CHAPITRE III
TROISIÈME SYSTÈME DE LAMENNAIS SUR LES RAPPORTS DE LA RELIGION ET DE L*ÉTAT. — LES PAROLES D'UN CROYANT. — LE LIVRE DU PEUPLE. — ESQUISSE D*UNE PHILOSOPHIE.
Nous voilà arrivés à la deraière période de la carrière intellectuelle de M. de Lamennais^ celle où, détaché de l'Eglise catholique sans être précisément retranché de son sein (car la peine de Texcommunication ni même de la simple interdiction n'a jamais été prononcée contre lui), il cherche par lui-méme> dans la pleine liberté de sa raison, Tavenir politique et religieux de l'humanité : deux choses qui, jusqu'à la fin de sa vie, sont restées étroitement unies dans son esprit.
Dans cette période même, il n'est pas toujours semblable à lui. Il commence par invoquer le christianisme comme le seul fondement de la démocratie, et sans affirmer précisément la révélation, sans s'expliquer en particulier sur aucun des dogmes chrétiens, il n'avance rien qui leur soit contraire. Puis, peu à peu, on voit cette base lui échapper, les principes démocratiques semblent, sous sa plume, se
justifier d'eux-mêmes et emprunter leur autorité de la seule conscience, jusqu'à ce qu'il arrive à nier formellement l'existence d'un ordre surnaturel, l'utilité d'un sacerdoce et d'une religion positive, et à faire dépendre du triomphe de cette opinion l'affranchissement des peuples dans Tordre civil et politique^ l'organisation définitive de la liberté moderne. On reconnaîtra sans peine le premier de ces deux caractères, non pas dans les Paroles d'un croyant, mais dans le livre du peuple et dans les dernières pages des Affaires de Home. Le second se prononce hardiment dans V Esquisse d'une philosophie et dans l'introduction à la traduction de la Divine comédie, publiée récemment par les soins de M. Forgues (1).
En écrivant les Paroles d'un croyant, Lamennais, comme nous pouvons nous en assurer par deux de ses lettres, Tune adressée à M. de Quélen, archevêque de Paris, et l'autre à M. Blaize, le mari de sa sœur, est parfaitement convaincu qu'il est resté dans le giron de l'Eglise. Il a pris la résolution, écrit-il à l'archevêque de Paris, de rester étranger désormais aux questions de théologie pour ne s'occuper que de philosophie, de science et de politique. Le petit ouvrage qui va paraître est de ce dernier genre. Mais
(i) Deux Tolumef in*8. Paris, Didier, 1862.
en s'abstenant de prononcer un root qui s'applique a au christianisme déterminé par un enseignement dogmatique et positif d, il ne donne à personne le droit de penser qu'il ait changé de croyance (1) I £n répondant aux inquiétudes que lui avait témoignées son beau-frère, il est bien plus explicite, a L'écrit en question, dit-il (2), n'est pas du tout une boutade d'humeur soudaine et passagère, mais le fruit de mûres réflexions. Il y a près d'un an qu'il est achevé. Ni M. Gerbet, ni aucun de ceux à qui je l'ai lu n'y ont rien trouvé qui blesse en aucune manière la re^^ ligion : sur ce point nulle difficulté. Il n'est pas da* vantage en contradiction avec rien de ce que j'ai écrit au pape et dit à l'archevêque. J'ai, au contraire* toujours déclaré, et dernièrement encore dans une lettre à celui*ci, que je réservais ma pleine liberté pour tout ce que je croyais intéresser mon pays et l'humanité, et que ma conscience ne me permettait pas de concourir, même par mon silence, au système politique de Rome. C'est donc là une chose bien entendue des deux côtés, quoique certainement je ne croie pas plus que vous que certaines gens soient
(1) Affaires de RovMy édit. ia-18, p. 175.
(2) Etsai biographique 9ur M. deLamennais^ par M. A. Blaize. Paris,iS58,p.ll8.
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satisfaits de cette liberté que je me suis formellement réservée en dehors de Tordre religieux. »
On n'apercevra autre chose dans ces paroles qu'une sorte de neutralité à l'égard du catholicisme. On n'affirme pas qu'il soit contraire à la liberté; on n'assure pas non plus qu'il lui soit favorable. On ne se déclare pas contre lui ; mais on ne prononce pas un seul mot qui puisse s'interpréter pour lui. Lamennais prend une tout autre attitude dans les dernières pages des Affaires de BomCj écrites deux ans après la publication des Paroles d'un croyant. Là, il se montre ouvertement hostile, non-seulement à la politique, mais aux dogmes^ à la discipline, à la hiérarchie de l'Eglise catholique. 11 la déclare incompatible avec les besoins et les droits des nations, et il annonce un christianisme nouveau plus en harmonie avec l'esprit de la société nouvelle. Ce christianisme nouveau, selon M. de Lamennais, ce n'est pas autre chose que l'essence même, ou le fond immortel du christianisme délivré de toutes les entraves qui avaient pesé sur lui jusqu'à présent, c'est la morale chrétienne, c'est le dogme chrétien rendu à sa pureté primitive et appliqué à la solution des problèmes de la politique, pris pour base de la législation et de l'ordre social. En attendant qu'il devienne la règle de l'avenir, il est impossible de ne pas apercevoir son in-
fluence sur le présent, a On ne peut s'empêcher de reconnaître dans ce qui se passe sous nos yeux Taction du principe chrétien, qui après avoir, durant un long âge, présidé presque uniquement à la vie individuelle, cherche à se produire, sous une forme plus générale et plus parfaite, en s'incarnant, pour ainsi dire, dans les institutions sociales; seconde phase de son développement, dont nous ne voyons que le premier travail. Quelque chose d'instinctif et d'irrésistible pousse les peuples en cette voie (1). »
Et pour quelle raison le christianisme doit-il être considéré à la fois comme la cause latente des révolutions issues du mouvement de 89, et comme une base toute préparée pour la société à venir? C'est que le christianisme se résume dans cette maxime : « Soyez parfaits comme Dieu est parfait. » Or, le principe qui nous commande de prendre pour but et pour règle de nos actions la perfection suprême, l'imitation des attributs divins, c'est la loi du progrès, une loi qui nous ordonne, sans nous permettre un seul pas en arrière, d'avancer toujours vers le vi'ai et vers le bien.
La loi du progrès renferme implicitement le principe de la liberté et la condamnation du despotisme;
(1) A/faires de Rome, édit. in-18, p. 300.
les DE U RELIGION ET DE L^fTÀT.
car pour avancer dans le vrai^ il faut faire un libre usage de son intelligence; pour avancer vers le bien^ il faut faire un libre usage de sa volonté, il faut s'abandonner à la puissance du principe de Tamour. Or^ Famour et Tintelligence et la liberté qui leur est nécessaire sont juste le contraire de la force et de toute autorité dont la force est le seul appui.
Le christianisme nous enseigne encore que tous les hommes^ égaux devant Dieu par leur origine et par leur fin, sont égaux entre eux par leurs devoirs et par leurs droits^ et que cette égalité morale ne reçoit aucune atteinte de l'inégalité de leurs fa<cultés^ de rinégalité de leurs actes^ de Tinégalité de leurs qualités acquises, conséquence nécessaire de la liberté et de la loi du progrès. Egaux entre eux par leurs devoirs et par leurs droits^ les hommes sont par cela même indépendants les uns des autres. « Leur règle, ce n*est ni la pensée ni la volonté d'aucun d'eux, mais la sainte, l'immuable, l'universelle loi qui doit librement les régir tous (1). » Aimer Dieu par-dessus toutes choses et son prochain comme soimême, telle est la dernière expression de cette loi, qui n'est, sous une forme religieuse et morale, que la loi même du progrès.
(1) Affaires de RovMy édit. in-18« p. 297.
JTROISltME SYSTÈME DE UMENNÀIS. 168
La liberté^ Tégalité, le progrès intellectuel et moral, le principe de la charité étendu indistinctement à tous les hommes, la destruction du règne de la force, Tabolition des privilèges et des lois iniques qui ont livré jusque aujourd'hui le sort du travailleur à la merci du capitaliste, qui ont fondé une nouvelle servitude presque aussi dure que Tantique esclavage, l'inauguration du règne de la fraternité, n'est-ce point là ce que poursuit la démocratie moderne ? Par conséquent, la démocratie moderne tend à la réalisation des préceptes évangéliques, et il ne lui manque, pour être entièrement chrétienne, que de tourner ses regards vers Dieu. Mais ce complément, elle le trouvera le jour où elle cessera de confondre le christianisme avec des formes vieillies et étroites, le jour où le christianisme se sera lui-même transfiguré et ne tiendra pas plus au passé que les institutions sociales, u Mais si les hommes, dit Lamennais, pressés de l'impérieux besoin de renouer, pour ainsi dire, avec Dieu, de combler le vide immense que la religion en se retirant a laissé en eux, redeviennent chrétiens, qu'on ne s'imagine pas que le christianisme auquel ils se rattacheront puisse être jamais celui qu'on leur présente sous le nom de catholicisme. Nous avons expliqué pourquoi, en montrant dans un avenir inévitable et déjà près de nous le
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christianisme conçu et TEvangile interprété d'une manière par les peuples^ d'une autre manière par Rome; d'un côté le pontificat^ de l'autre la race humaine : cela dit tout. Ce ne sera rien non plus qui ressemble au protestantisme^ système bâtard^ inconséquent, étroit, qui, sous une apparence trompeuse de liberté, se résout pour les nations dans le despotisme brutal de la force, et pour les individus dans régoïsme (1). »
Qu'on se figure à présent ce même fonds d'idée développé avec suite, classé avec ordre, érigé en corps de doctrine et exposé avec chaleur, avec l'accent de la passion, dans une suite de versets et de paraboles imités de l'Ecriture sainte et quelquefois pénétrés de son esprit, on aura le Livre du peuple. Le Livre du peuple pourrait être défini le Contrat social et la Profession de foi du vicaire savoyard, traduits dans la langue des prophètes et attendris par les accents de l'Evangile. Il se compose, en effet, de trois choses : d'une théorie, ou, si l'on veut, d'une déclaration des droits et des devoirs ; d'une apologie de la souveraineté du peuple ; d'une pro^ fession de foi religieuse qui tient plus de la religion naturelle que des dogmes du christianisme. De ces
(1) Affaires de Rome, éàiWin^iS, p. 202, 203.
TROISIÈME STSTÈBIE DE UMBMNÀ15. ifib
trois parties^ c'est la dernière seule quil nous importe de résumer ici.
Nos droits comme nos devoirs^ dans Topinion de Lamennais^ sont inséparables des principes qui constituent les fondements éternels de la religion. Aussi il ne comprend pas qu'un peuple réclame la liberté et soit capable de la conquérir ou de la garder après ravoir conquise^ s'il ne croit pas à l'existence de Dieu, à l'intervention d*une Providence pleine d'amour dans le gouvernement de la nature et de lliu* manité, à la distinction de l'esprit et de la matière^ à la supériorité de l'homme sur les autres êtres de la création et à l'immortalité de Tâme. Ces croyances, selon l'auteur du Livre du peuple, ne dérivent pas seulement de la nature de Thomme^ elles ne lui sont pas seulemi^nt imposées par la raison^ elles forment l'essence du christianisme; car le christianisme n'est pas autre chose pour lui que la raison méme^ la plus noble partie de la raison et de la nature humaine, mise à découvert dans les sublimes pages de l'Ëvangile. Hais il ne faut pas confondre le christianisme avec les formes sous lesquelles il se montre à nous dans Thistoire ; il ne faut pas confondre le christianisme avec les fausses interprétations qu'en ont données les hommes : celles-ci sont périssables, le christianisme est étemeU
n faut distinguer dans le christianisme^ comme en nous-mêmes^ un corps et une âme. Le corps^ ce sont les formes^ les différentes Eglises^ la discipline^ la hiérarchie^ l'enseignement; r&me, c'est ce que nous présentent ces deux préceptes : Aime Dieu par-dessus toutes choses et ton prochain comme toi-même.
Jusqu'à un certain point, Lamennais est encore chrétien dans le livre que nous venons d'analyser^ quoique sa foi ressemble plus à ce christianisme individuel^ dont on nous a entretenus il y a quelque temps^ qu'à la religion de TEvangile telle que Tont constituée la tradition et Thistoire. Il ne Test plus dans Y Esquisse d'une philosophie; car là> il répudie formellement non-seulement le péché originel, sans lequel on ne peut croire ni à la Rédemption ni k rincarnation, mais la révélation elle-même, la révélation prise en dehors de la raison, et tout ordre surnaturel (1). Dans l'introduction à la traduction de la Divine comédie^ il tire les conséquences politiques de cette nouvelle hardiesse. Après avoir combattu successivement ces trois systèmes : celui qui subordonne le pouvoir temporel au pouvoir spirituel, c'est-à-dire la théocratie romaine; celui qui subordonne le pou-
(1) EsqyÀsse d'une ph%lo%ophi$^\* HI, p. 80«89«
voir spirituel au pouvoir temporel, ou ^autocratie russe; celui qui réclame la séparation plus ou moins complète des deux pouvoirs, c'est-à-dire l'Eglise gallicane et le régime américain, il conclut en ces termes :
a Dans la société, le pouvoir spirituel, étranger à l'organisation du corps social ou de l'Etat, en dehors d'elle, supérieur à elle, n'est que l'esprit, la raison libre de toute entrave, d'où, par la communication sans obstacle des pensées, qui se modifient les unes les autres, naît une pensée commune, une volonté commune, dominant, dès qu'elle s'est formée, toutes les pensées, toutes les volontés particulières; de sorte que, sans moyen de contrainte, sans juridiction politique ni civile, la raison libre, impersonnelle, incorporelle, constitue le pouvoir spirituel, dans lequel réside la suprême puissance du gouvernement; car gouverner, c'est réaliser au dehors une volonté correspondant à une pensée qui se détermine (1). »
Dire que le pouvoir spirituel est la raison progressive du genre humain, c'est déclarer qu'il n'y a pas de pouvoir spirituel, ou que la religion ne peut exis^ ter, n'existera en effet dans l'avenir, qu*à l'état de sentiment ou de système philosophique ; c^est niei*
(1) La Divine cerAédiet introduction, p. 98 et 99*
toute religion positive. D'un autre côté^ soutenir que les religions positives ne pourront, à l'avenir^ trouver un abri dans aucune des combinaisons ob elles sont entrées jusque aujourd'hui^ c'est annoncer qu'elles seront répudiées par les institutions sociales aussi bien que par la raison des individus; c'est les représenter comme incompatibles avec le gouvernement et les lois qui conviennent aux nations libres ; par conséquent, c'est donner à TEtat le droit de les supprimer. De quelle manière ce droit sera-t-il exercé? C'est ce que Lamennais a négligé de nous dire. Mais quels que soient les moyens, et ils sont plus faciles à imaginer qu'à exposer^ le but n'en est pas moins légitime, et le droit qu'il suppose n'en existe pas moins. Or^ tel est aussi^ on s'en souvient^ le dernier mot de Benjamin Constant. Les deux écrivains^ partis de deux points opposés^ arrivent, par des chemins différents, Tun en marchant droit devant lui, l'autre par de brusques circuits et de nombreux détours^ à un résultat complètement identique. Ce résultat en est-il meilleur? Voilà ce qu'il nous reste encore à examiner.