‹ Des Romains, Lettres Persanes et Temple de GnideChapitre 45 sur 263 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

tant de grandes actions , tant de triomphes , tant de politique, de sagesse, de prudence, de constance, de courage, ce projet d'envahir tout, si bien formé, si bien soutenu , si bien fini , à quoi aboutit-il qu'à assouvir le bonheur de cinq ou six monstres ? Quoi ! ce sénat n'avait fait évanouir tant de rois que pour tomber lui-même dans le plus bas esclavage de quelques-uns de ses plus mdignes citoyens, et s'exterminer par ses propres arrêts ! on n'élève donc sa puissance que pour la voir mieux renversée ! les hommes ne ti-availlent à augmenter leur pouvoir que pour le voir tomber contre eux-mêmes dans de plus heureuses mains 1

Caligula ayant été tué , le sénat s'assembla pour établir une forme de gouvernement. Dans le temps qu'il délibérait, quelques soldats entrèrent dans le palais pour piller; ils trouvèrent, dans un lieu obscur, un homme trerublantde peur; c'était Claude : ils le saluèrent empereur. Claude acheva de perdre les anciens ordres, en donnant à ses officiers le droit de rendre la justice'. Les guerres de Marius et de Sylla ne se faisaient principalement que pour savoir qui aurait ce droit , des sénateurs ou des chevahers'; une fantaisie d'un imbécile l'ôta aux uns et aux autres : étrange succès d'une dispute qui avait mis en combustion tout l'univers !

Il n'y a point d'autorité plus absolue que celle du prince qui succède à la république ; car il se trouve avoir toute la puissance du peuple, qui n'avait pu se limiter lui-même.

' Auguste avait établi les procurateurs , mais ils n'avaient point de juridiction : et quand on ne leur obéissait pas, il fallait qu'ils recourussent à l'autorité du gouverneur de la province ou du préteur. Mais, sous Claude, ils eurent la juridiction ordinaire, comme lieutenants de la l*rovrnce; ils jugèrent encore des affaires fiscales ; ce qui mit les forlunes de tout le monde entre leurs mains.

' Voyez Tarite, Annales, liv. XII, ch. liv

Aussi voyons-nous aujourd'hui les rois de Dauemarck exercer le pouvoir le plus arbitraire qu'il y ait en Europe.

Le peuple ne fut pas moins avili que le sénat et les chevaliers. ^'ous avons vu que, jusqu'au temps des empereurs, il avait été si belliqueux, que les armées qu'on levait dans la ville se disciplinaient sur-le-champ , et allaient droit à l'ennemi. Dans les guerres civiles de Vitellius et de Vespasien , Rome , en proie à tous les ambitieux , et pleine de boui-geois timides , tremblait devant la premièie bande de soldats qui pouvait s'en approcher.

La condition des empereurs n'était pas meilloire : comme ce n'était pas une seule armée qui eût le droit ou la hardiesse d'eu élire un , c'était assez que quelqu'un fût élu par une armée pour devenir désagréable aux autres, qui lui nommaient d'abord un compétiteur.

Ainsi, comme la grandeur de la république fut fatale au gouvernement républicain , la grandeur de l'empire le fut à la vie des empereurs. S'ils n'avaient eu qu'un pays médiocre à défendre, ils n'auraient eu qu'une principale armée , qui , les ayant une fois élus , aurait respecté l'ouvrage de ses mains.

Les soldats avaient été attachés à la famille de César, qui était garante de tous les avantages que leur avait procurés la révolution. Le temps vint que les grandes familles de Rome furent toutes exterunnées par celle de César, et que celle de César, dans la persomie de Néron , périt elle-même. La puissance civile, qu'on avait sans cesse abattue , se trouva hors d'état de contre-balancer la mihtaire ; chaque armée voulut faire un empereur.

Comparons ici les temps. Lorsque Tibère commença à régner, quel parti ne tira-t-il pas du sénat ' ? Il apprit que

' TxciTE, Annales, liv. 1.

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