LIVRE III
pour conjoindre deux choses si différentes qu'un corps d'homme et de beste, et faire en sorte que deux estres si dissemblables en leur matière, si inégaux en leur vie, et si contraires en leurs âmes, se peussent unir et s'attacher ensemble si estroictement, et se mouvoir si conjoinctement sans aucun contredict de part ny d'autre? Et quels inconveniens ridicules ne s'ensuivroient point de cette conjonction? Celuy qui feroit mourir un tel monstre en le poignardant aux parties supérieures de son corps, seroit homicide et coupable de mort : et aux inférieures, il tueroit une chèvre, et en seroit quicte pour une amende Aquilienne. Et tout ainsi que la vie de Meleagre dependoit de ce tison fatal (ou empoisonné comme disent quelques uns) au bruslement duquel elle avoit esté mesurée : de mesme la vie de l'homme qui seroit dans ces parties supérieures, dependroit de celle de la chèvre qui seroit dans les inférieures : et la vie de cette
BJBUOTHECA
demy-chevre, de celle de ce demyhomme. Et lors que cette ame raisonsonnable viendroit à se séparer de ce corps humain, il faudroit qu'une ame sensitive à laquelle on ne feroit aucune violence, cessast de faire vivre un corps brutal : et de mesme au rebours. Les moindres actions contre la justice raisonnable, que ce Satyre feroit par les parties humaines, le rendroient coulpable :
et les plus grands crimes par les brutales, ne pourroient pas seulement faire dire qu'il seroit vicieux. Et mille autres telles impertinentes absurditez qu'il seroit aisé d'arguer, si l'ame immortelle dans le Satyre-monstre animoit seulement les membres qu'il tiendroit de l'homme. Puis donc que les parties nées d'une matière brutale, ont tant de répugnance et se trouvent naturellement inhabiles à l'information de l'ame spirituelle, et que les humaines au contraire dans l'estat de l'animalité n'ont aucune répugnance, et sont naturellement dispo-