CHAPITRE XIII
Optique : effets semblables à ceux du diorama ; fan- ‘tasmagorie ; apparitions des dieux et des ombres des morts ; chambre noire; magiciens changeant d'aspect
et de figure, prestige incroyable.
Tous nos sens sont tributaires de l'empire du merveilleux, et l’œil encore plus que l’oreille. Pour peu qu'ils se prolongent, les sons agréables perdront de leurs charmes, le bruit effrayant assourdira , les voix merveilleuses deviendront suspectes. Que les illusions offertes à la vue se succèdent sans relâche, elles ne cesseront pas d'occuper l’homme, avide de nouveaux spectacles ; leur variété et leurs contrastes ne laisseront point de prise à la réflexion, point d’accès à la monotonie.
Quelques prodiges’que Voptique dût en-
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fanter dans les représentations pompeuses ou terribles des mystères et des initiations , et dans les miracles des Thaumaturges, les ressources scientifiques ne manquaient point pour les opérer. Les anciens savaient fabriquer des miroirs qui présentaient des images multipliées , des images renversées, et ce qui est plus remarquable, qui, dans une position particulière , perdaient la propriété de réfléchir. Que cette dernière propriété tint seulement à un tour d'adresse, ou qu'elle eût quelque chose d’analogue au phénomène de la lumière polarisée qui, arrivant au corps réfléchissant sous un certain angle, est absorbée et ne produit aucune image ; il n'importe; son emploi était propre à enfanter de nombreuses merveilles. Aulugelle, citant Varron, nous apprend-ces faits, et en même temps il peint l'étude de phénomènes si curieux comme indigne de l'attention d’un sage. De quelque
(:) Aul. Gell. Noct. Attic. lib. xvi. Cap. 18.« Voici Ja fin du passage latin : ut speculum in loco certo positum nihil imaginet; aliorsum translatum faciat imagines. » Le compilateur, répétant ce qu'il n'avait point approfondi, a pu croire que le phénomène tenait à la place, et non à la position du miroir,
Rr
DES SCIENCES OCCULTES. 299 principe qu'émanàt une opinion si peu raisonnable, mais commune à toute la classe éclairée chez les anciens, et qu’Archimède ne dédaigna point de partager, on sent combien elle était utile au Thaumaturge : ses secrets miraculeux n'auraient pas long-temps mérité ce nom, si les hommes qui recréaient la science, sous l'influence lumineuse de la civilisation perfectible , au lieu de se renfermer dans l’étude de la théorie, avaient dirigé leurs recherches sur la combinaison pratique des phénomènes.
Les jardins délicieux, les magnifiques palais qui, du sein d’une obscurité profonde, apparaissaient subitement éclairés à perte de vue par une lumière magique et comme par un soleil qui leur füt propre (1); une invention justement admirée, le diorama, les reproduira sous nos yeux. L’artifice principal consiste dans la manière de faire tomber la lumière sur les objets, tandis qu’on retient le spectateur dans l'obscurité. Cela n’était pas difficile, quand
linitié. trainé de souterrains en souterrains . 9 9 (
ÉneAis, Ge: Solem que suum, sua lumina norunt. Virgil. Aeneid. ib. vi. vers. 641.
et tantôt élevé en l'air, tantôt retombant avec rapidité, pouvait se croire perdu dans les profondeurs de la terre, alors que le lieu obscur qui le renfermait touchait àu niveau du sol.
Et comment les Thaumaturges n’auraient-ils pas connu une telle invention, eux qui ne cherchaient que les moyens de multiplier les merveilles ? L'observation, sans aucun effort de Part, suffisait pour la leur révéler. Si, à une longue galerie qui ne reçoit de lumière que par son extrémité, succède un berceau d'arbres touffus, le paysage vu au-delà du berceau se rapproche et se déploie comme le tableau du dicrama , à l'œil des personnes placées au fond de la galerie.
L’illusion était encore susceptible de s’augmenter par l’union des moyens mécaniques aux effets de peinture et de perspective. Dans le diorama exposé à Paris en 1826 , et qui représentait un cloître en ruines (1), une porte s’ouvrait et se fermait comme par l'effet d’un vent violent. Etait-elle ouverte; on apercevait au-delà une immense campagne et des
(1) Le cloître de Saint-Wandrille, près Rouen PP et FA septembre 1826.
DES SCIENCES OGCULTES. 301 arbres qui projettaient sur les débris du cloitre des ombres plus ou moins noires, suivant que les nuages, rapidement promenés sur le del que l’on voyait au travers des ruines, étaient censés laisser. au soleil un éclat plus ou moins vif. Cet artifice, peu approuvé par les amis sévères des beaux-arts, transportezle au fond d’un sanctuaire, sous les yeux d'hommes croyans et déjà énivrés de presuges : éprouyeront-ils le moindre doute sur la réalité d’apparences qui présenteront la.
vérité, la mobilité de Îa nature ?
Des miracles que l’optique enfante, les apparitions, quoique le plus. commun, sont: le plus célèbre.
Dans une antiquité très-reculée, sous l’empire de civilisations stationnaires, tout homme qui avait vu un dieu devait mourir, ou perdre au moins l’usage des yeux. Cette crainte singulière , dont nous indiquerons ailleurs la cause , avait cédé au temps et au besoin qu’éprouvaient les âmes ardentes d’entrer en communication directe avec les objets de leur adoration. Loin d’être redoutées, les apparitions des dieux devinrent un signe de leur
- faveur ; elles donnèrent un lustre respectable
aux lieux où ils recevaent les hommages 4
des mortels. Le temple d'Enguinum, en Sicile , était moins révéré pour son antiquité
que parce qu'il était favorisé quelquefois ê l'apparition des Déesses-mères (1). À Tarse,
Ésculape avait un temple où il se manifestait
souvent à ses adorateurs (2). Cicéron parle des fréquentes apparitions des dieux (3). Varron, cité par saint Augustin (4), dit que Numa et Pythagore voyaient dans l’eau les images des dieux , et que ce genre de divination avait été apporté de Perse en Italie , ainsi que l’art de faire apparaitre les morts.
Ces deux arts, en effet , ont dù né Rire
qu'un seul ; et nous Les retrouvons dans PAsie,
bien avant l’âge de Numa ou de Pythagore.
La pythonisse d’4ïn-dor évoque devant Saül l’ombre de Samuel : elle voit, dit-elle, un Dieu qui s'élève du sein de la terre (5). Cette expression, répétée plus d’une fois dans le
texte . donne, je crois. l'interprétation du 9 9 J 9
(x) Plutarch. in vit. Marcell.
M5) Philostrat. in vit. Appollon. Gb. 1. cap. 5. (3) Cicer. De natur. Deor. lib. 11. cap. »
(4)$. Augustin. De civitate Dei. lib. vir. cap. 35. (5) Reg. lib. r. cap. 28.
LS
passage où Pline parle d’un siége placé danse le temple antique d’Hercule à Tyr : « De ce «siége, fait d’une pierre sacrée, s'élevaient(1) « facilement des dieux; » c’est-à-dire que de à semblaient sortir de préférence les apparitions miraculeuses.
Un art que la Perse transmit à l'Italie ne dut pas rester inconnu dans la Grèce. Nous l'y retrouvons à uñlé € époque bien ancienne. Inconsolable de la mort d’ Eurydice, Orphée « se rendit à Aornos , où il y avait ancienne- « ment un lieu où l’on évoquait les morts «(Nekyomantion). I crut que l'ombre d’Eu- « rydice le suivait : et se retournant, voyant « qu’il s’était trompé, il.se tua (2) ». Cette explication historique du mythe d’Orphée -nous révèle une particularité curieuse , l’existence, dans ces temps reculés ; de lieux spécialement consacrés à l’évocation des morts , à l'apparition des ombres.
Les ombres étaient muettes quelquefois ; mais le plus souvent, l’ergastrimysme qui
+ (1) Plin. Hist. nat. lib. xxvIr. cap. 10. « Eusebès, ex eo « lapide.….. facta sedes, ex qu& Di facile surgebant. » (a). Pausanias. Boeotic. cap. xxx.
«servit la pythonisse consultée par Saül, put leur prêter des discours et des oracles. Cette | conjecture difficile à contester, présente sous un jour nouveau le onzième livre de l’Odyssée. Homère y raconte réellement l’admission d'Ulysse , mais de lui seul (1), dans un /Vekyomantion, où le chef d’'Ithaque converse avec les amis que lui a enlevés la mort. Une multitude innombrable#d’apparitions et un | bruit effrayant interrompent ces entretiens « merveilleux; Ulysse s'éloigne, craignant que, du sein desenfers , Proserpine irritée ne fasse apparaître la tête de la Gorgone (2) : tels étaient les moyens que l’on mettait en œuvre
pour éloigner les spectateurs , quand leur
curiosité devenait embarrassante , ou se prolongeait plus long-temps que les ressources “ du spectacle. | C’est là qu'Homère introduit Achille exal- | tant la vie comme le plus grand des biens, et préférant, à sa célébrité impérissable, la condition du plus misérable des vivans (3) Ona |
*: Odyss. lib. x. vers 528.
(2) Odyss. Hb. xr. vers 631-634.
(3) Odyss. Bb. xr. vers 486 490.
La
vivement critiqué le démenti que donne l’ombre d'Achille, au caractère établi du plus in trépide des guerriers. Où l'invention poétique serait blämable, j’admire la fidélité de la narration. Une époque a existé (et elle était, en Grèce , encore récente, au temps du siége de Troye), où la caste sacerdotale , qui avait jusqu'alors reçuksans partage les adorations des hommes, s’indigna de voir les guerriers, sans autres titres que leur courage , leur force et leurs combats , se faire reconnaître pour des demi-dieux et des héros , enfans de quelque divinité, et usurper ainsi une |‘ mars et un pouvoir réservés tout entiers aux possesseurs des arts magiques. Quelle doctrine ces possesseurs devaient-ils proclamer dans leurs révélations religieuses? La plus propre à glacer l'enthousiasme guerrier. Et quoi de plus adroit, en Grèce, que de choisir pour interprète de cette doctrine pusillanime la grande âme d'Achille! « Un chien vivant «vaut mieux qu'un lion mort (1) » ; voilà ce qu'enseignait de même, à des Arabes belli-, queux, un livre postérieur de moins de deux
b (1) Ecclésiast. cap. 1x. v 4.
Lu Le x 20
iècles aux voyages d'Ulysse , mais émané VI- Siblement de l'école théocratique.
Le procès de l’encensoir et du glaive semblait terminé sans retour, lorsque Virgile entreprit de marcher sur les traces d’'Homère; et le poëte se serait déshonoré gratuitement , en faisant parler un héros contre le mépris de la mort. Le sixième livre de l'Énéide est un magnifique tableau des scènes principales du drame des initiations , plutôt que la description d’une ekyomantie. L'art des évocations était déchu ; les temples où on l’exerçait ne paraissent pas avoir subsisté dans les âges historiques de la Grèce, et presque aucune apparition n'en rappelle le souvenir.
Une cause avait pu, de bonne heure, en précipiter la décadence : Les conséquences terribles qu'avaient dû entrainer de telles apparitions. Ceux qui les sollicitaient n'étaient
pas toujours des hommes curieux ou inquiets, et pressés de pénétrer l'avenir. Plus souvent \ ce furent des êtres aimans et, commeOrphée , aprivés par la mort de l’objet de leurs plus À chères affections. Telle fut la fidelle épousen
de Protésilas , importunant les dieux pour
revoir un moment son époux mort aux rivages
| DES SCIENCES OCCULTES, 307 troyens ; et dès qu'elle eut aperçu son om i, n'hésitant plus à le suivre en se précipitant
dans les flammes. Ces apparitions ‘agissaient sur des imaginations exaltées, sur des cœurs brisés, et dans cette crise douloureuse , où l’être capable d’un sentiment profond courrait à la mort comme au plus grand des biens , s'il était persuadé que la mort le réunit à la meilleure moitié de lui-même. Rien de plus propre à suppléer à une telle persuasion , à en hâter l'influence , que l'apparition qui, ne rendant le bien perdu que pour le reprendre à l'instant, semblait indiquer en méme temps le chemin ouvert pour le rejoindre.
Ainsi que d’autres trésors de la science occulte ; la désuétude cacha dans l'oubli, mais n’anéantit point le secret des apparitions. Au IX" siècle de notre ére , un pére inconsolable de la perte de son fils, l’empereur Basile le Macédonien, recourt aux prièrés d’un pontife déjà célèbre par le don des miracles (1); etil
voit l’image de ce fils chéri, vêtu magnifiquer + (x) Théodoré Santabaren, abbé-archevèque des Euchaïtes.
Voyez Glycas, Annal, part. 1V® pag. 296.; Leo. grammat. in @it4 Basilit imp. $ 20. ÿ
308 DES SCIENCES OCGULTES. " ment.et monté sur un cheval superbe , ac Mis vers lui, se jeter dans ses bras, et disparaitre. Pour expliquer ce trait historique ; osera-t-on encore élever la supposition grossière d’un cavalier aposté pour jouer le rôle du jeune "prince ? Le père, déçu par la ressemblance, ne Feüt-il pas saisi, retenu , enchaîné dans ses embrassemens? L'existence de cet homme , trahie par une ressemblance si ‘réMarquable et dès-lors la fausseté de lapparition, n’auraient-elles pas bientôt été découvertes et dénoncées par les ennemis du M Thaumaturge ? En rapprochant ce fait des traditions antérieures , et surtout de lexistence antique des Nékyomantion, n'est-il pas M plus simple d’avouer que, de nos jours la 1 fantasmagorie a été retrouvée et non pas \ inventée , et de reconnaître également ses M prestiges dans les apparitions des dieux, et dans les évocätions des morts, où des ombres » douées d’une ressemblance frappante avec les 4 êtres ou les images qu’elles devaient rappeler, 4 s’évanouissaient soudain au milieu des embrassemens qui leMoulaient saisir. ne.
Nous pourrions emprunter au P. Kire
Le]
DES SCIENCES OCCULTES. # q f
durent servir à la fantasmagorie, dans les
cher (1) la description des instrumens
temples anciens : mais il est plus curieux d’en présenter les effets, tels que les … Topk un disciple des philosophes théurgistes : « Dans «une manifestation qu’on ne doitpas r'Éévé-
Ru
Cler..…. il apparait, sur la paroi du temple, «une masse de lumière qui semble d’abord « trés-éloignée; elle se transforme, comme «en se resserrant, en un visage évidem
EN
« divin et surnaturel, d’un aspect sévère « mais mêlé de douceur, et très-beau à voir.
« Suivant les enseignemens d’une religion « mystérieuse, les Alexandrins l’honorent « comme Osiris. et Adonis. » (2) Si j'avais à décrire une fantasmagorie modegue m’expliquerais-je diférenment à * Damascius nous apprend. que l’on mettait en œuvre cette apparition pour détourner les chefs de la cité de se livrer à dés dissensions . pernicieuses. Le miracle PT politique : c’est ce quéWl’on peut reconnaître pour plusieurs des miracles que nous raconte l’an-
“ ati
Fr. ® (1) Kischer. OEdipus. tom. 1r. H19@0» .
à # pe
(2) Damascius apud Photitum. Biblioth. cod. 242. ° °)
uité , et supposer pour le plus grand nombre.
En d’autres cas, on a pu se servir de la FAR pour reproduire des tableaux mouvans et animés. Et ici se présente, avec plus de fonce, la remarque faite à l’occasion du diorama : la simple observation "du pour en indiquer l’usage. Dans une chambre dont la fenêtre est close par un volet qui joint
ment, sil y a une ouverture dans le corps du volet, on vôit se peindre nettement, sur le plafond, les hommes, les animaux , les chars qui passent sur le sol, dès IR sont suffisamment éclairés ; les couleurs, pour peu qu elles aient de vivacité, brillent, parfaitement reconnaissables ; les images peuvent même, et J'en ai fait l’expérience, Conserver une ressemblance frappante dans les détails comme dans l’ensemble , lorsque , pour les dimensions , elles ne sont plus aux objets qui les produisent, que
œdans les proportions ;: d’un à douze ou à
quinze.
Que, chez 1 ciens, ces apparitions re à
sultassent de moyens scientifiques, cela est
DES SCIENCES OCCULRES. 314
prouvé par l’art que possédaient les That maturges de redresser les figures qu’une lentille convexe ou un miroir concave faisait paraître renversées. Suivant Théodôtet (1) et les rabbins , le motif de l’effroi que la pythonisse, consultée par Saül, éprouva où leignit d’éprouver , c’est que lombre de Samuel parut dans l'attitude d’un homme qui se tient debout ;'tandis que, jusque - la. les ombres des morts n'avaient apparu que renversées.
Il s'ensuit seulement que la fantasmagorie
la pythonisse était mieux montée que celles des nécromanciens qui, avant elle, avaient paru en Judée.
Buffon admet comme possible Pexistence, du miroir d’acier ou de fer poli que lon va établi au port d'Alexandrie, pour découvrir de loin Parrivée des vaisseaux. Si, comme on peut le présumer , long-temps avant de tomber dans le domaine de l’industrie, les connaissances qui dirigérent la construction du miroir d'Alexandrie , existaient dans les temples, quels miracles, supérieurs à e de & SU DL.
+ (1) Théodoret, in Reg, lib. 1. quaest. Lx.
Lo
{re
ceux que nous venons de rappeler, purent au besoin frapper d’admiration les peuples, et étonner même les philosophes !
«Si cé miroir, dit Buffon, a réellement « existé comme il y a toute apparence, on «ne peut refuser aux anciens la gloire de « l'invention du télescope. » (1) De cette autorité imposante, qu’il nous soit p Tmis d’en rapprocher une d’un genre bien différent :
dans ces antiques narrations orientales dont Ie merveilleux. suivant nous, appartient à des traditions défigurées, plus souvent qu'aux écarts d’une imagination sans frein, on voit figurer un tuyau d'ivoire; long d’un pied,d’un * eu plus d’un pouce de grosseur ; il est garni … verre à chaque extrémité; en y appliquant l'œil on voit la chose que l’on a soubaité de voir (2). À ce miracle , substituons celui d’apercevoir un objet que son éloignement dérobe à la vue simple : et instrument magique devient, sinon un télescope, au moins une lunette de Jongue vue. . |
(1) Buffon. Histoi aturelle des minéraux. Introdiet À sixième mémoire. N *\4
(2) Mille et une nuits. cpvi® nuit. tom. 5. pag. 240 256. etc. $ 1
RE
{ ; DES SCIENCES OCCULIES. 313
Aux prestiges de la dioptrique, faudrat-il rapporter une faculté extraordinaire dont parlent des écrivains d’âges et de pays assez différens, pour que l’on puisse croire qu'ils ne se sont pas copiés les uns les autres ?
Que Jupiter amoureux revête tour-à-tour la ressemblance de Diane et celle d’'Amphytrion ; que Protée et Vertumne changent , à leur gré , de forme et d’aspect, on pardonne ces fables à une mythologie riante; son éclat en fait oublier l’absurdité.
Quand un biographe raconte que son héros, SOUS une fcur empruntée , trompa les yeux même de ses amis, on rit de l'excès crédulité où a pu l’entrainer l'enthousiasme ; et l’on opposera la même incrédulité à deux ou trois récits d'aventures du même genre.
Mais ce n’est point d’un fait isolé, c’est d’un art propre à une caste tout entière que parle Suidas. « On appelait, dit-il, mages « (ou magiciens) les hommes qui savaient cs ‘entourer d’apparitions décevantes (1). »
Son traducteur ajoute, en forme d’explica-
# (a) Suidas. a à Magos.
314 DESBSCIENCES OCCULTES.
tion, « que, par leurs prestiges, 1ls abu- «saient les yeux des hommes au point de « paraître tout autres qu'ils étaient réelle- « ment. »
Un historien qui, indépendamment d’auteurs grecs et latins que nous ne possédons plus et qu'il a pu connaître , a consulté les traditions importées d'Asie dans le nord de l'Europe avec la religion d’Odin , Saxo Grammaticus, tient le même langage que"Suidas.
Parlant ‘des illusions produites par les philosophes-magiciens : «'Très-experts, dit-il, «dans l'art d’abuser les yeux, ils savaient «se donner et donner autrui l'apparence
de divers objets , et, sous des formes «attrayantes, cacher leur aspect vérita- «ble (1). »
Jean de Salisbury, qui, incontestablement, a puisé à des sources aujourd’hui fermées pour nous, rapporte que « Mercure, le plus « habile des magiciens , avait trouvé le secret « deMfasciner la vue des hommes , au point de «rendre des personnes invisibles , ou plutôt
(1 Saxo. Grammat. Hist. Dan. Gb, 71. cap. 9. à
, al
« de les faire paraître sous la forme d'êtres « d’une espèce différente (1). »
Pomponius Méla attribue aux druiïdesses de l’île de Séna l’art de se transformer, quand elles le voulaient, en animaux (2); et Solin (3) croit pouvoir expliquer par des apparitions trompeuses, les prestiges qu’opérait Circé.
Eustathius entre dans des détails importans. Protée , dans Homère, se transforme en un feu dévorant; cela, dit le commentateur (4), ne doit se prendre que dans le sens d'apparition; c’est ainsi que Protée devient dragon, lia sanglier ; il apparait,
il ne devient pas. Protée était un faiseu pd
de prodiges (Terasios), trés-savant, trèssouple et très-adroit, et versé dans les secrets de la FER 4 égyptienne. Après
avoir cité Mercuré, et d’autres êtres qui
appartiennent aussi à la mythologie, et quis %
«par une métamorphose apparente , passaient
CNET + (1) Joan. Salisb. Policr. Nb. 1. cap.g.
(2) Pompon. Mela. lib. 1. cap. 6.
. (3) Solin. cap. 8. | & (4) Œustath. in Homer. Odyss. lib. 1v. vers 417-418. 4 EE)
316 DESY SCIENCES OCCULTES.
comme Protée d’une forme à une autre ; «dans le même art, continue Eustathius , «on a admiré Cratisthène : 77 faisait appa- « raitre des feux qui semblaient sortir de lui «et jouir d’un mouvement qui leur était pro-
« pre ; il mettait en œuvre d’autres appart- «tons pour forcer les hommes à lui con- « fesser leurs pensées. Tels furent encore « Xénophon, Scymnos, Philippide, Héra- « clide et Nymphodore, qui se jouaient des « hommes en leur inspirant de l’effroi. »
Athénée (1), parle dans les mêmes termes, de Cratisthène et de Xénophon qui pe.
apparaitre du feu, et phodore, tous.
mipois habiles à décevoir les hommes par des prestiges, et à les épouvanter par des apparitions. | Qu'étaient ces apparitions ? le-sens du mot n’est pas équivoque , ue le commenta- » teur se propose de prouver que l’on doit con- … sidérer comme des apparitions, les prétenduess métamorphoses de Protée : il fallait donc que les prestigiateurs, parussent men êtir 3 | + (1) Athenae. Deïpnosoph. Lib. 1: cap. 14. ù
eux-mêmes les formes dont ils effrayaient les spectateurs. + : Observez qu’en assurant qu'ils possédaient ce talent, Eustathius ni Athénée ne nous montrent, dans Cratisthène, ou Xénophon , des hommes doués d’un pouvoir surnaturel : Pun et l’autre, et Protée lui-même, ne sont que d’habiles faiseurs de prestiges.
En d’autres temps et sur un autre hémisphére, nous retrouvons un prestige semblable. Joseph Acosta, qui résida long-temps Pérou dans la seconde moitié du XV: sié- Là assure qu’il y existait encore à celte époque , des ie savaient prendre telle forme qu’ils voulaient. W raconte qu’au Mexis que ; le chef d’une cité, mandé par le prédécesseur de Montézuma, se transforma ; aux yeux des hommes envoyés successivement pour le saisir, en aigle, en tigre, en immense serpent. Îl céda enfin, et se laissa conduire vers Perd > qui sur-le-champ lui fit donner la mort (1). 11 n'était plus dans
(1) Joseph Acosta. Histoire naturelle destIndes, etc. feuillets 251 et 358-351.
L Æ Es D | 4
ms 318 © DES SCIENCES OCCULTES.
sa maison ; il n’était plus sur son théâtre ; il
D dt? Do 2 D ns dd
n LS de prestiges à employer pour défendre sa vie. +71
Dans un écrit publié en 1702, l’évêque de Chiapa (province de Guatemala), attribüait le même pouvoir aux Vaguals, prêtres nationaux, qui s’étudiaient à ramener à la | religion de leurs ancêtres , les enfans que le » gouvernement faisait élever dans la prati- | que du christianisme. Aprés quelques céré- | monies, à l'instant où l'enfant qu'il endoctrinait venait l’embrasser, le Vagual p nait tout-à-coup un aspect effroyable, et sous la forme’ d’un lion ou tigre semblait
“enchaîné au jeune néophite (a).
Observons que ces miracles, comme les prestiges de, enchanteur mexicain, s’opéraient dans un endroit-choisi et désigné d’avance. Les uns et les autres ne prouvent donc qu’une puissance purement locale; ils indiquent l'existence: d’üne machine; mais ils n’en font pas deviner les ressorts.
Le feu dont, à l'exemple de Protée, s’entou-
(x) Recueil de voyages et de mémoires, publié par la Société de géographie. tom. 11. pag. 182.
raient Cratisthène et Xénôphon, et peut-être aussi les autres prestigiateurs, ne leur servaitil point à cacher quelque autre opération? Les anciens, On le sait, ont souvent cru voir, dans les émanations d’un corps enflammé, des objets d’une forme déterminée. Au moyen de vapeurs dégagées par le feu, les théurgistes faisaient apparaitre en l'air les images des Dieux (1) : Pôrphvyre recommande ce secret ; Tlamblique en réprouve l'usage ; mais il en avoue lexistence, et convient qu’il est digne de l'attention d’un contemplateur de la vérité. Le théurgiste Maximus usa sans doute d’un secret analogue quand, au milieu de la A À l’encens qu’il brèlait devant la statue d’'Hécate, on vit la statue rire d’une manière si prononcée que tous les spectateurs furent saisis d’effroi (x). ,
Be telles illusions, en supposant qu’elles aient eu jamais quelque chose de réel, ônt pu être mises en œuvre Dar le prestigiateur qui d’abord s’environnait de flammes. Mais nous ne donnerons aucune suite à des rapproche-
(1) Zamblich. de Mysteriis, Cap. xxtx.
12) ÆEunap.in Maximo.
mens si douteux; nous ne tenterons point d'expliquer ce que nous ne pouvons regarder comme croyable. Nous avons dû seulement … appeler la réflexion sur des récits qui placent le même miracle dans tant de lieux différens : ils prouvent au moins qu'en employant la science ou la supercherie , les Thaumaturges avaient poussé loin l’art d’abuser les yeu%, assez loin même pour que l’on conçüt de leur puissance une idée exagérée ou plutôt
insensée.
Re