en veut-il beaucoup à M. de Donald^ qui faisait dans le même temps l'apologie de la censure^ et qui ne permettait pas de signaler les abus existants de peur d'en provoquer de pires.

Ce programme pourra peut-être se réaliser un jour^ quand l'Eglise et surtout le chef de l'Eglise, ne sera plus qu'un pouvoir purement spirituel, d'autant plus indépendant et plus respecté qu'il devra tout son prestige au principe divin de la foi^ et rien à

(i) Correspondance, t. I, p. 2i7.

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l'appui matériel de la force; quand le sentiment national des différents peuples chrétiens ne pourra plus s'alarmer de sa qualité de prince étranger; quand la liberté et la religion, se reconnaissant pour deux sœurs inséparables^ ne nourrissant plus aucune défiance Tune contre l'autre ^ réuniront leurs efforts contre le despotisme^ leur ennemi commun^ parce qu'il esl Tennemi même de Dieu ; mais dans le moment où il fut proposé, il n'était qu'une utopie repoussée des deux côtés, qui soulevait contre elle à la fois la réprobation du pouvoir civil et celle du souverain pontife.

Le pouvoir civil ne pouvait admettre qu'il y eût au sein de l'Etat un autre Etat complètement indépendant de lui^ un autre pouvoir revêtu comme lui des attributions de la souveraineté, puisqu'il n'avait le droit ni de surveiller, ni de contrôler ses ministres, ni de contribuer par une désignation quelconque à leur investiture. Le pouvoir civil ne pouvait admettre qu'un enseignement fût donné à la société dont la nature, l'organisation et l'esprit devaient échapper entièrement à l'action de la loi et à sa propre influence, surtout quelques années après une révolution, quand une nouvelle dynastie avait pris possession du trône, quand l'ordre social encore mal affermi n'avait pas moins besoin que l'ordre politique d'être défendu

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avec énergie et persévérance. Le pouvoir civil, enfin, ne pouvait admettre qu'un corps nombreux, puis* sant, respecté, en contact intime avec toutes les classes de la société, pût se réunir, s'associer, délibérer, prendre des résolutions, former des agréga* tions puissantes et communiquer avec le dehors, avec une puissance extranationale, sans qu'il eût à exercer aucune intervention directe ou indirecte, sans qu'il y eût même obligation de l'informer de ce qui se passe.

Une autre résistance non moins décidée venait du souverain pontife. Prince temporel, investi d'une autorité sans limites, il repoussait avec toute la force de l'instinct de conservation la liberté civile, la liberté politique et surtout la liberté de la presse. Chef d'un gouvernement théocratique, sous l'empire duquel l'Eglise et l'Etat sont absolument confondus, et qui rejette hors de l'Etat quiconque se permet de vivre hors de TEglise, qui punit matériellement comme une infraction à la loi civile toute transgression de la loi religieuse, il ne pouvait que répudier avec horreur la liberté de conscience.

Aussi le journal r Avenir, déjà traduit en France devant la cour d'assises, comme coupable d'excitation à la haine et au mépris du gouvernement, ne tarda-^il point à être condamné en cour de Rome par

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la fameuse encycliqae du 15 août 1832. Ce document est trop connu pour qu'il y ait quelque utilité à le reproduire ici. Nous nous bornerons à en fixer le véritable sens par quelques passages de la lettre que Lamennais reçut à cette occasion du cardinal Pacca.

a Le saint-père désapprouve et réprouve même les doctrines relatives à la liberté civile et politique, lesquelles, contre vos intentions^ sans doute^ tendent de leur nature à exciter et propager partout Tesprit de sédition et de révolte de la part des sujets contre leurs souverains. Or^ cet esprit est en ouverte opposition avec les principes de TEvangile et de notre sainte Eglise^ laquelle^ comme vous le savez bien, prêche également aux peuples Tobéissance et aux souverains la justice.

» Les doctrines de l'Avenir sur la liberté des cultes et la liberté de la presse^ qui ont été traitées avec tant d'exagération et poussées si loin par MM. les rédacteurs^ sont également très-répréhensibles et en opposition avec renseignement^ les maximes et la pratique de l'Eglise. Elles ont beaucoup étonné et affligé le saint-père; car si, dans certaines circonstances, la prudence exige de les tolérer comme un moindre mal, de telles doctrines ne peuvent jamais être représentées par un catho-

iique comme un bien ou comme une chose désirable (i).»

Devant une condamnation aussi formelle et après avoir fait de vains efforts pour obtenir quelque adoucissement à la sentence, quelques paroles de réserve en faveur de ses idées, Lamennais aima mieux rompre avec le saint-siége qu^avec les principes de liberté et de progrès qui existent déjà au fond de sa première doctrine, et auxquels désormais appartenait toute sa vie. Mais en se séparant de Rome, il ne crut point pour cela se séparer du christianisme. Tout au contraire, il se croyait appelé à lui donner plus de ressort, plus de puissance, en l'introduisant plus que ne Tavait fait aucun de ses devanciers dans la vie publique des peuples, dans leurs institutions et leurs lois. U rêve un nouveau christianisme en même temps qu'une société nouvelle, et ces deux idées, confondues en une seule, forment la base de sa politique démocratique, celle qui s'adresse, non plus à l'Eglise, mais aux nations; non plus au clergé, mais au peuple devenu Tidole de son cœur et de sa pensée jusqu'à son dernier moment.

(1) Cette lettre est reproduite dans les A/faires de Rom»^ p. 134, i 3?.

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