CHAPITRE III
Ënumération et discussion de ces causes. Apparences décevantes et jeux de la Nature. Exagération des détails d'un phénomène ou de sa durée. Expressions impropres , mal comprises , mal traduites. Expressions figurées ^ style poétique. Explications erronées de représentations emblématiques. Apologues et allégories adoptés conmie des faits réeb.
Tel est Tattrait attaché aux faits extraordinaires^ que rhomme peu éclairé s'afflige quand on le retire des rêves du merveilleux pour le replacer dans la vérité , et que les apparences les plus légères suffisent pour transformer à ses yeux , en êtres vivans ou en ouvrages mobiles des hommes , les immobiles ouvrages de la Nature. Cet attrait^ et le penchant à l'exagération qui en est une conséquence ; Popiniàtreté des traditions qui rappellent comme subsistant encore ce qui a
cessé depuis des siècles ; l'orgueil singulier que met un peuple à s'approprier , dans son histoire., les traditions fabuleuses ou allégoriques qu'il a reçues d'un peuple antérieur k lui ; les expressions inexactes , les traductions plus inexactes des récits anciens ^ l'emphase propre aux langues de l'antiquité , et le style figuré , attribut essentiel de la poésie , c'est-à-dire du premier langage dans lequel les connaissances et les souvenirs aient été livrés à la mémoire des peuples ; le désir naturel chez des hommes à demi éclairés^ d'expliquer des allégories -et des emblèmes dont le sens n'était connu que des sages *, l'intérêt qui porte également les passions nobles et les passions basses à agir par le merveilleux sur la crédulité du présent et de l'avenir : telles sont les causes qui ^ séparées ou réunies , ont grossi les fastes de l'histoire d'un grand nombre de fictions prodigieuses (i) ^ sans que les dépositsdres des lunlières
(1) n est une de ces fictions dont la production , la durée et l'universalité ont tenu à la réunion de ces diverses causes. Elle nous a paru digne de devenir le sujet d'un Mémoire particulier. Voyez , dans le second volume , la note A ^ Des dragons et des serpens Monstrueux .
:20 BIËS SCIENCES OCCULTEE.
eussent besoin de seconder cette cr^attoit par leui" impulsion puissante. Souvent donc y pour trouver un fait naturel sous Tenveloppe du prodige le plus absurde^ il suffira d'écarter les accessoires qu'y aura ajoutés quelqu'une des causes dont nous venons de signaler rin-* fiuence.
Parmi les métamorphoses et les mer^ veilles consacrées dans l'histoire ou embel-
lies par la poésie chez les Latins et les Grecs , plusieurs n^ sont que la traduction historique de certains noms d'hommes^ de peuples et de lieux : toutes s'expliquent par un principe simple ; au lieu de dire que le souvenir du miracle a créé le nom de l'homme , du peu* pie , du pays ou de la ville , il faut dire , au contraire, que le nom a enfanté le miracle.
C'est ce que nous avons établi ailleurs (i)^ en indiquant , en même temps , l'origine de ces noms significatifs*
Si l'amour <lu merveilleux a fait adopter des récits dont l'origine fabuleuse était si
ifui ^figurent dans un grand nombre de ricits fabuleux et historiques^
(i) Essai historique et politique sur les noms d'hommes, de peuples et de lieux f par ^usèbe SalYerte. Passim,
facile à dévoiler ; à plus forte raison , il a dû s'emparer des jeux de la nature , tels que les apparences qui font rouler aux fleuves des ondes ensanglantées^ et donnent à un ro-* cher la ressemblance d'un liomme^ d'un animal, ou d'un navire.
Memnon est tombé sous les coups d'Achille. Les dieux rccueilleat les gouttes de son sang ; ils en forment un fleuve qui coule dans les vallées de l'Ida. Tous les ans , au jour fatal qui vit le fils de l'Aurore périr victime de son courage , les eaux du fleuve reprennent la couleur du sang dont elles tirent leur origine (i). Ici , comme dans mille autres occasions, la tradition grecque est copiée d'une tradition plus ancienne. Du Mont Liban, descend le fleuve Adonis (2). Chaque année , à la même époque , il prend une teinte fortement rouge , et porte à la mer des flots ensanglantés. C'est le sang d'Adonis | et ce prodige indique que l'on doit commencer les, cérémonies de deuil en l'honneur du demidieu. Un habitant de fiyblos expliquait le^
(') Q* Ccdaber, Praetèrmtss.àb,Homer. lib. n. (a) Traité de la Déesse de Syrie ( OEuvrep de Lucien ) , tome V, pa^e t43.
phénomène , en observant que lé sol du Mont Liban \, aux lieux où l'arrose l'Adonis , est composé d'une terre rouge ; dans un certain temps de l'année, le vent, desséchant la terre^ soulève et porte dans le fleuve des tourbillons de poussière de la même couleur. Une supposition analogue peut rendre compte du changement de teinte qu'éprouve régulièrement le fleuve ^e l'Ida. Dans la saison des pluies ou de la fonte des neiges, ses eaux atteignent probablement , et dissolvent en partie un banc de terre ochreuse ,' imprégnée de sulfure de fer , dont les vapeurs infectes qu'exhale alors le fleuve (i),font reconnaître la présence. L'apparence merveilleuse peut ainsi ne se reproduire qu'à une certaine époque , ou même qu'au jour précis où les eaux du fleuve ont acquis leur plus grande élévation.
C'est en Phrygte que Diane couronna l'amour d'Endymion ; on reconnaissait, de loin, la couche qui fut le théâtre de leui's plaisirs ; il en ruisselait constamment un lait frais et éclatant de blancheur. A une distance moin-
(i) Q. Calabtr. Praetevmiss, ab Homero, lih, ii.
DES SCIENCES OCCULTES. sS
dre, le spectateur ne voyait plus couler qu'une eau limpide; au pied de la montagne, on n'apercevait qu'un simple canal creusé dans le roc (i) : le miracle avait disparu ; une illusion d'optique, qui se dissipait d'elle-même , suffisait néanmoins pour en perpétuer la croyance .
Un écueil voisin de l'île de Corfou offre l'apparence, d'un vaisseau à la voile (a). Des observateurs modernes ont constaté cette ressemblance (3) qui avait frappé les anciens , et qui n'est même pas un fait unique : dans un autre hémisphère , près de la terre des Arsacides, sort du sein des flots le rocher d'Eddystone , si semblable à un vaisseau à la voile;, que les navigateurs anglais et français s'y sont plus d'une fois trompés (4). On se borne aujourd'hui à noter cette singularité. Aux yeux des anciens Grecs , l'écueil voisin de Corfou était le vaisseau phéacien qui ramena Ulysse
(i) Q. Calaber. ibid. lib. x.
(a) Plin. Hist, natur. lib. iv/cap. 12.
(3) Obseri'ations sur Vile de Corfou, Bibliothèque univer seUe (littérature J, toine ii , page i9tf , juin 1816.
(4) La Billardière , yojrage à la recherche de la Pejrrouse , in-4«, Paris, an 8, tome i, p. uiS.
^4 £^£S SOIENGES OG€UI.T£S>
dans sa patrie ^ et que changea en rocher le dieu des mers, indigné que le vainqueiir de.
son fils Polyphème eût enfin revu Ithaque et Pénélope.
Observons que ce récit n'a pas seulement pour base une fiction, poétique, : il rappelle la coutume pieuse , suivie par les navigateurs, anciens , la coutume de consacrer aux dieux la représentation en pierre du navire qui les avait portés dans le cours d^un périlleux voyage. Âgamemnon consacra un vaisseau de pierre ^ Diane ^ lorsque cette déesse , si chè*. rement apaisée , rouvrit à Tardeur guerrière des (f recs le chemin de la mer. Un nîarchand avait , dans. Corcyrc , consacré à Jupiter une semblal:>le représentation, que quelques voyageurs néanmoins croyatent être le vaisseau sur lequel Ulysse retourna dans sa patrie (i).^
(i) Froçope, ffisUfire mêlée, chap. xxii. Sur une haute colline , près de la ville de Vienne , département de l'Isère, se trouve un monument qu'on appelle le Bateau de pierre. On n'y voit plus qu'un caveau voûté. Son nom , que ne motive aujourd'hui aucun souvenir, aucune apparence locale , a donc été conservé par une tradition ancienne ; il rappelle prol^ablement que la voûte supportait jadis un bateau en pierre, consacré aux dieUx par des voyageurs échappés aux périls de
Cette roche que l'œil distingue d'abord sur le flanc du Mont Sypile, c'est l'infortunée Niobé , transformée en pierre par le courroux ou la pitié des dieux. Q. Calaber chante cette métamorphose ; et toutefois , en l'admettant ^ il l'explique : « De loin , dit-il , on croit voir (( une femme poussant des sanglots et fon- « dant en larmes ; de près ^ on ne voit qu'une a masse de pierre qui parait détachée de la (( montagne (i). J'ai vu, dit Pausanias, cette n Niohé i c'est un roc escarpé qui, vu de « près , ne ressemble nullement à une femme; « mais si vous vous éloignez un peu , vous « croyez voir une femme ayant la tète pen- « chée et versant des pleurs (2). »
Des maladies endémiques ont été nommées , en style figuré , les flèches d^ Apollon et de Diane , parce qu'on en rapportait l'origine à l'influence sur l'atmosphère, du soleil et de la lune, ou plus exactement, aux alternatives
la navigation du Rhône , et placé sur ce point élevé y d^oii il frappait au loin les regards des passagers embarqués siu* le fleuve.
(i) Q. Calaber , Hb. i.
(1) Pausaniûs. Mtic. xxi.
subites de chaud et de froid ^ de sécheresse et d'humidité qu'amène la succession du jour et de la nuit, dans un pays montueux et boisé. Que quelqu'une de ces maladies ait régné dans le voisinage du mont Sypile ; que , victimes de ses ravages , tous les enfans d'un chef aient péri successivement aux yeux' de leur mère désolée; il n'y a rien là que de vraisemblable. L'homme superstitieux est enclin à supposer un crime où il voit un malheur; on raconteira que Niobé a été justement punie : pleine de l'orgueil bien naturel qu'inspire à une mère la prospérité de sa nombreuse famille , elle avait osé comparer son bonheur à celui des divinités dont elle a ressenti les coups. On rapprochera ensuite du souvenir de cette mère infortunée, le rocher qui figure une femme éplorée comme elle, et succombant à sa douleur; on finira par y voir son image. Tout cela» peut aussi bien être une histoire vraie, qu'une allégorie propre à combattre la présomption, par le tableau de l'instabilité des prospérités humaines. Dans l'un ou l'autre cas, les prêtres d'Apollon et de Dianie seconderont la croyance établie, s'ils ne l'ont pas fait naître,
et se plairont à montrer, sur le mont Sypile, un monument impérissable de la juste vengeance des Dieux.
Dans une vallée dont le sol est si profondément imprégné de sel que l*atmosphère même (i) en est chargée, le hasard a ébauché, sur un bloc de pierre, la figure d'une femme debout et détournant la tète ; près de là, dit-on, périt jadis l'épouse dW patriarche célèbre, victime, dans sa fuite, d'un retard peut-être involontaire : le bloc salin devient une statue de sel, en laquelle cette .femme a été transformée, pour avoir retourné la tête malgré les ordres de son guide; et la crédulité adopte avidement un prodige qui réunit l'avantage de se lier à l'histoire locale, et celui d'offrir un apologue dirigé contre la curiosité.
Tant d'inégalités hérissent la surface des rochers , que , dans les cavités qu'elles séparent, il s'en trouvera toujours dont la forme rappellera celle de quelque objet familier à nos yeux. L'œil avide de merveilles y décou-
(i) Volney, Foj'age en Syrie (œuvres complètes), tomèii , page 29^,.
vre bientôt des empreintes très-reconnaissables, et gravées sur la pierre par un pouvoir surnaturel. Je ne citerai point Fempreinte du pied de Budda, sur le pic d'Adam, à Ceylan : un observateur (i) soupçonne qu'elle est l'ouvrage de l'art. Cela est encore plus probable pour l'empreinte du pied de Gaudma , révérée chez les Birmans ; elle ressemble mieux à un tableau hiéroglyphique (2), qu'à un jeu de la nature. Mais, en Savoie, non loin de Genève, le paysan crédule montre, un bloc de granit sur lequel le diable et son mulet ont laissé les traces profondes de leurs pas. Des traces non moin^ profondes marquaient, sur un rocher voisin d'Agrigentc, le passage des vaches conduites par Hercule (3). Sur les parois d'une grotte près de Médine, les Musulmans voient l'empreinte de la tête de Mahomet, et sur un rocher de Palestine, celle du pied de son chameau, aussi parfaitement marquée qu'elle le
(i) Sir John Davy, dan» une lettre à sir Humphrey Davy, son frère.
(a) Voyez la figure de cette empreinte dans V Atlas du Voyage <U Sjrme au royaume d'A^a,
(^) Diod. Sic. lib. iv, cap. 6.
DES SCIENCES OCI^ULTES. 2g
pourrait être sur le sable (i). Le mont Carmel s'honore de conserver l'empreinte du pied d'Elie^ et celle du pied de Jonas est répétée quatre fois près de son tombeau, aux environs de Nazareth. Moïse, caché dans une caverne, laisse sur le rocher l'empreinte de son dos et de ses bras. La pierre sur laquelle on pose le corps de Sainte*Catherine , mollit et garde l'empreinte de ses reins. Les chrétiens^ révèrent, près de Nazareth, l'empreinte du genou de la Vierge-Mère ; celles des pieds et des coudes de Jésus-Christ, sur une roche qui s'élève au milieu du tor-^ f ent de Cédron ; et une dernière empreinte du pied de l'Homme-Dieu , au lieu même où l'on assure qu'il quitta la terre pour remonter ♦ au séjour céleste (2). Quelque multipliés que soient ces prodiges (et nous sommes loin de les avoir rappelés tous ) , ils ne lassent ni la foi , ni la piété ; on les adopte , on les révère, on finit même par les transporter dans son propre pays. Au milieu du Soudan (3) ,
(1) Théyenot, Voyait au Levant, pages Soo et 330.
(2) Idem, ibidem % pages 3 19, 3aO) 36^9 339, 3^0, 4^5 et 4a6.
(3) Sur une montagne située au nord de la ville de Kano 9
3o DES SCIENCES OCCULTES.
le Musulman zélé montre une empreinte gigantesque du pied du chameau sur lequel Mahomet monta au Ciel; et sur un rocher voisin de la Vienne , Thabitant du département de la Charente , reconnaît encore aujourd'hui l'empreinte du pied droit de Sainte-Magdelaine (i) : tant il est naturel à l'homme d'accueillir un prodige honorable pour les lieux que lui rend chers sa vanité nationale ou sa croyance religieuse ! Bethléem offrait jadis,'sur le dernier point, un exemple encore plus remarquable. En s'y couchant au bord d'un puits, la tète couverte d'un linge , on voyait, suivant Grégoire de Tours (2), l'étoile qui guida les trois mages, passer d'une paroi du puits sur l'autre , en rasant la surface de l'eau ; mais elle ne se rendait visible , ajoute l'historien , qu'aux pèlerins qui, par leur foi , étaient dignes de cette faveur , c'est-à-dire qu'à des hommes possédés d'une préoccupation assez vive pour ne pas recon-
Vojrages et découvertes en Afrique i par Denham , Clapperton et Oudney ; traduction française, tome m , page 38.
(i) Mémoires de la Société des Antiquaires de France , tome VII , pages 4^ ^t 43.
(2) Greg, Turon., MiracuL, lib. i, S i.
DES SCIENCES OCCULTES. 3l
naître, danp ce qu'ib apercevaient, l'image vacillante d'un rayon de soleil réfléchi par l'eau. II. Pour rendre a la vérité, des histoires en apparence fabuleuses , il suffit souvent de ramener à des proportions naturelles, des détails visiblement exagérés, ou de reconnaître, dans le miracle présenté comme aussi constant qu'énergique , un phénomène faible et passager. Le diamant, le rubis, exposés long-temps au soleil et portés ensuite dans l'obscurité , répandent une lueur phosphorescente de quelque durée : l'emphase des Conteurs orientaux nous montre un diamant, une escarboucle, éclairant, toute la nuit, par les feux qu'ib répandent, les profondeurs d'un DOIS sombre ou les vastes salles d'un palais. .^ • Sous le nom de roukh ou rokh , les mêmes conteurs peignent souvent un oiseau monstrueux, dont la force excède toute vraisemblance. En réduisant l'exagération à une mesure donnée par des faits positifs, Buffbn reconnaît, dans cet oiseau, un aigle que sa vigueur et sesdimensions rapprochentdu co/ie/or d'Amérique, et du laemmer^gejer des Alpes.
Que l'on rejette ce qu'ont raconté de l'immense kraken , les marins du nord ; que
l'on taxe d'exagération ee que rapportent Pline et Elien , des dimensions -de deux polypes de mer , qu'avaient . pourtant dû voir des observateurs nombreux , et à .des épo- * ques peu éloignées de ceUet3^ù l'un et l'autre auteurs ont écrit; il suffit d'adinettre , avec ' • Aristote ^ que les bras de ce molluique atteignent quelquefois jusqu'à deux métrés de * longueur ; et , comme les auteurs du nou^ veau Dictionnaire (T Histoire Naturelle . on < avouera qu'il peut enlever un homifle sur une chaloupe découverte (i).. Que devient * alors la fable de ScjrUa ? Ce monstre , le fléau des poissons les plus forts qui passaient à sa portée ^ et dont les six têtes soudainement élancées hors des flots ^ sur leurs cous démesurés , entraînèrent six des rameurs d'iT- ^ lysse (a) ; ce monstre , si l'on substitue , à l'exagération poétique , la réalité possible ^ n'est qu'un polype parvenu à une croissance extraordinaire, et collé contre l'écueil vers
(i) Voyez Plm,, Hist, nat., lib. ix, cap. 3o; Aelian, De Nat, Jtnùn.y lib. xiii , cap. 6 ; Aristot. Hist. Animal. Ub. iv^ cap. i; elle Nouveau Dictionnaire d'Histoire naturelle, in-So, 1819, tome XXX, page ^6^.
(9) Htmier. Odyss. Ub. xii, vers 90 -—toc et ^4^ — 369.
lérquel la crainte du gouffre de Charybde
forçait des navigateurs peu expérimentés a
diriger leurs frêles embarcations. Combien
d'autres fables,^ dans Homère, ne sont ainsi
que des faits naturels , grandis par l'optique de la poé«ie !
Bans rénumération des plantes douées de propriétés magiques , Pline en nomme trois qui , suivant Pythagore , ont la propriété de congeler Peau (i). Mais ailleurs, et sans recourir à la magie , Pline accorde au chanvre une propriété analogue ; suivant lui , le suc de cette plante, versé dans Peau, s'épaissit soudain en forme de gelée (2). On reconnaît avec assez de vraisemblance, dans la plante qu'il désigne ici , une espèce de guimauve à feuilles de chanvre , Valthaea tanndbina de Linnée ; son suc très-mucilagîncux peut produire , jusqu'à un certain point , cet effet , qu'on obtiendra également de tous les végétaux aussi riches en mucilage :
ce n'est donc , dans les deux cas , qu'un fait
un peu exagéré.
(1) Plin. Hist. nat. lib. xxiv. cap. tS et 17.
(2) Idem , ibidem. lib. xx. cap. a3.
La plante nommée Cjrnospastos et Aglao^ photis^ par Elien^ et Baaras par rhistorien Josèphe, « porte iHie fleur de couleur de « flamme , et brille , vers le soir , comme « une sorte d'éclair (i). » Cela n'a rien d'impossible. La fleur de la capucine ^ à l'instant de sa fécondation, offre, a-t-on dit, ce phénomène , surtout à l'entrée de la nuit , après une journée très-chaude. Je sais que le fait est aujourd'hui révoqué en doute : on ne peut nier du moins que des apparences assez marquées ne l'aient fait admettre par des observateur» habiles. Les mêmes apparences ont pu dicter les récits de Josèphe et d'Élien. Leur tort est d'avoir supposé constant un phénomène qui ne peut être que momentané.
Dans les vallées voisines du lac Âsphaltide, * dit le voyageur Hasselquist , le fruit du sùlanum melongena (^Jùi^TH . ) est souvent attaqué par un insecte (tenthredo) qui convertit tout le dedans en poussière., ne laissant que la peau entière , sans lui faire rien perdre de
ii)FÏ. Joseph, de BeUo judaico. lib. vu. cap. a5; Aelian. de Nat, animal. Cet auteur ( lib. xiv. cap. vj ) raconte à peu près les mêmes choses d'une algue marine qu'il assimile au Cynospastos.
sa forme ni de sa couleur (i). C'est aux mêmes lieux que Josèphe fait naîtra la pomme de Sodôme qui trompe Tœil par sa couleur, et sous la main se résout en fumée et en cendres , pour rappeler , par un miracle permanent, une punition aussi juste que terrible (2)* L'historien ancien généralise donc encore l'accident particulier observé par le naturaliste moderne : c'est pour lui le dernier trait de la malédiction divine que les traditions de ses àîeux font peser sur les ruines de la Pentapole.
Un naturaliste américain (3) affirme qu'à l'approche de quelque danger , les petits du serpent à sonnettes se réfugient dans la gueule de leur mère Un exemple analogue à celui-là a pu induire les anciens à croire que
(i) Hasselquist, Fbyage dans le Levant, tome ii y page 90. Le Toyageur Broucchi, n^ayant point trouvé le soianum melongena, des bords de la mer Morte jusqu'à Jérusalem ^ pense que Hasselquist s*est trompé y et que la pomme de Sodôme est une protubérance semblable à la noix de galle y et formée par la piqûre d'un insecte , sur le pUtacia terebinthus {Bulletin de la Société de Géographie, tomeyi, p. m).
(a) FI. Joseph, de Bello judaîco. lib. v. cap. 5.
(3) WilL Clinton, Discours préliminaire des lYansactions de la Société litt, et philosopha de New-Yorck,i8a5; BibUothiijue universelle. Sciences, tome 11, page 363.
36 D£S SCIENCES OC^tULTES.
<î[ttel(jires animatijê font leurs petits par là gueulé : ils auront tiré une condilsioh précipitée et- absurde d*uné obsel*vàti6n téi^itâble«
Eli d'autres cas^ ils ont prolongé la durée d'un phénomène : long-temps après qu'il avait cessé, ils l'ont peifift comme existant encore.
Le lac Avérne a reçu éôn nom , paroe que tés diseâtix né peuvent tôler au-dessus, sans tomber morts , asphixiés par les vapeurs qu'il exhale : c'est ce que racontent les écrivains anciens. Nous savons que les oiseaux volent aujourd'hui impunément au-dessus de ce lac.
La tif^adition eifée est-elle mensongère ? Il est permis d'eii douter : « Les marais de la Cak rolirie , dit un voyageur (i) , sont si in- « salubres dans certains lieux entourés de « grands bois et pendant la grande chaleur « du jour ,^que les oiseaux y autres que les « aquatiques , y sont frappés de mort en les (1 traversant. » Grossi par des sources sulfureuses (3) et , comme les marais de la Caro-
(1) M. B08C, Bibtvôthèqtie unîvérstUe. Sciences, tome v (mai iS 1 7), pHgè 24 . (a) Sertfius. in Jteheid. lib. m. rers 44'-
line , entouré de forêts très*épaisses , le lac Averne exhalait des vapeurs pestilentielles : Auguste fit éclaircir les forêts ; à Tinsalubrité succéda une atmosphère saine et agréable. Le prodige cessa : mais la tradition le conservât opiniâtrement ; et l'imagination frappée d'une' terreur religieuse , continua Ipng^temps à regarder ce lac comme une des entrées du séjour de la mort.
III.. Non moins que l'exagératioii ^ les ex^ pressions impropres ou mal comprises rép^^ndent, sur un fait yrai, une teinte de mer- Ydll.BUXi de fausseté ou de ridicule.
JJne. erreur populaire, dont on fait regionter l'origine aui^ enseignemens de Py-^ thagore^^ long-temps établi une mystérieuse ooupexité entre certaines plantes et la maladie dont un homme a souffert à l'époque de leur floraison : la maladie ne se guérit j^gtmais si bien qu'on n'en éprouve des ressentimenS) toutes les fois que ces plantes fleu*rissent de nouveau (i). C'est ici une vérité, exprimée inexactement pour la mettre à la portée de la multitude peu éclairée, qui ne
(%) Plin. Uist^ nat. lib. xxiv. cap. 17.
38 DdESS SCIENCES OCCVLTESv
tlistingue guère les diverses parties de l'année que par la succession des phénomènes de la végétation : le fait ne tient pas à la nature des plantes, mais à la révolution de Tannée qui, avec le printemps, ramène souvent des retours périodiques d'aifections goutteuses, rhumatismales , ou même cérébrales.
L'impropriété d'expression , et , avec elle \ l'apparence de prodige ou de mensonge, augment-ent , quand les écrivains anciens répètent ce qui leur a été dit , sur un pays étranger, dans un autre langue que la leur ; ou quand les modernes les traduisent sans les comprendre ^ et se pressent de les accuser d'erreur.
Hérodote rapporte que , dans l'Inde , des fourmis plus grandes aue des renards , en se creusant des demeures dans le sable « découvrent l'or qui s'y trouve mêlé (i). Un recueil de récits merveilleux , évidenmient compilé sur des^ originaux anciens , pkce , dans une ile voisine des Maldives, des animaux gros comme des tigres , et faits à
(i) Htrodot» lib. m. cap. 102.
DBS SCIENCES OCCULTES. 3g
peu près comme des fourmis (i) Dès
voyageurs anglais ont vu , près de Grangué , dans des montagnes sablonneuses et abondantes en paillettes d'or, des animaux dont la forme et les habitudes expliquent les récits^ de l'historien grec et du conteur orien-r tal {n).
Pline et,. Virgile peignent les Sères ré-« coltant la soie sa^ P arbre qui la porte , et que le poète assimile au cotonnier (3). La traduction trop littérale d'une expression juste a fait ainsi ^ de la soie^ le produit de l'arbre sur lequel l'insecte la dépose et les hommes la recueillent. L'équivoque ici a'a
(i) Les MUU et un Jours, jours cv, en. Dans le verset t r dtt chapitre nr du Lirre de Job y les Septantes ont rendu par mjmnècoUon, lion-fourmi, l'hébreu laisch, que laVulgate mduit par tigre, D. Galmet établit que ce nom a été connu des anciens et appliqué par eux à des animaux qu'ils appelaient aussi simplement myrmex, mot qui signifie fourmi, maïs qui a aussi désigné une sorte de lion. Vojez^trabô, Vîh. XYi ; Aelian, de Nat, anim. lib. yii. cap. 47 y Ub. xvii , cap. 4^; AgaJtharchid, cap. 34*
(a) Asiatik Researches , tome xii ; nouvelles Annales des Voyages y tome i, pages 3ii et 3i3.
(3) Flin, Uist. nat. lib. vi. cap. 17 *, VirgiL Georgib. II. yers lao et m. Secvius , dans son Commentaire , assigne à la soie sa véritable origine.
4o DES SCIENCES OCCULTES.
* <yéé qu une erreur ; en con^bîea d'autres cas elle a pu eîifanter des prodiges ! .
Ktésias place dans l'Inde u une foxitaîne
. « qui tous les ans se remplit d'un or liquide. « On y puise l'or <:haque année,* avec cent « amphores de terre que l'on brise quand (( l'or est durci au fond , et dans chacune des* <( quelles on en trouve la valejor d'un ta- (( lent» (i). L^rcher (2) Jfourne ce récit en ridicule, et insiste particulièrement sur la disproportion du produit avec 1^ capacité de
": la fontaine qui ne contenait jpas moins qu'une toise cube de ce liquide.
Le récit de Ktésias est exact ; les expressions ne le sont pas. Au lieu d^or liquide , il devait dire or suspendu dans Veau. D'ailleurs il a bien soin d'exprimer que c'était l'eau^ qu'on puisait , et non pas l'or. Semblable aux marais de Lybie auquel la compare Achilles-Tatius, et d'où l'on tirait chargées d'or les perches enduites de poix que l'on plongeait dans sa vase (3) , cette fon-
(1) Ktésias inlndic. apud Photium,
(2) Larcher, traduction ^Hérodote, deuxième édition , tomq.vr, page ^X
(3) Jtchill, Tôt, de Clitoph» et Leucipp. amor, lib. ii.
BBS SCIENCES OCCULTES. 4^
taîne était le bassin d'un las^age (for , tel qu'il en à existé partout où se trouvaient des rivières et des terrains auriféref . et tel qu'il y en a encore de très -importons au Brésil. L'or natif, ej^trait par l'^u^de la terre à laquelle il était mêlé , s'y trouvait probablement en particimles assez ténues pour rester long-témp4^ en suspen^on et même surnager : c'est un phénomène observé au Brésil dans les lavages d^or (i). On^^réfèrait en conséquence | à la méthode usitée aujourd'hui, celle de laisser l'eau s'évaporer jusqu'à ce que l'or fût déposé au fond et sur les parois des vases que l'on brisait ensuite, et dont sans doute on raclait ou on lavait les fragmens. Ktésias ajoute que l'on trouvait du fer au fond de la fontaine; ce trait complète la vérité de sa narration. Le soin de dégager l'or de l'oxide noir de fer qui s'y trouve mêlé , est un des plus grands travaux dans les lavages du Brésil (3). L'or de Bambqi^k , qui se recueille également par
(1) Mawe, Voyage dans l'intérieur du Brésil, tome i, pages i35 et 33o.
(•j) Ibid. tome i, pages 829, 33 1; tome t*^ pages ^ô, 5\ <*t 1 10.
le lavage , est aussi mêlé de fer et de poudre d'émeri, qu'on a beaucoup de peine à' séparer» du métal précieux (i).
Depuis un^ temps immémorial ^l'Hindou, avant d'adresser la parolewàune personpe d'un rang supérieur au sien, met dans sa bouche une pastille parfumée. Dans un autre idiome, cette substance deviendra un taMsman dont il faut se munir pour obtenir un accueil favo^ rable dg^ puîssans de la terre : en s'exprimant ainsi, on ne fera que répçfer, sans le comprendre, ce qu'en auront dit les Hindous euxmêmes.
IJHaliatoris (2) servait, en Perse , à répandre la gaîté dans les repas, ^l procurait la première place auprès des rois : expressions figurées, dont le sens est facile à saisir. Chez un peuple adonné au vin et aux plaisirs de là table , elles peignent seulement k faveur et la supériorité assurées au convive qui se montrait , à la fois , le plus gai et le plus habile à supporter le vin. Les Perses et les Grecs même , mettant une sorte de gloire à
( I ).Moliien yj^jage en Afrique, tome i , pages 3^4 ^^ ^^^■ (•i) Plin, Hist, liât. lib. xxiv. cap. 17.
bpire beaucoup sans s'enivrer, recherchaient les substances propres à amortir les effets du vin. Us mangeaient , dans cette intention , des graines de choux et des choux bouiUis^(i). Les aofiandes améres étaient aussi employées au même usage (2) , et , à ce qu'il parait , ayeè quelque succès. Rien n'empêche donc de conjecturer que VhaUatoris jouissait de la même propriété , au point de ne laisser jamais l'iyresse appesantir l'esprit oU dépasser les bornes de la gaité.
Qu^était la plante Latacé que donnait à ses envoyés le roi de Perse , et par la vertu de laquelle ils étaient défrayés partout où ils passaient (3) ? Un signe distinctif , une vei^e d'une forme particulière , ou une fleur brodée sur leurs vêtemens , sur les bannières que l'on portait devant eux, et qui annonçait leurs titres et leurs prérogatives.
Au lieu de l'eau que lui demande Sisarra fugitif et accablé de soif et de fatigue , Jahel lui fait boire du lait , dans le dessein de l'en-
(i) Athenae, Deipnos» lib, i. cap. 3o.
(a) PUitarch, Sjrmposiac. lib. i. quaest. 6 ; Atfienae. Peipnos. lib. ii. cap. lâ.
(3) Plin. Hist, nat. lib. xxyi. cap. 4>
44 I>KS SCIENCBS OCCULTES.
dormir (i). Nous qui donnons le nom de lait ^ unQ émulsion d'amandes (â) ^ devons-nous doqtar que ce mot , dans le livre hébreu , ne désigne une boisson somnifère , à laquelle 3a couleur et son goût avaient fait imposer un nom semblable ?
Samarie assiégée est en proie aux horreurs de la disette ; l'excès de la faim élève jusqu'à cinq pièces d'argent , le prix d'une petite mesure àe^ fiente de pigeon (3)... Cela forme un sens ridicule. Mais Bochart établit, d'une manière plausible, que ce nom était donné alors, comme il est encore donné aujourd'hui che? les Arabes , à une espèce de pois chiches.
Midas , roi de Phrygie (4) , Tany oxartes , frère de Cambyse (5) ^ et Psamménite , roi
(i) Liber Judicum, cap.iv, vers. 19 - aj ,
{9) CJn jaune d'œuf battu dans de Peau sucrée prend , en français y le ^om de Zaf< d^ poule ; littéralement traduit dans une autre langue y ce nom exprimera une merveille pu une absurdité d'autant plus plaisante , qu'il était précisément employé par les latins, dans le sens propre, pour désigner un prodige ridiculement impossible {lac g^inag},
(3) Jleg, lib. IV. cap. vi. verset a5.
(4) Strabo. lib. I.
(5) Ktesias.in Persic. apud Photium.
d^Egypte (}),. meurent après aroir bii dû sang de taureau f Ton attribue à la même cause la mort de Thémistocle. Près de Tan^ cienne ville d'Arges, en Achdie^ était un temple de la Terre ; la femme appellèe à y exercer les fonctions de prétresse devait n'avoir eu de commerce qu'avec un seul homme : pour faire reconnaître en elle cette pureté , elle buvait du sang de taureau (s) qui lui donnait une mort soudaine ^ elle avait voulu en imposer.
L'expérience prouve que le sang du taureau ne recèle aucune propriété malfaisante.
Mais ^ en . Orient et dans quelques temples de la Grèce , on possédait le secret de composer un breuvage destiné à procurer uj^e mort soudaine et exempte de douleur ^ la couleur rouge sombre de ce breuvage lui avait fait donner le nom de sang de taureau , nom expliqué mal à propos dans le sens Ij^ téral par les historiens grecs : telle est ma conjecture ) qui VL2i rien que de plausible.
Nous verrons plus tard le nom de sang de
(i) Werodot. lib. m. cap. i3.
(a) Pausanitts^ Achaïc. cap. xxt.
46 DES SCIENCES OCCULTEE.
Nessus donné à un prétendu philtre amou* reux , et pris dans le sens propre par des mythologues que les récits même qu'ik copiaient auraient dû désabuser (i). Le sang de Fhjrdre de Leme , dont les flèches d'Hercule étaient imprégnées et qui en rendait les atteintes incurables, ne nous parait non plus qu'un de ces poisons dont , en tout temps , ont fait usage , pour rendre leurs coups plus meur^ triers , les peuples armés de flèches.
Veut-on un exemple moderne de la même équivoque. Près de Bàle, on recueille un vin qui 3l dû le nom de sang des Suisses y autant à sa teinte foncée qu'à l'avantage de croître sur un champ de bataille illustré par la vaillance helvétique. Qui sait si, quelque jour, un traducteur littéral ne transformera pas en anthropophages , les patriotes qui , tous les aiis, dans un repas civique, font d^amples lit^tions du sang des Suisses (2) ?
Tour fortifier cette explication , cherchons, dans l'histoire, des preuves de la manière dont un fait peut se transformer en prodige , grâce .
(i) Ci-après, chap. xxv.
(3) W. Coxe, Lettres sur la Suisse, lettre xLni.
aux expressions, moins justes qu'énergiques, employées pour le peindre.
Assailli par les Croisés y effrayé des regards qu'à travers leurs visières , lui lancent ces guerriers revêtus entièrement de métal , le Grec tremblant les peint comme des hommes tout (T airain y et dont les yeux lancent la flamme (i).
Dans le Kamtschatka , les Russes ont con«servé le nom de Brichtain ^ hommes de feu , vomissant le feu , que leur donnèrent les indigènes , quand ils les virent , pour la première fois , se servir de fusils ; ils supposaient alors que le feu partait de leurs bouches (2).
Au nord du Missouri et de la rivière de Saint-Pierre , près des Montagnes brillantes , habite une peuplade qui parait avoir émigré du Mexique et des contrées limitrophes , à l'époque de l'invasion des Espagnols. Suivant ses traditions , elle s'est enfoncée dans l'intérieur des terres , en un temps où les côtes de la mer étaient continuellement infestées
(i) Niceta», Annal, Mon» Camn. lib. i. cap. 4* (o) Krachcmnnikof, HUt, du Kamtschatka, i" partie, chap. I.
par des monstres énormes, vomissant des éclairs et des foudres : de leurs entrailles sortaient des hommes qui, par des instrumens inconnus y ou par un pouvoir magique y^ tuaient , à une distance prodigieuse , les trop faibles Indigènes. Ceux-ci observèrent que les monstres ne pouvaient se porter sur la terre ; et pour échapper à leurs coups , ils cherchèrent un refuge dans ces montagnes éloignées (i). On voit que, dans le principe , les vaincus doutèrent si leur vainqueur ne devait pas ses avantages à des armes meilleures, plutôt qu'à un pouvoir magique. On peut donô révoquer en doute que , déçus par ra|)parence , ils aient transformé en monstres : ^ et doué de la vie des vaisseaux qui semblaient se mouvoir d'eux-mêmes ; que ce prodige ait dès-lors existé dans leur croyance ; et qu'au contraire il ne soit pas né plus tard de 1^ métaphore hardie à laquelle ils durent recourir pour" peindre un événement si nouveau.
Mais déjà cet exemple se rattache à l'une
(i) Carver, Voyage dans l'Amérique septentrionale, etc. y pages 80-81*
des causes les plus fécondes de merveilleux , l^emploi du style figuré.
IV. Ce style qui donne au récit, contre l'intention du narrateur ^ une couleur surnaturelle^ il n existe pas seulement dans l'art, ou plutôt dans l'habitude propre aux imaginations vives , de revêtir d'expressions poétiques , de figures hardies , le récit des sensations profondes ou des faits que l'on veut gi^aver dans la mémoire. Partout l'homme est enclin à emprunter au style figuré le tiom qu'il impose à des objets nouveaux dont l'às^ pect l'a frappé. Un parasol est importé au centre de l'Afrique 5 les indigènes l'appellent le nuage (i) ; désignation pittoresque , et' propre à dévenir, quelque jour, là base dd* plus d'un récit merveilleux. La passion ^ enfin , qui parie plus souvent que la raison^ a introduit dans toutes les langues , des exprès^ sions éminemment figurées , et qui ne semblent pas l'être , tant l'habitude de les employer en ce sens fait communément oublier le sens littéral qu'elles devraient présenter.
(1) Voyages et découvertes en AfriquCf parDenham, Otid. liey et Clapperton, tome i\u
5o PES SCIENCES OCCULTES.
Etre èouillaTvt de colère , manger sa terre j aller comme le vent ^ Jeter les yeux,.. Qu'un étranger, qui connaît les mots et non le fond de. , la Japgue française ij traduise ces phrasés littéralement : quelle bizarrerie! quelle^ fables ! Ce qu'il ferait , on l'a fait jadis., quancji wi a .raconté sérieusement que, pour .méditer sans distraction , un sage qui occupa sa . vie entière à observer laftature, Démocrite, se creva les yeux (i). On l'a fait^ quaqd^^nA dit qiie.les cejrfs sont ennemis des serpcns eti le* nû^tleûtjfèn fuite (2) , parce qUel'odeun de lU cç^yne de cerf brûlée déplaît aux siei^pensj ejt Içp .éloigne. Le boa n'imprimet point.de morsures venimeuses ; mais l'étreinte .de\ sâf. queue suf)9t ppur donner la tport : qïi a fait du fooa , un dragon dont la queti6 e$it àrmé<d d'un dard empoisonné. Quand .la faim Le, pjresse) telle est la vitesse de.. sa poursuite, f^^ ^remeixt sa proie lui; échappe \ là poésie
(1) Ce fut, suivant Tertullien {Àpologet. cap. xlvi), pour se soustraire au- pouvoir de Paraour, perce ^uHl ne pouvait pas voir uue femme sans la désirer. Cette tradition a encore pour base l'interprétation littérale d'une expression figurée.
(2) Aelian. de Nat, animal, Ub. u , cap. 9.
DBS SCIENCES OCCULTES. 5u
a comparé sa course à un vol ; et la croyance vulgaire a doté le dragon de véritables ailes» Sous .les noms de basilic et d'âspic ^ on dési^ gnait des reptiles assez agiles , pour qu'il fût difficile d'éviter leur attaque à l'instant où on les apercevait : l'aspic , le basilic , passé-ipent pour donner la mort, par leur souffle ^ par hùT seul regard. De ces expresisîons figurées , devenues la source de tant d'erreurs physiques, aucune pourtant n'était plus hardie que celle dont se servaient les Mexicains : pour peindre la rapidité du serpent à somUttes ddns tatis ses mouvemebs , ils l'appelaient le ojent ( i ).
Dans la prière , dans la contemplation re* ligieuse^ l'homme fervent est comme ravi eik extase ;. il ne tient plus à la terre , il s'élève veFs le! ciel. Les entfaousiaites disciples d'Iamhlique assuraient^ malgi^é^le dértiétîti que leur donnait leur inattre , qu'il était ainsi élevé de terre klsihàntenr dfe<iix coudées (ri); et dupes de la même métaphore , des chrétiens ont eu la simplicité d'attribuer un mi-
(i) Lacépède, Jiîst. nat des Serpens , art. Boîguira, (2) Eunap. in lamblich.
5n DES SCIENCES OCCULTES.
racle pareil à sainte Claire et à saint François d'Assise.
Au nombre des croyances populaires , dénoncées au mépris des hommes éclairés ^ était encore , il y a cent ans , l'histoire d'une certaine montagne « qu'il fallait franchir en sauce tant et en dansant ^ pour n'y être pas surce pris de la fièvre (i) » Quoi de plus absurde? Et pourtant quel avis reçoivent les voyageurs , dans la campagne de Rome et aux approches de la ville éternelle 7 On leur recommande de combattre , par un exercice forcé , par les mouvcmens les plus violens , le sommeil auquel ils se sentent presque invinciblement enclins : y céder, ne fût-ce qu'un instant , les expos/erait à des accès de fièvre toujours dangereux , souvent mortels.
Dans Hai-nan et dans presque toute la province de Canton, les habitans élèvent chez eux une espèce de perdrix appelée tchu-ki...
On assure que les fourmis blanches quittent à l'instant les maisons où il y a un de ces
(i) Les coudées franches , in-12, page 3i54. — Ce livre, d'ailleurs justement oublié, contient, en ce genre, des renseignemens assez curieux.
oiseaux , sans doute parce qu'il en détruit une grande quantité pour se nourrir. Les Chinois disent poétiquement que le cri du tcliu-kî change les fourmis blanches en poussière ( i ); que l'on prenne au propre cette expression emphatique : voilà une merveille ou une imposture ridicule.
Chaque année , au printemps , les rats jaunes (ou j ou) se transforment en cailles faunes, dans les déserts qui séparent la Chine de la Tatarie (2) ; on voyait de même , en Irlande et dans l'Hindoustan, les feuilles et les fruits d'un arbre planté sur le bord de l'eau , se transformer en coquillages , puis en oiseaux aquatiques. Dans l'un et l'autre récit , remplacez l'idée de métamorphose par celle d'apparition successive : la vérité se retrouve, l'absurdité s'évanouit.
L'améthyste est une pierre précieuse qui a la couleur et l'éclat du vin. A cette énonciation froidement exacte , le langage figuré substitue une image expressive : sans ivresse;
(1) Jules Klaproth, Description de Vtte de Hai-nan. (nouvelles Anncdes des Foyages), deuxième série, tome vi y page ir6.
(1} Eloge de Moukden^ pages Sa et i64«
vin. qui n^enivre pas. Le nom ainsi imposé fut traduit littéralement en grec ; et l'on attril^Uaà l'améthyste la propriété merveilleuse de préserver de l'ivresse l'homme qui en était paré.
Est-K^e la seule hardiesse poétique , la seule métaphore qui ait été transformée en récit?
Du thyrse qu'il porte à la main, Bacchus indique une source à la troupe qui suit seç pas ; (( |je dieu a fait jaillir la source en frappant la terre de son thyrse (i) )) ; ainsi Atalante altérée frappe de sa lance un rocher d'où sort à l'in$tant une source d'eau très-fraîche (2). Ainsi la poésie explique et consacre, dans un mythe brillant, le prodige que son style même a fait inventer à la crédulité.
L'histoire enfin , et l'histoire naturelle se chargeront dé pareilles erreurs. Si Rhésus, à la tête d'une armée considérable , opère sa jonction avec les défenseurs de Troie, les Grecs , épuisés par dix années de combats , doivent désespérer de la victoire. Cet
(1) Pnusanias. lib. iv. cap. ^6. {i)Pau^anias. Laconic. cap. a.{.
^rrét d'une prévoyance bien commune , exprimé en style poétique , devient une des fat€dités de ce siège fameux ; les destins ne permettent point que Troie soit prise si, une fois, les chevaux de Rhésus ont goûté Therbe des bords du Xanthe et s0 sont désaltérés dans ses eaux. Envoyé par Tempèreur Justinien, prés des Sarraains de Phénicie et du mont Taurus, Nonnosus entend dire à ces peuples que, pendant la durée de leurs réunions religieuses, ils vivent en paix entre eux et avec les étrangers; les animaux fé'roces respectent eux-mêmes cette paix uni" i^erselle; ils V observent ens^ers leurs sembla^ blés et envers les hommes (i), Photius, à cette occasion, traite le voyageur de conteur de fables : Nonnosus a répété ce quHl avait entendu ; mais il a pris pour l'expression d'un fait, une figure poétique u^tée dans FOrient, et qu'on retrouve littéralement dans le plus éloquent des écrivains hébreux (2) ; figure que les Grecs et les Romains ont souvent employée dans le tableau de l'âge d'or; et
(i) Phot. Biblioth. cod. ni.
(i) Itaï. cap. XI. ▼. 6. 7. 8.
que Vk^ile , moins heureusement peut-être | a transportée dans l'admirable peinture d'une épizootie qui désola le nord de l'Afrique et le midi de l'Europe (i).
Une frayeur vive et soudaine coupe la parole. ; telle est celle qu'on éprouve en se trouvant à l'improviste devant un animal féroce : c'est un fait bien commun. Mais on a dit, en ce sens , qu'un homme , vu par un loup qu'il n'a pas aperçu , perdait la voix... L'expression figurée a été prise au propre. Non seulement, elle a fourni un proverbe que l'on retrouve dans Théocrite et dans Virgile (2) ; mais Pline et Solin l'ont adoptée. Celui-ci, très-sérieusement,, place en Italie wdes « loups d'une espèce particulière : l'homme « qu'ils voient avant d'en avoir été vus, dece vient muet ; il veut en vain crier , il ne (( trouve pas de voix (3). »
. Les cavales de Lusitanie conçoivent par le souffle du vent; Varron, Columelle, Pline
(i) Firgil. Géorgie lib. m. Voyez aussi , Eclog, viii. rers 27.
(a) Théocrit. Eidyll, xiv. vers aa. FirgiL Eclog. ix. vers 54*
(S) Min. cap. tiii. Plin, Hist, nat, lib. vin. cap.. aa<
DBS SCIENCES OCCULTES. 5']
et Solin (i) répètent cette assertion. Trogue Pompée (2) seul avait compris que , par une image brillante, on peignait la multiplication rapide de ces animaux, et leur vitesse à la course.
En lui promettant une riche part dans les biens que Dieu doit donner à son peuple, Moïse décide le Madianite Hobab à s'unir à la marche des Israélites : « Ne nous aban- « donne pas, lui dit-il; tu sais dans quels « lieux du désert il nous est avantageux de « camper ; viens et tu seras notre guide (3). » Sa marche ainsi réglée , est ouverte par Parche sainte avec laquelle s'avance et s'arrête
Le même effet a été attribué aussi à une cause surnaturelle, par la superstition moderne. Une femme Toit la nuit entrer chez elle, par la fenêtre , quatre yoleurs; elle veut crier et ne peut. Us prennent ses clefs , ouvrent ses coffres y s'emparent de son argent, et sortent par le même chemin.... La femme alors retrouye la roix, et appelle du secours. On ne met pas en doute que l'impossibilité de crier, tant que les Yoleurs étaient dans sa chambre, ne fût l'effet d'un sortilège. Frommann. TYoctatus de Fascinatione.,.,<, p. 558, SSg.
(i) Farro, De re rusticd. lib. ii... Columell, lib. vi. cap. 27. Plin, Hiêt, nat. lib. viii. cap. 4^. Solin, cap. a6.
(a) Justin, lib. zliv y cap. 3.
(3) Numer, cap. x. v. 59. Sa. « Veni nobiscum ; noii nos « relinquere ; tu enim nosti in quibus locis per desertum , ce castra ponere debeamus , et eris ductor noster, n
58 DES «CIEWCES OCCULTES.
tour-à-tour le peuple tout entier. Les prêtres qui l'environnf.pt portent le feu sacré ;, la fumée est visible le joqr, est la flamme
pendant la nuit Dieu mémç guide son
peuple y la nuit par une colonne de f^ y le jour par une colonne de fumée.
Vers la fin d'un combat opiniâtre , ^u moment d'une victoire long-tamps disputée, les nuages amoncelés voilaient le jour et avançaient le règne de la nuit ; soudain ils se dissipent devant la lune qui , presque dans son plein , s'élève à l'Orient, tandis qu'à l'Occident, le soleil n'est poipt encore dépendu sous l'horizon* Ces deux astres semblent réunir leurs clartés pour prolonger le jour et donner au chef des Israélites le temps d'achever la défaite de ses ennemis : Ce chef
a arrêté le soleil et la lune Une pluie
de pierres accable les vaincus dans leur fuite : elles partaient des frondes des Hébreux qui excellaient dans l'usage de cette arme, ainsi que Josèphe prend soin de nous en instruire (i) L'idée de substituer ici des
(i) Cum essent fundifores optimi.... Ant. Judaïç. ïib. !▼, rap. 5.
DES SCIENCES OCCULTES. Sg
faits ordinaires au merveilleux poétique ne nous appartient pas. Consulté par Oxenstiern (i) , un rabbin lui expliqua de même ce miracle par des voies toutes naturelles.
L'auteur d'un livide aussi pieux que savant (2), voit dans la pluie de pierres une grêle violente , phénomène rare mais très-redoutable en Palestine; sa courte durée empêcha, ditil, qUe les Hébreux n'en fussent incommodés.
Il s'étonne d'ailleurs qu'on ait pris pour un récit historique , la peinture du soleil et de la lune arrêtés à la fois pour éclairer l'entière victoire des Hébreux ; que l'on ait pu y méconnaître l'emphase et le style figuré, propres aux cantiques et aux hymnes d'une poésie élevée dont , suivant lui , le livre de Josué a été entièrement extrait; Forts d'une telle autorité , nous étendrons plus loin notre assertion ; et , sans multiplier les citations particulières, nous dirons que, pour vérifier dans vtn exemple général la diffé-
(i) Pensées du comte Oxenstiern. tome i, page.
{1) J.-H, Fonder Palme. Bybel voor de Jeugd. (Bible pour la Jeunesse, m n^, Lcyden, 1817). Voyez Archives du christianisme au XIX ^ siècle y octobre 1818, pages 335,
6o DES SCIENCES OCCULTES.
rence de l'expression poétique à la réalité , il suffit de lire l'histoire des Juifs dans la narration de Josèphe. La bonne foi de cet écrivain lui a attiré , de la part de quelques modernes, des reproches que ne lui adresse point Photius , chrétien aussi zélé qu'eux , mais juge plus éclairé (i). Il est bien injuste de lui supposer l'intention de nier ou d'atténuer les miracles dont sa nation a été le sujet et le témoin , lui que l'on voit au contraire ajouter plus d'une fois des circonstances merveilleuses aux prodiges consacrés dans les livres hébreux. On aurait dû remarquer que Philon , dont la foi, la piété et la véracité ne sont point problématiques , se montre aussi près que Josèphe d'attribuer à des causes naturelles quelques miracles de Moïse. Ainsi, en parlant de la source qui jaillit du rocher d'Horeb; « Moïse , dit-il, frappa le rocher; et (( soit que par un heureux hasard , il eût ou- « vert l'issue à une nouvelle source , soit que « lès eaux eussent d'abord été amenées là
(i) Phot. Bibl. cod. xLvii et ccxxxyiii. Voyez la sortie <][ue se permet contre Josèphe, le sayant et peu judicieux tbb<^ de Longuerue , Lorigueruana, tome ii , pagçe 35.
DES SCIENCES OCCULTES. 6l
(( par de secrets conduits^ et queJeur abon- « dance lies fit sortir avec impétuosité, le ro- « cher jeta autant d'eau qu'une fontaine (i). » Philon et Josèphe traduisent en style simple, exact et conforme au goût de leur siècle , le style oriental de la Bible ; quelques merveilles s'affaiblissent ainsi ou s'évanouissent sous leur plume : mais cette disparition, nous le verrons bientôt, n'a rien de réel ; elle ne porte aucune atteinte au respect que les deux écrivains juifs professent pour la sublimité des œuvres de Dieu.
Voyons, dans 'un dernier exemple , l'influence d'une autre cause seconder celle des: expressions figurées , pour conduire la crédulité , d'un fait naturel , à un prodige extraordinaire. Suivant un historien arabe qui parait avoir consulté les plus anciens écrivains de l'Orient (2), Nabuchodonosor était un roi feudataire de Syrie et de Babylonie, soumis
{\) Philo, jud. DevitâMosis. lib. i... « Rupem percutit, « quae, etc. » ^
(a) Tebry... Ce fragment a été traduit en anglais par sir Fr. Gladvrin. Nous en avons donné une traduction française : De la Civilisation , etc.. Introduction, note A... Voyez aussi D'Herhelot, Bibliothèque orientale, Art. Bahmon.
62 DBS SCIENCES OCCULTES.
à l'empire persan. Toihbé dans la disgrâce du Roi desRoiô, et, dépouillé de la royauté, il ftit plus tard rétabli sur le trône , avec une grande augmentation de pouvoir , en recoin^ pense des succès qu'il avait obtenus dans son expédition contre Jérusalem. C'est sa disgrâce de plusieurs années, passées sanis doute dans L'exil , que rappelle l'historien Joaèphe t Na*tuchodoiïoàor , dit -il, eut un songe dans lequel il lui sembla qu'étant prim de son rôjcimme > il vivait sept ans da^s.ié .désent ; et qu'ensuite il se trouvait rétabU dans sjtt prerhièrà dig^ité^ . . ; et tout' eela s'aix:omplit , sans que p)èrsonne , . en son absence, osât s'emparer dé ses états (i). Daniel rapporte que le Poyawme de. Nabuchodonosor /?aii;'4Z hors de ses mains ; i.et ; qu'ensuite H y fat retoè?/, ajoutant, comme l'historien at*abe, a\>ea un accroissement considérable depuis^ sance^^2). SiiDânîel ditde pluis que (3) , re-»
. ;(:i) FI, Joseph, Ant, jud. lib. , s;, cap., ii., Cette. longue «t paisible vacance du trône serait inexplicable dans un f^npiré indépendant ec absolu : elle est naturelle. dans un état feudàtaire, ati gouvernement duquel le cbef supr^e a pi'i9 soin àt pourvoir.
{i) Daniel» ^ap. 4* ^* ^S. 33.
(3) Ibid. V. 29.
DA sciences DCOULTEti. 63
légué. daiid la soliUid^ avec le^ bétes^ ce rai brouta l'herbe comtîie un bœuf; que ses cheyeux deyiiM'ent semblables à la crinière d'un Uqu («suiyajul; les Septante ), ou aux plumeà d'un ^igle (suivant la Vulgâte')^ c'est une peinture de Tétat de dégradation où se trouvait réduit le prince détrôné et, e.xilé. Cela n'est pas douteux ^ . puisque ^ dans le passage que nous lavons .cité, Josèphe affirme qu^'il tmuscrit pui'ement , de bonne foi et sans y rien Qbaaagèf, le.texte dqs Uvres.hébreuîKv Ce tableau ppétkiue .finit , cqnune taïUt d'4utres, pavl être pris, pour un réâit historique : le^* r^bîjn9riiQont<^ntqueNlbbuc^odo0Oso^, qmU qu'il QÙt la form^ di un, homme ^/ée>^ croyait métamorphosé en bmufii q«^ *^* cheveux ressemblaient à la prinièi^ d'uH lion ot sâft Oioglesi^ démc^Hirément grandis «, aux serres d'un a%/6» Enfin, suivant SaintnÊpiphane (i), N4J>iiijehodano8^r , conservant . lies sentimëns et la pensée d'un hommt , était réellement moitié bœuf el moitié &'o/^.
En voyant reparaître, dans ces divetfeies peintures ^ les formes dé Vhomme.^ du bœtlf,
(i)A'» Epiphan. in. Vità. Daniel.
64 DBS SCIENCES OCCULTÉS.
du lion et de V aigle ^ comment ne point se rappeler que ces quatre figures ont marqué^ pendjint :t 1 53 ans , les points solstitiaux et équinoxiaux, et qu'elles ont, en conséquence, joué un rôle important dans les religions orientales. Une habitude dont les effets se sont reproduits plus souvent qu'on ne le soupçonne , l'habitude de mêler aux faits historiques , des traits empruntés à l'astronomie religieuse , a sûrement hâté les progrès de la crédulité relativement à la métamorphose de Nabuchodonosor. Supposons encore, ce' qui n'a rien que de probable , qu'à Baby-.
lone, il ait existé des représentations où étaient réunies ces quatres figures astronomiques ; que les Hébreux captifs en aient vu une à laquelle se soit rattaché , pour eux , le nom du Roi que leurs désastres rendaient sans cesse présent à leur souvenir, parce qu'il passait pour en être l'auteur; avec quelle efficacité l'aspect de cet emblème n'aurat-il pas aidé à la croyance du mythe merveilleux !
V. Que sont, en effet, les emblèmes pour la vue? ce que le style figuré est pour la pensée. Leur influence inévitable a créé
un nombre aussi grand d'histoires prodigieuses^
Partout , dans l'antiquité , l'on exposait dès emblèmes ingénieux , destinés à retracer ce qu'avaient déplus important, dans les dogmes et dans, les souvenirs , la morale et l'histoûre* Leur sens, bien compris dans le priticipe, s'obscurcit peu à peu , par l'éloignement des temps ; il se perdit enfin pour l'irréflexion et l'ignorance. L'emblème restait cependant ; il frappait toujours la vue du peuple; il com^ mandait toujours la foi et la vénération. Dès-^ lors la représentation, quelque absurde et monstrueuse qu'elle fût , dut prendre , dans la croyance générale , la place de la réalité qu'elle rappelait originairement. D'un symbole qui peignait la religion et les lois émanant de l'intelligence supféme , naquit la croyance qu'un faucon avait apporté aux prêtres de Thèbes , un livre où étaient contenus les lois et les rits religieux (i). Certaines îles du Nil , suivant Diodore (2), étaient défendues par des serpens à têtes de chiens ,
(t) Diod. sic» lib. t. part. n. ( Sj.
(«) Diod. sic. lib. t. part. i. % rg.
et par d'autres monstres. Ces monstres , ces serpens n'étaient probablement que des emblèmes destinés à indiquer que les iles étaient consacréies aux dieux ^ et à en interdire l'accès aux profanes.
Combien de mythes et de prodiges dans les fastes de l'Egypte ^ combien dans le» fastes ée l'Inde et de la Grèce ont une origine analogue!
On l'a conté , on le répète encore , sans s'inquiéter ai la <:hose n'est pas absurde : telle était la force de Milon de Crotone ^ que , lorsqu'il se tenait debout sur un disque étroit , on ne pouvait ni le déplacer ^ ni arracher de sa main gattche une grenade qu'il ne pressait pourtant pas asse2 fortement pour l'*écraser , ni détacher les uns des autres les doigts étendus et serrés de sa main droite.
Miloi^ ^ dit un homme versé dans la connais^ saiice des coutumes et des emblèmes religieux , Milon était ^ dans sa patrie , grand prêtre de Junon^ Sa statue^ placée à Olympie ^ le représentait , suivant le rit sacré , debout sur un petit bouclier rond , et tenant une grenade^ fruit de l'arbre dédié à la déesse. Les doigts de sa main droite étaient étendus ,
DES SGIEffCeS OCCUL'SES. 6*^
serrés ec mdme unis : c'est ainsi cpit^ les fi^urareilt toujcHirs lès anciens stati!iair6s(i). L^ vttlg^re explif^iia par dds colites mêpVeineftÀt, une iïttperfectîon de Tart ^ et des f*ef>résentatians mystérieuses down o» sftait oubHé le véritable sens.
Il n'est pas nécessaire* de s'efhfohcer dans Tàntiquiié ^ potrr cite^ des faits artateg'tiés. Au moyen âge ^ on se sefrait def calendrier^ en figtiTies, seul moyert d'instruction pbiir des peuples q\A ne savaîetft pas lîï^e. Pcfuy exprimer qii'un saint martyi^ âfvtiit péri pat la décoHatioii^ on Vf repi<ésen<tfft ddbotit , supportant dans ses deux m^ns sa tête séparée de son corps (2). On avait sans doute adopté d'autant plus facilement cet emblème,, que depuis long temps il fixait l'attention, et par conséquetit les respects du vulgaire , dans le calendrier hiéroglyphique d'une re^ ligion plus ancienwe (3).
(i) Apollonius de Tyaxie , Philost. vit. Apolton. lib. iv. cap. 9.
(a) Voyez Ménagiana, tome iV, page io3. — Quelques- ^ uns de ces calendriers en figures doivent se trouver encore dans les cabinets des curieux.
(3) Sphaera Persica. Capricornus. Decanus m... a Dimi-
68 DE^ sciences' occultes.
Des calendriers ^ l'emblème passa naturellement aux statues et aux diverses représentations des martyrs. J'ai vu ^ dans une église de Normandie , saint Clair y saint Mithre à Arles , et en Suisse tous les soldats de la légion thébaine , représentés avec leurs têtes dans leurs mains. Sainte Valérie est ainsi figurée à Limoges , sur les portes de la cathédrale , et sur d'autres monumens (i). Le grand sceau du canton de Zurich présente , dans la même attitude , saint Félix y sainte Régula et saint Experantius (3).... Voilà certainement l'origine de la fable pieuse que l'on raconte de ces martyrs ^ comme de
« dium figurae sine capite, quîa captit ejus in manu ejus <c est. 1* — Dans un calendrier égyptien , on- remarque un emblème qui a pu donner naissance au mythe de Gtryon,,. <t Vir triceps, dextrâ porrectâ indicans. » Monomoer, Ascendent,., inJOecanis etegyptiacis, Taurus. Decan. i... 6grad. — hea personnes qui y partageant l'opinion des Hébreux , regardent rhistoire de Judith conune une fiction pieuse, en découvriront Torigine dans une autre figure de ce calendrier : Pisces« Decan. m... 26 grad. a Mulier yiro donnienti caput « securi amputât. »
(i) C. N. AUou, Description des monumens du département de la Haute- Vienne, page i{3.
(a) St,-£xuperantius ne se trouve pas sur ïes sceaux antérieurs à lafo.
saint Denis et de beaucoup d^autres encore :
saint Maurin à Agen (i), saint Principin à Souvigny en Bourbonnais^ saint Nicaise premier évéque de Rouen , saint Lucien apôtre de Beauvais , saint Lucain évèque de Paris (2) , saint Balsème à Arcy-sur-Aube ^ saint Savinien à Troyes (3) ; la seule année 375 en fournit trois autres au diocèse de Troyes , en Champagne (4). Pour faire naître cette légende , il suffît d'abord qu'un hagiographe contemporain ait employé une figure énergique , mais dont nous nous servons encore ; que , pour peindre les obstacles et les périls qui pouvaient arrêter les fidèles empressés de rendre aux martyrs les derniers devoirs , il ait dit que l'enlèvement de ces restes sacrés et leur inhumation furent un
(1) Mémoires de la Société des antiquaires de France y tome III y pages 268 ^ 2(19.
(a) J.-A. Dulaure, Histoire physique, civile et morale de Paris (182 1)> tome i, page 143.
(3) Promptuarium sacrum antiquitatum Trecassinae dioecesis...., fo 335 v. et 390 v.
(4) Le P. Deguerrois, la Sainteté chrétienne , fol. 33, 34 > 38, 39 et 48. — Dans une f^ie de St. -Par, l'un de ces trois martyrs, imprimée à Nogent- sur-Seine , en 18a i, on a repro» duit ce récit meryeilleux.
véritable piraclp : Vaititude <lans laquelle le» çaints étaiei|t offerts à la yénération publique , ^ét^ri^im la nature du mîrajcle , et ai2torisa à çlir<& qi^e , quoique dé/aapités , ils avaient marc)^ , du lieu de leur supplice ^ à celui de leur sépulture.
Yl.. Jusqu'où n^ira pas une curiosité crédule qui 2^met toutes les eyplicatîond ^ et recherche de préférence les plus merveilleuses P L'cnvplpppjS d^une allégorie ou d'un apokn gms, quplqu^ itrauj^par^iue qu'elle soit^ arrête ii][3irinciblepept son regard.
Malgré la facilité de s'assurer du contraire, El|en rapporte qw3 , ^e TéqUHioxe de prînten^p^ à cçljiji d'a^vJ^Qninp , le béUpr dort coui^ ché ^(H* le cpté droit ; af sur le cpté gauche , de réquiuoiie 4'?u^oJ^i)l^ ^ celui dp pfiur temps (i) : erreur ridicule en histoire naturelle , vérité évidente dans le langage allégorique de l'ancienne astronomie.
Qn raponte qup, dans l'armée que conduisait Xerxès contre les Grecs , une Jument en^ fanta un lies^re ; prodige qui présagea l'issue
(i) Afilian. de Nat. anim. lib. x. cap. i8.
D£S SCIENCES OCCULTES. 'Jt
de cette entreprise gigantesque ( i ) ; ce n'est Ut pourtant qw la. fable die la montagne qui accouche d^une sn^uris ^ améliorée^ peut;^ être , par un moindre éloignem^nl de$ convenances physiques, et par L'allusion piquante d'un lièvre à une arm^e de fuyards.
Quand on a dit, pour la, piçemiére fois^ que des rç^ts tfvnomkrokLes y rongeant les cordes de^ arcs ei, les qourroies d^ bouçUers des soldats de Seunacherib y opérèrent la délivrance du roi d'Egypte, qu'il teB^it assié*gé (2), y oulait-on raconter un prodige ? Non ; mais peindre d'un seul trait une armée que Findiscipline et la négligence, pou^sées au comble , rendirent incapable de résister à l'attaque subite des Éthiopien^ venus au secours du roi d'Egypte , et firent toiinber presque entière sous le glaive des \ainqueups..Mais les prêtres , à la caste desquels appartenait le roi , laissèrent volontiers prendre les expressions allégoriques dans le sens direct , et s'accréditer la croyance d'un n^racle qu'ils.
(i) Valer. Maxim, lib. r. cap. 6. $ 10.
(a) Hérodot. lib; 11. cap. i4i.
•Jfa • DEfi SCIENCES .OCCULTES.
attribuaient à leur divinité tutélaire ^ et qui dispensait l'orgueil national de la reconnaissance due à des alliés libérateurs. La tradition d^Une délivrance miraculeuse s'étendit plus loin que l'apologue qui l'avait fait naître ; Bèrose, cité par Josèphe (i), dit que l'armée d'Assyrie fut victime d'un fléau , d'une peste envoyée par le ciel , et qui moissonna sur-lechamp cent quatre-vingt-cinq mille hommes.
* Ainsi la vanité chaldéenne couvrait du voile d'un malheur inévitable , l'opprobre d'une défaite méritée. Les Hébreux ^ instruits aux mêmes sources que Bérose , et d'accord avec lui sur le nombre des victimes (2), remercièrent le dieu d'Abraham et de Moïse qui n'avait envoyé Vange exterminateur contre l'armée du conquérant , que pour l'empêcher de détruire Jérusalem après avoir subjugué l'Egypte.
De la même manière , des fictions purement morales, et qui ne se rattachent à aucun fait , deviendront des traditions historiques. Je pourrais citer la parabole touchante du
(i) FL Joseph. Ant.jud, lib. x. cap. a.
(3) i?e^. lib. IV. cap. 19. v. 35. Paralip» lib. 11. cap. 32. T. ai. itaï. cap. 37. t. 36.
DES SCilâNCËS OGCULfES. • n3
Samaritain secourant le l>lessé qu'avaient négligé le prêtre et le lévite. Elle passe aujourd'hui ) dans la Palestine , pou# une histoire véritable : des moines montrèrent le lieu de la scène au voyageur Hasselquist (i). Le fait , après tout , n'a rien d'extraordinaire , rien qui révolte la raison ; et le cœur, qu'il intéresse , est tenté de croire à sa réalité. Moins soigneux de la vraisemblance, un sage voulut, dans un apologue, consacrer cette maxima, que c'est peu de sacrifier au salut de la patrie, le luxe, les plaisirs, les richesses ; qu'il faut encore , et quoiqu'on soit retenu par les affections les plus chères , lui immoler sa vie : il feignit qu'au milieu d'une ville s'était ouvert un gouffipe épouvantable que rien ne pouvait combler ; les dieux consultés répondirent qu'il ne se refermerait que quand on y aurait jeté ce que les hommes possèdent de plus précieux ; on y précipita vainement l'argent , l'or , les pierreries.... Enfin , s'arrachant à un père , à une épouse , un homme généreux s'y lance volontairement ; et l'a^ bime se referme sur lui. Malgré l'invraisem-
(1) Hasselquist y Foyage dans le Levant, tome i; p. i84-
74 ^^ SGIEQïGES OCCULTES.
blance évidente du dénoueihcnt , cette iaUe ^ inventée en Phrygie au emprunt/é^ d^une civili^atiôr^ p}ui ai;M)ienne y pa3ae dana ThUtoire. On nomme Jq héros : c'est Anchurus ^ £yb[de Midas , l'up des rçâs d^a tctnipa héroïques (i). Tel est le charme du merveilleux que Rome ^ quelques siècle3 après , s'appropricora c^ récit qui , au Heu d'un précepte généiraJi , n'offre plu^ ainsi qu'un ^xemplc^ particulier^ Ce ne sera point le chef sabin Métius Curtius qui , au milieu de JVome presque coo^quise^ awa laissé son nom ^ un marécage illusl:ré par sa défense vigoureuse contre les efforts de.Ro^ mulus (2) ; ce ne sera point un coasul (3) chargé ^ suivant l'usage , par le c^nat ^ d'en<ceindre d'une muraille ce marais sur lequel
(i) Pet^tiHèUê d'histoires Grecques et Momain^s, i x. Cet ouvrage > fau^ement attr^hué à piutarque^ mér^^ efi général , peu (le confiance : mais on peut, ce me semble , admettre son témoignage, quand il 8*agit de faire dispai'aître de Phistoire un {sdt éyidemment dalxileqx > et sur lequel les anciens annalistes de Rome sont loin de s^accorder.
(a) Telle était la véritable origine du nom de Lacus Curtius y suivant Phistorien L, Oalpumius Piso, cité par Vàtrw ( Torra J}^ ting^ Iptinâ,, \i\\, iv. cgp. Sa), Voyez ^^i^i Tite-Live (lib. i, cap. la et i3).
(3) Cette opinion était celle de G. Aelius et de Q. Lutatius ( Varro. loc. cit).
DES SCIENCES OGCUtTES. 75
est tombée la foudre ; pouF citer un patricien , un Curtiu3 qqi , a» mémç lieu , $ç pré-* cipita tout arftié daus uu gouffin^ miraculeur sèment ouvert et refermé non moins mirais culeusement (i),Rome emprunte à la Phrygie l'apologue d'Anchurus , et l'introduit dans sa propre histoire.
On sent que le désir d'augmenter l'illustration du pays a favorisé un tel emprunt.
Ce serait ici le lieu de montrer combien de fois, secourant la vanité d'une nation ou d'une famille, l'imposture officieuse a semé l'histoire de prodiges , pour en effacer une tache ou y ajouter un ornement : dans un grand nombre d'exemples nous n'en choisirons qu'un seul. En vain la tradition, conservée par deux historiens graves (2) , rapporte que le féroce Amulius fit violence à sa nièce Rhéa Sylvia , et la rendit mère de Romulus et de Rémus. On répétera constamment que , des
(1) Varron (loco citato) rapporte aussi cette ti'aditîon; mais c^est du ton d'un homme peu persuadé, puisqu'il appelle le héros qui se précipita dans le gouffre, un certain Curtius, quemdam Curtiwn.
(a) C. Licinius Macer et M. Octavius^ cités par Auréiius Victor, De origine gentis romanae. cap. 19.
y 6 DES SClElIGfiS OCCULTES.
amours du Dieu de la guerre naquirent les fondateurs d'une cité que devait élever au suprême pouvoir, la faveur du Dieu de la guerre.
DES SGIEHCES OCCULTES.