‹ Des Romains, Lettres Persanes et Temple de GnideChapitre 84 sur 263 · DIALOGUE DE SVLLA ET D'EUCRATE · texte numérisé non relu

DIALOGUE DE SVLLA ET D'EUCRATE

a toujours travaillé à renverser l'un et l'autre. Mais celui qui est assez ambitieux pour le servir contre le sénat et les lois , le fut toujours assez pour devenir son maître. C'est ainsi que nous avons wl finir tant de républiques dans la Grèce et dans l'Italie.

« Pour prévenir un pareil malheur, le sénat a toujours été obligé d'occuper à la guerre ce peuple indocile. Il a été forcé malgré lui à ravager la terre , et à soumettre tant de nations dont l'obéissance nous pèse. A présent que l'univers n'a plus d'ennemis à nous donner, quel serait le destin de la république? Et sans moi le sénat aurait-il pu empêcher que le peuple , dans sa fureur aveugle pour la liberté, ne se livrât lui-même à Marius, ou au premier tyran qui lui aurait fait espérer l'indépendance?

■< Les dieux , qui ont donné à la plupart des hommes une lâche ambition , ont attaché à la liberté presque autant de malheurs qu'à la servitude. Mais , quelque doive être le prix de cette noble liberté , il faut bien le payer aux dieux.

« La mer engloutit les vaisseaux , elle submerge des pays entiers ; elle est pourtant utile aux humains.

« La postérité jugera ce que Rome n'a pas encore osé examiner : elle trouvera peut-être que je n'ai pas versé assez de sang , et que tous les partisans de Marius n'ont pas été proscrits.

« — Il faut que je l'avoue, Sylla, vous m' étonnez. Quoi! c'est pour le bien de votre patrie que vous avez versé tant de sang ! et vous avez eu de l'attachement pour elle!

« Eucrate , me dit-il , je n'eus jamais cet amour dominant pour la patrie , dont nous trouvons tant d'exemples dans les premiers temps de la république : et j'aime

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autant Coriolan , qui porte la flamme et le fer jusqu'aux murailles de sa ville ingrate, qui fuit repentir chaque citoyen de l'affront que lui a fait chaque citoyen , que celui qui chassa les Gaulois du Capitole. Je ne me suis jamais piqué d'être l'esclave ni l'idolâtre de la société de mes pareils : et cet amour tant vanté est une passion trop populaire pour être compatible avec la hauteur de mon âme. Je me suis uniquement conduit par mes réflexions, et surtout par lejnépris que j'ai eu pour les hommes. On peut juger, par la manière dont j'ai traité le seul grand peuple de l'univers , de l'excès de ce mépris pour tous les autres.

« J'ai cru qu'étant sur la terre, il fallait que j'y fusse libre. Si j'étais né chez les barbares , j'aurais moins cherché à usurper le trône pour commander que pour ne pas obéir. Né dans une république , j'ai obtenu la gloire des conquérants en ne cherchant que celle des hommes libres.

« Lorsqu'avec mes soldats je suis entré dans Rome , je ne respirais ni la fureur ni la vengeance. J'ai jugé sans haine , mais aussi sans pitié, les Romains étonnés. « Vous <■ étiez libres, ai-je dit , et vous vouliez vivre en esclaves ! " Non. Mais mourez, et vous aurez l'avantage de mourir « citoyens d'une ville libre. »

« J'ai cru çu'ôter la liberté à une ville dont j'étais citoyen , était le plus grand des crimes. J'ai puni ce crimelà; et je ne me suis point embarrassé si je serais le bon ou le mauvais génie de la république. Cependant le gouvernement de nos pères a été rétabU; le peuple a expié tous les affronts qu'il avait faits aux nobles : la crainte a suspendu les jalousies ; et Rome n'a jamais été si tranquille.

« Vous voilà instruit de ce qui m'a déterminé à toutes les sanglantes tragédies que vous avez vues. Si j'avais vécu

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dans ces jours heureux de la république où les citoyeus, tranquilles dans leurs maisons , y rendaient aux dieux une .Irae libre, vous m'auriez vu passer ma vie dans cette retraite , que je n'ai obtenue que par tant de sang et de sueur.

« — Seigneur, lui dis-je , il est heureux que le ciel ait épargné au genre humain le nombre des hommes tels que vous. Nés pour la médiocrité , nous sommes accablés par les esprits sublimes. P^ur qu'un homme soit au-dessus de l'humanité, il en coûte trop cher à tous les autres.

'< Vous avez regardé l'ambition des héros comme une passion commune, et vous n'avez fait cas que de l'ambition qui raisoune. Le désU" insatiable de dominer, que vous avez trouvé dans le cœur de quelques citoyens , vous a fait prendre la résolution d'être un homme extraordinaire : l'amour de votre liberté vous a fait prendre celle d'être terrible et cruel. Qui dirait qu'un héroïsme de principe eût été plus funeste qu'un héroïsme d'impétuosité? Mais si , pour vous empêcher d'être esclave , il vous a fallu usurper la dictature, comment avez-vous osé la rendre? Le peuple romain, dites-vous, vous a vu désarmé, et n'a point attenté sur votre vie. C'est un danger auquel vous avez échappé ; un plus grand danger peut vous attendre. Il peut vous arriver de voir quelque jour un grand criminel jouir de votre modération , et vous confondre dans la foule d'un peuple soumis.

« — J'ai un nom, me dit-il; et il me suffit pour ma sûreté et celle du peuple romain. Ce nom arrête toutes les entreprises; et il n'y a point d'ambition qui n'en soit épouvantée. Sylla respire, et son génie est plus puissant que celui de tous les Romains. Sylla a autour de lui Chéronée, Orchomène , et Signion ; Sylla a donné à chaque famille de

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llonae un exemple domestique et terrible : chaque Koraain m'aura toujours devant les yeux ; et, dans ses songes même, je lui apparaîtrai couvert de sang; il croira voir les funestes tables, et lire son nom à la tête des proscrits. On murmure en secret contre mes lois ; mais elles ne seront pas effacées par des flots même de sang romain. Ne suisje pas au milieu de Rome? Vous trouverez encore chez moi le javelot que j'avais à Orchomène, et le bouclier que je portais sur les murailles d'Athènes. Parce que je n'ai point de licteurs , en suis-je moins Sylla? J'ai pour moi le sénat, avec la justice et les lois ; le sénat a pour lui mon génie , ma fortune , et ma gloire.

« — J'avoue , lui dis-je , que , quand on a une fois fait trembler quelqu'un, on conserve presque toujours quelqua chose de l'avantage qu'on a pris.

« — Sans doute , me dit-il. J'ai étonné les hommes , et c'est beaucoup. Repassez dans votre mémoire l'histoire de ma vie, vous verrez que j'ai tout tiré de ce principe, et qu'il a été l'âme de toutes mes actions. Ressouvenez» vous de mes démêlés avec Marins : je fus indigné de voir un homme sans nom , fier de la bassesse de sa naissance , entreprendre de ramener les premières familles de Rome rtans la foule du peuple ; et , dans cette situation , je portais tout le poids d'une grande âme. J'étais jeune, et je me résolus de me mettre en état de demander compte à Marius de ces mépris. Pour cela, je l'attaquai avec ses propres armes, c'est-à-dire par des victoires contre les ennemis de la république.

« Lorsque, par le caprice du sort, je fus obligé de sortir de Rome , je me conduisis de même : j'allai faire la guerre à Mithridate ; et je crus détruire Marius à force de vaincre

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