CHAPITRE XX r
pour les trêves , pour les suspensions d'armes , pour le temps qu'on employait à négocier, pour celui qu'on avait passé à faire la guerre.
Les Avares ayant traversé le Danube, les Romains, qui la plupart du temps n'avaient point de troupes à leur opposer, occupés contre les Perses lorsqu'il aurait fallu combattre les Avares , et contre les Avares quand il aurait fallu arrêter les Perses, furent encore forcés de se soumettre à un tribut; et la majesté de l'empire fut flétrie chez toutes les nations.
Justin, Tibère et Maurice travaillèrent avec soin à défendre l'empire. Ce dernier avait des vertus ; mais elles étaient ternies par une avarice presque inconcevable dans un grand prince.
Le roi des Avares offrit à Maurice de lui rendre les prisonniers cju'il avait faits, moyennant une demi-pièce d'argent par tète ; sur son refus , il les lit égorger. L'armée romaine , indignée , se révolta ; et les verts s'étant soulevés en même temps, un centenier, nommé Phocas, fut élevé à l'empire, et fit tuer Maurice et ses enfants.
L'histoire de l'empire grec (c'est ainsi que nous nommerons dorénavant l'empire romain) n'est plus qu'un tissu de révoltes , de séditions et de perfidies. Les sujets n'avaient pas seulement l'idée de la fidélité que l'on doit aux princes ; et la succession des empereurs fut si interrompue , que le titre àcporphyrogénète ', c'est-à-dire né dans l'appartement où accouchaient les impératrices , fut un titre distinctif que peu de princes des diverses familles impériales purent porter.
Toutes les voies furent bonnes pour parvenir à l'empire : on y alla par les soldats , par le clergé , par le sénat, par
' [Ce mot, dérivé du grec, signilis né dans la pourpre. (P.)]
156 GRANDEUR ET DECADENCE DES ROMAIîS'S,
les paysans, par le peuple de Constantinople , par celui des autres villes.
La religion chrétienne étant devenue dominante dans l'empire, il s'éleva successivement plusieurs hérésies qu'il fallut condamner. Arius ayant nié la divinité du Verbe; les Macédoniens, celle du Saint-Esprit; Nestorius, l'unité de la personne de Jésus-Christ ; Eutychès , ses deux natures ; les monotbélites, ses deux volontés, il fallut assembler des conciles contre eux : mais les décisions n'en ayant pas été d'abord universellement reçues , plusieurs empereurs séduits revinrent aux erreurs condamnées. Et comme il n'y a jamais eu de nation qui ait porté une haine si violente aux hérétiques que les Grecs, qui se croyaient souillés lorsqu'ils parlaient à un hérétique, ou habitaient avec lui , il arriva que plusieurs empereurs perdirent l'affection de leurs sujets ; et les peuples s'accoutumèrent à penser que des princes si souvent rebelles à Dieu n'avaient pu êti'e choisis par la Providence pour les gouverner.
Une certaine opinion, prise de cette idée qu'il ne fallait pas répandre le sang des chrétiens, laquelle s'établit de plus en plus lorsque les mahométans eurent p^ru , fit que les crimes qui n'intéressaient pas directement la religion furent faiblement punis : ou se contenta de crever les yeux, ou de couper le nez ou les cheveux , ou de mutiler de quelque manière ceux qui avaient excité quelque révolte, ou attenté à la personne du prince ' ; des actions pareilles purent se commettre sans danger, et même sans courage.
Un certain respect pour les ornements impériaux lit que l'on jeta d'abord les yeux sur ceux qui osèrent s'en revè-
' Zenon contribua beaucoup à établir ce relâchement. Voyez Malchus , Histoire byzantine , dans l'Extrait des ambassades.