XCV. USBElv A RHÉDI
A Venise.
Je n'ai jamais ouï parler du droit public, qu'on n'ait commencé par rechercher soigneusement quelle est l'origine des sociétés ; ce qui me paraît ridicule. Si les liommes n'en for-
LETTRES PEIISA>ES. 389
maient point , s'ils se quittaient et se fuyaient les uns les autres , il faudrait en demander la raison , et chercher pourquoi ils se tiennent séparés : mais ils naissent tous liés les uns aux autres ; un fils est né auprès de son père , et il s'y tient : voila la société et la cause de la société.
Le droit public est plus connu en Europe qu'en Asie; cependant on peut dire que les passions des princes , la patience des peuples , la flatterie des écrivains , en ont corrompu tous les principes.
Ce droit, tel qu'il est aujourd'hui , est une science qui apprend aux princes jusqu'à quel point ils peuvent violer la justice sans choquer leurs intérêts. Quel dessein, Rhédi, de vouloir, pour endurcir leur conscience , mettre l'iniquité en système, d'en donner des règles , d'en former des principes , et d'en tirer des conséquences !
La puissance illimitée de nos sublimes sultans, qui n'a d'autre règle qu'elle-même, ne produit pas plus de monstres que cet art indigne qui veut faire plier la justice, tout inflexible qu'elle est.
On dirait, Rhédi, qu'il y a deux justices toutes différentes : lune qui règle les affaires des particuliers , qui règne dans le droit civil ; l'autre qui règle les différends qui surviennent de peuple à peuple, qui tjTannise dans le droit public : comme si le droit public n'était pas lui-même un droit civil, non pas a la vérité d'un pays particulier, mais du monde.
Je t'expliquerai dans une autre lettre mes pensées ladessus.
De Paris , le l" de la lune de Zilhagé , I7)c.