CHAPITRE XV
appelous humanité. D'où peut venir cette férocité que nous trouvons dans les habitants de nos colonies , que de cet usage continuel des châtiments sur une malheureuse partie du genre humain ? Lorsque l'on est cruel dans l'état civil , que peut-on attendre de la douceur et de la justice naturelle?
On est fatigué de voir dans l'histoire des empereurs le nombre infini de gens qu'ils firent mourir pour confisquer leurs biens. Nous ne trouvons rien de semblable dans nos histoires modernes. Cela , comme nous venons de dire , doit être attribué à des mœurs plus douces et à une religion plus réprimante ; et de plus on n'a point à dépouiller les familles de ces sénateurs qui avaient ravagé le monde. Nous tirons cet avantage de la médiocrité de nos fortunes , qu'elles sont plus sûres : nous ne valons pas la peine qu'on nous ravisse nos biens '.
Le peuple de Rome , ce que l'on appelait /j/eô^^ ne haïssait pas les plus mauvais empereurs. Depuis qu'il avait perdu l'empire , et qu'il n'était plus occupé à la guerre , il était devenu le plus vil de tous les peuples ; il regardait le commerce et les arts comme des choses propres aux seuls esclaves ; et les distributions de blé qu'il recevait lui faisaient néghger les terres : on l'avait accoutumé aux jeux et aux spectacles. Quand il n'eut plus de tribuns à écouter, ni de magistrats à élire, ces choses vaines lui devinrent nécessaires , et son oisiveté lui en augmenta le goût. Or, Caligula, Néron, Commode, Caracalla, étaient regrettés du peuple à cause de leur folie même ; car ils aimaient avec fureur ce que le peuple aimait , et contri-
' Le duc de Bragance avait des biens immenses dans le Portugal '• lorsqu'il se révolta , on félicita le roi d'Espagne delà riche confiscation qu'il allait avoir.
buaient de tout leur pouvoir et même de leur persotmc à ses plaisirs ; ils prodiguaient pour lui toutes les richesses de l'empire; et, quand elles étaient épuisées, le peuple voyant sans peine dépouiller toutes les grandes familles , il jouissait des fruits de la tyrannie ; et il en jouissait purement, car il trouvait sa sûreté dans sa bassesse. De tels princes haïssaient naturellement les gens de bien : ils savaient qu'ils n'eu étaient pas approuvés ' ; indignés de la contradiction ou du silence d'un citoyen austère, enivrés des applaudissements de la populace , ils parvenaient à s'imaginer que leur gouvernement faisait la félicité publique, et qu'il ny avait que des gens malintentionnés qui pussent le censurer.
Caligula était un vrai sophiste dans sa cruauté : comme il descendait également d'Antoine et d'Auguste, il disait qu'il punirait les consuls s'ils célébraient le jour de réjouissance établi en mémoire de la victoire d'Actium , et qu'il les punirait s'ils ne le célébraient pas; et Drusille, à qui il accorda des honneurs divins, étant morte, c'était im crime de la pleurer parce qu'elle était déesse, et de ne la pas pleurer parce qu'elle était sa sœur.
C'est ici qu'il faut se donner le spectacle des choses humaines. Qu'on voie dans l'histoire de Rome tant de guerres entreprises, tant de sang répandu, tant de peuples détruits,
" Les Grecs avaient des jeux où il était décent de combattre, comnae il était glorieux d'y vaincre; les Romains n'avaient guère que des spectacles , et celui des infâmes gladiateurs leur était particulier. Or, qu'un grand personnage descendit loi-méme sur l'arène ou montât sur le théâtre, la gravité romaine ne le souffrait pas. Comment un sénateur aurait-il pu s'y résoudre, lui à qui les lois défendaient de contracter aucune alliance avec des gens que les dégoûts ou les applaudissements même du peuple avaient flétris? Il y parut pourtant des empereurs; et cette folie , qui montrait en eux le plus grand dérèglement du cœur, un mépris de ce qui était beau, de ce qui était honnête, de ce qui était bon , est toujours marquée chez les historienB avec le caractère de la txrannie.