CHAPITRE VI
Continuation du même sujet .
A ssurément les écrivains que je viens
de peindre sont loin de prévoir tons ces maux. Ce n’est pas sans retour qu’ils ont
été nourrie , auxquels ils doivent leur première gloire , et qui , de quelques exces qu’ils soient le prétexte , ne peuvent perdre
esprits éclairés. Il y a dans la pensée , dans la méditation , dans l’étude , une tendance naturelle vers l’indépendance et vers la raison. Ceux des hommes de lettres qui sont de bonne foi dans leur opposition a l’autorité , contractent , par cette opposition même , une habitude de réclamation qui doit leur faire à jamais un besoin généreux de la résistance à l’abitraire. Dès qu’ils appercevront le despotisme à découvert , dès qu’ils discerneront l’abyme vers lequel les poussent leur éloignement pour quelques hommes, et leurs préjugés contre quelques institutions 3 ils reyiendront à leurs
abjuré des principes dont leur jeunesse a
leur empire sur des âmes éleyees et sur des
destination primitive ; ils se rallieront autour d’une cause qu’ils ont abandonnée , sans vouloir la trahir , et la liberté verra , réunis sous ses bannières , ses anciens comme ses nouveaux amis.
Déjà paroissent plusieurs symptômes de ce retour salutaire. Des écrivains , qui , pendant trop long-tems , ont abusé de leur talent d’amertume et de la force de leur logique, pour diriger contre les républicains une haine qui devoit, malgré eux , retomber sur la république même , regardent tout-acoup autour d’eux , et s’étonnent de voir appliquer à leurs opinions chéries ce qu’ils avoient dit contre des mesures ou contre des hommes qu’ils détestoient. Illiberaux dans leurs inimitiés personnelles, ils sont éminernment libéraux dans leurs principes abstraits : et j’ose leur annoncer qu’ils ne tarderont pas à se joindre , dans la défense de la philosophie pour laquelle ils voudroient encore réclamer seuls , aux hommes mêmes qu’ils ont attaqués. Ils verront que leur cause est inséparable de celle de tous les amis de la liberté. Ils pardonneront des erreurs ; on leur pardonnera des injustices. Ils grossiront la phalange républicaine, qui
eômbat pour la préservation de tout cè qu’il y a de saint dans les droits et d’étendu dans les lumières.
Mais cette réunion tardive pourra-t-elle encore mettre un terme à la réaction dont la violence s’accroît d’heure en heure ? Les hommes créent les circonstances ; mais les circonstances entraînent les hommes : la main qui donna le mouvement est rarement celle qui le dirige ou l’arrête , et le premier auteur d’une impulsion tombe souvent victime de celui qui s’en empare.
Lorsque les Girondins voulurent ia république , une foule de citoyens vertueux leur crioit : l’anarchie vous suit , elle vous seconde , elle vous dévorera. Ce fut en Vain. L’enthousiasme de leur sublime entreprise les aveugloit sur ses dangers. Ils 11e virent pas les monstres qui formoient leur terrible arrière-garde. Ils fondèrent la république , et la féroce montagne la renversa sur ses fondateurs.
Il en pourroit être de même aujourd’hui dans le sens opposé. Derrière ces écrivains, dont les intentions sont pures , mais que dominent des souvenirs amers , ou d’excessifs scrupules , marche , avec des vues plus
vastes , des moyens mieux combinés , des projets mieux suivis , un parti montagnard de sa nature , mais montagnard pour la royauté.
Les hommes qui composent ce parti , sont exempts du moins du reproche d’inconséquence. Ce ne sont point dés apostats de la liberté. Ils n’ont jamais pris d’engagemens avec elle , ni fait aucun pas dans cette noble et périlleuse carrière.
De tout teins gouvernés par des opinions étroites , ou par des intérêts plus étroits encore ? sectaires, constans de l’illibéraîité , sous la monarchie délateurs des philosophes , panégyristes de l’intolérance , apoiogistes de la saint Barthélémy , sous la république , enthousiastes de la monarchie , et fiers des crimes qui ont souillé la plus juste des révolutions , ils apportent aujourd’hui en pompe une désastreuse expérience y â l’appui d’une avilissante théorie. Ils nous étalent leurs prophéties prétendues. Ils comptent avec une joie féroce les blessures de leur pays. Ils ne voient , dans les malheurs de la France , qu’une preuve en faveur de leurs dégradans systèmes. Odieux par leurs principes * odieux par leurs pré-
dictions , plus odieux par leur joie , ils tirent de nouveaux sophismes des calamités que leurs sophismes causèrent. C’est en prêchant la résistance à des améliorations nécessaires qu’ils ont amenée au lieu de ces améliorations, des déchiremens; et comme si leur destination éternelle étoit d’empoisonner tous les biens , et d’évoquer tous les maux , après s’être opposés à ce qu’on améliorât, ilss’opposent aujourd’hui à ce qu’on répare.
Un grand nombre de journaux est sous la direction de ces hommes.
Je ne veux point ici blâmer en général l’existence des journaux. -La nécessité d’écrire tous les jours me paroit , il est vrai , l’écueil du talent. Ce calcul journalier, qui fait d’une feuille un revenu , qui . suppute les souscriptions, qui établit une rétribution pécuniaire , si positive et si détaillée , entre le lecteur dont on flatte l’opinion , et l’écrivain qui la flatte , ne laisse ni le tems ni l’indépendance que demande la composition d’ouvrages utiles. Le besoin de frapper par des réflexions fortes, mène à l’exagération : celui d’amuser par des anecdotes , entraîne à la calomnie.
Tous ce& inconvénieîis s’aggravent encore parles querelles polémiques, par les disputes personnelles , inséparables de cette profession. Un journaliste renonce à la dignité d’homrne de lett res , à J a profondeur du raisonnement, à -la liberté de la pensée. D’ordinaire un journal est plus mauvais que son auteur ; et d’ordinaire encore un auteur devient plus mauvais par son journal.,
C’ést avec regret que j’exprime ces vérités sévères. Je *ne me déguise pas que les journaux sont une ressource très-efficace , peut-être la plus efficace, et quelquefois la seule , contre les actes d’oppression individuelle , qui sont inséparables de tout gouvernement administré par des hommes.
Mais cette considération redouble mon ressentiment contre ceux qui, par l’abus qu’ils font de cette ressource , tendent à la rendre odieuse et illusoire.
Lorsqu’on pense qu’il y a , chaque jour , trois à quatre cents écrivains, inventant ou répétant des anecdotes calomni euses contre tous les hommes distingués y et même.
pour peu qu’une passion particulière les sollicite ou les soudoie, contre les hommes les plus obscurs ; portant la désolation dans les familles $ violant le sanctuaire de la vie domestique $ déchirant les plus douces affections 5 semant la dissension entre les époux -, rendant les citoyens suspects à l’autorité sous laquelle ilsvivent, l’autorité odieuse à ceux sur qui elle est établie 5 exerçant, en un mot, un genre de persécution indéfinie et minutieuse , qui défie tous les ressentimens, et élude toutes les loix, et# commettant tous ces crimes , pour la misérable rétribution journalière , qui sert à les dispenser de tout genre de travail honnête , et de toute occupation légitime , on éprouve f par une injustice involontaire , contre r institution même , qui est sujette à de pareils abus , un mélange de mépris et d’horreur ÿ et l’on a besoin de se rappeler que ce n’est qu’en France et depuis la révolution, que certains journalistes se sont regardés comme une classe ennemie de toutes les autres classes , et affranchie de tous les devoirs sociaux.
ïl est cependant , je ne yeux point le nier , plusieurs journaux qui méritent 1? estime. Il en est dont les écarts ne sont point sans excuse. Je ne parle ici que de ceux qui font de la calomnie une spéculation mercantile , et qui , renchérissant les uns sur les autres , la mettent pour ainsi dire au concours. J’en connois de tels dans tous les partis $ je les ai tous en vue , et si je déteste davantage ceux qui attaquent la liberté , je ne méprise pas moins ceux qui la souillent en la défendant.
La puissance de ces journaux s’est élevée» comme par magie , au milieu d’un écroulement universel. Elle donne de l’audace aux plus lâches et de la crainte aux plus courageux. L’innocence n’en garantit pas : le mépris ne peut la repousser. Destructive de toute estime et profanatrice de toute gloire* elle défigure le passé , elle devance lavenir, pour le défigurer de même ; et grâces à ses efforts et a ses succès , après une révolution de sept années , il ne reste, dans mw nation de vingt-cinq millions d "hommes * pas un nom sans tache , pas une action qijl 31 ait ete calomniée* pas un. souvenir pur ,
pas pas une vérité rassurante y p,as un principe consolateur.
Ces journaux calomniateurs veulent établir leur magistrature sur un peuple , vainqueur de toute la terre. Cette magistrature est le contraire du gouvernement des meilleurs. C’est le gouvernement des plus vénaux et des plus vils* L’on a vu des nations écrasées par la force : d’autres furent trompées par la superstition. Aucune société encore n’avoit choisi pour guides des Hommes , qu elle accabloit ellemême de sa déconsidération. C^ux-ci ne fournissent à la France ni Texcusetle l’illusion ni celle de la terreur. Ce n’est ni du fond du sanctuaire , ni du Haut du trône , qu’ils l’aveuglent et qu’ils l’asservissent : c’est du sein du mépris qu ils la corrompent et la dégradent. Ils sont réunis par le mensonge : ils ont pour principe une ligue impie en faveur de tout ce qu’ils disent à l’envi de faux , d’injuste ou de calomnieux. Leur opprobre fait leur puissance : ils étalent leur dégradation (i), et vous les entendez , naifs dans leur bassesse , se vanter
(1) Voyez, la note à lajin de l’ouvrage .
de ce qu’à l’abri de cette égide , ils lancent impunément leurs traits empoisonnés, et déshonorent avec d’autant plus d’audace que leur sauye-garde est le déshonneur.
La plupart de ces écrivains sont à cette époque de la vie où famé, neuve encore , suit toutes les impulsions/ de la nature , et dont le partage est une noble imprudence , une généreuse indignation , une fierté préservatrice , un désintéressement exalté * l’amour du yrai , la haine du vice , toutes ces sensations , presque physiques dans nos premières années , et qu’on voit avec tant de peine la vieillesse décomposer et flétrir : et c’est à l’entrée de leur carrière qu’ils trafiquent volontairement d’opprobre , renoncent à leur propre estime, et dans leur monstrueuse alliance avec les sectaires vieillis des préjugés vaincus, présentent de toutes les réunions, la plus hideuse, la grossièreté brutale de la jeunesse , et la corruption rafinée de l’âge avancé.
A leur voix tout un peuple , digne jadis de la liberté , descend dans la servitude. A leur voix se flétrissent nos espérances : la victoire devient inutile : les défenseurs de
notre patrie .tombent insultés et méconnus.
Tandis que la gloire est sur nos frontières, la calomnie empoisonne et dévaste nos foyers $ et ce qui par tout eût commandé la reconnoissance et l’enthousiasme , excite parmi nous l’insolence de l’ingratitude r l’espoir d’un doute coupable , ou le sourire du dédain.