‹ Des Romains, Lettres Persanes et Temple de GnideChapitre 31 sur 263 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

à Rome, le peuple croit être perdu, si on n'eu charge Pompée. Veut-on détruire les pirates , il n'y a que Pompée. Et lorsque César menace d'envahir, le sénat crie a senteur, et n'espère plus qu'en Pompée,

« Je crois bien , disait Marcus ■ au peuple , que Pom- « pée, qne les nobles attendent, aimera mieux assurer « votre liberté que leur domination ; mais il y a eu un « temps ou chacun de vous avait la protection de plu- « sieurs, et non pas tous la protection d'un seul, et ou il « était inouï qu'un mortel pût donner ou ôter de pareilles « choses. "

A Rome, faite pour s'agrandir, il avait fallu réunir dans les mêmes personnes les honneurs et la puissance ; ce qui, dans des temps de trouble, pouvait fixer l'admiration du peuple sur un seul citoyen.

Quand on accorde des honneurs, on sait précisément ct que l'on donne ; mais , quand on y joint le pouvoir, on ne peut dire à quel point il pourra être porté.

Des préférences excessives données à un citoyen dans une république ont toujours des effets nécessaires : elles fout naître l'envie du peuple, ou elles augmentent sans mesure son amour.

Deux fois Pompée , retournant à Rome maître d'opprimer la république , eut la modération de congédier ses armées avant que d'y entrer, et d'y paraître en simple citoyen. Ces actions , qui le comblèrent de gloire , firent que, dans la suite, quelque chose qu'il eut fait au préjudice des lois, le sénat se déclara toujours pour lui.

Pompée avait une ambition plus lente et plus douce que celle de César. Celui-ci voulait aller à la souveraine puissance les armes à la main , comme Sylla , cette façon

' Fragment de V Histoire de Sallusle.

M0NTE.S<1HEC. "'

•d'opprimer ne plaisait point à Pompée : il aspirait à la dictature , mais par les suffrages du peuple ; il ne pouvait consentir à usurper la puissance ; mais il aurait voulu qu'on la lui remît entre les mains

Comme la faveur du peuple n'est jamais constante, il y eut des temps où Pompée vit diminuer son crédit ' ; et , ce qui le toucha bien sensiblement, des gens qu'il méprisait augmentèrent le leur, et s'en servirent contre lui.

Cela lui fit faire trois choses également funestes : il corrompit le peuple à force d'argent, et mit dans les élections un prix aux suffrages de chaque citoyen.

De plus , il se servit de la plus vile populace pour troubler les magistrats dans leurs fonctions , espérant que les gens sages , lassés de vivre dans l'anarchie , le créeraient dictateur par désespoir.

Enfin il s'unit d'intérêts avec César et Crassus. Caton disait que ce n'était pas leur inimitié qui avait perdu la république, mais leur union. En effet, Rome était en ce malheureux état qu'elle était moins accablée par les guerres civiles que par la paix , qui , réunissant les vues 2t les intérêts des principaux , ne faisait plus qu'une tyrannie.

Pompée ne prêta pas proprement sou crédit à César, jiiais, sans le savoir, il le lui sacrifia. Bientôt César employa contre lui les forces qu'il lui avait doimées, et ses artifices mêmes ; il troubla la ville par ses émissaires, et se rendit maître des élections : consuls, préteurs, tribuns, furent achetés au prix qu'ils mirent eux-mêmes.

Le sénat , qui vit clairement les desseins de César, eut recours à Pompée ; il le pria de prendre la défense de la république, si l'on pouvait appeler de ce nom un gou-

" Voyez Plutnr(|iir, fie '!<■ Pompée.

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\ ornement qui demandait la protection d'un de ses citoyens.

Je crois que ce qui perdit surtout Pompée fut la honte qu'il eut de penser qu'en élevant César comme il avait fait , il eût manqué de prévoyance. Il s'accoutuma le plus tard qu'il put à cette idée , il ne se mettait point en défense, pour ne point avouer qu'il se fût mis en danger ; il soutenait au sénat que César n'oserait faire la guerre ; et parce qu'il l'avait dit tant de fois , il le redisait toujours.

Il semble qu'une chose avait mis César en état de tout entreprendre : c'est que, par une malheureuse conformité de noms, on avait joint à son gouvernement de la Gaule cisalpine celui de la Gaule d'au delà les Alpes.

La politique n'avait point permis qu'il y eût des armées auprès de Rome; mais elle n'avait pas souffert non plus qv.e l'Italie fût entièrement dégarnie de troupes : cela fit qu'on tint des forces considérables dans la Gaule cisalpine , c'est-à-dire dans le pays qui est depuis le Rubicon , petit fleuve de la Romagne, jusqu'aux Alpes. Mais, pour assurer la ville de Rome contre ces troupes , on fit le célèbre sénatus-consulte que l'on voit encore gravé sur le chemin de Rimini à Césène , par lequel on dévouait aux dieux infernaux , et l'on déclarait sacrilège et parricide, quiconque, avec une légion, avec une armée, ou avec une cohorte, passerait le Rubicon.

A un gouvernement si important qui tenait la ville en échec, on en joignit un autre plus considérable encore : c'était celui de la Gaule transalpine , qui comprenait les pays du midi de la France , qui , ayant donné à César l'occasion de faire la guerre pendant plusieurs années à tous les peuples qu'il voulut , fit que ses soldats vieillirent avec lui , et qu'il ne les conquit pas moins que les

barbares. Si César n'avait point eu le gouvernement de la Gaule transalpine, il n'aurait point corrompu ses soldats, ni fait respecter sou nom par tant de victoires. S'il n'avait pas eu celui de la Gaule cisalpine, Pompée aurait pu l'arrêter au passage des Alpes ; au lieu que , dès le commencement de la guerre, il fut obligé d'abandonner l'Italie : ce qui fit perdre à son parti la réputation, qui dans les guerres civiles est la puissance même.

La même frayeur qu'Annibal porta dans Rome après la bataille de Cannes , César l'y répandit lorsqu'il passa le Rubicon. Pompée , éperdu , ne vit , dans les premiers moments de la guerre , de parti à prendre que celui qui reste dans les affaires désespérées : il ne sut que céder et que fuir; il sortit de Rome, y laissa le trésor public; il ne put nulle part retarder le vainqueur; il abandonna une partie de ses troupes, toute l'Italie, et passa la mer. On parle beaucoup de la fortune de César ; mais cet homme extraordinaire avait tant de grandes qualités sans pas un défaut , quoiqu'il eût bien des vices, qu'il eût été bien difficile que , quelque armée qu'il eût commandée, il n'eût été vainqueur, et qu'en quelque république qu'il fût né, il ne l'eût gouvernée.

César, après avoir défait les lieutenants de Pompée en Espagne, alla en Grèce le chercher lui-même. Pompée, qui avait la côte de la mer et des forces supérieures, était sur le point de voir l'armée de César détruite par la misère et la faim ; mais comme il avait souverainement le faible de vouloir être approuvé , il ne pouvait s'empêcher de prêter l'oreille aux vains discours de ses gens , qui le raillaient ou l'accusaient sans cesse '. Il veut, disait l'un, se perpétuer dans le commandement, et être,

' Voyez Plutarque , Fie de Pompée.

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