‹ Des rapports de la religion et de l'ʹetatChapitre 27 sur 30 · BENJAMIN CONSTANT. — DES RELIGIONS POSITIVES ET DES · texte numérisé non relu

BENJAMIN CONSTANT. — DES RELIGIONS POSITIVES ET DES

CROYANCES INDIVIDUELLES. — DE l'INTOLÉRANCE D00MA« TIQUE. — CONCLUSION.

Afin de ne pas sortir d^une discussion telle que la comporte une matière aussi délicate^ d'une discussion telle que Texige le but que nous nous sommes proposé^ nous nous arrêterons d'abord à la conclusion des deux systèmes que nous venons d'analyser, et nous ne remonterons de la conclusion à la doctrine, nous ne passerons de la doctrine à Texamen des faits invoqués en sa faveur^ qu'autant que nous y serons forcé pour défendre le principe de la liberté religieuse, gravement mis en péril, selon nous, tant par Lamennais que par Benjamin Constant.

Il faut absolument que la société choisisse entre ces deux états: ou une religion sacerdotale avec l'esclavage de la pensée, l'oppression des consciences, l'intervention de la force dans le domaine de la foi ; ou la liberté avec une religion indépendante, aban<-

donnée aux inspirations naturelles de TÀme humaine^ dépourvue à la fois de dogme et de sacerdoce. Telle est la conclusion tout à la fois de Y Esquisse d'une philosophie et du traité De la religion ; ei, afin qu'on ne puisse m'accuser de l'avoir altérée ou exagérée^ je la complète par cette citation : « Tant que la religion servira de prétexte à l'existence d'un corps chargé de l'enseigner et de la maintenir^ le dogmatisme religieux aura^ suivant les pays et suivant l'époque^ ses exils^ ses cachots^ sa ciguë ou ses bûchers (1). »

La première question qui se présente à notre examen est celle-ci : Qu'est-ce qu'une religion dépourvue de dogmes et de sacerdoce, une religion indépendante, pour parler le langage de Benjamin Constant, ou ce qu'on appelle de nos jours un christianisme individuel? Otez à une religion^ sous quelque nom qu'on la désigne^ son organisation^ c'est-à-dire son culte^ ses dogmes, ses traditions, ses interprètes reconnus et consacrés, son enseignement, ses prêtres, ses docteurs, vous en aurez fait aussitôt un système philoso-» phique, ou, si vous l'aimez mieux, un système de philosophie religieuse. Qu'un tel système puisse suf* fire à la direction de certaines âmes, qu'il réponde

(1) 1)0 la reUgion, U V, p. 185 et 186.

aux besoins de quelques esprits d'élite, qu'il offre^ dans de pareilles conditions, une base assez forte aux règles de la morale^ aux devoirs de cette vie et aux espérances de la vie à venir^ je ne le conteste pas. Encore serait-il utile que ce système, au lieu de n'admettre qu'un sentiment vague, indéfini, qui se modifie et se transforme sans cesse, qui nous échappe dès rinstant môme que nous voulons l'embrasser, fugit ceu fumus in auraSy se composât d'idées précises, de principes arrêtés, de lois immuables comme celles qui nous représentent le bien, le beau et le juste. Mais un système philosophique, si noble, si élevé, si compréhensif, si religieux qu'il puisse être, ne peut jamais prétendre au nom de religion. Un système philosophique ne reconnaît pas d'autre autorité que celle de la raison et de la conscience. Une religion en appelle toujours à une autorité supérieure. Elle se considère comme une révélation d'en haut, communiquée aux hommes par des voies surnaturelles, et conservée au milieu d'eux par une tradition inaltérable. Cette première différence en amène une autre qui est la conséquence rigoureuse de la première. Tandis qu'un système philosophique se forme, se conserve, se transmet par la liberté de la pensée in-dividuelle, et est obligé d'accepter le contrôle de la discussion, une religion, c'est-à-dire une doctrine

qui se croit descendue du Giel^ et qui^ par là méme^ doit être marquée, à ses propres yeux^ du sceau de la perfection^ ne peut aspirer qu'à se conserver dans son intégrité^ dans sa pureté originelle, dans son infaillibilité divine, et^ pour cela^ se trouve dans la nécessité de se confier à la garde d'une autorité immuable, inaccessible à toute innovation, ennemie de tout changement^ au sein de laquelle l'esprit de Tindividu s'efface entièrement devant l'esprit du corps, et l'esprit du corps devant Tesprit du dogme, tel qu'il a été fixé par une tradition séculaire. Or^ c'est là un des caractères essentiels du sacerdoce.

Nous n'avons pas de peine à convenir que les choses ne sont pas toujours poussées à ce degré de rigueur. Il y a des religions, telles que les diverses communions protestantes, qui font une grande part au raisonnement; et qui réduisent^ au contraire^ l'action du sacerdoce dans les limites les plus étroites. En vertu du principe du libre examen, tout membre des Églises réformées peut avoir la prétention de comprendre par lui-même les saintes Écritures. Si ses lumières naturelles n'y sufiisent pas, il invoque et espère le secours individuel de la grâce. Il n'admet point d'intermédiaire entre sa conscience et la parole divine^ fixée dans les livres saints. Le ministre du saint Évangile est pour lui un conseil^ un guide ; ce n'est

pas une autorité infaillible et indiscutable. Cependant chacune des confessions protestantes a ses limites infranchissables^ hors desquelles on cesse de lui appartenir. Qu'on rejette^ par exemple^ le dogme de la grâce, on ne sera plus reçu au sein de l'Église calviniste. Qu'on rejette la communion sous les deux espèces, on ne fera point partie de la confession d'Augsbourg. Qu'on nie enfin l'origine divine, le caractère révélé des Écritures, on ne pourra trouver place dans aucune communion chrétienne, si facile et si libérale qu'on la suppose ; car môme les sociniens et les unitaires d'Amérique adorent l'Évangile comme une œuvre surhumaine. La même observation s'applique en grande partie au polythéisme grec. Assurément, les Grecs n'étaient pas des théologiens bien sévères, et leurs prêtres n'exerçaient pas sur les âmes un grand ascendant. L'imagination de leurs poètes et de leurs artistes transformait à son gré les fictions charmantes qui leur tenaient lieu de dogmes. Cependant il y avait une limite à cette liberté. Le jour où Anaxagore osa dire que le soleil n'était point le char d'Apollon, mais un corps enflammé qui pouvait bien être aussi grand que le Péloponèse, il paya de sa liberté cette audacieuse supposition. Le jour où Socrate osa parler d'un Dieu pur esprit et d'une loi supérieure aux caprices des divi-

nitéfl de l'Olympe, il signait sa condamnation à mort Les Grecs ne permettaient pas qu'on méconnût les dieux de la patrie, ni qu'on profanât leurs mys* tères.

Il est donc impossible de se figurer une religion^ une religion constituée, définie^ distincte^ possédant un nom et une place parmi les hommes^ qui ne soit pas à un degré quelconque^ sous une forme ou sous une autre, dogmatique et sacerdotale. S'il en est ainsi, l'alternative oà nous placent Benjamin Constant et Lamennais, le dilemme qu'ils proposent à la société moderne, se résout dans les termes suivants: Dans les rapports de Tàme avec Dieu, il faut se contenter de la liberté de conscience et de la liberté philosophique, de la liberté individuelle du sentiment et de la pensée ; mais il faut renoncer à la liberté reli* gieuse, car la liberté est inconciliable avec toutes les religions, quelles qu'elles puissent être : ou la religion sans la liberté, ou la liberté sans la religion.

Il suffit d'énoncer cette proposition pour en faire justice. Elle soulève contre elle le sentiment, l'expérience, la raison, la conscience môme du genre hu* main. L'humanité n'a pas à choisir entre deux biens qui lui sont également nécessaires, et qu'elle ne saurait préférer l'un à l'autre sans les perdre tous les deux. L'humanité ne se dit pas un jour qu'elle veut

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cesser d'être religieuse afin de devenir libre, ou qu'elle veut renoncer à devenir libre afin de rester religieuse. Elle est ce que Dieu Ta faite, et rien ne Tempéchera de suivre l'impulsion qu'elle a reçue de Tauteur des choses. Elle trouve en elle-même à la fois un besoin irrésistible de religion et un besoin irrésistible de liberté ; et que Tune ou l'autre vienne à lui manquer, on la voit également malheureuse et irritée. Voilà pourquoi il n'y a aucune œuvre de servitude qui puisse durer» si habile que soit celui qui l'exploite, si aveugles ou si vils que soient ceux qui la subissent, ni aucun système d'impiété qui ne soit destiné à provoquer une explosion de la foi. La tâche de la société contemporaine et le secret de l'avenir, c'est la réconciliation de deux forces qui ne peuvent plus être séparées qu'à leur commun détriment.

C'est se faire une étrange idée des hommes en général (je ne parle pas des exceptions) que de s'ima* giner qu'un système de philosophie admis sur la foi du raisonnement, et sans cesse attaqué par des raisonnements contraires, ou, moins que cela encore, qu'un vague sentiment de l'invisible et de l'infini, dépourvu de toute forme précise et se cherchant luimême, à travers mille changements, sans pouvoir se saisir, offre aux niasses qui souffrent et qui travaillent, qui sont aux prises avec les dures nécessités de

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la vie et les passions indomptées de leur rude nature^ un appui proportionné à leur faiblesse^ un enseignement conforme à leurs besoins, une lumière suffisante pour dissiper la nuit de leur ignorance, une barrière assez forte contre leurs entraînements et leurs doutes. Et pourquoi parler seulement des masses? Combien y a-t-il d'esprits cultivés qui aient le loisir ou la force de chercher en eux-mêmes ou à travers les disputes de leurs semblables la règle de leur existence et de leur pensée» la foi destinée à leur servir de bouclier contre les coups du sort et de soutien contre leurs propres défaillances? Non, tous redoutent cette lutte intérieure de Thomme avec Tange^ des ténèbres avec la lumière. Tous ont soif de sécurité et de repos. Il leur faut des affirmations qu'ils puissent répéter en chœur avec une foule innombrable^ avec une longue suite de générations nourries des mômes croyances et soumises à la même règle. Il leur faut des symboles autour desquels ils se puissent reconnaître et s'appuyer les uns sur les autres, comme^ dans un jour de bataille^ une armée cherche sa force dans le nombre et Tunion de ses soldats^ et se serre autour de son drapeau. Il leur faut une autorité visible^ émanation plus ou moins directe de la puissance divine, qui fasse éclater à leurs oreilles, en paroles distinctes, la voix mystérieuse qu'ils n'ont entendue qu'impar-

faitement au fond de leurs consciences. Il leur faut des réunions solennelles, où ils sentent leur àme remonter à sa source^ parmi des nuages d'encens et des flots d'harmonie^ avec les prières et les actions de grâces d'une foule unie dans une même pensée^ prosternée devant le même autel. Il leur faut^ à chacune des circonstances importantes de leur vie^ une voix grave et respectée, qui leur rappelle le secret sublime de leur destinée : pourquoi ils sont venus dans ce monde^ comment ils doivent s'y conduire, avec quelle espérance ils doivent le quitter. Il n'y a que les religions^ chacune selon ses lumières et ses forces, qui répondent à ces besoins. On n'est pas vraiment philosophe si l'on ne comprend pas, si l'on refuse de reconnaître cette grande loi de la nature humaine. On n'est pas vraiment un homme politique^ dans la plus large et la plus libérale acception du mot^ si l'on cherche à la combattre. D'ailleurs, tous les efforts qu'on pourrait faire seraient impuissants^ comme le prouvent les persécutions de l'empire romain contre l'Eglise naissante et les tentatives du régime de 93 pour fonder les cultes de la Raison et de l'Être suprême. Il y aura sur la terre des temples et des autels tant qu'il y aura des hommes. La religion, si l'on donne ce nom au principe même de la foi^ distingué de la raison et de la science^ la reli-

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gion n'est pas plus destinée à mourir que la philo-

Sophie^ la poésie, Tart, la société elle-même.

Mais parce que les religions sont nécessaires^ parce i

qu'elles ne peuvent exister sans dogmes^ sans pré* tres^ sans une théologie^ et par conséquent sans théologiens oflBciels ; parce que chacune de ces religions, persuadée qu'elle est l'œuvre de Dieu^ se croit arrivée au dernier terme de la perfection^ se dit en possession de la vérité absolue, et se flatte qu'elle est réservée, après avoir détrôné toutes les autres^ à faire la conquête du genre humain^ est-ce une raison de désespérer de la liberté ? L'autorité d'une religion, l'autorité de ses ministres, ne repose pas sur la force ou sur la puissance politique; elle repose sur la foi, et la foi est aussi libre que la pensée^ je veux dire aussi indépendante de la contrainte extérieure. Personne^ disait le roi Théodoric^ ne peut être forcé à croire malgré lui : Nemo invitus credere cogipotest. On croit parce qu'on est persuadé ; on ne croit pas parce qu'on est forcé par le fer et par le feu^ par la persécution et par l'infamie, à professer des lèvres certaines propositions que le cœur dément et que l'esprit repousse. La liberté de croire et de solliciter la foi par la seule puissance de la persuasion est aussi légitime que celle de penser^ de parler^ d'écrire^ de développer, sans faire violence à autrui^ ses facultés

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et ses forces, de se mouvoir et de vivre. Op, la liberté de croire et de solliciter la croyance des autres une fois admise^ il est impossible de contester la liberté de manifester sa foi et de former, pour la manifes-* ter, pour la conserver, pour Tentretenir, des associations religieuses, subordonnées, en ce qui concerne les droits de TËtat et les devoirs du citoyen, à la loi civile, mais maîtresses d'elles-mêmes pour tout ce qui touche à leur façon de comprendre et d'exprimer les rapports de Tâme avec Dieu.

Oui, il est arrivé souvent que le sacerdoce a été investi de la souveraine puissance, et qu'il s'en est servi pour opprimer les consciences, pour enchaîner la pensée, pour étouffer la contradiction dans le sang des contradicteurs. Mais c'est à une époque où les esprits inexpérimentés confondaient ensemble deux choses essentiellement distinctes : la religion et l'Etat, le pouvoir spirituel et le pouvoir temporel, le sacerdoce et l'Empire, l'autorité qui s'adresse par la persuasion à la foi et celle qui s'exerce pour la conservation de la société, au nom de la loi , par la contrainte et par la force. Cette confusion n'est plus possible aujourd'hui, car la religion elle-même la condamne et l'Etat ne la souffrirait plus. La religion la condamne, car elle a dit par la grande voix du fondateur de l'Evangile : « Mon royaume n'est pas de ce

monde ; je ne suis pas venu pour juger les honnmes^ je suis venu pour les sauver. » L'Etat ne la souffrirait pluS; car il a appris de l'histoire qu'il y perdrait sa souveraineté; à moins que la religion ne consentit^ comme dans les sociétés païennes^ à lui sacrifier sa liberté. Ce que la religion, ce que le sacerdoce ont donc aujourd'hui de plus cher, c'est cette liberté même ; car l'Etat^ jaloux de ses droits et ambitieux de les étendre^ ne demanderait pas mieux que de s'en attribuer une partie. Or, la liberté d'une religion^ c'est celle de toutes les autres, car la liberté n'est pas un privilège^ c'est un droite et le droit ne souffre pas d'exception. Ce qu'on a dit pour l'Italie^ on peut le dire pour le reste du monde civilisé: « L'Eglise libre dans l'Etat libre^ » tel est réellement le programme de l'avenir ; et ce programme, déjà réalisé en grande partie, ne rencontre plus, tant du côté de la politique que du côté de la religion, que de faibles résistances. Dans le Nord comme dans le Midi, nous assistons aux dernières convulsions de la théocratie expirante.

Mais la liberté, nous répondra Benjamin Constant, ne détruira pas l'intolérance, etTintolérance une fois consacrée en principe ne manquera pas de se traduire en action, a Considérer une religion, dit-il (1), comme

(i) Tome V, p. 172.

ne pouvant jamais être améliorée^ c'est la déclarer la seule bonne, la seule salutaire. Dès lors^ la faire adopter à tous devient un impérieux devoir. Nonseulement il est permis^ mais il est ordonné d'employer à cette œuvre pieuse les moyens de force, si les moyens de persuasion ne sufiSsent pas. x> Dans une note placée au bas de la page il exprime la môme pensée d'une manière plus concise et plus énergique, a Toute religion positive, dit-il, toute forme immuable conduit par une route directe à Tintolérance, si Ton raisonne conséquemment. o

Oui, les religions, plus elles possèdent en elles* mêmes de grandeur et de force, plus elles sont intolérantes en principe, si par intolérance on entend la conviction arrêtée chez elles que la vérité repose dans leur sein, qu'elle y repose tout entière et qu'elle n'existe pas ailleurs, au moins à ce degré de pureté et de perfection. Persuadées, comme j'en ai fait la remarque, qu'elles sont d'institution divine, et que Dieu est incapable de se contredire, que Dieu est inaccessible à Terreur et au changement, elles ne sauraient être d'un autre avis. Il n'y a pas une école philosophique, pas un parti politique qui ne pense de même dans la sphère à laquelle ils appartiennent. Est-ce que l'école spiritualiste, par exemple, n'est pas convaincue que le matérialisme, le panthéisme,

le scepticisme, sont autant de formes différentes de Terreur et que la vérité philosophique ne luit que pour elle? Est-ce que, pour passer de la philosophie à la politique, Técole libérale n'est pas également persuadée que l'Etat ne saurait être bien gouverné que d'après ses principes; qu'une société heureuse, régulière, puissante, vraiment civilisée, ne peut être fondée sur le despotisme? En quoi donc cette intolérance de la pensée est-elle incompatible avec la liberté dans les institutions et dans les faits? En quoi même est-elle nuisible à un commerce d'estime et d'amitié entre les hommes? Parce qu'on hait le panthéisme, et qu'on le regarde comme faux en métaphysique, comme dangereux en morale; parce qu'on hait le despotisme et les privilèges de l'aristocratie, est-ce une raison de haïr quiconque fait profession de ces doctrines? £1 en est de même de la religion. Mais quand il s'agit des religions, il y a une difficulté de plus. Non-seulement chacune d'elles croit être seule en possession de la vérité absolue, de la vérité suprême, mais il y en a qui enseignent qu'on ne peut être sauvé que par elles } que hors de leur sein, Tâmc est en danger de ne jamais rencontrer Dieu. Je tie surprendrai personne en disant que je ne suis pas pour mon propre compte parfaitement convaincu de cette maxime; mais elle tie m^efffaye pas pour la li-

berté. Je la trouve, jusqu'à un certain points assez conforme aux règles de la logique. Si la vérité est le salut de Vkme, hors de la vérité le salut est compromis. Qui empêche les religions rivales d'en dire autant ? Pourvu qu'on leur laisse à toutes une égale liberté, et que les rigueurs dont elles menacent notre âme dans une autre vie ne se réalisent pas dans celleci, par le bras séculier, sur notre corps, la société civile ne doit concevoir aucune alarme de cet excès de sévérité. Un auteur du xiv"* siècle, Marsile de Padoue, a présenté sur ce sujet des considérations qui n'ont rien perdu de leur valeur. Le prêtre, dit-il, est un médecin qui fait pour le salut des Âmes ce que son confrère, élevé dans les amphithéâtres, fait pour le salut du corps. Quelle est la conduite de celuici? Il dit au malade qui le consulte : Si tu ne suis pas mes préceptes, si tu n'exécutes pas mes ordonnances, si tu n'observes pas le régime que je t'ai prescrit, ta santé est perdue, ta guérison est impossible, ta mort n'est pas éloignée. Le prêtre tient à peu près le même langage. Pour vous réconcilier avec Dieu» dit-il aux âmes souffrantes qui le consultent, pour vous soustraire à la corruption de ce monde et vous assurer une immortalité heureuse, il faut croire fermement aux dogmes que je vous enseigne, il faut pratiquer exactement la morale et la discipline de l'Eglise à la-

quelle vous appartenez^ la seule qui possède ici-bas le trésor de la parole divine. Jusque-là le prêtre est dans son droite le prêtre est dans son rôle. La folie et riniquité commencent le jour où il appelle au secours de son ministère les sbires et le bourreau. C'est comme si le médecin^ pour être plus sûr de guérir son malade^ le faisait condamner à mort ou aux travaux forcés, en cas de désobéissance à ses prescriptions. La liberté pour les communions et les Églises comme pour la conscience individuelle, la liberté pour le sacerdoce comme pour les simples croyants, la liberté pour la religion comme pour la philosophie, pour la foi comme pour rincrédulité, voilà tout ce qu'il est permis de demander: voilà le seul remède de Tintolérance, le seul moyen de prévenir la persécution, de rendre à la religion ellemême la conscience de sa mission, le sentiment de sa dignité et le respect des peuples. Que TEtat n'intervienne que pour assurer à tous la jouissance de ce même droit, à l'abri d'une égale sécurité; qu'en matière religieuse, comme en matière politique et civile, le gouvernement ou l'autorité ne soit pas autre chose que le gardien et l'instrument de la liberté.

De la liberté à la justice et de la justice à la charité, il n'y a qu'un pas. Comment voulez-vous que des

hommes partagés entre plusieurs dogmes, plusieurs cultes, plusieurs Églises, mais qui appartiennent à la niême patrie, et qui l'aiment d'un égal amour, qui la servent avec un égal zèle, qui sont obligés de se voir, de s'entendre, de mettre en commun leurs lumières et leurs forces pour le bien de leur pays, comment voulez-vous que ces hommes n'en viennent pas à s'estimer, à s'aimer réciproquement, à se rechercher, à s'apprécier pour leurs qualités personnelles, en laissant dans Tombre l'énigme de l'avenir et tout ce qui échappe à la raison humaine ? En théorie, on pourra continuer à se vouer les uns les autres à des sévérités d'outre-tombe. En réalité, on ne pourra s'empêcher, suivant l'occasion, de s'aimer, de se plaindre, de s'entr'aider, de rendre hommage aux vertus que chacun de nous peut acquérir en pratiquant les lois de la morale universelle, inscrite par la main de Dieu dans toutes les consciences. C'est là aussi une révélation qui n'a été abolie par aucune autre, et qui ne le sera jamais. Avec la liberté, la justice et la charité, nous pouvons vivre ensemble en frères, nous pourrons trouver dans la société civile un asile toujours sûr et toujours prêt à nous recevoir. Le reste dépendra de la volonté divine et du cours mystérieux de nos destinées.

Sans avoir la prétention de pénétrer ce secret, il

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me sera permis^ en augurant de Tavenir par le présentj de hasarder une prédiction qui ne peut blesser personne^ et qui ne paraîtra pas coupable d'un excès de témérité. Voici ce que j'écrivais il y a quelques années en rendant compte d'un ouvrage sur la religion (1). Je ne vois rien à y changer aujourd'hui :

«L'esprit religieux, comme l'esprit métaphysique, a dit à peu près son dernier mot^ c'est-à-dire tout ce qu'il peut savoir dans cette vie. Ils ne sont ni l'un ni l'autre d'une fécondité inépuisable; car l'homme^ mis en présence de l'absolu^ne dépasse pas certaines limites^ ne franchit pas un cercle inflexible. Ce cercle une fois parcouru^ il ne lui reste qu'à choisir entre le bien et le mal, entre Terreur et la vérité^ car il y a^ quoi qu'on dise, une vérité et une erreur dans ces sublimes régions. En religion comme en métaphysique^ la lutte est aujourd'hui entre le spiritualisme et le panthéisme, entre le Dieu personnel que nous révèle notre conscience et le Dieu abstrait qui n'est que la substance de l'univers. Tout le^este est relégué au second rang.

x> Est-ce un bien? est-ce un mal? Je ne crains pas de dire que c'est un bien; car si les dogmes, en se rapprochant les uns des autres et tous ensemble de

(1) Paris, Honw, Jérusalem, par M. Salvador.

la philosophie, onl beaucoup perdu de leur énei^e d'autrefois, ils onl aussi perdu de leur intolérance et de leurs passions intraitables. A mesure que leur ennpire a diminué, celui du droit, celui de la liberté, celui de la charité elle-même s'est étendu. Il n'y a pas de charité envers ceux que nous dépouillons de leurs droits ; il n'y a pas de droits envers ceux que nous regardons comme des réprouvés ou comme des objets d'abomination et d'horreur pour la pensée divine. Aujourd'hui, les lois de la justice, les principes du droit et les règles de la charité ou au moins de l'humanité s'étendent indistinctement à toutes les races, à toutes les croyances, à toutes les nations, qu'elles enlacent comme dans un réseau invisible. II se forme pour le monde entier comme une communion morale qui n'empêche pas la renaissance ou la conservation des communions spirituelles, mais qui, leur imposant le frein et la dignité de la liberté, les oblige à se comporter entre elles comme des sœurs, et à donner une nouvelle extension au principe biblique, au principe chrétien de la fraternité humaine. x>

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