‹ Des Romains, Lettres Persanes et Temple de GnideChapitre 1 sur 263 · MONTESQUIEU. I · texte numérisé non relu

MONTESQUIEU. I

Romulus et ses successeurs furent presque toujours cii -guerre avec leurs voisins pour avoir des citoyens, des femmes, ou des terres; ils revenaient dans 1a ville avec les dépouilles des peuples vaincus 5 c'étaient des gerbes de blé et des troupeaux : cela y causait une grande joie. Voilà l'origine des triomphes qui furent dans la suite la principale cause des grandeurs où cette ville parvint.

Rome accrut beaucoup ses forces par son union avec les Sabins , peuples durs et belliqueux comme les Lacédéraoniens, dont ils étaient descendus. Romulus prit leur bouclier, qui était large, au lieu du petit bouclier argien dont il s'était servi jusqu'alors'. Et on doit remarquer que ce qui a le plus contribué à rendre les Romains les maîtres du monde , c'est qu'ayant combattu successivement contre tous les peuples , ils ont toujours renoncé à leui-s usages sitôt qu'ils en ont trouvé de meilleurs.

On pensait alors , dans les républiques d'Italie , que les traités qu'elles avaient faits avec un roi ne les obligeaient point envers son successeur : c'était pour elles une espèce de droit des gens ' ; ainsi , tout ce qui avait été soumis par un roi de Rome se prétendait libre sous un autre , et les guerres naissaient toujours des guerres.

Le règne de Numa , long et pacifique , était très-propre à laisser Rome dans sa médiocrité; et, si elle eût eu dans ce temps là un territoire moins borné et une puissance plus grande, il y a apparence que sa fortune eût été fixée pour jamais.

Une des causes de sa prospérité, c'est que ses rois furent tous de grands personnages. On ne trouve point ailleurs, dans les histoires, une suite non interrompue de tels honnnes d'État et de tels capitaines.

' F'i.iiTAnoUE, Fie de Romulus.

» Cela parait par toule l'histoire des rois de Rome.

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Datis la naissance des sociétés, ce sont les chefs des républiques qui font l'institution ; et c'est ensuite l'institution qui forme les chefs des républiques.

Tarquin prit la couronne sans être élu par le sénat ni par le peuple'. Le pouvoir devenait héréditaire : il le rendit absolu. Ces deux révolutions furent bientôt suivies d'une troisième.

Son fils Sextus, en violant Lucrèce, fit une chose qui a presque toujours fait chasser les tyrans des villes où ils ont commandé : car le peuple, à qui une action pareille fait si bien sentir sa servitude , prend d'abord une résolution extrême.

Un peuple peut aisément souffrir qu'on exige de lui de nouveaux tributs : il ne sait pas s'il ne retirera point quelque utilité de l'emploi qu'on fera de l'argent qu'on lui demande; mais, quand on lui a fait un affront, il ne sent que son malheur, et il y ajoute l'idée de tous les maux qui sont possibles.

Il est pourtant \rai que la mort de Lucrèce Jie fut que l'occasion de la révolution qui arriva ; car un peuple fier, entreprenant , hardi , et renfermé dans des murailles , doit nécessairement secouer le joug ou adoucir ses mœurs.

Il devait arriver de deux choses l'une : ou qiie Rome changerait son gouvernement, on qu'elle resterait une petite et pauvre monarchie.

L'histoire moderne nous fournit un exemple de ce qui arriva pour lors à Rome ; et ceci est bien remarquable : car, comme les honnnes ont eu dans tous les temps les mêmes passions, les occasions qui prodiusent les grands

' Le sénat nommait uu magistrat de l'interrègne, qui élisait le roi : cdlc élecUon devait être conlirniée par le peuple. Voyez. Denys d'Halicarnasse, liv. II, III et IV.

4 CRAiNDEtTR ET DÉCADENCE DES ROMAINS,

chaugeinents sont différentes, mais les causes sont toujours les mêmes.

Comme Henri VII, roi d'Angleterre , augmenta le pouvoir des communes pour avilir les grands, Servius Tullius, avant lui, avait étendu les privilèges du peuple pour abaisser le sénat'. Mais le peuple, devenu d'abord plus hardi, renversa l'une et l'autre monarchie.

Le portrait de Tarquin n'a point été flatté ; son nom n'a échappé à aucun des orateurs qui ont eu à parler contre la tyrannie ; mais sa conduite avant son malheur, que l'on voit qu'il prévoj'ait ; sa douceur pour les peuples vaincus ; sa libéralité envers les soldats ; cet art qu'il eut d'intéresser tant de gens à sa conservation; ses ouvrages publics ; son courage à la guerre; sa constance dans son malheur; une guerre de vingt ans , qu'ilfit ou qu'il fit faire au peuple romain , sans royaumes et sans biens ; ses continuelles ressources , font bien voir que ce n'était pas un homme méprisable.

Les places que la postérité donne sont sujettes , connue les autres , aux caprices de la fortune. Malheur à la réputation de tout prince qui est opprimé par un parti qui devient le dominant , ou qui a tenté de détruire un préjugé qui lui survit !

Rome , ayant chassé les rois , établit des consuls annuels ; c'est encore ce qui la porta à ce haut degré de puissance. Les princes ont datis leur vie des périodes d'ambition ; après quoi d'autres passions , et l'oisiveté même , succèdent; mais la république ayant des chefs qui changeaient tous les ans , et qui cherchaient à signaler leur magistrature pour en obtenir de nouvelles, il n'y avait pas un moment de perdu pour l'ambition; ils engageaient

' Voyez Zonare et Denys d'Halicarnassc , liv. IV.

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le séuat à proposer au peuple la guerre, et lui montraient tous les jours de nouveaux euiieiuis.

Ce corps y était déjà assez porté de lui-même ; car, étaut fatigué saus cesse par les plaintes et les demandes du peuple, il chercliait à le distraire de ses inquiétudes, et à l'occuper au dehors'.

Or la guerre était presque toujours agréable au peuple , parce que, par la sage distribution du butin, on avait trouvé le moyen de la lui rendi'e utile.

Rome étant une ville sans commerce , et presque sans arts, le pillage était le seul moyen que les particuliers eussent pour s'enrichir.

On avait donc mis de la discipline dans la manière de piller, et on y observait à peu près le même ordre qui se pratique aujourd'hui chez les petits Tartares.

Le butin était mis en commun % et on le distribuait aux soldats : rien n'était perdu , parce que, avant de partir, chacun avait juré qu'il ne détournerait rien à son profit. Or les Romains étaient le peuple du monde le plus religieux sur le serment, qui fut toujours le nerf de leur discipline miUtaire.

Enfin, les citoyens qui restaient dans la ville jouissaient aussi des fruits de la victoire. On confisquait une partie des terres du peuple vaincu, dont ou faisait deux parts : l'unese vendait au profit du public ; l'autre était distribuée aux pauvres citoyens , sous la charge d'une rente en faveur de la république.-

Les consuls, ne pouvant obtenir l'honneur du triomphe que par une conquête ou une victoire'; faisaient la guerre

' D'ailleurs raulorité du sénat était moins bornée dans les affaires du dehors que dans celles de la ville.

' Vovez Polvbe, liv. X.

avec une impétuosité cxtiénie : ou allait droit a l'ennemi , et la force décidait d'abord.

Rome était donc dans une guerre éternelle et toujours violente : or, une nation toujours eu guerre, et par principe de gouvernement, devait nécessairement périr , ou venir à bout de toutes les autres , qui , tantôt en guerre , tantôt en paix , n'étaient jamais si propres a attaquer , ni si préparées à se défendre.

Par là les Romains acquirent une profonde connaissance de l'art militaire. Dans les guerres passagères, la plupart des exemples soiit perdus ; la paix donne d'autres idées, et on oublie ses fautes et ses vertus mêmes.

Une autre suite du principe de la guerre continuelle fut que les Romains ne firent jamais la paix que vainqueurs : en effet , à quoi bon faire une paix honteuse avec un peuple pour en aller attaquer un autre?

Dans cette idée , ils augmentaient toujours leurs prétentions à mesure de leurs défaites : par là ils consternaient les vainqueurs , et s'imposaient à eux-mêmes ime plus grande nécessité de vaincre.

Toujours exposés aux plus affreuses vengeances, la constance et la valeur leur devinrent nécessaires ; et ces vertus ne purent être distinguées chez eux de l'amour de soi-même, de sa famille, de sa patrie , et de tout ce qu'il y a de plus cher parmi les hommes.

Les peuples d'Italie n'avaient aucun usage des machines propres à faire les sièges ' ; et , de plus , les soldats n'ayant point de paye, on ne pouvait pas les re-

» Deuys d'Halicamasse le dit formellement , liv. IX ; et cela parait pai l'histoire. Ils ne savaient point faire de galeries pour se mettre à couvert des assiégés : ils tachaient de prendre les villes pat escalade. Éphorus a écrit qu'Artémon , ingénieur, inventa les grosses machines pour battre les plus fortes murailles. Périclès s'en servit le premier au siège de Samos, dit Plutarque, fie de Pérklés.

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