‹ Des Romains, Lettres Persanes et Temple de GnideChapitre 20 sur 263 · CHAPITRE Vr · texte numérisé non relu

CHAPITRE Vr

qui fut envoyé pour ce sujet aux Romains aurait suffi pour les vaincre ' .

Maîtres de l'univers, ils s'en attribuèrent tous les trésors : ravisseurs moius injustes en qualité de conquérants qu'oi qualité de législateurs. Ayant su que Ptoloraée , roi de Chypre, avait des richesses immenses, ils firent une loi, sur la proposition d'un tribun , par laquelle ils se donnèrent l'hérédité d'un homme vivant, et la confiscation d'un prince allié \

Bientôt la cupidité des particuliers acheva d'enlever ce qui avait échappé à l'avarice publique. Les magistrats et les gouverneurs vendaient aux rois leurs injustices. Deux compétiteurs se ruinaient à l'envi pour acheter une protection toujours douteuse contre un rival qui n'était pas entièrement épuisé : car on n'avait pas même cette justice des brigands , qui portent une certaine probité dans l'exercice du crime. Enfin les droits légitimes ou usurpés ne se soutenant que par de l'argent , les princes , pour en avoir , dépouillaient les temples , confisquaient les biens des plus riches citoyens : on faisait mille crimes pour donner aux Romains tout l'argent du monde.

Mais rien ne servit mieux Rome que le respect qu'elle imprima à la terre. Elle mit d'abord les rois dans le silence, et les rendit comme stupides. Il ne s'agissait pas du degré de leur puissance ; mais leur personne propre était attaquée. Risquer une guerre , c'était s'exposer à la captivité, à la mort, à l'infamie du triomphe. Ainsi des rois qui vivaient dans le faste et dans les délices n'osaient jeter des regards fixes sur le peuple romain ; et , perdant le

' Les présents que le sénat envoyait aux rois n'étaient que des bagatelles, comme une chaise et un bâton d'ivoire, ou quelque robe de m* gistraturc.

' Ftonis, liv. m , chap ix.

50 GR\NDi:UR ET DÉCADENCE DES ROMAINS,

courage, ils attendaient, de leur patrence et de leurs bassesses, quelque délai aux misères dont ils étaient menacés ' .

Remarquez, je vous prie, la conduite des Romains. Après la défaite d'Antlochus , ils étaient maîtres de l'Afrique, de l'Asie et de la Grèce, sans y avoir presque de villes en propre. Il semblait qu'ils ne conquissent que pour donner; mais ils restaient si bien les maîtres, que, lorsqu'ils faisaient la guerre à quelque prince , ils l'accablaient pour ainsi dire du poids de tout l'univers.

Il n'était pas temps encore de s'emparer des pays conquis. S'ils avaient gardé les villes prises à Philippe, ils auraient fait ouvrir les yeux aux Grecs; si, après la seconde guerre punique, ou celle contre Antiochus, ils avaient pris des terres eu Afrique ou en Asie , ils n'auraient pu conserver des conquêtes si peu solidement établies '.

Il fallait attendre que toutes les nations fussent accoutumées à obéir, comme libres et comme alliées, avant de leur commander comme sujettes , et qu'elles eussent été se perdre peu à peu dans la république romaine.

Voyez le traité qu'ils firent avec les Latins après la victoire du lacRégille^ : il fut un des principaux fondements de leur puissance. On n'y trouve pas un seul mot qui puisse faire soupçonner l'empire.

C'était une manière lente de conquérir. Ou vainquait un peuple , et on se contentait de l'affaiblir; on lui impo-

« Ils cachaient autant qu'ils pouvaient leur puissance et leurs richesses aux Romains. Voyez là-dessus un fragment du livre I de Dion.

> Ils n'osèrent y exposer leurs colonies ; ils aimèrent mieux mettre une jalousie éternelle entre les Carthaginois et Massinisse, et se servir du secours des uns et des autres pour soumettre la Macédoine el la Grèce.

s Uenvs d'Halicarnasso le rapporte, liv. VI, ch. xr.v, édition d'Oxford.

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