SANTON AU MONASTÈRE DE CASBIX
Je m'humilie devant toi , sacré santon , et je me prosterne ; je regarde les vestiges de tes pieds comme la prunelle de mes yeux. Ta sainteté est si grande, qu'il semble que tu aies le cœur de notre saint prophète ; tes austérités étonnent le ciel même ; les anges t'ont regardé du sommet de la gloire , et ont dit : Comment est-il encore sur la terre , puisque son esprit est avec nous , et vole autour du trône qui est soutenu par les nuées ?
Et comment ne t'honorerais-je pas , moi qui ai appris de nos docteurs que les dervis, même infidèles, ont toujours un caractère de sainteté qui les rend respectables aux vrais croyants ; et que Dieu s'est choisi dans tous les coins de la terre dos Jimes plus pures que les autres, qu'il a .séparées du monde impie , afin que leurs mortifications et leurs prières ferventes
suspendisseut sa colère , prête à tomber sur tant de peuples rebelles ?
Les chrétiens disent des merveilles de leurs premiers santons , qui se réfugièrent à milliers dans les déserts affreux de la Thébaïde, et eurent pour chefs Paul , Antoine et Pacôme. Si ce qu'ils en disent est vrai , leurs vies sont aussi pleines de prodiges que celles de nos plus sacrés immaums. Ils passaient quelquefois dix ans entiers sans voir un seul homme ; mais ils habitaient la nuit et le jour avec des démons : ils étaient sans cesse tourmentés par ces esprits malins ; ils les trouvaient au lit, ils les trouvaient à table; jamais d'asile contre eux. Si tout ceci est vrai , santon vénérable , il faudrait avouer que personne n'aurait jamais vécu en plus mauvaise compagnie.
Les chrétiens sensés regardent toutes ces histoires connue une allégorie bien naturelle , qui nous peut servir à nous faire sentir le malheur de la condition humaine. En vain cherchonsnous dans le désert un état tranquille , les tentations nous suivent toujours ; nos passions , figurées par les démons , ne nous quittent point encore ; ces monstres du cœur, ces illusions de l'esprit, ces vains fantômes de l'erreur et du mensonge, se montrent toujours à nous pour nous séduire , et nous attaquent jusque dans les jeûnes et les cilices, c'est-à-dire jusque dans notre force même.
Pour moi , santon vénérable , je sais que l'envoyé de Dieu a enchaîné Satan , et l'a précipité dans les abîmes : il a purifié la terre , autrefois pleine de son empire, et l'a rendue digne du séjour des anges et des prophètes.
A Paris, le 9 de la lune de Chalihan, 1715.