LXXVII. IBBEN A USBEK
A Paris.
Mou cher Usbek, il me semble que, pour un vrai musulman , les malheurs sont moins des châtiments que des menaces. Ce sont des jours bien précieux que ceu\ qui nous portant à expier les offenses. C'est le temps des prospérités qu'il faudrait abréger. Que servent toutes ces impatiences, qu'à faire voir que nous voudrions être lieureux , indépendamment de celui qui donne les félicités , parce qu'il est la félicité même ?
Si un être est composé de deux êtres , et que la nécessité de conserver l'union marque plus la soumission aux ordres du Créateur, on en a pu faire une loi religieuse ; si cette nécessité de conserver l'union est un meilleur garant des actions des lionnnes , on en a pu faire une loi civile.
De Smyrne , le dernier jour de la lune de Sapbar, I7I&.
LXXVni. RICA A USBEK.
Je t'envoie la copie d'une lettre qu'un Français qui est eu Espagne a écrite ici; je crois que tu seras bien aise de la voir.
Je parcours depuis six mois l'Espagne et le Portugal, et je vis parmi des peuples qui , méprisant tous les autres , font aux seuls Français l'honneur de les haïr.
La gravité est le caractère brillant des deux nations; elle se manifeste principalement de deux manières , par les lunettes et par la moustache.
Les lunettes font voir démonstrativement que celui qui les porte est un homme consommé dans les sciences et enseveli dans de profondes lectures , à un tel point que sa vue s'en est affaiblie ; et tout nez qui en est orné ou chargé peut passer, sans contredit, pour lé nez d'un savant.
Pour la moustache, elle est respectable par elle-même , et indépendamment des conséquences ; quoique pourtant on ne laisse pas d'en tirer souvent de grandes utilités pour le ser-
LETTRES PERSANES. 3fi5
vice du prince et l'honneur de la nation, comme le fit bien voir un fameux général portugais dans les Indes ' : car, se trouvant avoir besoin d'argent, il se coupa une de ses moustaches, et envoya demander aux habitants de Goa vingt mille pistoles sur ce gage ; elles lui furent prêtées d'abord , et dans la suite il retira sa moustache avec honneur.
On conçoit aisément que des peuples graves et flegmatiques comme ceux-là peuvent avoir de la vanité; aussi en ontils. Ils la fondent ordinairement sur deux choses bien considérables. Ceux qui vivent dans le continent de l'Espagne et^u Portugaise sentent le cœur extrêmement élevé, lorsqu'ils sont ce qu'ils appellent de vieux chrétiens , c'est-à-dire qu'ils ne sont pas originaires de ceux à qui l'inquisition a persuadé dans ces derniers siècles d'embrasser la religion chrétienne. Ceux qui sont dans les Indes ne sont pas moins flattés lorsqu'ils considèrent qu'ils ont le sublime mérite d'être , comme ils disent, hommes de chair blanche. Il n'y a jamais eu dans le sérail du Grand Seigneur de sultane si orgueilleuse de sa beauté que le plus vieux et le plus vilain mâtin ne l'est de la blancheur olivâtre de son teint , lorsqu'il est dans une ville du Mexique , assis sur sa porte , les bras croisés. Un homme de cette conséquence, une créature si parfaite, ne travaillerait pas pour tous les trésors du monde, et ne se résoudrait jamais , par une vile et mécanique industrie , de compromettre l'honneur et la dignité de sa peau.
Car il faut savoir que lorsqu'un homme a un certain mérite en Espagne , connue , par exemple , quand il peut ajouter aux qualités dont je viens de parler celle d'être le propriétaire d'une grande-épée , ou d'avoir appris de son père l'art de faire jurer une discordante guitare , il ne travaille plus ; son honneur s'intéresse au repos de ses membres. Celui qui reste assis dix lieures par jour obtient précisément la moitié plus de considération qu'un autre qui n'en reste que cinq , parce que c'est sur les chaises que la noblesse s'acquiert.
' Jean de Castro.
3f.G LLTTRES PERSANES.
Mais (iuoi(jue ces invincibles ennemis du travail fassent parade d'une tranquillité philosophique, ils ne l'ont pourtant pas dans le cœur; car ils sont toujours amoureux. Ils sont les premiers honnnes du monde pour mourir de langueur sous la fenêtre de leurs maîtresses ; et tout Espagnol qui n'est pas enrhumé ne saurait passer pour galant.
Ils sont premièrement dévots, et secondement jaloux. Us se garderont bien d'exposer leurs femmes aux entreprises d'un soldat criblé de coups, ou d'un magistrat décrépit; mais ils les enfermeront avec un novice fervent qui baisse les yeux , ou un robuste franciscain qui les élève.
Ils connaissent mieux que les autres le faible des femmes ; ils ne veulent pas qu'on leur voie le talon, et qu'on les surprenne par le bout des pieds : ils savent que l'imagination va toujours , que rien ne l'amuse en chemin ; elle arrive , et là on était quelquefois averti d'avance.
On dit partout que les rigueurs de iamour sont cruelles , elles le sont encore plus pour les Espagnols. Les femmes les guérissent de leurs peines ; mais elles ne font que leur en faire changer, et il leur reste souvent un long et fâcheux souvenir d'une passion éteinte.
Us ont de petites politesses qui en France paraîtraient mal placées : par exemple , un capitaine ne bat jamais son soldat sans lui en demander permission ; et l'inquisition ne fait jamais brûler un Juif sans lui faire ses excuses.
Les Espagnols qu'on ne brûle pas paraissent si attachés à l'inquisition, qu'il y aurait de la mauvaise humeur de la leur ôter. Je voudrais seulement qu'on en établît une autre ; non pas contre les hérétiques , mais contre les hérésiarques qui attribuent à de petites pratiques monacales la même efficacité (pi'aux sept sacrements , qui adorent tout ce qu'ils vénèrent , ( t qui sont si dévots qu'ils sont à peine chrétiens.
Vous pourrez trouver de l'esprit et du bon sens chez les l'.spagnols ; uiais n'en cherchez point dans leurs livres. Voyez une de leurs bibliothèques, les romans d'un côté, et les sco-
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lasUques de l'autre ; vous diriez que les parties en ont été faites , et le tout rassemblé par quelque euuemi secret de la raison humaine.
Le seul de leurs livres qui soit l)on est celui qui a fait voir le ridicule de tous les autres ' .
Ils ont fait des découvertes immenses dans le nouveau monde, et ils ne connaissent pas encore leur propre continent : il y a sur Icui's rivières tel port qui n'a pas encore été découvert , et dans leurs montagnes des nations qui leur sont inconnues ^
Ils disent que le soleil se lève et se couche dans leur pays : mais il faut dire aussi qu'en faisant sa course il ne rencontre que des campagnes ruinées et des contrées désertes.
Je ne serais pas fâché , Usbek , de voir une lettre écrite à Madrid par un Espagnol qui voyagerait en France ; je crois qu'il vengerait bien sa nation. Quel vaste champ pour un homme flegmatique et pensif! Je m'imagine qu'il connnencerait ainsi la description de Paris :
Il y a ici une maison où l'on met les fous ; on croirait d'abord qu'elle est la plus grande de la ville; non ; le remède <'st bien petit pour le mal. Sans doute que les Français, extrêmement décriés chez leurs voisins , enferment quelques fous flans une maison, pour persuader que ceux qui sont dehors ne le sont pas.
Je laisse là mon Espagnol. Adieu , mon cher Usbek.
De Paris, le 17 de la lune de Sapliar, 1715.
KIX. USBEK A RlIltDI. l^/'^ ^>'
A Venise.
La plupart des législateurs ont été des honnnes bornés que
' Le Don QutchuUc. Voyez le chapitre vi de la première partie , ou le curé et le barbier, après avoir passé en revue la bibliothèc)ue du chevalier de la Manche , l'on! justice des livres qu'elle renferme. (P.)
^ Les Batuécas.
le hasard a mis à la tête des autres , et qui n'ont presque consulté que leurs préjugés et leurs fantaisies.
11 semble qu'ils aient méconnu la grandeur et la dignité même de leur ouvrage : ils se sont amusés à faire des institutions puériles, avec lesquelles ils se sont à la vérité conformés aux petits esprits , mais décrédités auprès des gens de bon sens.
Ils se sont jetés dans des détails inutiles; ils ont donné dans les cas particuliers : ce qui marque un génie étroit qui ne voit les choses que par parties , et n'embrasse rien d'une vue générale.
Quelques-uns ont affecté de se servir d'une autre langue que la vulgaire ; chose absurde pour un faiseur de lois : comment peut-on les observer, si elles ne sont pas connues?
Ils ont souvent aboli sans nécessité celles qu'ils ont trouvées établies, c'est-à-dire qu'ils ont jeté les peuples dans les désordres inséparables des changements.
11 est vrai que , par une bizarrerie qui vient plutôt de la nature que de l'esprit des hommes , il est quelquefois nécessaire de changer certaines lois. Mais le cas est rare; et lorsqu'il arrive , il n'y faut toucher que d'une main tremblante : on y doit observer tant de solennité , et apporter tant de précautions, que le peuple en conclue naturellement que les lois sont bien saintes , puisqu'il faut tant de formalités pour les abroger.
Souvent ils les ont faites trop subtiles , et ont suivi des idées logiciennes plutôt que l'équité naturelle. Dans la suite elles ont été trouvées trop dures, et, par un esprit d'équité, on a cru devoir s'en écarter; mais ce remède était un nouveau mal. Quelles que soient les lois , il faut toujours les suivre , et le^s regarder comme la conscience pubhque, à laquelle celle des particuliers doit se conformer toujours.
Il faut pourtant avouer que quelques-uns d'entre eux ont eu une attention qui marque beaucoup de sagesse ; c'est qu'ils ont donné aux pères une grande autorité sur leurs enfants ;
rien ne soulage plus les magistrats , rien ne dégarnit plus les tribunaux, rien enfin ne répand plus de tranquillité dans un État , où les mœurs font toujours de meilleurs citoyens que les lois.
C'est de toutes les puissances celle dont on abuse le moins ; c'est la plus sacrée de toutes les magistratures ; c'est la seule qui ne dépend pas des conventions , et qui les a même précédées.
On remarque que, dans les pays où l'on met dans les mains paternelles plus de récompenses et de punitions , les familles sont mieux réglées : les pères sont l'image du Créateur de l'univers , qui , quoiqu'il puisse conduire les hommes par son amour , ne laisse pas de se les attacher encore par les motifs de l'espérance et de la crainte.
Je ne finirai pas cette lettre sans te faire remarquer la bizarrerie de l'esprit des Français. On dit qu'ils ont retenu des lois romaines un nombre infini de choses inutiles , et même pis; et ils n'ont pas pris d'elles la puissance paternelle , qu'elles ont établie comme la première autorité légitime.
A Paris, le 18 de la lune de Saphar, 1715.