XI. USBEK A MIRZA
A Ispalian.
Tu renonces a ta raison pour essayer la mienne; tu descends jusqu'à me consulter; tu me crois capable de t'instruire. Mon cher Mirza , il y a une chose qui me flatte encore plus (]ue la bonne opinion que tu as conçue de moi : c'est ton amitié qui me la procure.
Pour remplir ce que tu me prescris , je n'ai pas cru devoir employer des raisonnements fort abstraits. Il y a de certaines vérités qu'il ne suflit pas de persuader, mais qu'il faut encore faire sentir ; telles sont les vérités de morale. Peut-être que ce morceau d'histoire te touchera plus qu'une philosophie
Il y avait en Arabie un petit peuple , appelé Iroglodyte ^,
' Prêtres maiioinélans , dont la principale fonction est d'interprélej' les passages équivoques ou obscurs de l'Alcoran. (P.)
^ Platon s'occupait tantôt à rêver l'At'antide, tantôt a préparer les institutions de son impraticable république; Tacite, pour se consoler <U' \,\ peinture trop lidéle de Rome, embellissait l'histoire d'une peuplade sauvage, et taisait sortir la sagesse et la vertu de ces forets qui déliaient encore la liberté : des illusions plus instructives et plus vraisemblables ont inspiré a Montesquieu l'épisode des Troglodytes, de ce peuple si malheureux quand il est insociable, qui passe du crime à la ruine,, se renouvelle par les bonnes mœurs, et, trop tôt fatigué de ne devoir sa félicité qu'à lui-même , va chercher dans l'autorité d'un maître un joug moins pesant que la vertu. Ces trois périodes , admirablement choisies, présentent tout le tableau de l'histoire du monde; mais ce qui honore la sagesse de Montesquieu, ils renferment, le plus bel éloge de la vie sociale. (M. Villemain, Éloge de MonU^squicii.)
^ Les anciens ne sont pas d'acc&rd sur le lieu (ju'occupaient les Troglixlytes. Plutarque, dans la vie de Marc-Antoine, dit qu'il y a eu en Afri(|ue divers peuples île ce nom. Suivant Pomponius Melaflib. I), ils li;d)il;iicnl rLlIiiopie , \ ivaient dans les cavernes , se nourrissaient de
qui descemJait de ces anciens Troglodrtes qui . si nous en
croyons les liistoriens, ressemblaient plus à des bêtes qu"à
des hommes. Ceux-ci n'étaient point si contrefaits , ils n'étaient
point velus comme des ours, ils ne sifflaient point, ils avaient
deux veux ; mais ils étaient si méchants et si féroces , qu'il n' v
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avait parmi euxaujun principe c[équité^ni de justice^
Ils avaient un roi d'une origina.étrangère, qui , voulant corriger la méchanceté de leur Naturel*", les traitait sévèrement : mais ils coiijuî'iTent contre lui. le tuèrent, et exterminèrent toute k famille rovale
Le coup étant "taîîTus s'assemblèrent pour choisir un gouvernement : et. après bien des WlscB^ïîîÎQr^ ils créèrent des magistrats. Mais à peine les eurent-ils élus . qu'ils leur devinrent insupportables ; et ils les massacrèrent encore. ^^ .^^ peuple , Oi^decThouveatTjo^gVne consulta n><s^ que "*■ *"''^
son nàniTéï^auvageT^fous les particuliers convinrent qu'ils n'obéiraient pm?^pér§ônne ; j[uej;hacutf*j^eîÏÏerai^ ment à sesjjitéréts , sans con'sïiÏÏer^eux des autres.
Cette résolution unanime flattait extrêmement tous les particuliers. Ils disaient : Qu'ai-je affaire d'aller me tuer a travailler pour des gens dont je ne me sd^cié'pbmt ? Je penserai uniquement àmoi. Je nvrai heureux : qïîem'importe que 1^ autres ieifôiem'Me nie procurera tous mes besoins ; et , poSrvii que je les aie , je ne nie soucie p'oînt qiîê'tous les auh-es Troi:loi;lvtes soient misérables.
On était dans le mois ou Ton ens^HYé^e les terres; chacun dit -. Je ne laTjour^âl mon cfi^iîp'q^e'pBur qîTanie'fîïufnlsse' le blé mfïflrïF^it'^ur'mê^iôVrHff îîîte plus grande quantité irfeseïciit inutueT je ne prendrai point de la peine pour rien.
Les terres de ce petit royaume n'étaient pas de même nature : il y en avait d'arides et de montagneuses , et d'autres qui, dans un terrain bas, étaient arrosées de plusieurs ruisseaux.
cuti
serpents et cfc viandes à demi crues, ne possédaient ricD, et sifflaient piutotqu'ils ne parlaient : Populi Elliiopiœ, cavernas incolentcs ; scmicrudis vescuiilur carnibiis, et nullorinn opum domiiii , strident mnyis quant loqiiuntiir. P ,
Cette auuéela sécheresse fut très-grande ; de lîîàmere oueles terres qui étaient dans les lieux^vés îîian^^^l^aÉsoIunîen^ tandis que celles qui purent être arrosées furent très-fertiles • ainsi les peuples des montagnes périrent presque tous de faim par la dureté des autres , qui leur refusèrent de partager la récolte. .
L'année d'ensuite fut très-pîîÎN'îeuse : les lieux élevés se trou-
j^ vèrentd'une fertilité extraordinaire , et les terres basses furent subigiei^S^r^^a moitié du peuple cria une seconde fois famine; mais ces mjgg;flj)les trouvèrent des gens aussldurs qu'ils l'avaient été eux-mêmes.
Un des princi|nhîi/n3brtants avait une femme fort belle ;
> son voisin en devint amoureux , et l'enleva : il s'émut une grande querelle; et, après bien des injures et des coups, ils convinrent de s" entremettre à la décision d'un Troglodyte qui, petïnafitVjlt^ la rêpub1iïqùe^in)iîstaft gavait eu quelque crédit, lis allèrent à lui , et voulurent lui dire leurs raisons. Que m'importe, dit cet homme, que cette femme soit à vous, ou à moi ? J'ai mon champ à labourer; je n'irai peut-être pas employer mon temps à terminer vos différends et à travailler à vos affaires , tandis que je négligerai, les niiennes. Je vous prie de me laisser en repos , et dejifejiiilDp^ûiiler^plus de ïûs-cm£relles- Là-dessus il les quitta , et s'en alla travailler ses terres. Le ravisseur, qui était le plus fort .jura qu'il mourrait plutôt que de rendre cette femme; et l'autre , pénétré de l'injustice de son voisin et de la dureté du juge , s'en retournait désespéré , lorsqu'il trouva dans son chemin une femme j'une et belle, qui revenait de la fooitam'e. Il n'avait plus de femme,, celle-là lui plut; et elle lui plut bien'^daN'ama^elorsqu'il appm que* c'était la femmedecelui qu'il avait voulu prendre pour juge , et qui avait été si peu sensible à son malheur. Il l'enleva, l'emmena dans sa maison.
Il y avait un homme qui possédait un champ assez fertile, qu'il cultivait avec grand soin : deux de ses voisins sM^ifl^rent.
K ensemble, le chassèrent de sa maison , occupèrent soncham]) ,
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ils flrent entre eux une union pour se défendre contre tous ceux gai voudraient l'ifèuî^eï'feterfecti veinent ils s^'^soufîk^' rentpalPla^ndant plusieurs mois.
Mais un des deux , ennuyé de partager ce qu'il pouvait avoir tout seul, tjia l'autre , et devint seul maître du champ. o^j y^ Son empire ne fut pas long : deux autres Troglodjles vinrent /L^^^j^^^j^ l'attaquer ; il se trouva trop faible pour se défendre , et il fut v massacré. ' jr^ ^^.i
Un Troglodyte presque tout nu vit de la laine qui était a vendre : il en demanda le prix ; le marchand dit en lui-même : Isaturellement je ne devrais espérer de ma laine qu'autant d'argent qu'il en faut pour acheter deux mesures de blé ; mais je la vais vendre quatre fois davantage , aOn d'avoir huit mesures. Il fallut en passer par là , et payer le prix demandé. Je suis bien aise , dit le marchand ; j'aurai du blé à présent. Que dites-vous ? reprit l'étranger : vous avez besoin de blé ? J'en ai à vendre : il n'y a que le prix qui vous étonnera peutêtre ; car vous saurez que le blé est extrêmement cher, et que la famine règne presque partout : mais rendez-moi mon argent, et je vous donnerai une mesure de blé; car je ne veux pas m'en défaire autrement, dussiez-vous crever de faim. . n
Cependant une rnmauieo'uelle ravageait la contrée. Un '^*'*-' médecinhabile y arriva du pays voisin , et donna ses remèdes si à propos , qu'il guérit tous ceux qui se mirent dans ses mains. Quand la maladie eut cessé , il alla chez tous ceux ^aïTavait traitS^êniancTér son salaire ; mais il ne trouva que des refus : il retourna dans son pays, et il y arriva accablé des fatigues d'un si long voyage. Mais bientôt après il apprit que la même maladie se faisait seuUr de nouveau , et affligeait plus que jamais cette t^^j^^^let'^ls allèrent à lui cette fois, et n'attendirent pas qu'il vînt chez. eux. Allez, leur "^ dit-il. hommes injustes, vous avez dans l'âme un poison , plus mortel que celui dont vous voulez vous guérir; vous ne (^/'^^ méritez pas d'occuper une place sur la terre , parce que vous
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n'avez point (riiuinanité, et que les rc^;lc"? df rhinite vous sont inconnues : je croirais offenser les dieux, qui votis punissent , si je m'opposais à la justice de leur colère.
A F.iEcroP le 3(le la lune de Gemmadi 2, I7ii.
/c-y» XII. USBER AU MÊME.
A Ispahan.
Tu as vu, mon clier Mirza ^comment les Trottlodytes pé-
rirpnt pni- If^ir njpt-hfmpptp^mpmp^^pt fiirpnt les xlctimes ilÊ
kyrsprpjn'es injustices. De tant de familles, il n'en resta que deux qui écliappèrent aux malheurs de la nation. Il y avait dans ce pays deux hommes bien singuliers : ils avaient de l'humanUé ; ils connaissaient la justice ; ils aimaienLia-^^J'tuj autant liés par la droiture de leur cœur que par la corruption de celui des autres , ils voyaient la désolation générale , et ne la ■fêséntaîènt'que par la pitié : c'était le motit' d'une union nouvelle. Ils travaillaient avec une salliciLude çnmmiinp poi|r l'intérf*^ ^cnLgi^l"nj Hs n'avaient de différends (]ue ceux gutînê^ouoe et tendre amitié (mhéii -Jiattre ; et dans l'endroit du pays le plus écarté, séparés de leurs compatriotes indignes de leur présence , ils menaient une vie heureuse-ettraocjuille : la terre semblait produire d'elle-même , cultivée par cesaifiiiufiUSÊ&Jliains.
Ils aimaient leurs femmes, et ils en étaient tendrement chéris. Toute leur attention était d'élever leurs enfants ,àja lertiK Ils leur représentaient sans cesse les malheurs de leurs compatriotes, et leur mettaient devant les yeux ^Çt^Ç'^P'^y si touchant; ils leur faisaient surtout sentir nueXintÇTÇÎ^^^
mU'tlcUfujr.^'^'^frhilve'lFniijniirs HniSJmiu^t gninmim ; que
vouloirs'en^parer, c'est vouloir se perdre; que la vertu n'est jtoint une chose qui doive nous coûter; qu'il ne faut point la regarder conune un exercice pénible ; et que la justice pour autrui est une cliarité pour nous.