Préparation prochaine
Précédée par cette préparation presqu'ininterrompue, la préparation prochaine à la messe sera plus facile et plus efficace.
Pour vous encourager à faire de votre mieux cette préparation, vous rappellerai-je les motifs que vous avez tant de fois suggérés aux fidèles pour les exhorter, à ne recevoir l'Eucharistie qu'après une préparation sérieuse ? Vous rappellerai-je tous les exemples que l'auteur de l'Imitation de Jésus-Christ présente aux prêtres? Noé employant tout un siècle à construire l'arche où il devait se réfugier avec sa famille ; Moïse édifiant, d'après l'ordre de Dieu, une arche Ex imputribilibus lignis ; Salomon élevant, après sept ans de travaux, le temple de Jérusalem ?
Vous rappellerai-je aussi les exemples de tant de saints, de tant de personnages de piété éminente ? Pierre de Bérule s'était préparé par une retraite de quarante jours chez les Capucins de Paris à son ordination sacerdotale et à sa première messe. Pensez-vous que les messes qui suivirent ne furent pas préparés aussi avec le recueillement le plus profond et la plus fervente piété ?
Ne puis-je pas vous rappeler vous-mêmes à vous-mêmes ? Attendite ad petram unde excisi estis, vous dirai-je avec Isaïe. Retournez donc à cette carrière d'où vous avez été tirés ; remontez le cours des années révolues ; rappelez-vous votre première messe. Comment vous y êtes- vous préparés ? Avec quel recueillement, avec quelle crainte adoucie par la confiance
et par l'amour, avec quelle joie grpve ne vous apprêt iez-vous pas à gravir les marches de l'autel ?
Depuis lors, sans doute bien des choses ont changé en vous et en dehors de vous. Mais l'autel est toujours là ; Dieu n'a pas changé ; le sacrifice eucharistique garde son immuable sainteté ; vos devoirs envers ce sacrifice et envers Dieu n'ont pas changé non plus. Ne devriez-vous pas aborder l'autel avec une préparation semblable à celle d'autrefois et même avec une préparation encore plus fervente ?
Aux premiers jours de votre sacerdoce, vous sortiez à peine de la solitude ; la messe que vous alliez célébrer était pour vous, si j'ose ainsi parler, dans sa fraîche et majestueuse nouveauté. Depuis lors, vous l'avez dite bien des fois ; et, vous le savez, la répétition des mêmes paroles, des mêmes rites, en émousse l'impression qui, au début, était si vive. Et puis, il a fallu rentrer dans l'arène, affronter la lutte, s'exposer au tourbillon. Les âmes vous ont apporté leurs confidences ; les affaires vous ont enlacés dans des liens qui sont parfois difficiles à rompre. De là chez le prêtre qui a vieilli, des souvenirs, des préoccupations, des inquiétudes, qui le suivent à l'autel efc assiègent son esprit aux moments les plus redoutables, s'il ne fait chaque matin un effort sérieux pour se recueillir avant de monter à l'autel.
De là la nécessité d'abord de toujours faire la méditation. Il est absolument impossible au prêtre de bien dire la sainte messe s'il manque à ce saint exercice, s'il monte à l'autel sans cette préparation nécessaire, il célébrera sans dévotion ; il en descendra sans consolation.
Puis, en entrant dans la sacristie, ou dans l'église, congédiez toutes les pensées terrestres et dites avec saint Bernard : Curae, solïicitudines, servitutes, expectate me hic donec ego cum puero, ratio scilicet cum intelligentia,usque illuc pr opérante s. .'.
Saint François de Sales écrivait, à sainte Chantai : " Quand je me tourne vers l'autel pour commencer la messe, je perds de vue toutes les choses de ce monde. " Laissant donc de côté
toutes les pensées terrestres, ne vous occupez alors que de l'action que vous allez faire et du pain céleste dont vous allez vous nourrir.
Quel sublime sujet de réflexion ! Vous allez appeler sur la terre le Verbe fait homme pour vous entretenir familièrement avec lui, l'offrir de nouveau au Père éternel et vous nourrir de sa chair sacrée !
Considérez en outre que vous montez à l'autel en qualité de médiateur afin d'intercéder pour tous les pécheurs, comme le dit saint Laurent Justinien : Mediatoris gerit officium ; propierea delinquentium omnium débet esse precator. Vous êtes là entre Dieu et les hommes, ajoute saint Jean Chrysostôme ; vous présentez à Dieu les prières des fidèles et vous obtenez de lui les grâces dont ils ont besoin : Médius stat sacerdos inter Deum et naturam humanam, Mine venientia bénéficia ad nos deferens. C'est pour cette raison, dit saint Thomas, qu'on a donné le nom de messe au sacrifice de l'autel : Pr opter hoc missa nominatur quia per angelum sacerdos preces ad Deum mittit, sicut populus ad sacerdotem.
Ne manquez donc jamais de vous préparer à bien dire la messe et, le cœur rempli de nobles sentiments, tout retirés dans les hautes pensées de la foi, et, pour me servir de l'expression de saint Bonaventure, devenus déjà tout divins, ne voyant et ne sentant que Dieu, vous vous revêtirez des ornements sacerdotaux.
Rappelez-vous, en vous habillant la signification de chacun des ornements sacrés ; puis, dirigez-vous respectueusement vers l'autel, l'esprit libre de toute préoccupation terrestre et pénétrés de la pensée que vous allez tenir la place de Jésus, le premier prêtre, le souverain Prêtre. Saluez avec respect l'image du Rédempteur mourant dont vous emportez le souvenir à l'autel. Puissiez-vous l'avoir constamment présent à l'esprit pendant que vous célébrerez la mémoire d'un mystère dans lequel le Fils de Dieu nous a montré un si prodigieux amour. Ainsi placés sous la protection de la croix, appuyés sur la puis-
santé vertu qui en découle, vous avancerez avec confiance vers le sancouaire où le peuple attend le désiré des nations. Les anges vous contempleront ; le ciel sera attentif et vous commencerez le sacrifice.
Si telles sont vos dispositions, vos sentiments, vous apporterez à l'autel un profond recueillement. Vous tiendrez vos yeux tellement ouverts au monde surnaturel que le monde terrestre et visible disparaîtra à vos regards. La grandeur et la sainteté de Dieu à qui vous vous adresserez, la dignité de la victime dont vous lui faites l'offrande, la multitude des esprits célestes attentifs à votre sacdfice, la gravité des intérêts dont vous êtes chargés, l'importance infinie des grâces que vous sollicitez, voilà de quoi vous serez frappés et ce qui absorbera toute votre attention.
Le recueillement de votre âme se peindra sur votre visage et sur tout votre extérieur, on ne pourra vous regarder sans reconnaître que votre esprit est au ciel et que vous n'avez d'intelligence, d'activité et de vie que pour Dieu.
Quelle prédication pour les fidèles que la vue d'un saint prêtre ainsi recueilli devant Dieu, absorbé par son respect, paraissant avoir le Calvaire sous les yeux, le ciel ouvert sur la tête et l'Église tout entière devant lui ! Personne à l'entour qui ne se recueille, la majesté infinie qui lui est présente semble planer sur les fidèles, et fait partager ees sentiments à tous ceux qui l'approchent. On voit Dieu par ses regards. On découvre, comme lui, la divine victime sous les espèces qui la voilent. On prie avec lui et par lui. On s'associe à son humilité, à sa confiance, à sa ferveur ; et lorsqu'on le voit descendre de l'autel, plus recueilli encore qu'il n'y était monté, chacun se retire édifié d'un si bel exemple et disant en lui-même ce qu'on disait après avoir vu saint Vincent de Paul offrir le divin sacrifice : " Mon Dieu, que ce prêtre dit bien la messe ! Avec quelle ferveur il prie et comme il fait bien prier ! "
Efforcez-vous de ne jamais prononcer aucune parole sans y appliquer tout votre esprit, sans vous pénétrer de la pensée ou
du sentiment qu'elle exprime, de manière qu'elle sorte de vos lèvres non comme une formule officielle et une parole de commande, mais comme une expression naturelle et spontanée.
Plusieurs auteurs de la vie spirituelle recommandent de toujours lire des yeux dans le Missel les paroles qu'on prononce. Ils voient dans cette observance un secours de plus pour soutenir l'attention et une précaution pour ne pas tomber dans l'embarras où l'on se trouverait si, après une distraction un peu longue, on restait indécis sur les prières qu'on a dites et sur celles qui restent à dire.
L'Église ne se contente pas de dicter au prêtre les mots qu'il doit prononcer à l'autel ; elle lui prescrit encore l'attitude qu'il doit garder et les mouvements qu'il doit faire. Ainsi ses gestes ont leur raison d'être, comme ses paioles. Ce sont des signes qui doivent lui servir d'avertissement aussi bien qu'aux fidèles. Pour produire leur effet, et ne pas devenir de vaines démonstrations, il faut qu'ils soient faits avec intelligence et qu'en les faisant on se pénèire des pensées et des sentiments qu'ils expriment.
Le meilleur moyen de montrer à Dieu votre respect, c'est de faire tous ces signes avec gravité, attention et dignité. Lorsque vous inclinez la tête, que cette marque de respect traduise votre désir de vous concilier les bonnes grâces de Dieu ; lorsque vous fléchissez le genou, que cet acte soit l'expression de votre soumission intérieure ; lorsque vous faites le signe de la croix sur l'hostie ou sur le calice, que ce geste dise tout votre respect pour le sacrifice que vous bénissez ; lorsque vous prononcez les paroles de la messe, que ce soit d'une façon très nette, très distincte, comme il convient de faire quand on parle à Dieu.
A la cour des rois et des princes, il existe des codes de politesse, d'urbanité qu'on ne violerait pas impunément ; serait-il donc interdit à l'Église d'instituer un cérémonial spécial appelé à régler nos rapports avec Dieu et à nous enseigner de quelle façon nous devons nous comporter à son service ? Nous avons souci d'user toujours avec les grands de la terre d'une correc-
tion parfaite et, dans nos rapports avec eux, de ne pas commettre la moindre infraction aux règles de la bienséance. Combien plus soucieux encore devons-nous être, dans nos rapports avec un Dieu si grand, de nous conformer scrupuleusement aux règles que l'Église nous a tracées !
Quoi de plus important qu'une génuflexion par laquelle nous témoignons à Dieu notre dépendance et nous lui rendons le culte de l'adoration ! Quoi de plus sublime que ces signes de croix que nous traçons sur l'hostie et sur le calice qui abritent la présence d'un Dieu ! Quoi de plus excellent que la prière qui monte vers Dieu au nom de toute l'Église ! Quoi de plus merveilleux que l'acte d'un homme qui touche de ses mains l'hostie clans laquelle un Dieu est présent, qui brise cette hostie et la change de place à son gré !
Celui qui accomplit de tels actes avec précipitation, d'une façon distraite, inconsidérée, donne bien lieu de craindre que la lumière de la foi ne soit chez lui voilée sous le nuage d'une légèreté coupable et d'une étourderie sans excuse.
Aussi le principal défaut qu'un prêtre doit se garder dans la célébration des saints mystères, c'est la précipitation ; car nul autre n'est plus visible et ne choque davantage la piété des fidèles. On a peine à s'expliquer ce désordre dans un si saint ministère. Quelles sont les choses qu'on fait d'ordinaire le plus vite, dont on a hâte de se débarrasser ? Celles qu'on aime le moins, celles qui sont à charge, que nous ne jugeons pas dignes de notre application, qui nous empêchent de vaquer à des occupations plus sérieuses. Qu'un prêtre s'occupe ainsi des fonctions de la vie matérielle ou de certaines charges de la vie civile, il n'y a pas lieu de s'en étonner. Ces occupations ne peuvent avoir une grande importance au jugement d'un ministre de Dieu, ni offrir un grand attrait à son cœur. Il doit tenir pour un avantage d'en être déchargé et de pouvoir donner le plus de temps possible aux choses de sa vocation : eis quœ sunt ad Deum. Mais comment concevoir qu'il fasse tout le contraire, que sa fonction la plus auguste soit celle qu'il exerce avec le moins de gravité, qu'il paraisse regretter le peu d'instants qu'elle
exige et que sa principale préoccupation, en montant à l'autel, semble celle d'en descendre au plus tôt !