CHAPITRE VI
pics, on peut se rappeler comment, avec une parole, ils chassèrent d'Egypte Antiochus.
Sachant combien les peuples d'Europe étaient propres à la guerre, ils établirent comme une loi qu'il ne serait permis à aucun roi d'Asie d'entrer en Europe , et d'y assujettir quelque peuple que ce fût '. Le principal motif de la guerre qu'ils tirent à Mithridate fut que, contre cette défense, il avait soumis quelques barbares \
Lorsqu'ils voyaient que deux peuples étaient en guerre , quoiqu'ils n'eussent aucune alliance, ni rien à démêler avec l'un ni avec l'autre, ils ne laissaient pas de paraître sur la scène , et , comme nos chevaliers errants , ils prenaient le parti du plus faible. C'était, dit Denys d'Halicaruasse^, une ancienne coutume des Romains, d'accorder toujours leiu" secours à quiconque venait l'implorer.
Ces coutumes des Romains n'étaient point quelques faits particuliers arrivés par hasard, c'étaient des principes toujours constants ; et cela se peut voir aisément : car les maximes dont ils firent usage contre les plus grandes puissances furent précisément celles qu'ils avaient employées dans les commencements contre les petites villes qui étaient autour d'eux.
Ils se servirent d'Euménès et deMassinisse pour subjuguer Philippe et Antiochus , comme ils s'étaient servis des Latins et des Berniques pour subjuguer les Volsques et les Toscans ; ils se firent hvrer les flottes de Carthage et des rois d'Asie , comme ils s'étaient fait donner les barques d'Antium ; ils ôtèrent les liaisons politiques et civiles en-
' La défense faite à Antiochus , même avant la guerre , de passtr eu Europe, devint générale contre les autres rois. ' Appian, de Bello Mithridatico. ch. xiii. ' Fragment de Denys, tiré de V Extrait des ambassades.
4r. GRANDEUR ET DÉCADENCE DES ROMAINS,
tre les quatre parties de la Macédoine, comme ils avaient autrefois rompu Tuiiion des petites villes latines '.
Mais surtout leur maxime constante fut de diviser. La république d'Acliaïe était formée par une association de villes libres : le sénat déclara que chaque ville se gouvernerait dorénavant par ses propres lois , sans dépendre d'une autorité commune.
La république des Béotiens était pareillement une ligue de plusieurs villes ; mais comme , dans la guerre contre Persée , les unes suivirent le parti de ce prince , les autres celui des Romains , ceux-ci les reçurent en grâce , moyennant la dissolution de l'alliance commune.
Si un grand prince % qui a régné de nos jours, avait suivi ces maximes lorsqu'il vit un de ses voisins détrôné , il aurait employé de plus grandes forces pour le soutenir et le borner dans l'île qui lui resta fidèle : en divisant la seule puissance qui pût s'opposer à ses desseins , il aurait tiré d'immenses avantages du malheur même de son alliée
Lorsqu'il y avait quelques disputes dans un État, ils jugeaient d'abord l'affaire ; et par là ils étaient sûrs de n'avoir contre eux que la partie qu'ils avaient condamnée. Si c'étaient des princes du même sang qui se disputaient la couroime, ils les déclaraient quelquefois tous deux rois ^ ; si l'un d'eux était en bas âge% ils décidaient en sa faveur, et ils en prenaient la tutelle , comme protecteurs
' TlTE-LlVE, liv. VII.
' [Louis XIV.]
^ [Jacques II, roi d'Angleterre. ]
* Comme il arriva à Ariarathe et Holopherue , en Cappadoce. i A l'iA.N, in Syrtac.)
» Pour pouvoir ruiner la Syrie en qualité de tuteurs , ils se déclarorenl pour le lils d'Antiochus, encore enfant, contre Démétrius, qui était chez eux en otage, et qui les conjurait de lui rendre justice, disant que Piouie était sa mère, et les sénateurs ses pères.
CHAPITRI-: Vf. 47
de l'univers. Car ils avaient porté les choses au poiut que les peuples et les rois étaient leurs sujets , sans savoir précisément par quel titre ; étant établi que c'était assez d'avoir ouï parler d'eux pour devoir leur être soumis.
Ils ne faisaient jamais de guerres éloignées saus s'être procuré quelque allié auprès de l'eunemi qu'ils attaquaient, qui put joindre ses troupes à l'armée qu'ils envoyaient ; et, comme elle n'était jamais considérable par le nombre, ils observaient toujours d'en tenir une autre dans la province la plus voisine de l'ennemi , et une troisième dans Rome, toujours prête à marcher'. Ainsi ils n'exposaient qu'une très-petite partie de leurs forces , pendant que leur ennemi mettait au hasard toutes les siennes \
Quelquefois ils abusaient de la subtilité des termes de leur langue. Ils détruisirent Carthage , disant qu'ils avaient prorais de conserver la cité , et non pas la ville. On sait comment les Étoliens , qui s'étaient abandonnés à leur foi , furent trompés : les Romains prétendirent que la signification de ces mots, s'abandonner à la foi cVim ennemi , emportait la perte de toutes sortes de choses, des personnes, des terres, des villes, des temples, et des sépultures même.
Ils pouvaient même donner à un traité une interprétation arbitraire : ainsi, lorsqu'ils voulurent abaisser les Rhodieus, ils dirent qu'ils ne leur avaient pas donné autrefois la Lycie comme présent, mais comme amie et alliée.
Lorsqu'un de leurs généraux faisait la paix pour sauver son armée prête à périr, le sénat, qui ne la ratifiait point, profitait de cette paix , et continuait la guerre. Ainsi , quand Jugurtha eut enfermé ime armée romaine, et qu'il l'eut
• C'était une pratique constante , comme on peut voir par i'Iiistoire. ' Vovez connue ils se conduisiri'iit dans In nuerre de Macédoine.
'i8 GRANDEUR ET DÉCADENCE DES ROMAINS,
laissée aller sous la foi d'un traité, on se servit contre lui des troupes mêmes qu'il avait sauvées; et lorsque les Nuinautins eurent réduit vingt mille Romains, près de mourir de faim , à demander la paix , cette paix , qui avait sauvé tant de citoyens , fut rompue à Rome , et l'on éluda la foi publique en envoyant le consul qui l'avait signée'.
Quelquefois ils traitaient de la paix avec un prince sous des conditions raisonnables ; et lorsqu'il les avait exécutées, ils en ajoutaient de telles qu'il était forcé de recommencer la guerre. Ainsi , quand ils se furent fait livrer par •Jugurtha ses éléphants, ses chevaux, ses trésors, ses transfuges, ils lui demandèrent de livrer sa personne; chose qui , étant pour un prince le dernier des malheurs , ne peut jamais faire une condition de paix =.
Enfin ils jugèrent les rois pour leurs fautes et leurs crimes particuliers. Ils écoutèrent les plaintes de tous ceux qui avaient quelques démêlés avec Philippe ; ils envoyèrent des députés pour pourvoir à leur sûreté ; et ils firent accuser Persée devant eux pour quelques meurtres et quelques querelles avec des citoyens des villes alliées.
Gomme on jugeait de la gloire d'un général par la quantité de l'or et de l'argent qu'on portait à son triomphe, il ne laissait rien à l'ennemi vaincu. Rome s'enrichissait toujours , et chaque guerre la mettait en état d'en entreprendre une autre.
Les peuples qui étaient amis ou alliés se ruinaient tous par les présents immenses qu'ils faisaient pour conserver la faveur, ou l'obtenir plus grande ; et la moitié de l'argent
' Ils en agirent de même avec les Samoites , les Lusitaniens et les peuples de Corse. Voyez , sur ces derniers , un fragment du livre 1 de Dion.
' Ils en agirent de même avec Viriate : après lui avoir fait rendre les transfuges, on lui demanda qu'il rendit les armes; a quoi ni lui ni les Hcns ne purent consentir. (Fragment de Dion.)