ANESTHÉSIE LOCALE
Les anesthésiques locaux sont ceux qui permettent d'obleniil'insensibilité d'une partie du corps seulement. On a essayé un certain nombre de moyens, mais tous n'ont pas également réussi, comme vous allez le voir.
Congélation. — Le premier de ces moyens est l'application du froid; je devrais dire plutôt la congélation, car on n'obtient de l'anesthésie qu'en congelant les parties. Ce moyen avait déjà été entrevu il y a fort longtemps, car il est indiqué par Rhazès, mais il est juste de dire que c'est seulement depuis les travaux d'un chirurgien anglais, M. Arnott, de Londres, que l'élude de cet agent a été approfondie et que l'application en a été régularisée.
Je vous ai dit que pour obtenir l'aneslhésie, il fallait produire la congélation.
C'est à l'aide d'un mélange réfrigérant que l'on arrive à ce résultat, car la glace ne suffit pas, elle donne seulement une température égale à 0", et il faut un froid d'environ G° à 7" ; on l'obtient avec un mélange de glace et de sel que l'on place dans un sac de grosse mousseline claire ou de gaze. Si l'on a par exemple à agir sur le dos de la main, on applique sur celte partie le sac contenant le mélange réfrigérant; s'il s'agit d'un doigt ou d'un orteil, on entoure l'organe avec le sac de glace et on le maintient en place un certain temps. Il va sans dire que ce moyen d'obtenir l'anesthésie ne conviendrait pas pour le bras, l'avantbras, etc.; car, pour obtenir la congélation dans les parties profondes du membre, il faudrait un temps très long, et les téguments seraient infailliblement frappés de mortification. La congélation doit être de courte durée : eWe n'est donc applicable qu'aux organes d'un petit volume dont toutes les parties puissent être promptemenl et simultanément congelées. C'est donc seulement pour les opérations à pratiquer sur les doigts, les orteils
ou la verge, que l'on a recours à ce moyen aneslliésique.
Je n'ai jamais employé la congélation pour faire des ouvertures d'abcès. En eiïet, les tissus qui recouvrent un abcès sont euxmêmes le siège d'une certaine inflammation; leur nutrition, leur mode de vitalité sont altérées ; or, je ne sais pas si la congélation n'aurait pas pour etïet d'éteindre la vie dans ces parties ; pour ma part, je craindrais de voir survenir des accidents.
Mais j'ai souvent recours à ce moyen pour des amputations de doigts ou d'orteils, pour l'arrachement de l'ongle ; ce sont des organes grêles que la congélation envahit promptement ; ce sont aussi des opérations de courte durée, et l'on n'a, par conséquent, pas à craindre la gangrène.
A ces cas seulement il faut, suivant moi, limiter l'emploi de la congélation. On entoure donc la partie avec le sachet qui contient le mélange réfrigérant , au bout de trois ou quatre minutes, la congélation s'opère ; alors la peau qui, sous la première impression du froid, était rouge et un peu gonflée, devient d'un blanc mat, l'organe est dur comme un morceau de pierre, et sonne quand on le frappe avec un scalpel. L'organe est congelé, donc la circulation est suspendue dans les vaisseaux, ceux-ci contiennent des glaçons, et, si l'on a par exemple un ongle à arracher ou un doigt à amputer, ces petites opérations se font très vite, et la congélation dure assez longtemps pour qu'on puisse les exécuter. Lorsqu'on coupe les tissus, on sent la peau et le tissu cellulaire qui résistent et craquent sous le bistouri, et, lorsque la partie est enlevée, on voit que l'organe sur la coupe est blanc, homogène et solide comme de la glace. En un mot, il y a une véritable congélation.
La première fois que j'eus recours à ce moyen, j'avoue que cet aspect des tissus que je viens de décrire m'a un peu eftrayé ; je me demandais comment après une suspension aussi violente des fondions d'un organe, la circulation et la sensibilité pouvaient se rétablir. Or, voici ce qui se passe : au bout d'une ou deux minutes on voit la teinte rouge revenir, la circulation recommence à se faire, un léger suintement sanguin se produit à la surface de la plaie, les tissus redeviennent souples et élastiques. Enfin, de proche en proche, la sensibilité reparaît j elle est même plus vive qu'à l'état normal et les malades éprouvent alors un peu de douleur. Ce phénomène se comprend facilement : à la suite de la congélation il se fait une certaine réaction, il se produit un
peu (le gonflement dans les parties avec chaleur et douleur ; mais cet état ne dure pas longtemps et l'on est en quehpie sorte surpris que l'emploi d'un moyen qui suspend si violemment la vie dans un organe n'ait pas de conséquences fâcheuses : du moins, poui" ma part, je n'en ai pas observé.
Dans quelques cas, pourtant, la réaction un peu vive pourrait faire craindre des accidents graves ; je n'en ai pas vu, je le répète; cependant, je crois que cela n'est pas impossible. Voici un fait dont j'ai été témoin, et qui n'a pas laissé de me donner quelques inquiétudes. 11 y a deux ans environ, j'avais à arracher un ongle chez une dame du monde, à la peau fine et aux pieds potelés, ne marchant jamais ; cette dame avait un système nerveux très impressionnable, elle avait des battements de cœur; pour ces raisons, je ne voulus pas employer le chloroforme, je congelai l'orteil et je pratiquai mon opération; le lendemain, il y avait sur tous les endroits où le sachet de glace avait porté une rougeur violacée, livide, qui me fit craindre pendant deux jours la formation d'escharres de la peau ; j'appliquai des compresses d'eaude-vie camphrée mêlée d'eau ; bientôt la circulation se régularisa, et tout alla bien. A part ce petit accident, je n'ai jamais vu la congélation avoir des conséquences fâcheuses.
Tel est le procédé d'Arnott pour obtenir l'anesthésie locale ; c'est une véritable congélation, qui donne une insensibilité parfaite, mais qui ne convient que dans les cas où l'on a des opérations de courte durée à faire sur des organes d'un petit volume. C'est vous dire que les applications de ce procédé sont assez restreintes.
Narcotiques. — Il y a très longtemps que l'on avait songé à employer les substances narcotiques pour obtenir l'anesthésie locale ; mais on ne peut tout au plus qu'engourdir la peau, et encore faut-il pour cela que le contact de ces substances soit longtemps prolongé. En somme, ce moy£n donne des résultats à peu près nuls. Mais, il y a quelque temps, un chirurgien anglais, M. Richardson, s'est demandé si l'on ne pourrait pas faire pénétrer dans les tissus des substances narcotiques concentrées, en se servant de courants électriques à puissance excitatrice faible, mais à puissance chimique très forte. On enveloppe la partie d'épongés imbibées de solution narcotique, et sur ces éponges on fait arriver les pôles d'une pile galvanique. Ces essais ont été faits sur
des animaux et n'ont pas encore élé appliqués chez l'iiomme ; c'est donc un moyen qui ne peut encore passer dans la pratique. C'est du moins l'opinion qui résulte d'un compte rendu de ces expériences publié tout récemment par M. Brown-Séquard dans le journal le Progrès.
M. Brown-Séquard lui-même, qui, ainsi que vous le savez, s'est beaucoup occupé de l'électricité, et a fait de nombreuses recherches sur le système nerveux, a proposé un autre moyen d'obtenir l'anesthésie : c'est en combinant l'électricité avec la compression des artères. On sait en eiïet que l'on détermine promptement un certain engourdissement d'un membre lorsqu'on en comprime l'artère principale. Supposons, par exemple, que l'on comprime l'artère brachiale, il n'arrive plus au bras qu'une très petite quantité de sang; mais cette quantité de sang, si faible qu'elle soit, suffit encore pour entretenir dans le membre une sensibilité ; c'est ce reste de sensibilité que M. Brown-Séquard se propose de faire disparaître par l'application de l'électricité.
M. Verneuil a expérimenté ce moyen d'anesthésie à l'hôpital Beaujon, il a pratiqué un certain nombre de petites opérations sur des doigts, des orteils ; parmi ces malades, les uns ont paru soulagés, les autres ont beaucoup souffert.
Electricité seule. — Enfin on a imaginé de faire traverser les tissus par un courant électrique, en faisant tenir au malade avec la main un des pôles de la machine, tandis que l'autre pôle est placé sur le bistouri ou sur le davier, pour l'arrachement des dents, car c'est dans ce but que les dentistes américains ont expérimenté et préconisé ce moyen anesthésique.
Examinons quelle est la valeur de ce moyen. Un dentiste américain envoie à l'Académie une note sur les bons effets de l'électricité comme anesthésique dans l'arrachement des dents. Or j'ai voulu vérifier le fait par moi-même : j'ai donc institué des expériences qui ont été faites sous mes yeux par des dentistes habiles, M. Preterre et M. Magitot; l'appareil dont on se sert est une machine à induction à faible courant ; celle de MM. Morin et Legendre convient parfaitement : le malade tient d'une main l'un des pôles de la pile, et l'autre est mis en communication avec le davier ; je n'ai pas besoin de vous dire qu'on isole le manche de l'instrument en le couvrant de soie. J'ai fait ainsi extraire devant moi, en plusieurs séances, une cinquantaine de dents environ.
Sur ce nombre quelques malades ont peu souffert, d'autres un peu plus, quelques-uns enfin beaucoup.
J'ai cherché à me rendre compte de ces différents effets ; j'ai vu qu'au moment où l'on applique la clef sur la dent. Celle-ci est traversée par un courant électrique ; or, si le courant est faible, il détermine, non pas une douleur vive, mais une espèce d'engourdissement du nerf dentaire, et, pendant que cet engourdissement a lieu, le dentiste fait son opération, de sorte que, dans certains cas, les deux, douleurs se confondant, celle de l'avulsion de la dent passe inaperçue : ce sont là les cas favorables. Chez d'autres malades l'arrachement de la dent a causé des douleurs très vives; chez d'autres enfin l'application seule du courant électrique a été très douloureuse.
11 me paraît difficile d'expliquer la différence de ces résultats, si l'on ne tient compte des diverses conditions dans lesquelles se trouvent les malades ; ainsi je crois que les malades qui souffrent le plus sont ceux chez qui une inflammation du périoste alvéolodentaire produit un étranglement de la dent, tandis que ceux chez qui la pulpe dentaire est elle-même atteinte par la carie, souffrent moins , le courant électrique ayant pour effet d'engourdir les filets nerveux qui entrent dans la composition de la pulpe dentaire.
On a également essayé d'appliquer l'électricité comme moyen anesthétique pour quelques petites opérations comme l'ouverture d'abcès; on n'a obtenu que des résultats à peu près négatifs.
En résumé l'emploi de l'électricité comme anesthésique, dont on avait fait si grand bruit, n'a pas donné de résultats bien satisfaisants, et les chirurgiens y ont tous renoncé; je ne sais même pas si les dentistes continuent à l'employer.
Donc l'aneslhésie locale se borne à très peu de chose; l'application des narcotiques est sans effet, peut-être réussira-t-on mieux en y joignant l'électricité ; enfin l'électricité seule ou combinée à la compression artérielle donne très peu de résultat. La chirurgie ne possède donc jusqu'ici qu'un seul moyen de produire l'anesthésie locale, c'est la congélation.
Passons maintenant à l'étude des anesthésiques généraux,