‹ Des Romains, Lettres Persanes et Temple de GnideChapitre 30 sur 263 · CHAPITRE X. m · texte numérisé non relu

CHAPITRE X. m

laissaient pas d'avoir des bornes , produisirent un luxe et des profusions qui n'en avaient point ' . Ceux qui avaient d'abord été corrompus par leurs richesses le furent ensuite par leur pauvreté. Avec des biens au-dessus d'une condition privée , il fut difficile d'être un bon citoyen ; avec les désirs et les regrets d'une grande fortune ruinée, on fut prêt à tous les attentats ; et, comme dit Salluste % on vit une génération de gens qui ne pouvaient avoir de patrimoine , ni souffrir que d'autres en eussent.

Cependant, quelle que fut la corruption de Rome , tous les malheurs ne s'y étaient pas introduits ; car la force de son institution avait été telle qu'elle avait conservé une valeur héroïque , et toute son application à la guerre, au milieu des richesses , de la mollesse et de la volupté ; ce qui n'est, je crois , arrivé à aucune nation du monde.

Les citoyens romains regardaient le commerce ^ et les arts comme des occupations d'esclaves ^ : ils ne les exerçaient point. S'il y eut quelques exceptions , ce ne fut que de la part de quelques affranchis qui continuaient leur première industrie ; mais en général ils ne connaissaient que l'art de la guerre , qui était la seule voie pour aller aux magistratures et aux honneurs ^. Ainsi les vertus guerrières restèrent , après qu'on eut perdu toutes les autres.

' La maison que Cornélie avait achetée soixante et quinze mille draclv mes, Lucullus l'acheta, peu de temps après, deux millions cinq cent mille. (Plutarque, Fie de Marins.)

2 m merito dicatur genitos esse, qui nec ipsi hahere passent resfamiliares, nec alios pati. (Fragment de VHistoire de Salluste, tiré du livre de la Cité de Dieu, liv. II, chap. xviii.)

3 Romulus ne permit que deux sortes d'exercices aux gens lihres, l'agriculture et la guerre. Les marchands, les ouvriers, ceux qui tenaient une maison à louage , les cabaretiers , n'étaient pas du nombre des citoyens. (DÊNVS d'Halicarnasse , liv. II; idem, liv. IX.)

* Cicéron en donne les raisons dans ses Offices, liv. III. » Il fallait avoir servi dix années , entre l'âge de seize ans et celui (Iq quaraute-sept. Voyez Poiybe, liv. VI.

GRANDI' LR ET DÉCADKNCE DES ROMAINS,

CflAPlTRi: \I.

De Sylla. — De Pompée et César.

Je supplie qu'on me permette de détourner les yeu\ des horreurs des guerres de Marius et de Sylla : on eu trouvera dans Appieu l'épouvantable histoire. Outre la jalousie , l'ambition et la cruauté des deux chefs , chaque Romain était furieux ; les nouveaux citoyens et les anciens ne se regardaient plus comme les membres d'une i même république ' , et l'on se faisait une guerre qui , par un caractère particulier, était en même temps civile et étrangère.

Sylla fit des lois très-propres à ôter la cause des désordres que l'ou avait vus : elles augmentaient l'autorité du sénat , tempéraient le pouvoir du peuple , réglaient celui des tribuns. La fantaisie qui lui fit quitter la dictature sembla rendre la vie à la république; mais, dans la fureur de ses succès, il avait fait des choses qui mirent Rome dans l'impossibilité de conserver sa liberté.

Il ruina , dans son expédition d'Asie , toute la discipline militaire; il accoutuma son armée aux rapines % et lui donna des besoins qu'elle n'avait jamais eus ; il corrompit une fois des soldats , qui devaient dans la suite corrompre les capitaines.

" Comme Marius, pour se faire donner la commission de la guerre contre Mithridate, au préjudice de Sylla, avait par le secours du tribun Sulpilius, répandu les huit nouvelles trihus des peuples d'Italie dans les anciennes , ce qui rendait les Italiens maitres des suffrages , ils étaient la plupart du parti de Marius , pendant que le sénat et les anciens citoyens étaient du parti de Sylla.

' Voj'ez, dans la Conjuration de CntiUna , le portrait que Salluste nous fait de; cette armof .

CIlAI'ITP.r, XI. 71

Il entra dans Rome à main armée , et enseigna aux jiénéraux ronmins à violer l'asile de la liberté ' .

Il donna les terres des citoyens aux soldats % et il les rendit avides pour jamais ^; car, dès ce moment, il n'y eut plus un homme de guerre qui n'attendît une occasion qui pût mettre les biens de ses concitoyens entre ses mains.

Il inventa les proscriptions, et mit à prix la tète de ceux qui n'étaient pas de son parti. Dès lors il futimpossible de s'attacher davantage à la république ; car, parmi deux hommes ambitieux , et qui se disputaient la victoire , ceux qui étaient neutres, et pour le parti de la liberté, étaient sûrs d'être proscrits par celui des deux qui serait vainqueur. Il était donc de la prudence de s'attacher à l'un des deux.

Il vint après lui , dit Cicéron ^, un homme qui, dans une cause impie et une victoire encore plus honteuse, ne conlisqua pas seulement les biens des particuliers , mais enveloppa dans la même calamité des provinces entières.

Sylla , quittant la dictature , avait semblé ne vouloir vivre que sous la protection de ses lois mêmes ; mais cette action, qui marqua tant de modération, était elle-même une suite de ses violences. Il avait donné des établissements à quarante-sept légions dans divers endroits de l'Italie. Ces gens-là, dit Appien , regardant leur fortune

' Fugatis Marii copiis, primus in-bcm Romam ciim urinif: ingri'ssns est. (Fragment de Jean d'Antioche, dans VExtrail des vertus et des vices.)

" On distribua bien au commencement une partie des terres des ennemis vaincus; mais Sylla donnait les terres des citoyens.

' [Les confiscations, même en enrichissant des complices , n'en font que des mécontents et des insérais. Les troubles et le désordre de l'Élai commencent à leur p.iraitre insupportables dès qu'ils commencent à y posséder quelque chose; et l'autorité qu'on ne leur accorde pas tout entière, ils la regardeiit comme usurpée par les autres. ( L'avocat général Servan.)]

* Oiyires. liv II, eh. vui.

comme attachée à sa vie , veillaient à sa sûreté, et étaient toujours prêts à le secourir ou à le venger '.

La république devant nécessairement périr, il n'était plus question que de savoir comment et par qui elle devait être abattue.

Deux hommes également ambitieux, excepté que l'un ne savait pas aller à son but si directement que l'autre, effacèrent par leur crédit , par leurs exploits , par leurs vertus , tous les autres citoyens. Pompée parut le pre-. mier; César le suivit de près.

Pompée , pour s'attirer la faveur, fit casser les lois de Sylla qui bornaient le pouvoir du peuple ; et quand il eut fait à son ambition un sacrifice des lois les plus salutaires de sa patrie , il obtint tout ce qu'il voulut , et la témérité du peuple fut sans bornes à son égard ,

Les lois de Rome avaient sagement divisé la puissance publique eu un grand nombre de magistratures qui se soutenaient, s'arrêtaient, et se tempéraient l'une l'autre ; et comme elles n'avaient toutes qu'un pouvoir borné, chaque citoyen était bon pour y parvenir ; et le peuple , voyant passer devant lui plusieurs personnages l'un après l'autre, ne s'accoutumait à aucun d'eux. Mais dans ce temps-ci le système de la république changea : les plus puissants se firent donner par le peuple des commissions extraordinaires , ce qui anéantit l'autorité du peuple et des magistrats, et mit toutes les grandes affaires dans les mains d'un seul ou de peu de gens '.

Fallut-il faire la guerre à Sertoriu», on en donna la commission à Pompée. Fallut-il la faire à Mithridate, tout le monde cria : Pompée! Eut-on besoin de faire venir des bljés

' On peut voir ce qui arriva après la mort de César. ' Plehis opes ivimilntœ , fjavciirum, potentia crevit. (Sallcste, de Conjuratio'iv Catil.)

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