INTRODUCTION
205. Après les mondes, les agglomérations, les races, vienr nent les nations. C'est une nouvelle période humanitaire.
Une société qui ne ressemble ni à la société romaine, ni à \a société grecque, les a remplacées toutes deux. On a coutume de dire qu'elle s'est élevée sur les ruines de deux civilisations. C'est une inexactitude de langage et de pensée.
La chrétienté, c'est le monde appartenant au Christ et à sa doctrine; mais c'est le monde continuant d'être lui- môme. « Les villes meurent comme les hommes », avait dit Lucien (1). Les empires meurent également, mais l'humanité subsiste. La mort des peuples est une palingénésie, dit-on. L'expression sera exacte, si l'on prend la peine de l'expliquer et de la comprendre.
La liberté humaine est absolue ; mais elle porte ses fruits. Elle est soumise à la loi morale, à la loi divine, qu'elle peut soit méconnaître, soit accepter. C'est-à-dire qu'elle peut s'élever,
(l) Lncian. Dialog, XD, Charon seu Contemplantes; * Ano^<rKoyi9i yàp xai II. 4 ^
progresser, vivre, ou bien s'abaisser, descendra, aller vers la mort. Et ce qui va vers la mort disparaît.
Si donc, au milieu d'un peuple, se rencontrent des classes ou des multitudes allant vers la vie, tandis que les autres marchent vers la mort, celles-ci périssent, disparaissent, pendant que les autres demeurent et régnent. La chrétienté n'est qu'une collectivité qui est arrivée par l'effet d'une loi inéluctable, tandis qu'une autre collectivité a disparu et n'a point laissé de trace. Les invasions barbares, la décrépitude de l'empire romain, ne sont que' des faits secondaires : on les a transformés en causes efficientes à l'aide de la contemporanéité.
« Au-dessous des formes de gouvernement, dit Bousquet (2), subsiste partout, en des couches profondes, un élément que ne troublent pas les agitations de la surface, une société qui sert de substratum et persiste après la chute de ces formes. » C'est le substratum qui a été modifié par le christianisme (Y. supr.y n* 167), en conservant d'ailleurs son identité.
Suivant une remarque également juste, « les barbares durent apprendre de leurs vaincus la vie civilisée qu'ils ignoraient, tout destinés qu'ils étaient à la relever de ses ruines. Xeu/^s bandes ne s'y montrèrent pas également intelligentes. Une tribu y montra une aptitude merveilleuse, la seule qui ait fondé un établissement de longue durée, la tribu ou confédération des Francs (3). » Ce ne sont donc pas des Barbares qui ont fait la chrétienté^ mais le monde romain.
Au surplus, ajoute Burnouf (4), « toute religion transportée chez un peuple de race inférieure y subit une déchéance et n'exerce sur ce peuple qu'une action incomplète, parce que le peuple ne prend d'elle que ce dont sa propre nature est capable. » Or, il n'y eut point de déchéance. Le christianisme des Basile, des Chrysostôme, des Jérôme, des Augustin ne rétrograda pas : l'initiateur était cet élément du monde romain que ne troublaient pas les agitations de la surface et qui se préoccupa si peu des formes de gouvernement qu'il les laissa crouler sans épouvante.
(2) Bousquet, Le Japon^ t. H, p. 35. — Guizot, Civilisai, en Europe, 6Vleçon, démontre l'influence des gouvernés sur les gouvernements, comme une loi latente de Thistoire.
(3) Rev, des Deux Mondes, 15 janv. 1872, art. Giraqd.
(4) Burnouf, Science des religions dans la Rev, des Deux Mondes, 15 août Iges, p. 883.
Une conséquence relevée par Davoud^Oghlou (5) est celle-ci : L'Église et le romanisme sont, dit-il, regardés comme identiques ; ex., le Lombard qui reçoit les ordres devient romain.
Mettons en regard de la collectivité qui monte, une collectivité qui descend.
(( La démocratie romaine, écrit de Broglie (6), se dégrada sous Vempire avec une rapidité qui paraîtrait incroyable, Ces populations d'esclaves affranchis ou d'hommes libres, avilies par la misère, dénuées de tout enseignement moral, ne recevaient gue de la tribune politique quelques inspirations élevées. Enfant, le Romain de la plèbe n'était appelé dans aucune école ; homme, il ne recevait de ses prêtres aucune instruction sur ses devoirs et sa destinée. Le forum, où il entendait retentir une noble éloquence, suppléait un peu, pour lui, à ce défaut d'école ou d'Église. Ses orateurs étaient ses seuls prédicateurs. »
Aussi, cette population diminuait et avait peine à vivre. Les campagnes ressemblaient à des déserts. Plus de chaumières, plus de laboureurs, dit Alichelet (7) : de somptueux aqueducs continuaient de porter des fleuves aux cités silencieuses et n'y trouvaient plus personne à désaltérer.
« La vérité, dit Troplong (8), a une puissance secrète pour se propager; elle s'empare des esprits à leur insu. »
Quand, donc, le travail intime et silencieux est achevé, les peuples se sentent entraînés irrésistiblement vers des modifications profondes deleur organisation. Nous reconnaissons des époques de transition; mais non des temps où Ton fasse table rase des institutions, des mœurs, des lois, en un mot de tous les précédents.
204. On n'explique pas l'histoire, on n'explique pas l'humanité avec des hypothèses. Ce fut le système de Montesquieu défaire dériver tout le moyen âge de la conquête. Ce fut l'opinion de l'abbé Dubos que, frappés du majestueux ensemble ofifert à leurs regards par l'empire, des formes imposantes données par Dioclétien à l'administration, et séduits par une
(5) DaYOud-OghIou, Hist, de la législation des anc. Germains,J. I, introd., p. xcni.
(6) De Broglie, Église et emp, rom., part. I, t. I, p. 9.
(7) Miclielet, Le Peuple, part. II, ch. v.
(8) Troplong, Influence du Christian, sur le droit civ. rom., cb. iv.
chose toute nouvelle pour eux, rorganisation, les barbares s'efforcèrent le plus possible de continuer les Romains.
La race des Francs, dont les chefs étaient les fils des demidieux, demanda à Tempire l'investiture de son occupation territoriale et l'obtînt. Ses chefs romanisaienC lorsqu'ils adoptaient la religion chrétienne et repoussaient énergiquement l'hérésie. Ils offrirent au catholicisme un appui qui fut accepté. Charlemagne avait rendu plus de services au catholicisme qu'aucun prince depuis Constantin, lorsqu'il reçut la couronne impériale (9). Cette couronne était bien celle qui le sacrait successeur de Constantin, et le fait révèle ce que pensaient les barbares eux-mêmes sur la question.
On se représente, au début de l'histoire de France, une grande invasion de Germains (10) et la conquête. L'affranchissement des communes est le réveil des vaincus, et 1789 la revanche . Cette opinion date de deux siècles ; elle s'est accréditée.
Les anciens chroniqueurs ne parlent pas d'une conquête, de race vaincue, de population assujettie. Ni Philippe de Beaumanoir, au xiu* siècle, ni Comines, au xvi* siècle, ne parlent de la féodalité et du servage comme dérivant de la conquête. Les Vandales, au iv* siècle, se faisaient sujets de l'empire pour avoir des terres : Imperatorum decretis, ut incolœ, famuktf'unt. Les Visigoths, les Burgondes, les Alains, Romano serviebant impefio (11). Durant deux siècles, les Germains se glissèrent humblement, pacifiquement, dans le pays, à titre de laboureurs et à titre de soldats. Pendant une série de générations, l'immigration de laboureurs germains fut incessante. La race agricole, en territoire romain, était devenue insuffisante : les Germains laboureurs étaient le salut de l'État, et, parfois amenés de force, ils devenaient colons, attachés à la glèbe, ne pouvant s'éloigner, même une heure, servi terrœ. '
Le trait le plus caractéristique de la politique d'Auguste, et ce qu'on peut appeler la pensée impériale par excellence, avait été de séparer l'ordre militaire de Tordre civil. 11 avait rendu les armées permanentes; il les avait mises loin de tout contact avec la population.
Les soldats n'étaient pas logés dans des villes, mais
(9) Giraud, Rev. des Deux Mondes, 15 juin 1872.
(10) Fustel de Coulanges, dans la Rev, des Deux Mondes, 15 mai 1872 : Vin^ vasian germanique au y* siècle,
(U) Jornand. De rébus Goth,, 7, 8, 9, 11.
dans des camps et des cantonnements, dont ils finirent par faire une sorte de ville, pour eux et leurs familles. Les armées impériales ne se recrutaient pas dans la population,' si ce n'est sous forme d*imp6t. Les armées se perpétuaient de père en fils. L'hérédité s'établissait dans la profession du soldat. Une levée de tirones, conscrits, ordonnée, c'était Vaurum tironicum demandé, rien de plus. Ces armées firent durer l'empire et renversèrent les empereurs. Ceux-ci aftnèrent souvent mieux enrôler des étrangers, avec une solde payée en terres. On recruta ainsi individuellement les barbares, puis des corps tout entiers, obéissant à un chef de leur pays, gardant leurs loiSf leurs usages, leur langue. Le titre de rois n'indiquait pas une indépendance à l'égard de Tempire ; ces chefs étaient des officiers impériaux. Quand des villes leur sont concédées, il faut entendre par là les revenus des villes.
205. On lit, dans une lettre sans date, adressée à Glovis par S. Rémi : T^ous apprenons que tu as pris en mains» comme tes ancêtres, le commandement militaire. Voilà son « avènement au trône ». L'évoque appelle son pouvoir : beneficium^ ce qui indique une délégation, le pouvoir exercé au nom d'un autre. Le territoire est désigné sous le nom de province. Donc, la subordination à Tempire apparaît. Odoacre, roi d'Italie, ne supprime ni l'empire, ni le Sénat, et celui-ci envoie une ambassade à Zenon, à Gonstantinople, pour déclarer qu'un seul empereur suffit pour TOrient et l'Occident. En conséquence, Odoacre reçoit le titre de patrice. Dans les Gaules, jusqu'à Charlemagne, l'empereur des * Romains est toujours le chef suprême; on compte longtemps les années par les consulats de Gonstantinople; on conserve les codes et les lois romaines.
Les Gaulois nefirentaucune résistance aux Germains: à leurs yeux, c'étaient les soldats de l'empire, pas beaucoup diff'érents des lètes à la solde, ni des légionnaires. Là oii nous verrions des envahisseurs, les contemporains voyaient des armées impériales. La population civile conservait son administration municipale. Les chefs germains n'étaient rois que vis-à-vis de leurs sujets; pour les autres, ils étaient des proconsuls, des maîtres de la milice, des patrices. Anastase envoya à Glovis le titre de consul, et même celui d'Auguste, dit Grégoire de Tours.
Les bandes étaient des armées, non des nations. La population gauloise resta dans les mêmes conditions où elle se
trouvait avant Tarrivée des Germains, et cette conclusion est remarquable : « Rien n'a disparu des croyances, des rites, de la'discipline même de l'Église. Tous les Germains qui sont entrés en- Gaule, en Espagne, en Italie, n*ont pas empêché le catholicisme de se développer conformément aux habitudes d'esprit des populations. » (Rev. Deux Mondes, loc. cit,)
Donc, le sacerdoce n'a rien changé dans ses relations civiles avec la société, avec Tautorité civile, par suite du fait de la « conquête ». Les changemeaits qui ont pu survenir proviennent d'autres causes, telles que les exigences de la vie agricole et de la formation d'une population rurale, ou celles de la vie municipale et de la formation de populations urbaines dans les villes, ou bien encore l'établissement de la féodalité, qui n'est qu'un mode de solution pour les problèmes précédents, combinés avec celui de la défense, celui de la formation de forces militaires constantes, et d'organisation de la classe, nous pourrions dire de la caste gouvernementale.
206. Les barbares, dit Lehuërou (12), prirent en quelque sorte une première fois possession de l'empire sous les aigles des légions. César en remplit ses armées et en peupla le Sénat. Auguste, qui les chassa du Sénat, leur ouvrit la garde prétorienne. Ce qui n'avait été qu'un caprice despotique d'abord, devint, par la suite, une nécessité, lorsque la faiblesse des Romains dut recourir à une force étrangère pour suppléer à son insuffisance.
Alexandre Sévère, d'après Lampride, donna des terres sur les limites de Tempire agri limitanei, à des soldats chargés de les défendre et devant les transmettre à leurs héritiers sous les mêmes conditions. Il admit à cette possession de la terre les Barbares, genliles^ lœti, et les Romains. De là, la terre iétique. Quand les Barbares gardaient leurs chefs propres, ils étaient fœderati. Mais Rome, à force d'acheter les Barbares, transporta la barbarie dans son sein.
Les Barbares ne sont pas la cause de la ruine de l'empire d'Occident. C'est par des vices organiques que périssent les sociétés. Le système financier de l'empire a été la principale cause de ruine. Au lieu de multiplier les invectives contre les cruautés et le despotisme des empereurs, on eût dû les réserver
(12) Lebuerou, Hist des institutions méroving,, Paris, 1842, p. 36, 44, 51, &4, 116, 135, 13f, 136, 196, 247,424.
contre leurs effroyables profusions. Salvien et Lactanêe, éclairés, non par la haine, mais par un sentiment d'opposition, ont mis à nu les vices qui conduisaient Tempire à sa perte. Les immunités étaient partout revendiquées par la milice, par les sénateurs, par les professeurs d'éloquence et de grammaire, par les médecins, et chacun essayait de se soustraire aux charges intolérables de la vie civile. C'est ce qui était resté vrai sous les Mérovingiens, comme sous les empereurs, tant les causes du mal étaient profondes.
Les conséquences étaient pareilles. Il fallut que la loi s'interposât, et au septième siècle, l'homme libre, avant de se consacrer à l'autel, est obligé d'obtenir la permission du roi. Marculfe l'atteste (i3).
Primitivement, nulle entrave n'avait existé. Si un homme libre veut livrer sa terre ou sa personne à l'Église, que nul ne puisse l'en empêcher, disait la lex Alamannica (44). L'enfant même pouvait être amené à l'autel; on enveloppait .sa main dans le voile blanc qui le recouvrait, et le père jurait qu'il appartenait à l'Église (15). Ce qui a été dit (Voy. supr,, n' 145) concernant la réglementation du nombre et de l'origine pour les clercs, s'accentuait davantage, à raison des besoins sociaux persistants.
Chose étrange! les Barbares parurent avoir pour auxiliaires contre l'empire saint Augustin dans la Cité de Dieu^ Salviën, que nous avons nommé déjà, Prosper d'Aquitaine, qui font entrer leurs triomphes dans le plan de la Providence pour le gouvernement du monde. Et peut-être est-ce à leurs écrits qu'il faut remonter pour expliquer comment les Barbares furent transformés en destructeurs de la grande Babylone, toute couverte d'or et de pourpre, et condamnée à périr par l'Apocalypse (16). Car l'empire romain fut plus encore démembré qu'il ne fut détruit.
Ce qui est certain, c'est que « depuis la naissance du christianisme, les révolutions de ce monde ne peuvent plus rester renfermées dans la sphère des intérêts matériels, d'où elles n'étaient guère sorties depuis les temps de première civilisation. Il faut voir en cela la manifestation d'un fait politique d'une
(13) Marculf., Form. I, 19. — Icx salica reform., lit. XVI, § 2.
(14) Lex Alamann.y lit. T, 1.
(15) Baluz., Form. Vet., XXXI.
(16) Apoc. XVII, wni.
immense portée et la première apparition d*une nouvelle vérité sociale (!7), dit Lehuërou. »
Cette vérité sociale, c'est un progrès accompli. Cela seul est progrès humain qui concerne les intérêts de Thomme tout ontier, qui concerne tout Thomme. C'est Theure de Taffrancnissement de Thumanité, quand la partie la plus noble de notre nature ne peut plus être mise en oubli, quels que soient les débats soulevés en ce monde (18). (Voy. sup.y 2« Append. général à la2« part., lettre c)
(17) Lehuërou, Hist inst, mérov,, p. 26.
(18) Une complication de goavernement chez les peuples chrétiens résulte de là. Toute lutte implique et embrasse les croyances religieuses. Point de théorie politique qui demeure étrangère à la croyance. Point de mouvement industriel, de développement scientifique qui ne touche à la croyance. Point de question de mœurs ou d'habitudes qui ne se relie à la question de la croyance. Un problème quelconque, envisagé dans son abstraction, dans l'isolement des données sur lesquelles il repose, ne mènera jamais qu*à une solution coordonnée avec ses termes. Cette solution ne sera point une solution intégrale et complètement satisfaisante.