‹ Des Romains, Lettres Persanes et Temple de GnideChapitre 93 sur 263 · SIR · texte numérisé non relu

SIR

Rien n'a plu davantage dans les Lettres persanes que d'y trouver, sans y penser, une espèce de roman. On en voit le commencement , le progrès , la fin : les divers personnages sont placés dans une chaîne qui les lie. A mesure qu'ils font un plus long séjour en Europe, les mœurs de cette partie du monde prennent dans leur tête un air moins merveilleux et moins bizarre ; et ils sont plus ou moins frappés de ce bizarre et de ce merveilleux , suivant la différence de leui-s caractères. D'un autre côté, le désordre croit dans le sérail d'Asie à proportion de la longueur de l'absence d'Usbek , c'est-à-dire à mesure que la fureur augmente, et que l'amour diminue.

D'ailleurs ces sortes de romans réussissent ordinairement , parce que l'on rend compte soi-même de sa situation actuelle; ce qui fait plus sentir les passions que tous les récits qu'on en pourrait faire. £t c'est une des causes du succès de quelques ouvrages charmants qui ont paru depuis les Lettres persanes.

Enfin , dans les romans ordinaires , les digressions ne peuvent être permises que lorsqu'elles forment elles-mêmes un nouveau roman. On n'y saurait mêler de raisonnements, parce que, aucuns des personnages n'y ayant été assemblés pour raisonner, cela choquerait le dessein et la nature de l'ouvrage. Mais, dans la forme de lettres, où les acteurs ne sont pas choisis , et où les sujets qu'on traite ne sont dépendants d'aucun dessein ou d'aucun plan déjà formé, l'auteur s'est donné l'avantage de pouvoir joindre de la pliilosophie , de la politique et de la morale à un roman , et de lier le tout par une chaîne secrète et en quelque façon inconnue.

Les Lettres persanes eurent d'abord un débit si prodigieux , que les libraùres mirent tout en usage pour en avoir des suites. Ils allaient

i Les Lettres persanes furent données au public en 1721 ; mais ces réflexions ne parurent qu'en 1731. Mentcsquieu les plaça au devant d'un supplément contenant onze lettres nouvelles , et quelques changements que nous avons c\i soin dmdiquer dans le cours de notre édition. (P.)

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lirer par la niaiiclie tous ceux qu'ils rencontraient : << Monsieur, disaioiit-ils, laites-moi des Lettres persanes. »

Mais ce que je viens de dire suffit pour fciire voir qu'elles ne sont susceptibles d'aucune suite , encore moins d'aucun mélange avec des lettres écrites d'une autre main , quelque ingénieuses qu'elles puissent être.

Il y a quelques traits que bien des gens ont trouvés bien liardis; mais ils sont priés de faire attention à la nature de cet ouvrage. Les l'ersans qui doivent y jouer un si grand rôle se trouvaient tout à coup transplantés en Europe, c'est-à-dire dans un autre univers, il y avait un temps où il fallait nécessairement les représenter pleins d'ignorance et de préjugés : on n'était attentif qu'à faire voir la génération et le progrès de leurs idées. Leurs premières pensées devaient être singulières : il semblait qu'on n'avait rien à faire qu'à leur donner l'espèce de singularité qui peut compatir avec de l'esprit ; on n'avait à peindre «lue le sentiment qu'ils avaient eu à chaque chose (jui leur avait paru extraordinaire. Bien loin qu'on pensât à intéresser quelque principe de notre religion , on ne se soupçonnait pas même d'imprudence. Ces traits se trouvent toujours liés avec le sentiment de surprise et d'étonnement , et point avec l'idée d'examen , et encore moins avec celle de critique. En parlant de notre religion , ces Persans ne doivent pas paraître plus instruits que lorsqu'ils parlaient dé nos coutumes et de nos usages; et, s'ils trouvent quelquefois nos dogmes singuliers, cette singularité est toujours marquée au coin de la parfaite ignorance des liaisons qu'il y a entre ces dogmes et nos autres vérités.

On fait cette justification par amour pour ces grandes vérités, indépendamment du respect pour le genre humain , que l'on n'a certainement pas voulu frapper par l'endroit le plus tendre. On prie donc le leeteur de ne pas cesser un moment de regarder les traits dont je parle comme des effets de la surprise de gens qui devaient en avoir, ou comme des paradoxes faits par des hommes qui n'étaient pas même en état d'eu faire. 11 est prié de faiie attention que tout l'agrément consistait dans le contraste éternel entre les choses réelles et la manière singulière , naïve ou bizarre , dont elles étaient aperçues. Certainement la nature et le dessein des Lettres persanes sont si à découvert , qu'elles ne tromperont jamais que ceux qui voudront se tromper euxmêmes.

INTRODUCTIOÏX.

Je ne fais [loint ici d'épître dédicatoire, et je ne deimiide point du protection pour ce livre : on le lira, s'il est Ixjn; et, s'il est mauvais, je ne me soucie pas qu'on le lise •.

J'ai détaché ces premières lettres, pour essayer le goût du public : j'en ai un grand nombre d'autres dans mon portefeuille, que je pourrai lui donner dans la suite.

Mais c'est à condition que je ne serai pas connu : car, si l'on vient à savoir mon nom , dès ce moment je me tais. Je connais une femme qui marche assez bien , mais qui boite dès qu'on la regarde. C'estassez des défauts de l'ouvrage, sans que je présente encore a la critique ceux de ma personne. Si l'on savait qui je suis, ou dirait : Son livre jureavecson caractère; il devrait employer son tempsà quelque chose de mieux, cela n'est pas digne d'un homme grave. Les critiques ne manquent jamais ces sortes de réflexions, parce qu'on les peut faire wns essayer beaucoup son esprit.

(Lgs Persans qui écrivent ici étaient logés avec moi ; nous passion* notre vie ensemble. Comme ils me regardaient comme un homme d'un autre monde , ils ne me cachaient rien. Eu efl'et , des gens transplantés de si loin ne pouvaient plus avoir de secrets. Us me communiquaient la plupart de leurs lettres ; je les copiai. J'en surpris même quelques-unes dont ils se seraient bien gardés de me faire confidence , tant elles étaient mortifiantes pour la vanité et la jalousie persane.

Je ne fais donc que l'office de traducteur : toute ma peine a été de

' Ce livre , toujours piquant , par la variété des tons , pour le lecteur qui clierclie l'aniuseiucnt , attache souvent, par l'importance des objets , le lecteur qui veut s'instruire. Déjà l'auteur s'essaye aux matières de politique et de législation , et plusieurs de ces lettres sont de petits traités sur la population , le commerce , les loLs criminelles , le droit public : on voit qu'il jette en avant des iûées qu'il doit développer ailleurs, et qui sont comme les pierres d'attente d'un cdilice. l.a familiarité épistolaire met naturellement enjeu son talent pour la plaisanterie, qu'il maniait aussi bien que le raisonnement. L'ironie est dans ses mains une arme qu'il fait servir à tout, méine contre l'inqu'usilion; et alors elle est asscr amère pour tenir lieu d'indignation. Il peint à grands traits les mœurs serviles des Etats despotiques, et cette jaloasie particulière aux harems d'Orient, toujours humiliante et forceûée , soit dans le maître , qui veut être aimé comme on veut être obéi ; soit dans les femmes esclaves , qui se disputent un homme , et non pas un amant. 11 sait intéresser et toucher dans l'histoire des Troglodytes, et cet intérêt n'est pas celui d'aventures romanesques ; c'en est un plus rare, plus original , et plus difficile à produire, celui qui nait de la peinture des vertus sociales mises en action, et nous en fait sentir le charme et le bcsuiu. CL. II.)

2iO LKÏIRES PERSANES.

mettre l'ouvrage à nos maui-s. J'ai soulagé lo lecteur du langage asiatique autant que je l'ai pu , et l'ai sauvé d'uue infinit^ d'expressions sublimes qui l'auraient ennuyé jusque dans les nues, j

Mais ce n'est pas tout ce que j'ai fait pour lui. J'ai retranché les longs compliments, dont les Orientaux ne sont pas moins prodigues •pie nous; et j'ai passé un nombre infini de ces minuties qui ont tant lit; |)einc à soutenir le grand jour, et qui doivent toujours mourir entre deux amis.

Si la plupart de ceux qui nous ont donné des recueils de lettres avaient fait de môme, ils auraient vu leur ouvrage s'évanouir.

Il y a une cliose qui m'a souvent étonné : c'est de voir ces Persans quelquefois aussi instruits que moi-même des mœurs et des manières .le la nation , jusqu'à en connaître les plus lines circonstances, et à rcinaïquer des choses cpii, je suis sûr, ont échappé à bien des Allemands qui ont voyagé en France. J'attribue cela au long séjour qu'ils y ont fait : sans compter qu'il est plus facile à un Asiatique de s'instruiix; des mœurs des l-^ançais dans un an , qu'il ne l'est à un Français de s'instruire des mœurs des Asiatiques dans quatre; parce que les uns se livrent autant que les autres se conununiquent peu.

L'usage a permis à tout traducteur, et même au plus barbare commentateur, d'orner la tête de sa version ou de sa glose du panégyrique de l'original , et d'en relever l'utilité, le mérite et l'excellence. Je ne l'ai point fait : on en devinera facilement les raisons. Une des meilleures est que ce serait une chose très-emiuyeuse, placée dans un lieu déjà très-ennuyeux de lui-même, je veux dire une préface.

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