CHAPITRE XVII
le
a malle
Drogues et boissons préparées; les unes soporifiques . | les autres propres à plonger dans une imbécillité . passagère, Circ Népenthès. Illusions délicieuses , illusions effraÿäntes , révélations involontaires , cou- Ë rage invincible, produits par des alimens ou des | breuvages. Le Vieux de la Montagne ne séduisait ses disciples que par des illusions ; il les prémunissait probablement contre les tourmens par des drogues stupéfiantes. Exemples nombreux de l'emploi de ces drogues. L'usage qu’on en fait, s’il devient habituel , conduit à l’insensibilité physique et à l’imbécillité.
Vainqueur des obstacles qui le séparaient de la perfection , linitié voit s’ouvrir devant lui les trésors les plus cachés de la science. C’est peu de lui livrerle secret des merveilles qui le pénétraient d’un étonnement religieux, dans le spectacle de é première réception.
Appelé désormais à ouvrir aux profanes la voie de la lumière , il est temps qu'il apprenne à quels moyens d’action il a été soumis ; comment on s’est rendu maître de tout son être moral ; comment il se servira des mèmes moyens, et pour maitriser les âmes de ceux qui tendent au but où il est arrivé , et pour se montrer tout-puissant par ses œuvres, devant tout ce qui ne participe point à la sublime dignité du sacerdoce. F.
Les aspirans à l’initiation etles personnes qui venaient demander aux dieux des songes fatidiques, prenaient, après un jeûne plus ou moins prolongé, des alimens préparés exprès, et surtout des breuvages mystérieux, tels que l’eau de Léthé et Veau de Mnémosyne dans la grotte de Trophonius, ou le Cicéion aux mystères d'Éleusis. On mélait aisément , aux mets ou à la boisson. des drogues diversifiées, selon la disposition physique et morale dans laquelle il importait de tenir le récipiendaire , et selon la nature des visions que l’on devait lui procurer.
On sait quelles accusations. ont pesé sur quelques-unes des premières sectes du christianisme ; accusations que injustice faisait
retomber sur toutes les assemblées de chré= :
tiens. Elles ne seraient pas sans fondement , si plusieurs hérésiarques avaient adopté la pratique criminelle qu’un bruit populaire imputait au chef des Marcosiens. Dans les cérémonies religieuses , il administrait , dit-on, aux femmes, des boissons aphrodisiaques ( 1). Sans rien préjuger sur ce cas particulier, nous pensons que l'emploi d’aphrodisiaques violens a eu lieu Plus d’une fois dans Les orgies mystérieuses du polythéisme : lui seul peut expliquer les débauches monstrueuses auxquelles on se livrait dans les bacchanales dénoncées et punies à Rome, l’an 186 avant notre ère ; une scène du roman de Pétrone indique qu’il était usité beaucoup plus tard, dans les réunions nocturnes où la superstition servait de voile et d’excuse aux excès du libertinage.
Mais un tel moyen n’eut jamais qu'un usage borné : il égarait les sens; il ne frappait point limagination par une merveille ; il livrait l’homme physique au pouvoir d’un Thauma-
(1) S. Epiphan. contr. Haeréses. lib. 1. tom. 3. contr Marcosios. Haeres. 24.
PR 0. UE CNT.
DES SCIENCES OCCULTES. "381 turge coupable ; il n’atteignait point l’homme moral. Des substances destinées à produire , dans les cérémonies secrettes , des effets plus importans, les soporifiques étaient les plus simples et les plus communes. Quels services ne dut pas en tirer le Thaumaturge, soit pour fermer des yeux trop attentifs, trop prompts à scruter les causes des miracles ; soit pour produire ces alternatives d'un sommeil invincible et d’un réveil subit, si propres à persuader à l’homme qui les éprouve , qu’un pouvoir surnaturel se joue de son existence , et change à son gré toutes les circonstances qui l’attristent ou l’embellissent.
Les moyens étaient variés : un recueil que nous avons déjà cité plus d’une fois, et que * nous citerons encore, nous en fournit deux exemples différens. Ici un jeune prince, endormi tous les soirs par le suc d’une plante , est, tous les matins, par un parfum qu’on lui fait respirer, tiré de son profond engourdissement (1). Là, une éponge trempée dans le vinaigre et passée sous le nez du dormeur Abou-Hassan provoque un éternuement, un
(x) Les mille et une nuits, xXVre nuit. tom. 1. pag. 221.
léger vomissement, et détruit soudain leffet de la poudre narcotique qui le rendait absolument insensible (1). s
Sur un point bien éloigné du théâtre des mille et une nuits , nous retrouverons un secret analogue, Chez les Nadoëssis (2), dans PAmérique septentrionale, existait une société religieuse d’hommes voués au Grand Esprit. Carver y vit admettre un nouveau membre. On jeta dans la houche du récipiendaire quelque chose qui ressemblait à une fève ; aussitôt il tomba sans mouvement , insensible, comme mort. On lui donnait, sur le dos , des coups très-violens : ils ne lui rendirent le sentiment qu’au bout de quelques minutes ; alors il fut agité de convulsions qui ne cessèrent que quand il eut rejeté ce qu'on lui avait fait avaler. s
Plutarque nous a conservé la description des mystères de Trophonius, faite par un homme qui avait passé, dans la grotte, deux nuits et un jour (3) : elle convient moins à un
(1) Les mille et une nuits, coxcv< nuit.tom. 1V. pag. 97-149.
(a) Carver. Voyage dans l'Amérique septentrionale. pag. 200-201. AS |
(3) Plutarch. De Daemonio Socratis.
spectacle réel, qu'aux songes d’un homme enivré par un narcotique puissant. Timarque, c’est le nom de l’initié , éprouva une violente douleur de tête , lorsque commencèrent les apparitions, c’est-à-dire, lorsque le breuvage commença à troubler ses sens ; et quand les apparitions s’évanouirent, c’est à-dire, quand il se réveilla de ce sommeil délirant , la même douleur se fit sentir aussi vivement. Timarque mourut trois mois après être sorti de la grotte: les prêtres y faisaient sans doute usage de drogues très-énergiques. Ceux qui avaient une fois consulté l’oracle conservaient, diton (1), une tristesse qui durait toute leur vie ; effet naturel de l’altération grave de leur santé parles breuvages qu’on leuravait administrés.
On ne transportait , je crois , les consultans, à la sortie de la grotte, que lorsque leur sommeil forcé commençait à se dissiper : les rêveries qui occupaient ce sommeil, pouvaient donc, ainsi que l’a soupçonné Clavier (2), faire tous les frais du spectacle miraculeux qu’un dieu était censé déployer devant eux : aussi,
(1) Suidas..….. Clavier. Mémoire sur les oracles, etc. pages 159-160.
(2) Clavier. rbid. pages 158-150.
après leur avoir présenté, à leur réveil, un breuvage destiné sans doute à leur rendre toutà-fait l’usage de leurs sens , leur ordonnaiton de raconter ce qu’ils venaient de voir et d'entendre : le prêtre avait besoin d’apprendre d’eux ce qu'ils avaient rêvé.
T'elle est la liaison du physique et du moral que les substances qui provoquent fortement | le sommeil, possèdent souvent la propriété de troubler l'intelligence : les baies de la Belladona, prises comme alimens, produisent une folie furieuse, suivie d’un sommeil qui dure vingt-quatre heures.
Bien: plus que le sommeil physique , le sommeil de l’âme , l’imbécillité passagère, livre l'homme au pouvoir de ceux qui peuvent le réduire à cet état humiliant. Le suc de la graine de Datura est employé par les Portugaises deGoa:ellesle mêlent, dit Linschott(x), aux liqueurs que boivent leurs maris ; ceux-ci tombent, pour vingt-quatre heures au moins,
/1) Linschott. Histoire de la navigation aux Fndes-orientales, avec les annotations de Paludanus. 3* édition. flo. pag. 63-64 et 111. La pomme épineuse, plante de la même famille que le Datura, produit des effets analogues ; elle a été quelquefois employé’, en Europe, à des usages criminels.
dans une stupeur accompagnée d’un rire continuel , et si profonde, que rien de ce que l’on fait sous leurs yeux ne les affecte; quandils recouvrent leurs sens , ils ne retrouvent aucun souvenir du passé. Les hommes, dit Pyrard(r), se servent du même secret ; pour soumettre à leurs désirs des femmes qu'aucun autre moyen n'y pourrait faire consentir. Francois Martin (2), après avoir détaillé les pernicieux effets que produit la graine de datura , ajoute que l’on y met un terme en plongeant les pieds du patient dans l’eau chaude : le reméde provoque un vomissement; ce qui rappelle la manière dont le dormeur des mille et une nuits et les initiés radoëssis sont délivrés de leur assoupissement.
Un secret si efficace, tombé ainsi dans les mains du vulgaire, a dà , à plus forte raison, appartenir au Thaumaturge, à qui tant de fois il importait de s’en prévaloir. Chez les indigénes de la Virginie, l’aspirant à la prêtrise bu-
(1) Voyage de François Pyrard. (2 vol. in-4°. Paris 167.) tom. 11. pag. 68-6o.
(2) François Martin. Description du premier voyage fait aux Indes orientales par les Français, pag. 163-164. £. 25
vait, pendant le cours de sa pénible initiation, une liqueur (1) qui le jetait dans l’imbécillité. Si, comme il est permis de le supposer, cette pratique avait pour but de le rendre plus docile, on peut croire aussi qu’elle n’a point commencé dans le Nouveau Continent.
Les magiciens ont, de tous temps, ete de pareils secrets.
Les contes orientaux nous présentent plus d’une fois d’habiles magiciennes changeant les hommes en animaux. Varron, cité par saint Augustin (2), dit que les magiciennes d'Italie, attirant près d'elles le voyageur trop confiant , lui faisaient prendre, dans du
fromage , une drogue qui le changeaït en bête de somme. Elles le chargeaient alors de leur bagage ; puis, à la fin du voyage, lui rendaient sa première forme. Sous ces expressions figurées, copiées de Varron qui, sûrement , faisait lui-même une citation , on aperçoit que le voyageur avait l'esprit assez troublé par la drogue qu’il avait prise, pour se soumettre
(x) Cette liqueur, tirée par décoction de certaines racines, s'appelait Wissocan, et l'initiation , Husea nawar. (2) S. August. De civit. Dei. lib. xvur. cap. 17-18.
aveuglément à cet ascendant bizarre , Jusqu'à ce que les magiciennes y missent un terme ; en lui administrant un antidote approprié.
Cette tradition a sans doute une origine commune avec la fable de Circé (1).
Fatiguée des poursuites amoureuses de Calchus, roi des Dauniens , Circé , Si l’on en croit Parthénius, l'invite à un repas : tous les mêts qu'on lui sert sont mélés de drogues pharmaceutiques (2); à peine en a-t-il mangé, qu'il tombe dans une imbéillité telle que Gircéle relègue avec les pourceaux. Plus tard, elle le guérit, et le rend aux Dauniens, en obligeant ceux-ci, par serment ,à ne le laisser jamais retournér dans l'ile qu’elle habite. La coupe de Circé, dit Homère , Contenait un poison qui transformait les hommes en bêtes; c’est-à-dire que , dans l'ivresse stupide où ils étaient plongés, ils croyaient à cette
(1) Ceci ne contredit pas l’assertion de Solin que Circé trompait les yeux par des apparences fantasmagoriques : elle pouvait faire servir ce moyen pour fortifier la croyance établie , d’après laquelle les drogues qui rendaient les hommes imbécilles, les métamorphosaient en bêtes.
* (2) « Edulia.…. erant auteni omnia pharmacis infecta.» Par. then. Nicaeens. Erotic. Cap. x1r,
honteuse dégradation. Ce sens, conforme au récit de Parthénius , est le seul admissible. Malgré la décision de quelques commentateurs, le poëte, j'ose l’affirmer, n’a point songé à nous offrir, contre les dangers de la volupté, une leçon allégorique : elle serait trop peu d'accord avec le reste de la narration, puisque celle-ci se termine par jeter le sage Ulysse dans les bras de l’enchanteresse qui l'y retient une année entière. Là , et dans mille autres passages de ses poëmes , Homère a mis en œuvre un fait purement physique. Cela est si vrai, qu'il indique un préservatif naturel contre l'effet du poison : c’est une racine qu'il décrit avec cette exâctitude que, mieux que tout autre, il sait unir à l’éclat de la poésie et à l’élégance de la versification.
Nous refuserons également de prendre au figuré ce que le prince des poëtes raconte du /Vépenthès qui, donné par Hélène à T'élémaque, suspend dans le cœur du jeune héros le sentiment de ses affiictions. Quelle que soit la substance désignée sous ce nom, il est certain que, du temps d’'Homèére, on
croyait à l'existence de certains breuvages,
moins abrutissans que le vin, et plus efficaces
DES [SCIENCES OCCULTES. 339 pour répandre dans l’âme un calme délicieux.
Qu'Homère ait connu ces liqueurs et celles que Circé versait à ses hôtes, soit par le spectacle de leurs effets, soit seulement par tradition , il suit toujours, de son récit, qu’on a possédé le secret de les composer. Comment révoquer alors en doute qu’un tel secret fût pratiqué dans les temples où le poëte Grec avait puisé une si grande partie de son instruction, et où étaient concentrés tous les secrets de physique expérimentale.
Les historiens Romains et Grecs, et les naturalistes modernes rapportent, sur les propriétés de divers breuvages, des faits qui prouvent que les anciens Thaumaturges les ont connues , et ne les ont point exagérées.
À. Laguna, dans son Commentaire sur Dioscoride (1) cite une espèce de solanum dont la racine, prise dans du vin, à la dose d’une dragme , remplit l'imagination des illusions les plus délicieuses, L’opiurñ seul, administré à une certaine dose , mêle au sommeil qu'il détermine, des rêveries si puis-
(1) Livre 96. chap. 4. cité par Llorente. Hrstoire de l'in quisition, chap, 37. art. 2. tom. ri. pag. 457.
santes et si douces, que nulle réalité ne peut en égaler le charme. En résumant toutes les opinions émises sur le Vépenthès d'Homère, M. Virey (1) le retrouve dans le Æyosciamus-Datura de Forskhal, dont on fait encore, en Égypte et dans tout l'Orient, un usage analogue; et ce savant indique plusieurs autres substances capables de produire des effets non moins merveilleux.
Le Potamantis ou Thalasseglé, dit Pline (2), naît sur les bords du fleuve Indus, et le Gelatophyllis près de Bactre. Les breuvages extraits de ces deux plantes jettent dans le délire ; l’un donne des visions merveilleuses, l’autre excite une rire continuel. L’un agit comme le breuvage fabriqué avec le Hyosciamus de Forskhal ; l’autre comme celui qu’on exprime des graines du datura.
D’autres compositions recélaient des vertus plus utiles encore aux artisans de miracles.
En Éthiopie, dit Diodore (3), était un lac
(1) Bulletin de pharmacie. tom. v. (février 1813) pag. 49 et Go.
(2) Plin, Hist. nat. hb. xxiv. cap #7.
(3: Diod. Sic. Hb. x. cap. 12. p. 12.
carré, de cent soixante pieds de tour (40 pieds de côté). Il contenait une eau de la couleur du Cinnabre et qui répandait une odeur agréable. Ceux qui en buvaient tombaient dans un délire tel qu’ils confessaient tous leurs crimes, et ceux même que le temps leur avait permis d'oublier. Ktésias (r) place dans l’Inde , une fontaine dont l’eau, à peine puisée, se prenait comme un fromage. Ce coagulum , dissous dans l’eau , possédait une vertu semblable à celle dont parle Diodore.
Dans le premier exemple, le nom de /ac, surtout d’après les dimensions indiquées, rappelle le nom de la mer d’airain du temple de Jérusalem ; il désigne seulement un grand bassin , creusé de main d'homme, tel qu'on en voit un ou deux dans tous les villages de l’'Hindoustan (2). Le mot fontaine employé par Ktésias, signifie également Peau qui coule d’une source naturelle , et l’eau que l’on fait sortir d’un réservoir. La couleur et lodeur
(1) Ktesias. Indic. apud Photium. Biblioth. cod. Lxxu.
(>) Quelques-uns de ces bassins ont, de tour, jusqu'à un mille hollandais (plus de 7,500 mètres). J. Haafner. Voyages dans la péninsule occidentale de l'Inde , etc., passim et
tom. 11. pag. 299:
Le
du liquide contenu dans le lac d’Éthiopie ,
la propriété qu'avait la liqueur indienne de se prendre comme du fromage et de rap-
peler ainsi la drogue employée par les magiciennes d'Italie, tout n’annonce-t-il pas clairement des préparations pharmaceutiques ?
* Dans l'Inde, suivant Pline (1), croît P4-
chaemenis. Sa racine préparée en forme de pastilles et avalée dans du vin pendant le jour, tourmente toute la nuit les coupables : poursuivis par les Dieux qui leur apparaissent sous diverses formes , ils confessent leurs forfaits. Le suc de l'Ophiusa , plante d’Éthiopie, étant pris intérieurement ; porte à se croire assailli par des serpens ; la terreur que l’on ressent est si violente qu’elle conduit à se donner la mort : aussi force-t-on les sacriléges à boire de cette liqueur.
Ces merveilles semblent fabuleuses : elles peuvent se répéter aujourd’hui sous les yeux
des observateurs. On administre aux enfans at-
taqués de la coqueluche, de l'extrait de Belladone : pour peu que la dose excède certaines
limites, ce reméde cause aux malades des
(1) Pli2. Hist, nat. Hb. xxtv. cap. 15.
rêves pénibles qui les remplissent d’effroi.
Au Kamñtschatka, on retire de l’herbe douce (1) « une eau-de-vie qui énivre facile- « ment et d’une manière trés-violente..….. »
Celui qui en a bu, « même en petite quantité, «est tourmenté pendant la nuit de songes «effrayans ; et le lendemain il ressent des «inquiétudes et des agitations aussi grandes «que s'il avait commis quelque crime. »
Le muchamore est un champignon que l'on ne trouve qu’au Kamtschatka (2). Si on le mange sec ou si l’on boit une liqueur où on l’a fait infuser, il produit quelquefois la mort, et toujours un délire profond, tantôt gai, tantôt plein de tristesse et d’épouvante. On se croit soumis à la puissance irrésistible de l'esprit qui réside dans le champignon vénéneux. Dans un accès de cette ivresse, un cosaque imagina que l’esprit lui ordonnait de confesser ses péchés : il fit, en effet, devant tous ces camarades, une confession générale.
(x) Pastinaca. Gmelin.
(2) Krachenninikof, Description du Kamtschatka. 1'° partie, chap. xiv.
D’autres breuvages ont une efficacité différente, également susceptible de prêterau merveilleux. Le khalife Abdallah fils de Zobéir, assiégé dans la Mecque, se décide à trouver dans une sortie , sa délivrance ou la mort :
il reçoit des mains de sa mère , un breuvage de musc propre à soutenir son courage, et ne succombe en cffet qu'après des prodiges de valeur qui tiennent long-temps la victoire incertaine (1). L’ivresse que produit le muchamore enfante souvent aussi un redoublement de force, une audace téméraire , à laquelle s'allie le besoin de commettre des actions coupables, que l’on regarde dès lors comme impérieusement inspirées par l'esprit du muchamore. Le sauvage kamtschadale et le féroce cosaque ont recours à cette ivresse pour dissiper leurs terreurs, quand ils projettent des assassinats (2). L’extrait de chanvre combiné à l’opium , jette les nègres de l’Hindoustan dans un délire féroce ; aucun forfait ne leur répugne, aucun danger ne les épou-
(1) L'an de l'Hégire 73... Ockley. Histoire des Sarrasins, tom. 11. pag. 4-5.
(2) Krachenninikof, Description du Kamtschatka. 1° partie, chap. xiv.
vante... Ni la crainte ni l'humanité ne les arrétaient non plus dans la route du crime, ces fanatiques que le Vieux de la Montagne énivrait d’une préparation de chanvre , dont le nom ÆHachiché (1), a formé, pour ceux qu’elle égarait , le nom d’Assassins.
Tous les historiens des croisades ont parlé du séjour enchanté où le ’ieux de la Montagne donnait à ses crédules néophytes un avant-goût du paradis tel, que l’espoir de retourner un Jour dans ce lieu de délices , leur faisait commettre tous les crimes, et affronter la mort certaine et les supplices les plus affreux. Long-temps auparavant , Schédad-ben-ad , roi d'Arabie , voulant se faire adorer comme un Dieu , avait rassemblé, dans un jardin dont le nom était resté proverbial en Orient, toutes les joies du paradis , et Les faisait partager aux affidés qu'il y daignait admettre (2). Dans l’un et l’autre cas, nous pensons que ces Jardins, ces Jouissances n’ont existé Jamais que dans des rêves,
(1) J. Hammer. Mines de l'Orient. Nouvelles Annales des voyages. tom. xxv. pag. 335-378.
(2) D’Herbelot. Bibliothèque orientale. «xt. Tram.
provoqués chez des hommes jeunes, habi- :
tués à un régime simple et austère, par ? 1 k : 1 A l’usage inaccoutumé de boissons propres +}
assoupir leur raison débile, à exalter leur
ardente imagination. Sous le nom de Bendjé, une préparation de Hyosciame (1) (la même plante sans doute que le Ayosciamus-datura) servait à les énivrer, pour qu'ils se crussent transportés dans le paradis, quand déjà de pompeuses descriptions leur en avaient donné une idée accompagnée des plus violens désirs; tandis que pour les exciter à quelque acte désespéré, on leur administrait le //achiché , V’extrait de chanvre employé encore au même usage dans l'Orient.
L'existence des jardins du Vieux de la Montagne a néanmoins été admise comme réelle par deux hommes éclairés (2)
nous permettra donc d’opposer à leur au-
(1) M. J. Hammer (loc. cit.) paraît croire que le bendyjé était la même chose que le hachiché; maïs dans un fragment d’un roman arabe dont nous lui devons la traduction , il est dit positivement que le bendjé était une préparation de kyosciame (jusquiame) (ibid. pag. 380.)
(2) MM. Malthe-Brun etJ. Hammer. Mines de l'Orient... Nouvelles Annales des voyages. tom. xxv. pag. 376-382.
torité , la discussion par laquelle nous avions établi notre opinion en sens contraire , avant - même qu'elle acquit un nouveau degré de probabilité par l’assentiment de M. Virey (1). Ce n’est point sortir de notre sujet : entre les merveilles opérées sur les hommes par des êtres qui se prétendaient doués de facultés sur-humaines , il n’en est aucune dont un pouvoir plus étendu soit devenu la conséquence.
« Le J’ieux de la montagne (2), dont l’histoire est mêlée de tant de fables , s’entoura d’une troupe de fanatiques , prêts à tout oser à son premier signal. Leur dévouement sans bornes ne lui coûtait, dit-on , que le soin de les endormir par une: boisson narcotique , puis de les faire transporter dans des jardins délicieux où , à leur réveil, toutes les voluptés réunies leur faisaient croire, pendant
(1) Bulletin de pharmacie. tom. v. pag. 55-56 (février 1813.) (2) Eusèbe Salverte. Des rapports de la médecine avec la politique (in-12. Paris, 1806 ), pag. 182 ct suivantes. Nous transcrivons ce passage avec les corrections qui avaient été préparées pour une seconde édition. L'ouvrage entier a été lu, en 1804, à la Société médicale d'émulation de Paris.
quelques heures, qu’ils goûtaient les plaisirs
du ciel. Test permis de suspecter l'exactitude |
de ce récit. Que d’indiscrétions pouvaient
chaque jour , compromettre l’existence d’un
paradis factice ! Comment y réunir, y conte-
nir, y déterminer à un secret inviolable tant d'agents, exempts du fanatisme que leurs artifices faisaient naître , ne regardant point dèslors le silence comme un devoir, et portés, au contraire , à redouter lobéissance aveugle qu'ils travaillaient à inspirer ; puisqu’au moindre caprice du tyran, ils pouvaient en devenir les premières victimes ? Les esclaves des deux sexes qui figuraient , devant le récipiendaire , des anges et des houris, supposeronsnous qu'ils fussent ‘constamment discrets , malgré leur jeune âge? Que devenaient-ils du moins , lorsque le progrès des années ne leur
permettait plus de paraître dans les mêmes
rôles ? la mort seule pouvait répondre de leur silence à venir : et la perspective d’une pareille
récompense ne devait-elle pas délier leurs
langues à la première occasion favorable , ou les porter à tuer leur boureau lorsque seul ,
errant au milieu d'eux, il venait confirmer le
néophyte dans ses persuasions mensongéres?
Ex | DES SCIENCES OCCULTES. 399
Comment aussi ce peuple de comédiens se
nourrissait-il ? leur maître pouvait-il chaque jour, pourvoir à leurs besoins, sans que per-
sonne s’en aperçûüt au-dehors ? Combinez le nombre des précautions à prendre, les approvisionnemens à renouveler, la nécessité fréquente de se défaire d’agens dont l’indiscrétion était, trop à craindre : vous ne parviendrez pas à faire durer trois ans cet abominable mystère.
QIL est certain, d’ailleurs, que les jouissances physiques , avec quelque adresse qu’on les varie et qu’on les enchaîne, ont des intervalles trop marqués, des contrastes trop sensibles de vide et de réalité, pour laisser naître ou subsister une pareille illusion. Combien il est plus simple de tout expliquer par l'ivresse physique combinée à l'ivresse de l’âme! Chez l’homme crédule, et préparé d'avance par les peintures et les promesses les plus flatteuses, le breuvage enchanteur produisait sans peine, au sein d’un profond sommeil, et ces sensations si vives et si douces, et la continuité magique qui en doublait le prix. À wrai dire , ils estimaient que ce
füt un songe : ainsi s'exprime Pasquier (1), après avoir rapproché tout ce qu'ont dit des
Assassins les auteurs contemporains. us !
rogez un homme qui vient d’assoupir des douleurs aiguës avec une dose d’opium : la peinture des illusions enchanteresses qu’il ne cessera d’éprouver , dans l’état d’extase où il peut rester plongé vingt-quatre heures et plus , sera exactement celle des voluptés surnaturelles dont le chef des Assassins comblait ses futurs S'eides. On sait avec quelle fureur les Orientaux, habitués à prendre de l’opium, se livrent à ce goût, malgré les infirmités toujours croissantes qu'il accumule sur leur hideuse existence. Cette fureur peut donner une idée des plaisirs dont leur ivresse s’accompagne , et rend concevable l’emportement du désir qui entrainait une jeunesse ignorante et superstitieuse à tout entreprendre, pour conquérir ét posséder, pendant l'éternité entière, ces ineffables délices. »
Au souvenir du dévouement des disciples
(1) E. Pasquier. Les recherches de la France. Liv. var. chap. 20. (2 vol. infol. Amsterdam, 1523.) tom. 1. pag. 708.
kr
du lieux de la Montagne, se lie naturellement celui de la constance qu'ils Opposaient aux tortures les plusicruelles. L’ivresse du fa- | natisme pouvait les armer de cette constance invincible : le noble orgueil du courage, l’obstination même d’un point d'honneur puéril a
suffi souvent pOur l’'inspirer. Cependant il im-
portait trop à leur chef qu'aucun d’eux ne se démentit, pour qu'il se fiât uniquement à la puissance des souvenirs, quelque énergiques qu'ils fussent , surtout lorsque la distance et le temps avaient pu en affaiblir l'influence. S’il connaissait quelque moyen d’engourdimla sensibilité physique, sans doute il ayait soin d’en prémunir les ministres de ses vengeances, avec ordre d’en faire usage au moment décisif. La promesse de les soustraire à l'empire de la douleur exaltait encore le fanatisme : et l’accomplissement de cette promesseldevenait un nouveau miracle , une preuve. ajoutée à tant d’autres, du pouvoir certain détcommander à la nature.
En avançant cette conjecture, nous avouons » qu'on ne peut l’étayer d’aucun renseignement
bistorique. Mais comment cet habile Thaumaturge n’aurait-il point, au XII: siècle,
possédé un secret connu de toute l’antiquité,
* et surtout en Palestine? Les rabbins (1) enseignent que l’on faisaitsboire du vin et des liqueurs fortes aux malheureux condamnés au dernier supplice ; on mêlait des poudres à la liqueur, afin qu’elle fût plus forte et
qu’elle leur assoupit les sen$cette coutume avait sans doute pour but de concilier avec.
l'humanité , Le désir d’effrayer par le spectacle des supplices. Il paraît que la myrrhe était le
. ‘ principal mgrédient ajouté au breuvage ; ce +fut dusin mélangé de myrrhe (2) que lon
; obéit LC. expirant sur la croix. Au second
k siècle de notre ère, Apulée cite un homme - qui s'était prémuni contre la violence des coups, par une potion de myrrhe (3). Si,
ÿ comme nous le pensons , la myrrhe ne peut + se prendre en breuvage que sous la forme de +. teintureÿ l'effet de lalcool devait ajouter à l'efficacité. des drogues stupéfiantes. Obserons toutefois que cette propriété attribuée à
. la myrrhe, n’est pas du nombre de celles qui
+ | (x) Tract. Sanhedr. D. Calmet. Commentaire sur lelivre % e des Proverbes. chap. xxxr. verset 6. :
+ (a) Evang. sec. Marc. cap. xv. vers. " ‘F n (8) Apul. Métamorph. lib. vi.
. DES SCIENCES OCCULTES. à 403
la font aujourd’hui employer en médecine.
“Al se peut qu'ici encore , le nom de Ja myrrhe ait servi pour dés une préparation dont “ On ne voulait pas laisser deviner la base. Mais dans l’un ou l’autre cas, le Vieux de la Montagne n’ignorait sûrement pas un secret depuis si long-teñps répandu dans la Palestine ; | il aurait pu également l’éemprunter à l'Égypte. » La pierre de Memphis (lapis memphiticus ) était un corpsgras, Chatoyant , de la grosseur d’un petit caillou ; on la donnait pour un ou- -
vrage de la tt ; Je la regarde comme un produit de l’art. Triturée et mise en liniment sur les parties auxquelles la chirurgie devait appliquer le fer ou le feu (1), elle préservait, sans danger, le patient des douleurs de l’opération ; prise dans un. mélange de vin et d’eau, elle suspenglait tout sentiment de souf- Eee (2): pe à CRE D
Un secret analogue à, a , de tout temps, existé dans l’Hindoustan. C'est par lui que sont présergées de Peffroi d’un bûcher ardent , les veuves qui se brülent sur le corps de leurs
# | (1) Dioscorid. lib. v. cap. 158, (2) Plin. Hist. nat. lib. xxxvrr. Cap.+7.
maris. Le témoin oculaire d’un de ces sacri-
+ fices, consommé en juillet 1822, vit la victime arriver dans un état complet de stupéfaction: physique , effet des drogues qu’on lui avait
fait prendre : ses yeux étaient ouverts, mais
elle ne semblait pas voir ; d’une voix fable
et comme machinalement, êlle satisfit aux questions légales qu'on lui adressa sur la
pleine liberté de son Fr à Quand on d. mit
sur le bûcher, elle était absolument insen-
sible (+). : Nes
Les chrétiens rapportérent ce secret, d’O-
rient en Europe, au retour des croisades. II
fut probablement connu des magiciens subal-
ternes , aussi bien que celui de braver Paction a.
du feu : et de là, : Crois à naquit la règle de ; :
' jurisprudence , suiv 2 5 l’'insensibilité physique, partielle énérale , était un.
signe cemtain sorce | Plusieurs auteurs | cités par Soul nann (2)} parlent de mal à reuses sorcières qui nt ri ou se sont endormies ds les angoisses de la torture : ; etd’on
(x) The asiatic journal. vol. xv. 1825. pag. 292-299. {2j Frommann. Tract. de Fasc. etc. p. 593-594 et 810-811.
ne manquait point de dire que c’était le diable
qui les endormait. à
be D’autres disent que les prétendus sorciers
ct jouissaient d’un pareil avantage, dès le milieu du XIV:siècle. Nicolas Eymeric, grand inquisiteur d’Arragon, et auteur du fameux Directoire des Inquisiteurs , se plaignait des sortiléges dont usaient quelques accusés, et au moyen desquels, étant appliqués à la torture, ils y paraissatent absôlument insensibles (1). Fr. Pegna, quicommenta l’ouvrage d'Eymeric en 1578 , affirme , dans le même cas, et la réalité et l'efficacité des sortiléges (2). Il s’appuie des témoignages de l’inquisiteur Gritlandus, et d’Hippolytus de Marsiliis. Ce dernier , professeur de jurisprudence à Bo- si logne , en 1524, dit positivement, dans sa Pratique criminelle, qu'il'a vu, par l'effet de sortiléges dont il donne le détail, des accusés ne souffrir aucune douleur , mais demeurer comme endormis au milieu des tor-
* LL (x) Aliqui sunt maleficiati et in quaestionibus malefictis utuntur...…. efficiuntur enim quasi insensibiles..…… Direct.
N Inquisit. Cum ädnot. Fr. Pegnae.. (Romae. folio } part mr.
pag. 487:
(>) Direct. Tiquis. etc. pag. 485.
tures. Les expressions dont il se sert sont remarquables : elles peignent l’homme devenu, insensible, comme plongé dans un engourdissement ue semblable à l'effet produit par un médicament narcotique, qu’à la fière énergie qui naît d’une persévérance au - dessus de toutes les douleurs. | À divers exemples de cette insensibilité passagére , Wierius A une observation importante : :1} vit une femme, inaccessible ainsi au pouvoir des otre ; SON visage était noir et ses yeux sortans, comme si on l'avait étranglée ; elle achetait l’exemption de la F souffrance, par une espèce d’a plexie(r). Un. > Ô
D re a) à témoin d’un Re état ver insen Né à
Wierius, écrivain mel Le, tnsp pe de confia e qui, cette fois, parle
ce que la place qu'il
occupait dans un At, al le mettait à portée . w eu ae | Le
(1) J. Wierius. De Fraestig. Bb. rv. .Cap. 10. p. ao cet seq. + 1 (2) Fromann. Tract, de Fase. nr Piobrr.
de connaître avec certitude, Et. Taboureau(1) a décrit également l’état soporeux quifdéro-
bait les accusés aux souffrances de la torture.
Suivant lui, il était devenu presque inutile de donner la question ; la recette engourdissante étant connue de tous les geôliers, qui ne manquaient pas de la communiquer aux prisonniers : rien de si facile d’ailleurs que de la pratiquer , si on l’en croit ; elle se bornait à avaler du savon dissous dans l’eau.
. Le savon ordinaire ne possède sûrement point la vertu que lui attribue Taboureau.
S’ensuit-il que je fait principal soit faux? Non,
puisque cet auteur n’est pas le seul qui lait rapporté. Dans cette occasion seulement, les
possesseurs du secret en imposaient sur Sa nature , moins à la vérité: pour s’en assurer la possession exclusive. que pour conserver la faculté d’en faire usage. Ce fait devient croyable, s’il existe des substances capables de le réaliser. Et combien n’en comptons-nous pas qui
LT
(1) Et. Taboureau. Des faux sorciers et de leurs impostures (1589). Discours inséré dans le quatrième livre des Bi-
garrures du sieur Des Accords. Ft. Taboureau était avocat
du roi au bailliage de Dijon,