CHAPITRE VIL
Des ressources qui restent auæ amis dé la Liberté et des lumières *
Dans ce dépérissement de l'opinion, dans cette dissolution apparenté de tout esprit national , quel espoir peuvent conserver encore les amis de la liberté et des lumières? quels moyens ont-ils ? quels plans doiventils suivre ?
Leur cause n’est point perdue. Ils ne la trahiront point. Ils ne composeront avec aucun genre de réaction. Ils n’accepteront, ni le despotisme , ni une royauté mitigée , qui cesseroit bientôt <le l’être , ni une république arbitraire , qui ne serait pas moins vexatoire que la royauté , ni l’avilissement réduit en dogme , ni une grossièreté féroce réduite en principe.
De leur constance et de leur succès dépend et le salut de la république , et celui même de la tourbe imprudente qui les abandonna ou les proscrit.
La royauté qui les immolerait , devenant
bientôt toute - puissante , demanderoit de nouvelles victimes. Les époques et les formes ser oient oubliées : l’on méconnoîtroit des modifications désormais inutiles : avoir voulu tracer des limites à une puissance qui , de sa nature , n’en reconnoît point , égaleroit le crime d’avoir contribué à sa chute , ou lutté contre son rétablissement.
Le système cjîie servent aujourd’hui des hommes jadis patriotes , franchira toujours toutes les barrières. Il dévorera indistinctement tout ce qui ne lui fut pas dévoué jusqu’au fanatisme. Si ce système affreux triompho.it, la proscription seroit sans terme et sans bornes (i). Monsieur de la Fayette , dans les cachots ennemis, est encore l’objet de la haine de l’aristocratie implacable. Des hommes en France , oli honte ! applaudis ent aux crimes de l’Autriche , à ces crimes dirigés , non-seulement contre l’infortune , mais contre le dévouement d’une femme , contre la piété conjugale et filiale, contre tout ce qui attendriroit les monstres les plus sauvages; et de lâches journaux comblent la mesure de leur opprobre , en justi-*
(1) Voyez, Ici note à la fin de l} ouvrage .
fiant une atrocité, sans exemple comme sans excuse, sans légalité comme sans pudeur (i). Bailly , Condorcet , Vergniaux , ombres vénérables , noms immortels , sont insultés indifféremment par des écrivains vendus autrefois à leurs bourreaux. Il est des hommes dans l’ame desquels la pitié n’entre jamais. L exil , les cachots, les échafauds , toutes les calamités des partis vaincus , ne font naître en eux qu’une joie féroce. En attendant l’orgueil du triomphe , iis ont l’exultation de la cruauté. Ils déchirent des cadavres, ils foulent aux pieds des cendres , ils profanent des tombeaux.
Ces hommes attendent la chute des républicains , pour s’élancer sur ceux mêmes qu’ils encouragent pendant la lutte. Dans leurs allies d aujourd’hui , ils marquent déjà les Victimes de demain.
Ils ne déguisent point leurs ressentimens, tant ils comptent sur vos passions aveuglées, vous que traîne à leurs pieds un tardif et vain repentir.
V ous pardonneront-ils , généreux enthousiastes , qui , les premiers , avez donné le
U) V oyez U note d lafm de l} ouvrage .
signal de la révolution qu’ils détestent , dont les noms sont attachés aux plus brillantes époques de l’ affranchissement des Français , qui avez brisé vos propres privilèges , et dont le désintéressement ne leur paroît qu’un crime de plus ?
Vous pardonneront-ils , égoïstes ambitieux , à qui l’on n’a pas à reprocher des vertus , mais des fautes qui avez mêlé vos vues particulières aux grands intérêts de la nation , et dont les calculs personnels ont détourné la révolution des sentiers de la morale ?
Vous por donneront-ils enfin , à vous , hommes vraiment coupables , assassins convertis, proconsuls repentans ? Qu’attendez-vous de leur indulgence? Quel traité peut être durable entre le crime qui abdique et la vengeance qui ressaisit le pouvoir ?
Vous tous, qui pendant un jour , pendant une heure , avez espéré de la révolution , vous qui l’avez applaudie , ou secondée , ou souillée , constituans , législatifs , conventionnels , feuillans , jacobins, criminels d’acclamations ou coupables de silence , vous êtes frappés d’un égal anathème. Votre sort à tous est décidé.
A vous, qui fûtes coupables ; la vie sous la république , elle vous Ta promise j sous la royauté , la mort. A vous , qui ne fûtes qu’ambitieux j le pardon sous la république, elle vous le doit ; vous avez , malgré vos erreurs , servi la liberté $ sous la royauté, la mort. A vous , dont la conduite toujours pure , n’irrite que la tyrannie ; sous la république , gloire et reconnoissance toujours croissante 5 sous la royauté , la mort.
C’estdonc laFrance entière qiie défendent les républicains. Il appartient à eux seuls de la défendre. Seuls , ils peuvent opérer le rétablissement de l’ordre. Seuls , ils rassurent cette classe ardente et mo*bilé , à laquelle , en lui révélant le secret de ses droits , l’on n’a pu cacher le secret plus dangereux de ses forces. Ils parlent seuls sa langue y ils peuvent seuls la contenir, aujourd’hui qu’enfin il faut la convaincre au lieu de l’écraser , et lui inspirer la confiance , au lieu de lui commander l’effroi.
Cependant, une sorte de découragement semble s’être emparée d’eux. Ils sont muets au milieu des clameurs confuses de leurs ennemis. De toutes parts se multiplient des pamphlets incendiaires ou perfides. Icil’oix
propose de violer la foi publique , de dépouiller de leur propriété , ceux qui , prar leur confiance en la loyauté nationale, ont soutenu l’état , au milieu d’une guerre dévorante (1). Plus loin , on veut flétrir le vainqueur de l’Italie , et calomnier cette armée à laquelle la république doit peutêtre autant son existence intérieure que ses éclatans triomphes au-dehors. Plus loin encore, un homme, incrédule, lorsque les phh losophes distribuoient la gloire , et flatteur de la Commune lorsque la Commune assassinoit , tente de relever d’une main débile une superstition expirante. Cet homme, sous le régime de la terreur , rédigeoit dans un journal l’article littérature $ il plaçoit froidement , près des listes sanglantes des victimes de chaque jour , ses dissertations académiques : il fesoit des phrases à côté des échaffauds. Déiste d’abord par vanité , ensuite athée par peur , fanatique aujourd’hui par orgueil, et toujours bouffi d’un talent toujours médiocre , il se prétend saisi d’une indignation subite , trois ans après les crimes , et se pavane de son courage , trois
0) Voyez la note à la fin de V ouvrage * *
ans après le danger. Et les républicains gardent le silence! Est-ce mépris pour de si misérables adversaires ? Rien de ce qui se répète n’est à mépriser : tout a son effet dans les réactions , et le défaut du talent , l’absence de la bonne foi ,. le ridicule de la versatilité , ne suffisent point pour affaiblir des coups portés dans le sens de l’opinion. Est-ce déférence pour la domination de la mode ? Ali ! pour apprendre à dédaigner l’idole , qu’ils contemplent les adorateurs. Qu’ils voient cette race puérile , éphémère , effeminée , bourdonnante , semblable aux ombres que nous peint Homère , privée de connoissance et d’idées , dénuée de jugement , de caractère , de passions mêmes , et s’agitant dans le vide , imitatrice impuissante , mais infatigable des actions des hommes.
Multa variarum monstra ferarum ,
— Tenues sine corpore vitas Admoneat volitare , cava sub imagine formœ.
Il est vrai, ces êtres d’un jour, qui n’ont qu’une existence artificielle , desmouvemens copiés , des mots de ralliement , ces êtres travestis burlesquement en dispensateurs de la gloire , veulent ressusciter l’empire des
salions, le tribunal de la mode, de cette puissance législatrice de la yanité , indes-r tructible comme elle , et chérie de tout ce qui est nul, parce qu’en rassemblant, elle paroît réunir , sert àda-fois l’amour-propre et la peur, rassure le ridicule en le rendant general, et aggrandit les pygmées, en rabaissant le reste du monde à leur dirninutiye stature. Mais que les amis de ia liberté , que ceux des lumières se raniïtient 2 qu ils ayancent vers ces légers fantômes : dès leurs premiers pas , ces fantômes se dissiperont : qu’alors , sans s’arrêter a les poursuivre , ils couvrent leur yain murmure de la voix forte et mâle de la , vérité,
Qu ils rappellent des axiomes éternels, qu ils foudroient les préjugés qu’on rçlèye 3 qu’ils rectifient les principes que fon dénature : qu ils défondent, avec un courage inébranlable, et sans redouter de calomnieuses interprétations , les hommes, jadis exaltés dans leurs opinions , mais non souillés de crimes, dont on veut aujourçVhui, soit imprudence ou perfidie, faire TOe race u-ladbis proscrite et terrible, qui n’ait d’asyle sur fa terre que squ§
les débris de l’ordre social ; qu’ils les dé» fendent, dis-je, en les contenant $ que ralliés, non pas à T opinion qui suit les crises , mais au gouvernement , lorsqu’il modère Popinion , ils garantissent ce gouvernement de la ressource enivrante et destructive de l’arbitraire, et développent enfin la force réparatrice , qu’à l’insu peut-être de quelques-uns de ses défenseurs , renferme la constitution.
Pour établir plus solidement le règne des principes , qu’ils confondent d’abord ceux qui les exagèrent, ces ennemis adroits de la liberté, devenus tout-à coup, de courtisans faciles des circonstances , d’amis çomplaisans de l’arbitraire , des logiciens sévères, et des. métaphysiciens rigoureux.
Qu’ils fassent ressortir leurs contradictions , en prouvant par* le§ faits-, qu’ils ont combattu de tous leurs moyens la doctrine même qu’ils réclament , qu’ils se sont réfutés d’avance , qu’ils ont désigné , comme des fauteurs de l’anarchie , comme,, des ennemis de l’ordre public , ceux qm tenoient jadis leur langage d’aujourd’hui * et que c’est dans, leurs propres discours , dans leurs éloquentes harangues, dans
source même qui nous malgré leurs efforts.
C’est un trait caract lutions que cette facilita
leurs pathétiques déclamations, que l’on peut trouver leur condamnation la plus révère.
Les memes hommes qui maintenant invoquent la liberté illimitée de la presse , S élevoient avec fureur contre cette liberté, lorsqu’ils n’avoient pas besoin qu’elle existât, ou pour mieux dire, lorsqu’ils avoient besoin qu’elle n’existât pas. Alors , il falloir prévenir les maux , au lieu de les punir : Alors , les feuilles périodiques étoient un poison terrible , une liqueur enivrante , dont le gouvernement de voit garantir le peuple.
Une réunion bizarre de circonstances les pousse aujourd’hui dans un sens contraire. La puissance et les préjugés étant pour le moment en opposition , leurs défenseurs ont besoin de la licence de la presse pour servir leur cause. Ils recourent à la raison, faute d avoir reconquis la force. En voulant ïîous faire rétrograder , ils sont réduits à mettre en usagé et â déclarer sacrée la res-
a poitssés si loin
caractéristique des révoque cette facilité et cette hardiesse
des partis à jetter loin d’eux leurs raisoiînemens , et à saisir les argumens de leurs adversaires * comme on voyoit, sur les bords du Scamandre , les héros G recs et Phrygiens échanger leurs armes, et recommencer le combat. >>
L’histoire d’Angleterre , à l’époque des guerres de Charles I , est remplie d’exemples semblables. Ce fut utl singulier spectacle 9 dit Clarendon , que de voir les amis de la monarchie affectant la rigueur des opinions républicaines , et ceux qui étaient véritav blement attachés à la république , forcés à* défendre souvent des mesures monar chiques * JD ans la dixièfne année de la République Anglaise y dit Burnet , plusieurs hommes du parti du roi , de ceux qu’on ap-pelloit Cavaliers , se mêlèrent aux affaires publiques. Ils étoient tous alors de zélés républi* cains ? suivant les ordres que la cour leur fesoit passer du dehors . Leur occupation était de s’opposer au gouvernement , d’ entraver ses mesures , de V affaiblir ainsi dans ! intérieur , et à l’extérieur de l’avilir. Lorque quelques personnes du parti contraire s’ étonnoient de ce grand changement , et leur demandaient , comment 9.
tout d’ un coup , de défenseurs obstinés de la prérogative royale , ils étaient devenus les patrons zélés , et les avocats Jninutieux de la liberté la plus abstraite , ils répondaient , qu’élevés à la cour et lui ayant des obligations , ils s’ etoient trouvés jadis -engagés par la reconnaissance ou t habitude, mais que la cour et la royauté n’ existant plus , ils étaient revenus aux principes communs à tous les hommes , et à V amour de la liberté . P ar ce moyen , comme quelques B.epublicains de bonne foi y furent trompés , et se laissèrent aller à les soutenir ^ ils donnèrent beaucoup de force à la faction . Ces mêmes hommes , lors de la restauration du roi , j ettèrent le masque , et retournèrent a leurs anciens principes de faute. prérogative et de puissance absolue, dis dirent qu’ils étoient pour ta liberté , lorsque d éloit un moy en d’émbamasser ceux q ui n avaient pas Leciéoit dé gouverner y mais que le gouvernement étant redevenu légitime j ils étoient , autant que jamais , de fermes soutiens de l’autorité royale 7 et des ennemis déclarés de la liberté ( i ) .
(»; Voyez la noté à la fin de l’ouvrage.
Le même ensemble de circonstance ne s@ reproduisant pas, de pareilles comparaisons ne peuvent être parfaitement exactes : je déclare même que je suis loin de faire de ce passage une odieuse et injuste application à des hommes qui se sont opposés au gouvernement avec une chaleur excessive , mais avec des intentions honnêtes. Cette chaleur étoit en eux l’effet de l’inexpérience , comme quelques-unes des mesures qu’ils relevoient avec tant d’amertume , étoient l’effet de l’inexpérience inséparable d’un gouvernement tout neuf. Cette conformité de causes dans les erreurs ne deyr oitelle pas conduire à un rapprochement mutuel , et à une mutuelle indulgence ? Tout ce que j’ai voulu prouver, c’est que l’exagération des principes , étant le moyen le plus infaillible de les rendre inapplicables , sera toujours une des armes les plus dangereuses que puissent employer les partisans des préjugés.
J’entends proférer ici l’accusation de machiavélisme. Vous voulez,, dira-t-on, faire tout pour les circonstances , après avoir si long-tems prétendu ne les pas compter. Vous abandonnez vos principes, dès
( te )
qu’ils ne servent plus à vos vues. Vous calomniez vos adversaires , lorsqu’ils raisonnent d’après les bases mêmes que vous les avez forcés d’admettre. C’est vous qui êtes inconséquens , versatiles , insidieux , vous qui opposez les abstractions les plus rigoureuses aux intérêts que vous voulez froisser, et qui faites des exceptions sans nombre , en faveur de vos propres intérêts.
Je suis loin de mériter ce reproche. Tout en repoussant ceux pour qui le raisonnement abstrait est une évolution , et la métaphysique un stratagème, personne n’est en garde , plus que moi , contre les sectateurs de l’excès contraire , contre ces panégyristes éternels des modifications , qui , cherchant toujours le milieu , restent toujours a moitié chemin, et ne croyant pas que l’ordre social puisse être fondé sur des bases fixes , prennent le balancement pour de f à-plomb } et la fluctuation pour de l’équilibre.
Cette neutralité de l’esprit, entre l’erreur et la vérité, , est d’autant plus dangereuse, qu’elle se transforme en qualité aux yeux de ceux qui l’ont adoptée. Comme en pactisant avec tous les abus, ils ména^
gent tous les systèmes, et négocient avec tous les préjugés, ils se glorifient du nombre de traités partiels qu’ils concluent, ou plutôt qu’ils proposent , et ne sentent pas que ces traités incomplets et contradictoires sont des germes nouveaux de désordres. Il me semble voir un homme, dont les mouvemens sont entravés par une fouie de frêles liens , et qui dit avec orgueil : un autre les briserait ; moi je les respecte . Oui -, mais un autre avanceroit, vous n’avancez pas, et derrière vous, roule la force des choses ; elle approche , elle est imminente , elle vous presse , elle va vous heurter 5 vous et vos considérations serez écrasés.
Sans doute, il est un milieu , entre les modifications qui entravent , et les exagérations qui égarent. Ce milieu, ce sont les principes , mais les principes dans toute leur force, dans tout leur ensemble , dans leur ordre naturel , dans leur enchaînement nécessaire, adoptés tous, réunis et classés, se prêtant ainsi un appui mutuel , et pourvoyant à-la-fois à leur conservation générale , et à leurs applications de détail.