‹ Des sciences occultes ou essai sur la magie, les prodiges et les miracles (volume 2)Chapitre 40 sur 66 · LIN · texte numérisé non relu

LIN

les mêmes mesures qui, en d’autres temps et

en d’autres pays, ont fait rencontrer, dans le

lit des fleuves, dans les grottes, dans les forêts, tant d'images saintes et miraculeuses.… Dernièrement, je dirais presque hier, un lapin, un chien, deux bœufs, n’ont-ils pas ainsi révélé à l’adoration des Portugais, une Madone que bientôt après on a remerciée solennellement de la chute des hommes qui

. voulaient arracher le peuple à l'esclavage

de l'ignorance et du fanatisme ? Nul n’a pu,

sans courir risque de la vie, essayer de dé-

voiler l’imposture.. en 1822(1)!

À Témessa, une vierge, chaque année, devait être sacrifiée aux mânes de Lybas.

L’athlète Euthymus veut mettre un terme à cette barbarie. Il ose défier au combat le

spectre de Lybas, qui se présenté à lui, noir,

horrible, vêtu d’une peau de loup. L’athlète intrépide triomphe, et le spectre, de rage, se précipite dans la mer (2). Déguisé , et tel qu'au moyen âge on peignait les loups-ga-

(1) M5 Marianna Baillie. À sketch of the manners and Customs of Portugal, etc. London, 1824... Nouvelles Annales des Voyages. tome xxx. page 405.

(2) Bausanias. Eliac. Gb. 11. cap. 6.

DES SCIENCES OCCULTES. 167 roux, qu'un prétre ait Joué le rôle du spectre et nait pas voulu survivre à sa défaite, je penche d’autant plus à le croire , que le vainqueur disparut bientôt après , sans que l’on ait jamais connu le genre de sa mort. Les collègues du spectre étaient probablement, sur ce point, mieux instruits que le public.

Sinan-Raschid-Eddin (1), chef des Bathéniens ou Ismaélites de Syrie, cacha dans une cavité, un de ses affidés, dont la tête seule paraissait au dehors : entourée d’un disque de bronze figurant un bassin, et de sang nouvellement répandu, elle semblait récemment coupéc. Il découvre la tête devant ses disciples, et somme le mort de lui répondre sur ce qu'il a vu depuis qu'il a cessé de vivre. Le docile interlocuteur fait, comme il lui a été prescrit, une brillante peinture des célestes délices ; il déclare qu'il aime mieux continuer à en jouir que de revenir à la vie ; il recommande, comme le seul moyen d’y

(1) Mines de l'Orient , tome 1v. page 357... Fragment traduit des auteurs originaux, par M. Hammer... Sinan... mort en 1192... Bathéniens, internes, intérieurs, cachés ; ainsi appelé par allusion à ieurs doctrines secrettes et à leurs dogmes mystérieux. ( Anthologie arabe. page 275 db

parvenir, l’obéissance la plus aveugle aux ordres de Sinan. Cette scène redouble l’enthousiasme, le dévouement, le fanatisme des auditeurs... Après leur départ, Sinan tue son complice et met en sûreté le secret de son miracle. |

À quoi bon rapporter en détail des supercheries si visibles que la plus adroite mérite à peine le nom d’escamotage ?

L’art d’en imposer à nos sens, malgré notre attention et notre incrédulité , l’art de l'escamoteur, répondrai-je, n’est point étranger au sujet que je traite , s’il a pu servir l’intérêt, l’ambition, la cupidité , la politique des hommes qui mettent à profit la crédulité de leurs semblables.

I Va pu, et dans tous les temps, puisque très-anciennement comme aujourd’hui , il a existé , avec les raffinemens les plus propres à commander la surprise et l'admiration. C’est ainsi qu'il a toujours fleuri dans l’Hindoustan: et à tant d’autres traits caractéristiques qui attestent l’origine hindoue des bohémiens (gyrpsies, zingari), on peut ajouter leur perfection connue dans les tours d'adresse de tout ane:

I l’a pu, et dans tous les pays, puisque les merveilles dont il étonne les hommes peu éclairés , ont partout figuré parmi les œuvres des prétendus possesseurs d’une science surnaturelle. Les faits que nous discuterons nous en offriront assez de preuves chez les peuples civilisés : bornons-nous ici à citer les magiciens qui , au sein d’une horde demi-sauvage, réunissent les fonctions de prêtres, de magistrats et de médecins; les magiciens Osages doivent surtout leur influence à l’éclat de leurs prestiges ; on en voit qui s’enfoncent, dans le gosier , un énorme couteau de boucher; le sang en sort à gros bouillons, comme si la blessure était véritable (1)... Des escamoteurs, en Europe , donneront le même spectacle : et, -toutefois, parmi les indigènes de l'Amérique,

quelle confiance, quel respect ne commande point le mortel privilégié dont le pouvoir ne laisse pas subsister la moindre trace d’une lésion si épouvantable! |

Pour montrer maintenant comment la po-

litique sacerdotale rangera, au nombre de ses ressources , un art en apparence futile, je nc

(1) Nouvelles Annales des Voyages, tome xxxv. page 265.

de

citerai point l'épreuve judiciaire de l’eau froide , où tout dépendait de la manière de garrotter l’homme qu’on y soumettait ; les liens dont il était chargé pouvant également le submerger ou le faire surnager, selon le rapport de leur pesanteur spécifique à la pésanteur de l’eau. Je ne citerai point le collier de fer de saint Sané, qui, en Bretagne, servait d’épreuve à la vérité des sermens, et qui étranglait infailliblement l’homme coupable de parjure (1) : le prêtre qui attachait le collier était, à coup sûr, maître d'opérer le miracle comme il le voulait. Mais, voyezvous, dans la place publique, les plateaux d’une balance perdre leur équilibre, et alternativement, s'élever et s’abaisser à l’ordre d’un escamoteur'? Cette jonglerie vous amuse : dans l’Hindoustan, elle met la vie d’un accusé au pouvoir des prêtres qui dirigent l’épreuve judiciaire de la balance. S'il est coupable , disent-ils, son crime se manifestera, en ajoutant visiblement au poids déjà connu de son

à d (2) Cambry. Woyage dans le département du Finistere ,

tome 1. page 173. Le prêtre n’était sûrement pas entouré de surveillans incommodes.

DES SCIENCES OCCULTES. 171 corps. Après quelques préparations religieuses, on le pèse donc avec soin; puis on lui attache sur la tête son acte d'accusation, et on le pèse de nouveau. S’il est plus léger qu'auparavant, on le déclare innocent ; s’il est plus lourd, ou si la balance se rompt , le crime est avéré. S'il reste en équilibre, il faut recommencer l'épreuve ; alors, dit le livre sacré, Gil y aura certainement une différence de pesanteur (1). » Quand on promet un miracle d’une façon si positive, on est sûr d'avance des moyens de l’opérer.

Empruntons un exemple d’un autre genre, à un peuple que lon ne soupconnerait pas d’un tel raffinement d’adresse. Chez les Soulimas, près des sources du Dialliba, un voyageur anglais, le premier homme blanc qui ait paru dans le pays, a vu des soldats d’élite, armés de fusils , tirer sur un chef qui leur opposait ses talismans ; les fusils faisaient tous long-feu, quelque bien qu'ils eussent été amorcés. Ensuite, et sans aucune préparation, les soldats tirérent d’un autre côté ; et toutes les armes partirent. Ces hommes ont

| (1) Recherches asiatiques. tome 1.4page 472.

donc l’adresse d'ouvrir et de fermer la lumière

du fusil à volonté (1) ; et l’on ne peut aper-

cevoir quand ou comment ils exécutent cet escamotage , dont le but est de persuader au peuple qu'on n’a rien à craindre des armes de l’ennemi, quand on est muni de talismans consacrés par les prêtres.

En Europe. et depuis plus long-temps que

l’on ne serait tenté de le croire. il a existé des hommes à qui il n'aurait fallu que de l’audace ou un intérêt dominant pour se présen- P

ter, à leurs admirateurs, comme doués d’un.

pouvoir surnaturel (2). Supposons à de tels hômmes la seule chose qui leur ait manqué :

et loin de se borner à l’amusement de quelques spectateurs oisifs , leur art, conservé dans des mains plus respectées et dirigé vers un but moins futile, commande l’adoration

(1) Laïing. Voyage dans le Timanni, le Kouranko, le Soulimana , etc. , traduction française... pages 211-212 et 234.

(2) Fromann , qui avoue que beaucoup d’escamoteurs ( cauculatores ant saccularii), ont été pris pour des magiciens (Tract. de Fascin. pag. 771 et seq.), n’en cite pas moins, comme des œuvres de sorcellerie, les tours si connus de casser un verre, de couper une chaine d’or ou une serviette en plusieurs more iux, et de faire ensuite reparaître ces divers objets parfaitement entiers ( fbid. p. 585 ).

l'E Re à

“DES SCIENCES OCCULTES. 173 de ceux dont il excitait la risée, et suffit à l'explication de miracles aussi nombreux qu’imposans.

Ce rapprochement n’a rien de forcé. De nos Jours, Comus (et lui seul à la vérité ) savait, en écartant toute possibilité de connivence, annoncer en secret à une personne la carte que pensait une autre personne. Il existe encore des témoins du fait : Comus, d’ailleurs, en Angleterre , a souvent répété le même tour devant des spectateurs qui, pariant fort cher contre la réussite, ne pouvaient être soupçonnés d'y contribuer par leur complaisance. Le clairvoyant Bâcon affirme qu’il a vu exécuter le même tour, dans un temps où, en donnant une pareille preuve d’habileté, on risquait de se voir conduire sur les büchers destinés aux magiciens ; le jongleur (1) « dit, tout bas à l’oreille d’un des «spectateurs , que telle personne penserait « telle carte... » Le philosophe ajoute qu’il chercha alors à expliquer le tour par une

(1) « He did first whisper the man in théeare, that such « « a man should think such à Card. » Bacon. Sylva sylva-

um. Century x. 946.

connivence que , de son propre aveu, il n’avait aucun droit de soupçonner. | Que des hommes si habiles, au milieu d’une population peu instruite, veuillent se signaler par des miracles, en trouveront-ils beaucoup d’impossibles? Qu'on les charge , par exemple, de diriger un #rage au sort , doutezvous que le sort devienne l’interprète de leurs volontés ? mesurez dès-lors l’étendue de la puissance ainsi remise entre leurs mains. Quel. rôle, de tout temps, le sort n’a-t-il pas joué dans les plus grands événemens comme dans les moindres , là même où l’on ne pouvait supposer de supercherie? Gombien de fois des hommes, se défiant de leur prudence, ou ne pouvant accorder leurs opinions diverses, s'en sont remis à la décision du sort ! Aux premiers jours du christianisme , l’église eut recours au sort pour décider qui, de Joseph ou de Mathias , succéderait, dans l’apostolat, au traître Judas Iscariote ; et Origène loue les apôtres de cet acte d’humilité, par lequel ils soumettaient à la puissance céleste un choix qu’ils pouvaient faire eux-mêmes (1). Aux

(a) Act. apost. Cap. 1. vers. 24 etséq. — Origèn. Homil. +

xx, ên libr. Jes. Nave.

yeux d'hommes incapables d’influer par l'adresse sur le tirage au sort, son résultat parait donc uniquement dû à la volonté de Dieu. Cette idée a paru assez plausible pour que des hommes, d’ailleurs éclairés, la poussassent à l’extrême. Origène ne craint pas d'avancer que les anges , dans le Ciel , éirent au sort (1) pour décider de quelle nation ou de quelle province chacun d’eux prendra soin, ou de quelle personne il sera le gardien. Un ministre protestant qui soutenait , il y à un siècle , la doctrine que le sort est une chose sacrée, à été entrainé jusqu’à dire que «les plus petits « jeux, ceux où il y a le moins à gagner ou à « perdre, sont, par cela même, les plus «profanes (2). » .

La question a été envisagée autrement par unécrivain qui a fait servir sa haute éloquence

à introduire, dans la philosophie et la politique, l'esprit et les doctrines des temples. Platon (3) veut que, dans sa République, les

: (1) Origen. Homil. xxrr. in lib. Jes. Nave.

(2) Dejoncourt. Lettres (quatre sur lesjeux de hasard. #

La Haye, 1713.) page 19. me.

(3) Plato in Timaeo.. et Republic. Lib. v. :

mariages des citoyens soient déterminés par une espèce de sort. Mais, en même temps, les chefs de l’État doivent avoir soin de diriger le sort par quelque artifice, en sorte qu'il ne décide rien que conformément à leurs.

vues ; et que néanmoins l’artifice soit si bien caché, que les personnes qui se croiront mal assorties , ne s’en prennent qu'au hasard et à la fortune. £

À l’une ou à l’autre opinion, l’on peut rapporter les événemens où le sort a dû manifester la volonté de Dieu et révéler ses arrêts. et où le même moyen de décision a été.

employé tour-à-tour par la crédulité et par la politique.

Un crime secret a allumé, contre Israël, le courroux du Seigneur : le Seigneur a livré Is- : raël au glaive de ses ennemis. Pour découvrir le coupable , on jette le sort entre les douze tribus ; entre les familles de la tribu qu'il à désignée ; entre les membres de la famille qu'a frappée le sort. Le sort tombe sur Achan ; et Achan avoue le crime dont il va subir la

peine (1). Instruit par des voies secrètes, dont

la police moderne donne facilement une idée , Josué profitait de la conjoncture pour effrayer et convaincre ceux qui eussent osé douter de . son infaillible inspiration ; et le miracle en même temps , devait relever le courage des Juifs, en leur montrant et en séparant d’eux l’homme sacrilége ; cause unique dé leur honteuse défaite. j

C’est par Le sort aussi que Saül est appelé à régner sur les Hébreux (1); ou plutôt c’est ainsi que Samuel sanctifie le choix qu'il a déjà fait d’un jeune homme obscur (2), en qui il espère trouver, moins un rival de pouvoir, qu'une créature soumise et un ministre dévoué. jt

Par un vœu solennel (3), Saül astreint son armée à un jeûne absolu , jusqu’à ce qu'il ait coupé la retraite aux Philistins. Consulté sur le succès de ce dessein par le grand-prêtre , le Seigneur ne rend point de réponse. Saül veut qu’on jette le sort pour savoir qui a violé

(1) Reg. lib. 1. cap. 10. vers. 20-2r.

(2) Reg. lib. r. cap. 10. vers. 1.

(3) Reg. lib. r. cap. 14. vers. 24-46. — Théodoret et saint : Chrysostôme condamnent le vœu de Saül Comme contraire

à la prudence et à Ja raison.

Le 12

son vœu ; et le sort tombe entre lui et son fils Jonathas : il insiste ; le sort désigne Jonathas, et Saül n’hésite point à l'envoyer au supplice. Mais le peuple entier s ‘oppose à cette conséquence atroce d’un vœu absurde, dont les prêtres de Dieu ne réclament point l’exécution. Saül, découragé , renonce à une poursuite téméraire. Les sages qui dirigèrent le sort, voulaient probablement amener ce ré sultat.

Nabuchodonosor a mêlé ses flèches contre Ammon et contre Jérusalem; la flèche sort contre Jérusalem; et le terrible conquérant ne tarde point à accomplir l'arrêt du destin (1). Il est curieux de rencortrer , dix= sept cents ans plus tard. des imitateurs de son exemple. Alexis Comnène , pour savoir s'il doit ou non attaquer les Comanes , s’il livrera bataille ou marchera au secours d’une” ville assiégée, place deux tablettes sur un autel; la première qui frappe ses YEUX, après une nuit passée en prières lui parait , dans les deux cas, exprimer la volonté du Ciel (2).

( ) Eséchielleap. XXI. VErS. 19-29.

(>) Anne Comnène. Hist. d'Alexis Comnéne. liv. x. chap. 2. liv. xv. chap. 5.

Les sénateurs de Venise , sous le règne du doge Dominique Michiëli (1), ne pouvaient tomber d'accord sur la désignation de la ville qu'il convenait d’attaquer la première : on eut recours au sort, et l’on s’en tint à sa décision. |

Quoique Le sort ait été employé souvent, et à Venise plus qu'ailleurs, pour modifier les élections, ou départager les suffrages , on peut douter qu’on lui accordât sérieusement une égale influence sur un plan de campagne , et cela dans un sénat renommé pour sa politique et rempli alors d’habiles gucrriers. N’était-ce pas plutôt un moyen adroit d’entrainer un peuple brave, mais encore peu soumis à ses chefs , à une expédition dont les dangers et les fatigues lui dérobaient peutêtre la gloire et la nécessité ?

Dans l’état misérable où languissait l’empire grec, ce n’était point l'honneur ou l’intérêt national, ce n’était point la religion, c'était la superstition qui pouvaient inspirer quelque énergie à une population dégradée :

Là

(1) D. Michieli, 35° doge.. Hadrian. Barland. De ducib.

r'enet.

ce fut elle que mit en œuvre Alexis, prince fort au-dessus de son siècle, et surtout audessus de sa nation.

Et quoique de mille manières, dans l’antiquité , le sort rendit des oracles, consultés avec une avidité, et reçus avec un respect également aveugle ; nous pensons de même que le roi de Babylone, certain d'avance de ses opérations , ne chercha, dans cette cérémonié superstitieuse, que le secret d’en assurer le succès, en le montrant comme infaillible , comme garanti par la volonté des dieux , à l'enthousiasme de ses soldats. à . Conduire les hommes par leur crédulité , en feignant de la partager, est une ruse que, sur tous les points du globe et dans tous les temps , la politique a employée , sans autre

soin que d’en varier les formes , pour l'assor- M

tir aux habitudes et à la mesure d'intelligence

.des hommes qu’elle devait mettre en mou-

vement.

Le chef d’une tribu brasilienne, ayant pris M les armes à l'instigation des Hollandais qui lui M avaient promis un puissant SeCOUrS ; CUL quelque sujet de croire que ses alliés vou

laient le laisser combattre seul l'ennemi com-

mun, et recueillir ensuite le fruit de ses travaux. En présence de leur envoyé, il consulta , à plusieurs reprises, la divinité. De la … hutte du sacrifice, sortent des voix qui prédisent la défaite et la fuite , si l’on combat avant l’arrivée du secours promis ; elles annoncent que l’on n’est pas encore près de le recevoir, et ordonnent , en l’attendant, de reculer devant l'ennemi. D’accord'avec. ses gucrriers, le chef proteste qu'il obéira et se rétirera jusque sur -le territoire des Hollans dais : c'était un moÿen sûr de mettre un terme à léurs lenteurs. L’envoyé hollandais, Baro , crut fermement que l’oracle avait été prononcé par le diable (1): Nous lattribuerons , avec plus de vraisemblance , à des prêtres cachés dans la hutte du sacrifice. L’artifice était grossier ; la politique ne l'était pas. L’augure Naevius, après avoir osé combattre, au nom de la religion, les altérations. que Tarquin l’ancien voulaient apporter àla constitution romaine, est sommé de donner une preuve de sa science, en déclarant si un dessein conçu en secret par le monarque;

(1) Voyage de Roulox Baro au pays des Tapayes en 1647.

n’a rien que de possible. Il répond affirmativement. Ce dessein est de couper une pierre avec un rasoir ; et le miracle s’opère, dit-on, aux yeux de tout le peuple (1). L’oracle de : Delphes indique avec précision ce que, au moment même où on l’interroge, fait à Sardes, Crésus renfermé au fond de son palais.

Nous soupçonnerons que Tarquin , embarrassé pour abandonner sans honte un projet dont il sentait trop tard le danger, suscita l'opposition de l’augure, et concerta avec lui le miracle qui devait la faire triompher, afin de se conserver l’honneur de ne céder qu’à l'ordre des dieux. Nous savons que les ambassades religieuses du roi de Lydie avaient pour prétexte de consulter sur ses projets … les divinités fatidiques , et pour but réel d’amener les peuples à s’allier avec lui, et surtout de les y- déterminer par les promesses brillantes que devait lui faire le plus célèbre des oracles.

Ces promesses furent mensongères : et l’équivoque à la faveur de laquelle le dieu de Delphes sauva sa réputation d’infaillibilité ,

(a) Dionys. Halic. lib. in. cap. 24.

se présente si naturellement à la mémoire et réveille le souvenir de tant d’événemens semblables que, pour expliquer presque tout le merveilleux des oracles , il suffirait de rappeler cet usage qu'ils faisaient constamment de termes ambigus, et la connivence dont ils s’assuraient souvent le secours, et les inventions mécaniques dont ils empruntaient les prestiges, et les hasards dont la simplicité des consultans leur permit sans cesse de se prévaloir’, et tant d’oracles enfin qui ne se sont trouvés vérifiés que parce que la crédulité voulait absolument qu’ils le fussent... Mais tout le monde à lu l'excellente histoire des oracles , extraite de Van-dale par Fontenelle (r} : Elle nous laisse bien peu de choses à ajouter touchant une erreur presque universelle sur la terre, et qui ne semble guère cesser sous une forme que pour se reproduire sous une autre, : tant sont faibles l’expérienee

(1) Voyez aussi Clavier, Mémoire sur les oracles anciens, in-8o. 1818. — Lucien ( Alexandre ou le Faux prophète , OEuvres de Lucien , tome nr. pages 18-23 et 42-46.) , donne une idée des artifices employés de son temps, par les prêtres. des Oracles : on y remarque le secret de décacheter les let:

tres, si familier aux gouvernemens modernes.

et la raison pour combattre l’ardeur qu'a l’homme passionné de s’élancer dans l'avenir!

Ce ne sera donc qu’en passant que nous rappellerons Apollon n’accordant aux êtres qu'il favorise, le don dé divination, qu’à la condition de ne le point interroger :sur: ce quil n'est pas permis de savoir (x) ; précaution sage pour éviter des questions trop.

difficile ; la sybille écrivant des oracles sur des feuilles (2) que le: vent disperse, artifice qui, rendant facilement l’oracle obscur et incomplet, laissait toujours, après l'événement, une porte ouverte à l’équivoque; nous ne ferons, de même, que citer une statue colossale de Shiva (3), derrière laquelle des marches conduisent à un banc commode situé sous le bonnet du dieu, banc où s’asseyait sans doute le prêtre chargé de rendre en son nom des oracles. Deux faits plus généraux nous arrêterons davantage. |

1° Nous lavons dit : ce qui n’est aujourd’hui que du domaine de l’amusement, agrandit autrefois le domaine des Thaumatur-

(1) Servius in Virgil. Eclog. vi. vers. 30.

(2) Virgil. Aenéid. lib. ur. vers. 442-450.

(3) Maria Graham, Séjour aux Indes, page 96.

ges. Les ventriloques, qui excitent nos rires sur les tréteaux modernes, jouaient autrefois un rôle plus sérieux. Cette voix intérieure, étrangère en apparence à l’homme dont on ne voit pas remuer les lèvres, souvent même paraissant sortir de la terre ou d’un objet éloigné, on la prit pour la voix des puissances surnaturelles. Les expressions de l’historien Josèphe (1) ne permettent pas de douter que la devineresse d’Ain-dor ne füt ventriloque, et qu'il ne lui ait été facile de faire ainsi entendre à Saül, les réponses de l’ombre de Samuel. Les êtres doués, comme elle, d’un esprit de Python, de sorcellerie, exprimaient leurs oracles par une voix sourde et faible qui semblait sortir de terre : c’est de cette habitude qu’Isaïe (2) emprunte une comparaison remarquable. Le nom d'Engastrimythes, donné par les Grecs aux Pythies, aux femmes qu pratiquaient l’art de deviner, indique qu’elles usaient du même artifice. Pythagore adressa la parole au fleuve Nessus, qui ré-

(1) Flav. Joseph. ant. Jud. lib. vr. cap. 15. (2) « Et erit quasi Pytlionis vox tua , et de humo eloquium « tuum mussitabit, » fsai. cap. xxix. vers. 5.

pondit d’une voix claire, salut, Pythagore (1); au commandement du chef des Gymnosophistes de la Haute Égypte, un arbre parla devant Apollonius ; La voix qu’on entendit était distincte , mais faible et semblable à une voix de femme (2) : c'était dans les deux cas, la voix d’un ventriloque, convenablement placé ; et ces exemples nous revêlent probablement le secret des oracles que rendaient les chênes de Dodone. C’est en étonnant ses auditeurs pour l’engastrimysme qu’à la Chine, un devin, un magicien leur persuade qu’en lui parle une Divinité. Cet artifice n’était pas ignoré des esclaves noirs : à Saint-Thomas, au commencement du dernier siècle , un de ces malheureux avait fait parler une figure de terre, et même la canne que portait un des habitans ; il fut brülé vif comme sorcier (3). De nos jours, des planteurs crédules ont consulté plus d’une fois un bon sorcier , c’est-à-dire * un esclave ventriloque ; toujours prêt, pour

(1) Zamblich. vita Pythagor. cap. 28.

(2) Philostrat. vit. Apollon. lib. vr. cap. 5.

(3) En 1901. — Labat. Nouveau Voyage aux îles françaises de l'Amérique , tome u. pages 64-65.

; Ne “, NT à

DES SCIENCES OCCULTES. 187 entretenir leur confiance en lui, à dévouer aux tortures et à la mort tel ou tel noir, comme coupable du crime réel ou imaginaire dont le maître cherche les auteurs (1).

2° Tout n’était pas imposture dans les oracles, au moins si l’on remonte à leur origine. Les prétendus interprètes des arrêts du déstin étaient souvent plongés dans une sorte de délire. M. Tiedmann croit, avec beaucoup de vraisemblance, que si, chez les Germains , les femmes sacrées prophétisaient en écoutant le fracas des torrens, en contemplant fixement les tourbillons formés sur le cours rapide des fleuves (2), c’est que , dans cette position, elles parvenaient bientôt à se donner des vertiges.

La musique exerce sur nous une action bien connue, et toute propre à disposer l’homme enthousiaste à croire que les Dieux vont mettre leur parole dans sa bouche. Chez les Hébreux même, comme chez les autres peuples de l’antiquité , l’homme appelé a ré-

(x) Je tiens ce fait d’un témoin digne de foi. (2) Plutarch. in Caesar. cap. 21. — S. Clem. Alex. Stromat, lib. 1.

véler l'avenir, recourait aux accens de la musique pour soutenir l’exaltation prophétique de son esprit (1). Chez les Billhs , dans l’Hindoustan, les prophètes ou Barvas :exaltent leur esprit par les chants sacrés et la musique instrumentale : alors ils tombent dans une sorte de frénésie, font des gestes extravagans etrendent des oracles. Les Barvas reçoivent des disciples, et après quelques cérémonies préparatoires , les soumettent à l'épreuve de la musique : ceux qu’elle n’émeut pas jusqu’à la frénésie, jusqu’à l’extase, sont aussitôt renvoyés comme incapables de recevoir lPinspiration divine (2).

Point de croyance aux oracles, sans exaltation d'esprit; et, pour jeter ses auditeurs dans cette sorte de délire, il faut Féprouver soi-même. Aussi, dans les temples de Grèce et d'Asie, ne se bornait-on pas à l'emploi des flûtes, des cymbales, des tympans;.des moyens plus puissans agissaient ‘encore sur les interprètes du ciel.

La divinité voulait-elle se révéler en songe?

Eu

(x) Elysée... Reg. lib. rv. cap. 3. vers. 15. (2) Nouvelles Annales des Voyages, tome xxvn. pages 333-334.

« Les êtres les plus Jeunes et les plus simples « étaient les plus propres à réussir dans cette «divination ; et on les y disposait par des «invocations magiques, et par des fumiga- «tions de parfums particuliers. » (1) Porphyre avoue que ces procédés influaient sur l’imagination; lamblique assure qu'ils rendaient plus digne de l'accession de la divinité; c’est dire la même chose dans un autre langage.

À Didyme, avant de prophétiser, la prétresse de l’oracle des Branchides respirait long-temps la vapeur qu’exhalait une fontaine sacrée (2). L’oracle des Colophoniens, à Claros , était rendu par un prêtre , qui s'y préparait en buvant de l’eau d’un bassin que renfermait la grotté d’Apollon..... Mais ce breuvage abrégeait ses jours (3). On sait de quelle manière étrange la Pythie s’exposait à la vapeur qu'exhalait l’antre de Delphes (4). Pindare et Plutarque nous apprennent que

(1) Zamblichus de M ysteriis. Cap. XXIX.

(2) Zamblichus de Mysterüs. cap. xxv.

(3) « Bibentium breviore vité ».… Plin. Hist. nat. lib. 1. cap. 105. — Jamblich. de Myst. cap. xxv.

(4) S. Johan. Chrysost. Homelia xxix. super cap. x. Epist. 1 ad Corinth.

le dégagement de la vapeur sacrée était accompagné d’une odeur suave qui pénétrait jusqu’à la cellule où les consultans attendaient la réponse de loracle (1) : soit que l’on joignit ainsi l'efficacité des parfums à celle

d’autres agens physiques , ou que l’on cher-

chât à masquer l’odeur fétide du gaz qui sortait de l’antre. Nous savons d’ailleurs que l’on faisait mâcher, à la Pythie, du laurier qu'il était facile d’imprégner de drogues enivrantes ; et qu'après une séance sur le trépied fatidique , la prêtresse d’Apollon était communément très-malade.

Onie voit: c’est en vain que nous voudrions, dans l’histoire’ des miracles et des prodiges, trier et présenter séparément ce qui appartient à l’histoire des sciences anciennes : la chose n’est pas toujours possible. Quand des enfans avaient l'esprit troublé par l’action de parfums choisis, et le prêtre de Claros par le breuvage qui détruisait sa santé; quand la

prêtresse des Branchides et celle de Delphes M

s’exposaient à des odeurs gazeuses dont quel-

(x) Pindar. Olymp. vn. vers. 59. Plutarch. de Oracul. deect.

PR TE, SR ee doom ane ee a 4 PS VS le Sa BR UT ESS DORE

ques moyens physiques pouvaient redoubler l'énergie ; quand les prophétesses de la Germanie s’asseyaient immobiles aux bords des

- torrens ; quand les Barvas, habitués par leur éducation religieuse à subir le pouvoir de la musique , s’y abandonnent violemment; rien de plus naturel que les songes délirans , l’énivrement , les vertiges, l'exaltation frénétique des uns et des autres : l’inspiration subséquente , ou plutôt les oracles qu’on lui attribue ne sont que des impostures sacerdotales ; mais la science a présidé à la recherche des causes des vertiges et de la frénésie, et à lindication des avantages que les Thaumaturges devaient en recueillir.

n Des observations simples, qui ne demandent qu’une réflexion commune et que l’on ose à peine ranger. dans le domaine de la science , ont suffi également pour dicter des oracles. En consultant les entrailles des victimes, le prêtre, instruit par l'habitude , y puisait des notions assez probables, pour hasarder une prédiction sur les qualités du sol et le climat d’un pays. La science des aruspices et des augures a de même dû s’appuyer d'observations appartenant à la phy-

sique, à la météorologie, ou à l’histoire naturelle.

En Livonie et en Esthonie, une opinion religieuse, antérieure à létablissement du christianisme (1) défend au cultivateur de détruire par le feu, les grillons qu'il trouvera dans son habitation ; ceux qu'il n'aurait pu tuer , mettraient en pièces ses vétemens et son linge. Quand on veut bâtir une maison, elle prescrit d'observer quelle espèce de fourmi se montre la première à la place qu’on a choisie ; on s’y établira si c’est la grande fourmi fauve ou la fourmi noire; si c’est la petite fourmi rouge, il faut chercher un autre lieu : celle-ci fait le plus grand dégât dans les .

provisions amassées par l’homme, et elle trouve, dans les deux autres espèces, des destructeurs qui mettent un terme à ses ravages. Les grillons, de même, dévorent des insectes, et surtout des fourmis : c'est à ce titre qu'ils ont souvent été regardés, dans la campagne, comme des animaux sacrés; il n’est pas dif-

(1) Debray. Sur les préjugés et idées superstitieuses des Livoniens, Letioniens et Esthoniens... Nouvelles Annales des Voyages, tome xvirI. page 114.

DES . OCCULTES. 103 ficile de prédire à l’homme qui les détruit, qu'il verra ses hardes déchirées par les insectes dont ils auraient fait leur proie.

Naévius, dés son enfance, annonça le talent qu'il aurait un Jour pour la profession d’augure : cherchant la plus belle grappe d’un vignoble pour l’offrir aux Dieux il consulta les oiseaux, et ce fut avec autant de succés que d'intelligence (1); les oiseaux ,en effet, devaient se porter de préférence à l’endroit où le raisin était le plus mür et le plus abondant. Nous verrions aujourd’hui, dans ce trait, la preuve d’une intelligence peu commune chez un enfant , comme on cite la manière ingénieuse dont Gassendi prouva, à ses camarades d'école, que les nuages, et non pas * la lune, fuyaient au-dessus de leurs têtes, chassés par un vent rapide : au temps des oracles, ce fut le premier pas du futur prophète. Le Thaumaturge ne se proposait qu’un but : pour l’atteindre , il se servait indifférem- . ment de tout ; Charlatanisme , tours d'adresse, style figuré , prodiges naturels, observations, raisonnement , science véritable.

(1) Dionys. Halic. lib. mr, cap. 21-56.

Mais des moyens qu’il employait, le plus

puissant peut-être, celui du moins qui dou-

blait l'efficacité de tous les autres , ce fut le secret religieux dont, avec l’assentiment général, il sut en couvrir l'usage. Envelopper les choses saintes d’une obscurité mystérieuse, c'était, disaient les sages eux-mêmes (1), rendre la divinité vénérable, c'était imiter sa nature qui échappe aux sens de l’homme.

, (x) « Mystica sacrorum occultatio majestatem numini con-

« ciliat, imitans ejus naturam effugientem sensus nostros, » Strabo. Hb. x.

r DES SCIENCES OCCULTES. 195

ARA LAS PE LT AR VE PT ELLLS QE GR SELS VE LAINRS PP LR VAR LAS LIÉLVILLR SR IVS

Page 1