‹ Des règles à suivre dans l'administration des anesthésiquesChapitre 1 sur 5 · AVANTAGES DE L'ANESTHÉSIE · texte numérisé non relu

AVANTAGES DE L'ANESTHÉSIE

Les trois cas de mort par le chloroforme survenus depuis quelques mois dans les hôpitaux de Paris ont profondément ému le corps médical ; c'est à tel point que, dans une des dernières séances de la société de chirurgie, M. Hervez de Chégoin a proposé de suspendre l'emploi des anesthésiques jusqu'à ce que de nouvelles recherches aient fait découvrir soit un agent, soit un mode d'administration mettant à l'abri de tout accident. C'est dans ces circonstances qu'un certain nombre d'élèves qui suivent habituellement notre clinique à l'Hôtel-Dièu nous ont prié de leur faire quelques leçons sur l'anesthésie.

Nous venons aujourd'hui satisfaire ce désir des élèves, les prévenant toutefois que ces leçons ne contiennent rien de nouveau et sont simplement le résumé aussi complet que possible des connaissances actuelles sur la question. Nous exposerons d'abord les services immenses que l'anesthésie rend journellement à la chirurgie; nous examinerons ensuite quels sont les principaux agents qui servent à l'obtenir; puis nous indiquerons les règles h suivre dans leur administration. Enfin, nous passerons en revue les inconvénients et même les dangers auxquels ces divers agents peuvent donner lieu, ainsi que les moyens de les combattre. En un mot, nous pèserons les avantages et les inconvénients de l'anesthésie, et je crois me faire l'écho de la Société de chirurgie en vous disant, dès à présent, que l'anesthésie est si bien entrée dans le domaine chirurgical, qu'il est désormais impossible d'y renoncer.

Je le répèle, l'aneslhésie est devenue aujourd'hui partie intégrante de la chirurgie et l'on ne peut plus désormais s'en passer ; les malades savent que l'art possède des moyens pour les soustraire à la douleur d'une opération et ils ne veulent plus se laisser opérer sans cela. On a beau leur dire que le chloroforme ne réussit pas à tout le monde, qu'il n'est pas exempt de dangers, ils répondent ; « Peu importe, j'aime mieux courir les risques du chloroforme que de sentir les douleurs de l'opération. »

Ainsi, pour ce qui est des malades, la chirurgie ne serait plus possible maintenant sans le chloroforme ; mais ce n'est pas seulement sous ce rapport que l'anesthésie est précieuse, elle rend chaque jour d'immenses services à la chirurgie, qui a beaucoup gagné depuis l'emploi des aneslhésiques. En effet, l'anesthésie a un double résultat : elle abolit non-seulement la sensibilité, mais encore la contractilité musculaire; or, si l'abolition de la douleur intéresse les malades, le chirurgien, de son côté, trouve un avantage immense à la suspension de la contractilité musculaire.

Voulez-vous des preuves de l'utilité de l'anesthésie? Elles fourmillent dans la pratique chirurgicale. Aveugle est qui ne les voit pas. Regardez dans cet amphithéâtre même où nous sommes, voyez ces gros anneaux de fer scellés dans les murs, ils vous attestent combien il fallait autrefois déployer de force pour arriver à réduire certaines luxations, dont on triomphe facilement aujourd'hui. On fixait le malade après l'un de ces anneaux, et les aides, en grand nombre, exerçaient des tractions sur le membre, tandis que le chirurgien opérait la réduction des parties.

C'est Dupuytren qui avait introduit cette pratique dans les hôpitaux, frappé qu'il était des difficultés que l'on éprouvait en ville, les aides qui faisaient l'extension tirant d'un côté, ceux qui faisaient la contre-extension tirant de l'autre ; mais, les efforts n'étant jamais simultanés, il y avait beaucoup de force perdue, et les malades éprouvaient de très vives douleurs.

Si, des luxations de l'humérus, nous passons à celles du fémur, je vous laisse à penser ce qu'il fallait de force pour les réduire ; on était obligé de recourir à des mouffles pour lutter contre la puissance énorme des muscles de la cuisse.

Aujourd'hui, grâce à la découverte de Kanesthésie, nous avons un moyen de neutraliser l'action musculaire ; nous sommes, par conséquent, débarrassés de l'élément qui nous gênait le plus pour opérer la réduction.

Vous m'avez vu dernièi-emenl réduire deux ou trois luxalions de l'épaule par le procédé de M. Lacour, et vous avez pu voir de quel secours m'a été l'administration du chloroforme dans ces cas; un seul aide suffit et la réduction s'opère facilement. Il n'est question ici que des luxations récentes, bien entendu, car, pour ce qui est des luxations anciennes, le chloroforme n'a plus la même utilité; c'est qu'alors ce n'est plus la contractililé musculaire que ron\T, à vaincre, les parties sont maintenues immobiles par des désordres organiques, elles ont contracté des adhérences entre elles et les tissus sont indurés.

Les bienfaits de l'anesthésie pour la réduction des luxations sont tels que l'on a pu, de nos jours, résoudre un problème dont on regardait jadis la solution comme impossible. Les luxations de l'épaule sont compliquées quelquefois de fracture de l'extrémité supérieure de l'humérus ; comment faire, en pareil cas, pour réduire la luxation ? Boyer dit qu'il faut d'abord guérir la fracture, puis, lorsque la consolidation est complète, tirer sur le bras pour opérer la réduction de l'épaule. Or, combien faut-il de temps pour que la fracture se consolide , 50 à 60 jours, et c'est alors qu'il faut tirer sur le bras pour réduire la luxation de l'épaule! Ainsi, d'après Boyer, c'est environ deux mois après l'accident que l'on doit songer à réduire la luxation; je vous demande un peu quel serait le résultat des tentatives faites à cette époque? Aujourd'hui que nous possédons le chloroforme, on peut, dès les premiers moments qui suivent l'accident, tenter la réduction de la luxation. M. Richet a rapporté un fait extrêmement curieux de luxation de l'épaule avec fracture de l'extrémité supérieure de l'humérus, dans lequel il a suffi, le malade étant anesthésié, de pousser légèrement sur le fragment supérieur pour'le faire rentrer dans la cavité glénoïde.

Depuis cette époque, ce chirurgien a essayé le môme procédé dans deux autres cas de luxation avec fracture de la tête de l'humérus; dans l'un il a réussi, dans l'autre il a malheureusement échoué. Enfin, moi-môme, au moment où j'ai quitté l'hôpital Beaujon, j'ai laissé à M. Malgaigne un malade atteint de fracture avec luxation de l'épaule. J'ai fait, en m'aidant du chloroforme, plusieurs tentatives pour repousser la tête de l'humérus dans la cavité glénoïde. Le déplacement était probablement trop considérable, je ne pus réussira opérer la réduction. M. Malgaigne essaya à son tour, mais ne fut pas plus heureux que moi, et le ma-

lade a conservé sa luxation, c'est-à-dire une difformité incurable. Bien que dans ces deux derniers cas on n'ait pas obtenu de résultat satisfaisant, il n'en est pas moins vrai que le fait très intéressant rapporté par M. Richcl constitue un pas énorme fait par la chirurgie.

C'est encore au chloroforme que revient tout l'honneur de cette conquête ; car il est constant que ces lésions, qui autrefois étaient loutes au-dessus des ressources de l'art, peuvent maintenant se guérir, grâce à l'anesthésie.

Voilà déjà quelques-uns des cas où le chloroforme rend de grands services à la chirurgie, et notez bien que ce n'est pas simplement pour soustraire le malade aux douleurs de l'opération que l'on a recours à l'anesthésie : il s'agit de maladies dans le traitement desquelles celle-ci joue un rôle important, puisqu'elle permet de guérir des lésions qui naguère étaient complètement incurables.

Mais là ne s'arrêtent pas les bénéfices de l'anesthésie; nous les retrouvons dans différentes parties de la chirurgie. Dans la réduction des hernies, par exemple, vous savez qu'au moment où l'on comprime la tumeur, il y a toujours un peu de douleur ; cette douleur provoque de la part du malade une résistance instinctive qui se traduit par une contraction des muscles abdominaux, laquelle apporte un obstacle à la réduction de l'intestin. Or, lorsqu'un malade se trouve dans de bonnes conditions pour que sa hernie puisse rentrer, rien ne permet mieux cette réduction de l'intestin que l'anesthésie. En effet, la pression modérée, méthodique, que l'on exerce sur l'anse intestinale herniée, ne provoque pas de douleur, il n'y a pas de contraction des muscles abdominaux et par conséquent pas d'obstacle à la réduction de la hernie. Je conclus donc, relativement à ce sujet, que l'on réduit beaucoup plùs de hernies aujourd'hui qu'on ne le faisait autrefois. (7est encore là une heureuse application de l'anesthésie.

Passons maintenant aux maladies des voies urinaires. Vous trouverez beaucoup de malades affectés de rétrécissements ou de rétention d'urine, chez lesquels l'introduction d'une sonde ou d'une bougie dans l'urètre détermine aussitôt de telles contractions des couches musculaires qui entourent la portion membraneuse, et même, au dire des anatomistes modernes, la portion spongieuse de ce canal, qu'il est impossible à l'algalie d'avancer; il y a un rétrécissement spasmodique infranchissable. Je me rap-

pelle que Roux niait d'une manière absolue l'existence de ces rétrécissements spasmodiques ; j'en ai vu un certain nombre, et, pour ma part, je ne puis plus en douter ; il y a des individus chez qui, pendant l'état de veille, le contact de la sonde sur la muqueuse urétrale détermine de telles contractions musculaires que l'instrument est violemment serré dans le canal ; soumettez ces mêmes malades à l'action du chloroforme, et aussitôt l'urélre devient parfaitement libre , certes, ce sont bien là des rétrécissements spasmodiques que l'aneslliésie vous permet non-seulement de reconnaître, mais encore de guérir.

En voulez-vous un exemple? J'ai vu à l'hôpital Beaujon un malade qui avait des fistules urinai res et un rétrécissement infranchissable ; la plus petite bougie ne passait pas, et les tentatives de cathétérisme amenaient toujours de la lièvre. Au bout de plusieurs mois, et après avoir essayé le cathétérisme de toutes les manières, mais sans succès, j'étais décidé à pratiquer l'urétrotomie ; or cette opération est très longue et très difficile quand le rétrécissement n'est pas franchissable et que l'on n'a pas de guide pour trouver le canal ; ce n'est qu'après des tâtonnements très difficiles qu'on y arrive, et souvent même on est obligé d'y renoncer.

Vous entendrez des chirurgiens fort habiles vous dire combien l'opération est laborieuse dans ces circonstances. Enfin elle n'est pas complètement exempte de dangers. J'étais donc décidé à pratiquer Turétrotomie, et j'avais déjà chloroformé le malade pour le soustraire aux douleurs des premières incisions, lorsque, avant d'introduire l'urétrotome, l'idée me vint d'essayer de passer une bougie : je pris une bougie en gomme élastique de moyen calibre ; quel fut mon élonnement lorsque je vis que je franchissais d'emblée le rétrécissement!

L'urélrotomie était donc inutile, puisqu'il s'agissait d'un rétrécissement compliqué de spasme. Je commençai dès lors la dilatation; j'eus un peu de peine dans les premiers temps, car l'urètre supportait très mal les bougies; mais, au bout de quelque temps, l'urètre s'étant un peu dilaté, je pratiquai l'urélrotomie antérograde, puis je passai à des sondes plus grosses, et enfin le malade fut complètement guéri.

C'est encore au chloroforme que revient l'honneur de cette guérison.

Puisque nous on sommes aux maladies des voies uri-

naires, la chirurgie i-etire encore de très grands avantages de l'emploi de l'aneslhésie pour l'opération de la lithotritie. Lorsque la vessie ne peut se débarrasser des fragments du calcul, on se sert d'un brise-pierre à cuiller concave pour extraire ces fragments. Or, vous trouverez beaucoup de malades chez qui la sortie de ce brise-pierre, qui est très gros, amène la contraction des muscles du canal ; l'opération est alors difficile et douloureuse pour le malade. Administrez le chloroforme, et vous serez étonné de l'ampleur du canal et de la souplesse du col de la vessie ; vous serez surpris de l'innocuité des suites de l'opération. Cela, du reste, est très facile à comprendre : si le canal se contracte sur le brise-pierre, il y a des déchirures de l'urètre, et par suite une réaction inflammatoire très vive ; si, au contraire, le malade étant anesthésié, les contractions musculaires de l'urètre sont supprimées, le passage de l'instrument est facile, le canal n'est pas blessé, et par conséquent il n'y a pas d'inflammation.

C'est grâce au chloroforme que j'ai pu, chez un malade, extraire en plusieurs séances, à chacune desquelles j'introduisais jusqu'à six ou huit fois l'instrument, j'ai pu extraire, dis-je, 85 grammes de fragments de calculs, dont quelques-uns étaient gros comme un noyau de cerise ; ce malade était tellement peureux que, lorsque je voulais introduire, non pas le brise-pierre en bec-de-canne, mais simplement le cathéter, sans l'avoir soumis aux inhalations de chloroforme, le canal se contractait violemment et l'instrument ne pouvait plus passer. L'anesthésie constitue donc un précieux adjuvant dans la pratique de la lithotritie ; je ne sais pourquoi, en France, les spécialistes, les uropathes n'y ont pas recours, — peut-être est-ce pour éviter les graves préoccupations que donne l'administration du chloroforaie , — mais à l'étranger on en fait un usage très heureux; j'ai lu, il y a quelques années, un mémoire de M. Yvantschich, de Vienne, et dernièrement un travail de M. Pirogofl", chirurgien en chef de l'armée russe en Crimée, sur les bons résultats de l'application de l'anesthésie à la lithotritie.

Sous ce rapport, les chirurgiens ne sauraient se passer du chloroforme.

Dans le diagnostic de certaines maladies, le chloroforme rend encore d'immenses services ; il y a, par exemple, des tumeurs du ventre dont l'examen est très difficile : le moindre contact des doigts est tellement douloureux qu'immédiatement les muscles

abdominaux se contracleiit, et dès lors toute exploration devient impossible ; dans ces cas, l'anesthôsie supprimant l'élément de douleur et par suite les contractions des muscles abdominaux, le chirurgien peut à son aise palper, examiner ces tumeurs et établir enfin son diagnostic.

Quels avantages ne trouve-t-on pas encore dans l'emploi de l'anesthésie pour l'exploration de certaines maladies articulaires ? Rappelez-vous cette jeune lllle que je trouvai dans la salle Saint- Paul, lorsque je pris le service de Boyer : elle était en traitement depuis deux ans, comme affectée de coxalgie ; la cuisse était llôchie sur le bassin, et le moindre mouvement communiqué au membre déterminait des douleurs atroces ; diagnostic, coxalgie; traitement, cautères, etc. Je voulus m'assurer s'il y avait véritablement une maladie inllammatoire de la hanche ; mais dès que je touchai la cuisse ou la jambe, la malade poussait des cris affreux et contractait violemment ses muscles. Je songeai donc à supprimer la douleur et, par suite, la contraction musculaire, atin d'arriver à un diagnostic certain; j'administrai le chloroforme, et, dès que j'eus obtenu la résolution complète des muscles, je pus faire exécuter à la cuisse tous les mouvements dont elle est susceptible, adduction, abduction, circumduction, etc., sans rencontrer dans l'articulation la moindre chose qui m'annonçât l'existence d'une altération organique de la hanche. Je rejetai donc l'idée d'une coxarthrocace (maladie inllammatoire de l'articulation coxo-fémorale), et, prenant en considération l'état cliloroanémique de la malade, je conclus à l'existence d'une simple affection douloureuse, hystérique, de la hanche (coxalgie), avec contraction des muscles de la cuisse et du bassin. Je dirigeai le traitement dans ce sens : bains sulfureux, hydrothérapie, préparations martiales à l'intérieur, et j'obtins la guérison. Sans le chloroforme, le diagnostic de cette affection était impossible.

Autre exemple ; car, puisque vous devez manier l'anesthésie, il faut que vous en connaissiez toute l'importance ; plus tard je vous dirai quels en sont les inconvénients et les dangers ; mais, comme avec toute la Société de chirurgie je conclurai à l'emploi de l'anesthésie, il faut aussi que je vous en dise tous les avantages.

Beaucoup d'arthrites du genou sont rapidement suivies de la llexion de la jambe sur la cuisse ; or, il n'est pas possible de guérir ces arthrites si l'on ne ramène pas la jambe à sa direction

normale, c'est Bonnet (de Lyon) qui a le premier posé ce principe ; ou bien, si on les guérit, le membre est ankylosé dans la flexion, et par suite le malade en éprouve une gêne considérable. Il faut donc se liâtor de faire cesser cette position vicieuse, qui par elle-même entretient l'inilammation, car la flexion exagérée du genou entraîne des subluxations, des déplacements entre les surfaces articulaires qui ont pour résultat le tiraillement de la synoviale et la tension des liens iibreux qui entourent la jointui-e ; il faut opérer le redressement du membre. Or, je défie que l'on puisse étendre le genou sur un malade dont la sensibilité n'est pas supprimée par l'anesthésie. J'ai vu dernièrement encore un jeune homme qui avait une entorse du genou ; l'angle que la jambe formait avec la cuisse était tellement aigu que le talon touchait presque à la tubérosité de l'ischion ; le genou était extrêmement douloureux. D'où venait cette douleur ? Quelle part pouvait y avoir la position vicieuse du membre? Vous allez le savoir : Je soumis le jeune homme aux inhalations du chloroforme et je pus, sans beaucoup de difliculté, et avec un seul aide, obtenir l'extension complète de la jambe. Immédiatement le malade fut soulagé, par le fait seul du retour de la jambe à sa position physiologique; au bout de quinze jours il y avait une amélioration considérable. Plus tard, de nouveaux accidents survinrent, il se fit un dépôt de matière tuberculeuse dans les condyles du fémur, et la maladie se termina par une ankylose; mais cette ankylose s'est faite le membre étant dans l'extension, et le malade peut marcher aujourd'hui. C'est encore au chloroforme que nous devons ce bon résultat.

Une autre application très heureuse de l'anesthésie, est la suivante : certaines maladies des yeux sont tellement douloureuses, que l'on ne peut les constater et en reconnattre le degré, si l'on n'a d'abord le soin de supprimer l'élément de douleur ; lorsque les malades sont soumis à l'action du chloroforme, on peut facilement écarter les paupières et examiner les yeux à son aise, k l'hôpital des Enfants-Trouvés, M. Giraldès, à l'exemple de M. de Grœfe, de Berlin, emploie, non pas le chloroforme, mais l'amylène, qui donne une anesthésie de courte durée, une ou deux minutes ; ce temps suffit parfaitement pour l'examen des yeux.

Enfin la pratique des accouchements trouve encore dans l'anesthésie un puissant auxiliaire. En Angleterre on emploie beaucoup le chloroforme dans raccouchemcnt naturel ; en France, au con-

traire, on le rejelle dans ce cas, et je crois que l'on a raison. En effet, les douleurs de l'accouchement sont physiologiques, elles sont nécessaires ; les femmes en ont grand' peur, il est vrai, mais elles les supportent très bien, et quand l'accouchement est terminé, à ces douleurs succède un calme parfait qui différencie complètement les douleurs de l'enfantement de celles qui succèdent aux opérations chirurgicales.

Dans les accouchements difficiles, au contraire, alors qu'il faut pratiquer la version ou appliquer le forceps, l'anesthésie est véritablement précieuse. Pour la version, par exemple, on introduit la main dans l'utérus pendant l'intervalle des douleurs pour aller saisir les pieds de l'enfant ; mais bientôt arrivent des contractions utérines ; et tous ceux d'entre vous qui ont eu occasion de faire la version savent que la main subit alors une telle pression, qu'il est impossible de bouger et de faire subir le moindre mouvement au fœtus. Il en résulte que la version est très longue ; tandis que, si l'on adminisire le chloroforme, les contractions utérines sont supprimées, et l'on peut exécuter facilement des versions qui, sans le secours de l'anesthésie, eussent été longues, difticiles et douloureuses, aussi bien pour la femme que pour le chirurgien. Je suis tenté de croire que, depuis que l'on anesthésie les malades pour pratiquer la version, on amène beaucoup plus d'enfants vivants.

En effet, les pressions violentes que le fœtus subit de la part de l'utérus, après que la poche des eaux est rompue, peuvent compromettre sérieusement son existence. Je ne sache pas que l'on ait fait de statistique à cet égard , mais je suis convaincu que ces résultats indiqués par la théorie seraient confirmés par la statistique.

11 y a donc dans l'emploi de l'anesthésie avantage tout à la fois pour la mère, pour l'enfant et pour l'accoucheur.

Il en est de même pour les applications de forceps; les manœuvres sont grandement facilitées par l'emploi de l'anesthésie.

Enfin la médecine légale elle-même retire de très grands avantages de l'anesthésie, dans les cas où l'on a lieu de soupçonner par exemple qu'une maladie est simulée. Ainsi un individu réclame des dommages-intérêts pour une blessure qui s'est terminée par l'ankylose d'un membre, ou bien un conscrit prétexte une ankylose pour se faire exemptei- du service militaii-e ; les médecins experts ou les chii urgiens qui pi-ésidcnt le conseil de l'évision ont

besoin de s'assurer s'il y a véritablement ankylose, ou si au contraire la maladie est simulée. Dans ces cas l'anestbésie vous donne un moyen facile de découvr'ir la vérité : vous comprenez que dans l'état de veille, les contractions musculaires tiennent le membre rigide et peuvent très bien simuler l'ankylose ; soumettez ces individus à l'action du cbloroforme, les contractions musculaires sont impossibles, et si vous ne trouvez pas la même rigidité du membre, vous avez la preuve certaine qu'il n'y a pas ankylose. C'est ainsi que, dans un procès où j'étais nommé expert, j'ai pu constater qu'il y avait réellement soudure de l'épaule.

En terminant cet exposé des services immenses que l'anestbésie rend journellement à la chirurgie, je reviens mi instant sur l'abolition de la douleur. INon-seulement le chloroforme soustrait le malade aux douleurs de l'opération, mais il a encore un excellent effet sur le moral du patient ; celui-ci est débarrassé de la crainte de la douleur, il sait qu'il ne souffrira pas, et cette conviction le met dans un état de calme qui est très favorable même au point de vue des suites de l'opération.

La crainte de la douleur, vous le savez, ne laisse pas que d'avoir quelquefois une certaine gravité, et l'on trouve dans les annales de la science des faits qui prouvent que cet état moral peut aller jusqu'à amener la mort.

Un jour, Desault allait pratiquer l'opération de la taille à un malade qui était très pusillanime; il traça, dit-on, avec son ongle sur le périnée la place oii devait passer l'incision; le malade crut que l'on faisait l'opération, il fut pris de syncope et mourut.

J'ai entendu raconter ce fait à Boyer, qui, ainsi que vous le savez, avait été contemporain de Desault.

M. le docteur Cazenave, de Bordeaux, a observé un cas analogue à celui de Desault; il se préparait à pratiquer l'opération de la taille bilatérale sur un vétérinaire de Tourseins ; les instruments étaient prêts et il se disposait à commencer son opération, lorsque, tout-à-coup, le malade, qui avait fait jusque-là bonne contenance, pâlit, s'affaissa sur lui-même; la respiration et la circulation s'arrêtèrent et le malade mourut : c'est, évidemment, à l'anxiété morale qu'il faut attribuer la syncope à laquelle le malade a succombé.

En outre, on sait que la douleur, quand les opérations sont longues, amène un épuisement considérable chez les malades.

Cabanis el Dupuylren comparaicnl la douleur à un écoulement de sang; ainsi Cabanis dit que l'on peut mourir de douleur comme ou meurt d'hémorrhagie, par suite de l'épuisement qu'éprouve le système nerveux.

Il est certain que les douleurs vives et prolongées sont ordinairement suivies d'une prostration profonde, dont il est quelquefois très dilTicile de relever les malades.

Les chirurgiens militaires qui ont assisté aux campagnes d'Algérie, au siège de Rome, à la guerre de Crimée, vous diront également que les soldats français, si braves au combat, si courageux à l'assaut, redoutent bien plus les douleurs des opérations que celles des blessures; aussi, dans leurs entretiens avec les officiers de santé, se faisaient-ils bien assurer qu'on ne les opérerait pas sans chloroforme ; cette pensée qu'on les endormirait s'il y avait quelque opération à leur faire doublait leur courage et mettait leur esprit en repos. Notre excellent confrère, M. Legouest, nous disait dernièrement encore avoir été cent fois témoin de faits pareils.

Tels sont les avantages de l'anesthésie, tels sont les services signalés qu'elle rend à la chirurgie dans un grand nombre d'opérations dont l'accomplissement serait, sans le secours de ce moyen, long, pénible, difficile et même quelquefois impossible. Ce n'est pas seulement parce que les malades veulent être endormis, c'est que désormais l'anesthésie fait partie intégrante de la chirurgie : elle sera donc employée malgré les efforts de ceux qui voudront la faire disparaître du domaine chirurgical, et cela, parce que les services qu'elle rend ne peuvent être mis en parallèle avec les dangers qu'elle peut présenter : c'est au chirurgien à faire tous ses efforts poui' se mettre à l'abri de ces dangers, en s'entourant de toutes les précautions nécessaires et en n'agissant jamais qu'avec la plus grande prudence.

Nous savons par avance que l'anesthésie générale est toujours une chose sérieuse ; aussi les chirurgiens ont-ils dû rechercher si, dans quelques cas déterminés, il n'est pas possible d'obtenir l'insensibilité d'une partie seulement du corps; telles sont, par exemple, les opérations à pratiquer sur un doigt, un orteil, la verge. II est évident que, pour des cas semblables, si l'on peut anesthésier isolément l'organe sur lequel doit porter l'opération, il y a un avantage immense à le faire, puisque Ton éviterait ainsi les dangers de l'anesthésie générale. Les tentatives faites dans

celle voie onl été couronnées de succès, et nous possédons aujourd'hui des moyens pour surprendre localement la sensibilité d'un organe.

Il y a donc deux espèces d'aneslhésie : l'anestliésie locale et l'aneslhésie générale. Nous nous occuperons d'abord des aneslhésiques locaux.

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