SIX
On applique cette l^ende à des personnages oâebre: on altère l'histoire pour Ty retrouver.
L'historien de Struth de Winkelried, Eterlin , le premier aussi, a transféré à Guillaume Tell l'aventure de la pomme Çi) que Saxo Grammaticus , qui écrivait plus d'un siècle avant la naissance de Tell, avait déjà racootéc d'un archer danois , nooimé Toko (2); aven-
(i ) W. Coze. Lettres sur la Suisse, tome t. page i6o. V^r' Pécnt inHtnté : GuOiaumê TeU, faUe danoise, pir VM Freaden^rger , ouvrage publié à Berne » en 1760, p*^ ^^ Haller fils^i vol. in-8*. — Uriel Freudenberger, pasteur df Glaresse, canton de Berne , est mort en 1968.
(a) Saxo Gramm, Hist, Daniç, lib.x. in-foUo. Frucofcrti 1576. pag. i66i68.>— Saxo est mort en 1204. — Htrald^q^i î«ue dans ThisU^e le même rôle que Geîsler, tomba sors les coups de Toko, en 981. Le fabliau de la Pomme étant beaucoup plus ancien, la haine publique le renouvela s<h^^^ nom de Harald,pour )nstifier le meurtre de ce prince ,^000^^
depuis elle le reproduisit en Suisse, sons le nom odieaz i^ Geisler.
DBS SCIENCES OCCULTES. 3a 3
ture qu'une tradition encore plus ancienne racontait, et précisément avec les mêmes circonstances , d^Égil, père de l'habile forgeron ^£u/ancf, et lui-même habile archer(i). Eterlin semble avoir pris à tâche d'imprimer le caractère historique aux mythes religieux et aux traditions importées d'un autre pays dans sa patrie. Il écrivait sous la dictée des croyances populaires ; et rien n'est plus dans les habitudes du vulgaire , que d'appliquer à des personnages bien connus de lui , toutes les histoires et toutes les fables dont se compose son instruction. Winkelried et Tell étaient , pour les paysans suisses , ce qu'A-lexandre a été et est encore dans l'Orient : au nom du roi de Macédoine, les Asiatiques rattachent mille souvenirs antérieurs & son existence , ou évidemment empruntés à la mythologie. Le paladin Roland a joui du même honneur en Occident , et plusieurs noms de lieux l'attestent encore (a). En chan-
(i) Mémoires de la Société det Antiquaires - de France. tome V. page aag.
(a) La Baume-Roland, près Marseille; la Bréche-Âoland ^ clans les Pyrénées *, i7 C... d'Orlando, k trois milles de Ri-
ini, etc.
tant Roland^ vainqueur de VOrca, du monstre marin prêt à dévorer une jeune /emme (i), TÂrioste n'a probablement fait , comme daos mille ^autres passages de son poème ^ que copier et embellir une tradition des siècles précédens.
Un personnage dont Fexistence et la gloire n'ont rien de fabuleux^ est pourtant devenu, comme Roland ^ le héros d'un mythe qui le rend l'émule d'Hercule et de Perséc : l'importance que son souvenir a acquise dans un pays qui fut long-temps son séjour, lui a sans doute valu cet honneur. Pétrarque suivait Laure k la diasse ^ ils arrivent prés d'une eaverne où se retirait un dragon^ la terreur de tout le pays. Moins affamé qu'amoureux, le dragon poursuit Laure ; Pétrarque vole au secours de sa maîtresse, combat le monstre et le poignarde. Le souverain pontife ne voulait point permettre que le tableau du triomphe de l'amour parût dans le lieu saint. Simon de Sienne ^ ami du poète , éluda la défense,, et peignit cette aventure sous le portail de l'église de Notre dame du Don
(i) Orlando furioso, canto xr.
DBS SCIENCES OCCULTES. 325
( à Avignon ) ; il donna a Laurc Tattitude d'une vierge suppliante , et à Pétrarque le costume de saint Georges, en Tarmant toutefois d'un poignard au lieu d'une lance. Le temps a dégradé son ouvrage ^ mais<n'a poiiit affaibli la tradition qu'il consacre y et qui m'a été répétée conune un fait historique (i).
Dans l'examen des. traditions., on n'a pas toujours tenu assez de compte du penchant qui porte l'homme ignorant à retrouver partout les. mythes qui occupent la première place dans sa croyance. Pour y parvenir, il dénaturera ses souvenirs , soit en attribuant h un personnage ce qui ne lui est jamais arrivé 9 soit en introduisant dans l'histoire, les merveilles de la fable. Le récit où Pétrarque est mis en scène , oflfre un exemple du premier genre d'altération : nous en trouverons un du second genre , sans sortir de notre sujet.
Un prince suédois (2) avait fait élever, près
(i) £n i8i3. J'observerai que, dans les récits dont la ninitressc de Pétrarque est Tobjet, à Avignon ou à Vaucluse , elle est toujours appelée respectueusement Madame Laure.
(2) Saro Grammat, Hist. dan. itb. ix. pag. i>>^> — Olatis Maintins Hist, sept, gentium. Bre%f. lib. v. cap. i^.
3^6 DES SCIEVCES OOCOLTES.
de sa fiUe TTiora, deux serpens qui devaient être les gardiens de sa Tii^inité. Parvenus à une grandeur démesurée , ces monstres répandaient la mort autour d'eux par leur souffle empesté. Le roi désespéré pronût h main de sa fille au héros qui tuerait les serpens. Regner-Lodbrog , prince , Scalde et guerrier, mit fin à cette périlleuse aventure et devint l'époux de la belle 7%orâ. Voilà la fable ; Toici l'histoire : selon la Ragnara- Lodbrog^s^Saga(i)^ ce n'est point à deui serpens, mais à Fun de ses vassaux, possesr seur d'un château fort, que le père de Thora confie la garde de sa fille ; le gardien , amoureux de la princesse , refuse de la rendre au roi qui, après de vains efforts pour l'y contraindre , promet que le libérateur de Thora deviendra son époux. Regntr^Lodbrog fut cet heureux libérateur.
Dans une incursion sur les cotes de Northumberland. Régner y vaincu et fait prisonnier, fut jeté dans une fosse , dans un cachot
(i) Citée dans l*oairrage de Biomer, intitulé Koemptià ter (Stockholm, 1737); et parGraberg de Hemsûe, 5^<< istoric9 iugli scaldi. in -80. Pis», 1811. pog. 217.
souterrain rempli de serpens , dont les morsures terminèrent sa vie (vers l'an 866 ). Le fait est raconté par tous les historiens (i),. et consigné dans le Chant de mort attribué à Régner lui-même. Je soupçonne néanmoins^ que^ dans le genre de son supplice^ l'amour du nrierveilleux chercha un rapprochement avec la légende dont le héros était déjà l'objet. Le même esprit qui avait altéré l'histoire de son hyménée^ de manière à rappeler Le combat où Le principe du bien triomphe du principe du mal , voulut peut-être que le récit de sa fin tragique rappelât la mort que, dans le combat allégorique , souffre le principe du bien.... Le nom du vainqueur de Régner y Helluj favorisait cette tentative ; les Scandinaves y retrouvaient le nom de Héla, déesse de la mort, née, comme le grand serpent, du principe du mal. Ce qui autorise ma conjecture , c'est la haute importance que la mythologie Scandinave accorde au grand ser-pent ; elle ne le fait périr qu'en entraînant avec lui dans le néant , le dieu qui l'a com-
(i . Saxo Grammat. Hist. dan, lib. ix. p«j;. 159. — Oiaiis Magnus. loc. cit. —' Ragitara-Lodbrog't sagç.
battu. Aussi , les serpens et les. dragons reparaissent-ils plus d'une fois dans les annales Scandinaves. Ayant et après Régner ^ j'y trouve, à deux reprises, le mythe général transformé en histoire particulière. Manquant d'argent pour payer ses soldats ^ le neuvième roi de Danemark, Frotho V^{i ), va combattre^ dans une ile déserte , un dragon gardien d'an trésor, et le tue , à l'entrée même de sa car i^eme. Harald (a) , exilé de Norvège , se réfugie à Byzance. Coupable d^homicide , il est exposé, dans une caserne, à la fureur d'un dragon monstrueux. Plus heureux que R^ gner^ il en triomphe , et revient occuper le trône de Norvège', et inquiéter, sur le trône de Danemark, le neveu de Kanut-le-Grand.
( 1 ) 761 ans avant J.-Ç. — Saxo Gramnuà. Hùt. dtn» ^- °' pag. 18 19.
{-j^) Au XI*8iè€le.-^5axo Grammai. Biê. dan. Hb. xr. p^ i85i86. Je traduis par cat^emey le mot ontriim. La fooe ou périt Begner Ledbrog me sembhe correspondre aussi à b cni^me» qui se retroute dans presque ^oiiten les légeD<H^& citées.
DBS SCIENCES OCCULTES. S^Q
Objets physiques et monumens (Uns lesquels le vulgaire retrouve le tableau de la destruction d'uQ sei*pent monstrueux .
Ce qui frappe journenement les sens influe sur la croyance de riiomme peu instruit, autant au moins que les souvenirs confiés à .sa mémoire : les objets physiques, les peintures , les sculptures , ont dû , comme Thistoire , aider l'imagination à retrouver partout une légende qui plaisait h la crédulité.
A l'abbaye Saint-Victor de Marseille, à ThApital de Lyon (i), et dans une égHse de Raguse, on montre aux voyageurs une dépouille de crocodile ; on ta désigne comme une dépouille du monstre dont la légende s'applique a ces divers lieux : et pourtant, à Raguse,
(i) Mémoires de l'Académie cclliquc. tome v. pnpr m.
33o DES SCIENCES OCCULTES.
par exemple, on n'ignore pas que celle que Ton y voit, a été apportée d'Egypte par des matelots Ragusains(i). Ces sortes de re* liques , propres à entretenir et à confirmer la croyance^, quand elles ne la font pas naître, n'ont point paru déplacées dans nos temples , où probablement elles sont entrées d'abord en qualité d^ex-^oto. C'est le jugement qu'a porté*MiIlin(3) sur une dépouille de caïman , appendue à la voûte d'une église, à Cimiers dans le comté de Nice. Il ne parait pas qu'on y rattache aucun souvenir : soit que la légende ait fini, avec le temps, par tomber dans l'oubli , ou que Vex-^otOf au contraire, soit trop récent pour qu'on ose la lui appliquer.
Un monument de ce genre , dont l'eidstence est moins connue, c'est la tête du dragon que vainquit si miraculeusement Dieudonné de Gozon. Elle était conservée à Rhodes. Devenus maîtres de Rhodes, les Turcs l'ont respectée. Le voyageur Thévenot l'a vue,
(i) Pouquerille. Voyage dans la Grèce, tome t. pages a4a5.
(a) MilUu. Fojrage en Sax^oie, en Piémont', à Ifke et à Génet, tome ii. pa{;c iîJ
vers le milieu du XVII* siècle ; et la descrip* don qu'il en fait semblerait mieux convenir à la tête d'un hippopotame qu'à celle d'un serpent (i). Serait-il téméraire de penser que, comme le caïman de Cimiers, comme les crocodiles de Raguse , de Lyon et de Marseille , cette tète fût d'abord exposée en public par la piété ou par l'intérêt; et que, frappant sans cesse les regards de la multitude , elle fournit plus tard l'occasion d'appliquer à un chevalier célèbre , à un Grand Maître de Pordre , la légende du héros vainqueur du dragon ? N'est-ce pas ainsi qu'wie tête de crocodile, rapportée sans doute d'Egypte par un croisé , est devenue , et est encore aujourd'hui , aux yeux des crédules habitans de Mons et du Hainaut , la tête d'un dragon qui , au XII* siècle, ravageait les environs de Wasmes , et dont Gilles , seigneur de Chin , fut le vainqueur (2) ?
Il n'a pas fallu toujours un intérêt si direct.
(f) Thévenot. Relation d'unvofagt fait au Levant, etc. page aa3.
• {1) Recherches historiques sur Gilles, seigneur de Chin, £i le dragon, Mons, i8a5. »- Revue encyclopédique, tome xxviii. fxiges i9a-i<)3.
33 a DES SCIENCES OCCULTES.
pour changer le mythe astronomique en histoire locale. A Clagcnfurt^ on a placé ^ sur une fontaine , un groupe antique trouvé à Saal ou Zolfeld ( l'ancienne Colonia Sol- %>ensis ) : il représente un dragon d'une grosseur prodigieuse , et un Hercule armé d'une massue. Le peuple y voit un pauvre paysan qui délivra jadis la contrée des ravages d'un dragon , dont l'image est placée à coté de la sienne (i).
Voulant immortaliser le souvenir de la conquête et de la soumission de l'Egypte, Auguste donna pour type aux médailles d'une colonie qu'il venait de fonder dans les Gaules , un crocodile attaché à un palmier. La viUc on s'établissait la colonie , reconnaissait , depuis plusieurs siècles, pour fondateur, c'est-à-dire pour divinité locale , Nemausus , dont elle portait le nom : et ce nom ne pouvait manquer de figurer sur ses médailles. Bientôt, et malgré le palmier qui ne croit point sur le sol de Nimcs, le crocodile devint un de ces monstres qu'ont surmontés , dans tant de
(i) Ed. Brown. Jielation de plusieurs l'Cjetges, etc. tta (iuction française, in-4**. Paris, 1674- paiîc i^tj.
DBS SCIBN€ES OCCULTES. 333
légendes difTérentes^des imitateursd'Hercule^ des hommes divinisés ou dignes de Tétre. Cet animal terrible empoisonnait les eaux d'une foîitaine et désolait la contrée* Le héros en triompha : il reçut , et transmit à la ville qu'il fonda près de la fontaine , le nom de iVemausuSy qui rappelle encore que lui seul a fait ce que personne vHa osé tenter (i).
Ici , du moins ^ une représentation réelle , quoique mal interprétée , frappait lesregards et excusait l'erreur. Mais voici un exemple plus fort du pouvoir de la ci^édulité. Suivant une tradition reçue à Pise , Nino Orlandi , en 1 109, parvint à renfermer dans une cage de fer, un serpent énorme et malfaisant , et le promena ainsi en triomphe au miilieu de la ville. Gomment douter de la vérité du fait ? Un bas-relief, placé au Campo^Santo , en offrait la représentation ; une inscription l'attestait.... Des yeux attentifs ont, de nos jours, examiné ces deux monumens : l'inscription
(i) Nemo ausus, — M. Tabbé Sîniil. Mémoires sur la Maison carrée. — Notice sur les tra%faux de l'Académie du Gard, de 1813 à 182a. i'« partie, pages 339-33o. Eusèbe Salverte. £ssai sur les noms d'hommes, de peuples et de lieux, tome ir. pa^es 379-a8(>.
a été posée en 1 777 ; le bas-relief, fragmenl d'un sarcophage en marbre de Paros , ne présente pas un seul objet qu'on puisse rapporter à la prétendue victoire d'Orlandi(i).