CHAPITRE X XIV
Art de soutirer la foudre des nuages. Médailles et traditions qui en indiquent l'existence dans l’antiquité. Voilé sous le nom de culte de Jupiter Elicius et de Zeus Cataibaiès , il a été connu de Numa et d’autres personnages anciens. Les imitateurs du tonnerre s’en sont servis ; il remonte jusqu’à Prométhée ; il explique le mythe de Salmonée ; il fut connu des Hébreux : la construction du temple de Jérusalem en offre la preuve. Zoroastre s’en servit pour allumer le feu sacré, et opérer, dans l'initiation de ses sectateurs, des épreuves et des merveilles. Si les Chaldéens l’ont possédé , il s’est perdu entre leurs mains. Il en subsistait quelques traces dans l'Inde, au temps de Ktésias. Miracles analogues à ceux que cet art produisait , et qui pourtant méritent une explication différente.
De tous les fléaux qui alarment l’homme,
et pour la conservation de ses richesses et .
pour la conservationggle sa vie, le plus ef-
DES SCIENCES. OGCULTES. 149 frayant, quoique le moins destructif peutêtre, c’est la foudre. Les nuages en feu, l'air mugissant , la terre comme ébranlée , les éclairs dont l'œil ne peut supporter la vivacité ; le tonnerre grondant en roulemens prolongés; ou, tout-à-coup, un éclat déchirant, présage certain de la chute du feu céleste , et que redoublent, en le répétant au loin, les échos des montagnes; tout ce spectaclé offre un ensemble si propre à frapper d’épouvante, que sa fréquente répétition me familiarisera point avec lui la timidité des peuples : réalisant tout ce que l'imagination poétique et les menaces sacerdotales ont introduit de plus imposant dans les signes du courroux divin, il leur présentera toujours, dans le sens le plus direct , le ciel armé contre la terre.
L'homme tremblant suppliera les dieux, il suppliera les mortels privilégiés que les dieux ont daigné instruire, de détourner loin de sa tête cet appareil de terreur... Le nuracle qu'il demande et qu’a opéré le génie du dixhuitième siècle, l'antiquité l’'a-t-elle jamais connu ? |
Au premier aspect , il semble absurde de le supposer : ne sait-on pas combien Îes an-
ciens, en générdl, étaient peu familiirisés avec les moindres phénomènes de l'électricité? Le cheval qu'avait Tibère, à Rhodes, étincelait sous la main qui le frottait fortement ; on citait un autre cheval doué de la même faculté; le père de Théodoric, et quelques autres hommes l'avaient observée sur leur propre corps (1) ; et des faits si simples n’en étaient pas moins mis au rang des prodiges! On se rappelle aussi quels préjugés superstitieux étaient jadis réveillés par le feu Saint-Elme, brillant sur les mâts des vaisseaux ; et quelle place tiennent, dans l’histoire. des événemens surnaturels , les apparitions de lumiëres évidemment électriques.
À ces preuves d’ignorance, ajoutons les croyances absurdes sur de prétendus préservatifs de la foudre. Tarchon, pour se garantir des coups du tonnerre, enceignait sa de-
(1) Damascius in Tsidor. Vit.apud Phot. Biblioth. cod. 242. . —« En hiver, à Stockholm, l'accumulation de l'électricité « animale est sensible; il en reste une grande qnantité qui « se décharge d’une manière visible, quand on se déshabille « dans une chambre chaude. » James. Voyage en Allemagne et en Suede... Nouvelles annales des voyages. tome xxxv. page 13.— J'ai fait souvent, à Genève, la même obser..
vation.
meure de vignes-blanches M). Ici toutefois s’élève un soupçon légitime. Tarchon, le disciple du mystérieux T'agès, Tarchon , le fondateur de la théurgie des anciens Étrusques , a pu alléguer l'efficacité de ce moyen ridicule pour mieux cacher le véritable secret qui préservait de la foudre son habitation et son temple : une ruse semblable a fait peut-être attribuer aux lauriers qui entouraient le temple d’Apollon, la vertu d’écarter la foudre ; vertu regardée comme réellé, malgré l’évidence contraire , dans toute l'antiquité , et consacrée presque jusqu’à nos jours dans notre langue poétique.
Et de même, dans les apparitions d’auréoles lumineuses dont nous entretiennent les anciennes histoires, tout peut n'être pas faux, tout peut n’être pas fortuit : nous produirions aujourd’hui ces brillans phènomènes ; est-il sage de nier qu’en d’autres temps on ait pu les produire ? |
Aux raisons de doute qui proscrivent une
(r) Columell. lib. x. vers. 346-345. — Dans l’'Hindoustan, l’on attribue aux plantes grasses, la propriété d'écarter la foudre : anssi voit-on de ces plantes sur toutes les mai. sons.
négation absolueÿ s’en joindra:t-il qui militent en faveur de laffirmation ? Nous n’arguerons pas des traditions partout répandues sur Part de détourner la foudre. Nous ne recherche rons point l’origine du précepte religieux qui ordonne aux Esthoniens de fermer les portes et les fenêtres lorsque le tonnerre gronde, de peur de laisser entrer le malin esprit que Dieu poursuit dans ce moment-là (1); et toutefois, ce précepte rappelle la croyance . peut-être fondée, qu’un courant d’air, et surtout d'air chargé d’humidité , suffit pour attirer et diriger Pexplosion fulminante. Mais pourquoi un autre précepte commande-t-il à ces peuples de placer deux couteaux sur la fenêtre, afin de détourner la foudre (2)? D'où est née, dans le district de Lesneven (3), l'habitude immémoriale de placer, quand il tonne , un morceau de fer dans le nid des poules qui couvent ? Observées ên un seul
(x) Debray. Sur les préjugés et idées superstitieuses des Livoniens, Lettoniens et Esthoniens. — Nouvelles Annales des Voyages. tome xvr. page 123.
(2) Tbid. ibid.
(3) Département du Finistère. — Cambry. Voyage dans le département du Finistère, tome 11. pages 16-15.
endroit, les pratiques de ce genre ont peu d'importance : mais retrouvées à des distances notables , chez des peuples qui n’ont pont, entre eux, de communication, elles attestent, ce LL , que la science qui les a dictées, fut autrefois possédée par des hommes qui portérent. l’instruction chez ces peuples divers. « Au château de Duino (dit le P. Impérati, « écrivain du X VII: siècle, cité par Sigaud de « la Fond), c'était une pratique très-ancienne, « dansles temps d’orage, de sonder la foudre. « La sentinelle approchait le fer d’une pique, «d’une barre de fer élevée sur un mur ; et « dés qu’à ceite approche, elle apercevait «une étincelle, elle sonnait l’alarme et aver- « tissait les Dos de se retirer. » Au XV:
siècle , saint Bernardin de Sienne improuvait comme superstitieuse , la précaution , usitée de tout temps, de planter une épée nue sur le mât d’un vaisseau, afin d’écarter la tempête. M. La Boëssière, dans un savant Mémoire où Je puise ces deux dernières citations, et où il discute les connaissances des anciens, dans Part d'évoquer et d’absorber la foudre (1),
(1) Notice sur les Travaux de l'Académie du Gard, de
rappelle plusieurs médailles qui paraissent se rapporter à son sujet. L’une, décrite par Duchoul , représente le temple de Junon, de la déesse de l’air : la toiture qui le recouvre est armée de tiges pointues. L'autre, décrite et gravée par Pellerin, porte pour légende J'upiter Élicius ; le dieu y paraît la foudre en main ; en bas est un homme qui dirige un cerf volant : mais nous devons observer que l’authenticité de cette médaille est suspecte. D’autres médailles enfin, citées par Duchoul dans son ouvrage sur la Religion des Romains, présentent l’exergue : ÂY7. Viri Sacris faciundis ; et l’on y voit un poisson hérissé de pointes, placé sur un globe ou sur une patère : M. La Boëssière pense qu’un poisson ou un globe, ainsi armé de pointes , était. le conducteur employé par Numa, pour soutirer des nuages le feu électrique. Et, rapprochant la figure de ce globe de celle d’une tête couverte de cheveux hérissés, if donne une explication ingénieuse et plausible du singulier
1812 à 1821. Nismes 1822. 1re partie. pages 304-310. Le Mémoire de M. La Boëssière, lu en 1811, n’a été publié qu'en
dialogue de Numa avec Jupiter, dialogue rapporté par Valerius Antias, et tourné en ri- dicule par Arnobe (1), sans que probablement ni l’un ni l’autre le comprit.
L'Histoire des connaissances physiques de Numa mérite un examen particulier.
Dans un temps où le tonnerre exerçait de continuels ravages, Numa , instruit par la nymphe Égérie , chercha le moyen d’expier la foudre ( Fulmen piare); c'est-à-dire, en quittant le style figuré , le moyen de rendre ce météore moins malfaisant. Il parvint à enivrer Faunus et Picus, dont les roms ici ne désignent probablement que des prêtres de ces divinités étrusques ; il apprit d’eux le sécret de faire , sans danger, descendre sur la terre Jupiter foudroyant ; et sur-le-champ il le mit à exécution. Depuis cé temps, on adora dans Rome Jupiter Élicius , Jupiter que l’on fait descendre (2).
Eci l’enveloppe du mystère est transpa- . rente : rendre la foudre moins malfaisante, la faire, sans danger, descendre du sein des
(1) Arnob. bb. v.
(2) Ovid. Fast. Gb. ut. vers. 285-345. — Arnob. lib. +.
nuages ; et l’effetet le but sont communs à la belle découverte de Franklin, et à cette expérience religieuse que Numa répéta plusieurs fois avec succès. Tullus Hostilius fut moins heureux. «On rapporte , dit Tite-Live (1), «que ce prince, en feuilletant les Mémoires « laissés par Numa , y trouva quelques ren- « seignemens sur les sacrifices secrets offerts « à Jupiter Élicius. Il essaya de les répéter : « mais dans les préparatifs ou dans la célébra- « tion , il s’écarta du rite sacré... En butte «au courroux de Jupiter évoqué par une «cérémonie défectueuse (sollicitati pravé « religione ), il fut frappé de la foudre et « consumé ainsi que son palais. »
Un ancien annaliste , cité par Pline, s’exprime, d’une manière encore plus explicite, et justifie la liberté que je prends de m'écarter du sens communément donné aux phrases de Tite-Live par ses traducteurs : « Guidé par « les.livres de Numa, Tullus entreprit d’évo- « voquer Jupiter à l’aide des mêmes cérémo-
1) Zét.-Liv: Lib. 1. cap. 3r.— Plin. Hist. nat. Kb. w.
cap: 53... hib. xxviu. Cap. 4
DES SCIENCES OCCULTES. 107 « nies qu'employait son prédécesseur. S’étant & écarté du rite prescrit (parum rite), il « périt frappé de la foudre (x). » Aux mots rite et cérémonies, que l’on substitue, comme nous avons prouvé qu'on devait le faire (2), le mot procédé physique, on reconnaîtra que le sort de Tullus fut celui du professeur Reichman. En 1953, ce savant tomba frappé de la foudre, en répétant avec trop peu de précaution les expériences de Franklin.
Dans lexposé des secrets scientifiques de Numa, Pline se sert d'expressions quisembleraient indiquer deux manières de procéder :
l’une obtenait le tonnerre (ämpetrare);lautre le forçait à éclater (cogere); Pune;sans doute, était douce , sourde, ‘exempte d’explosion dangereuse ; l’autre violente, bruyante , et en forme de décharge électrique: C’est'par la seconde que Pline explique l’histoire de Porsenna , foudroyant le monstre qui désolait le territoire de Volsinium (3); explication peu
(1) Lucius Piso. Plin. Hist. nat. lib. xxviu. cap. 2. (2) Ci-dessus chap. vi.
(3) Plin: Hist. nat. lib. u. cap. 53.
admissible : faire parvenir à un point éloigné une très-forte détonation électrique, cela n’est pas absolument impossible, mais bien difficile et bien dangereux ; et il reste encore
l'embarras d'attirer sur ce point unique l'être que la commotion magique doit renverser.
Nous proposerons ailleurs une autre explicaton du miracle étrusque : mais dans le procédé coactif indiqué par Pline, et dans la possibilité bien prouvée aujourd’hui , d’obtenir , soit d’un paratonnere isolé, soit d’une immense batterie électrique, une décharge dont l'éclat lumineux, le fracas et la force meurtrière, rappelleront fidèlement les effets de la foudre, n’entrevoit-on pas déjà le secret de ces imitateurs du tonnerre , si souvei victimes de leurs succès , et tombant sous les coups du dieu dont ils osaient usurper les armes ?
Nous ne citerons point, dans le nombre , Caligula qui, si l’on en croit Dion Cassius et Jean d’Antioche , opposait des éclairs aux éclairs , au bruit du tonnerre un bruit non moins effrayant , et lançait une pierre vers le ciel , ‘à linstant où tombait la foudre : une
machine peu compliquée suffisait pour produire ces effets, assez bien assortis à la vanité d’un-tyran, toujours tremblant ‘devant les dieux , à qui toujours il voulait s’égaler.
Ce n’est point en des temps si modernes ‘qu’il faut chercher une notion mystérieuse qui déjà avait dû s’éteindre dans presque tous les temples.
Remontons, au contraire , dans l'antiquité :
nous remarquons d’abord Sylvius Alladas (ou Rémulus), onzième roi d’Albe, depuis Énée.
Suivant Eusèbe (1), il contrefaisait le bruit du tonnerre en ordonnant à ses soldats de frapper leurs boucliers de leurs épées ; fable d’autant plus ridicule que, plus haut, Eusèbe a parlé des machines dont le roi d’Albe se servait pour imiter la foudre. « Méprisant les dieux, disent Ovide et Denys d'Halicarnasse, « ce princeavait inventé un moyen de contre- : « faire les effets de la foudre et le fracas du « tonnerre , afin de passer pour une divinité « dans l'esprit des hommes qu'il frappait de « terreur : Mais,
(1) Euseb. Chronic. Canon. Gb. 1. cap. 45-46.
« En imitant la foudre, il périt foudroyé (1); »
victime de son impiété, suivant les prêtres de ce temps-là ; et, suivant nous, de son imprudence.
Voilà donc le secret de Numa et de Tullus Hostilius , connu plus d’un siècle avant eux. Nous n’essayerons pas de fixer l’époque où commencèrent à le posséder les divinités, ou plutôt lesmprêtres étrusques dont les successeurs l’enseignérent au second roi de Rome, et ceux de qui les rois d’Albe*devaient l'avoir reçu : mais la tradition relative à Tarchon, qui savait préserver sasdemeure de la foudre , nous invite à remonter à ce théur- giste, très-antérieur à la guerre de Troie.
C’est par-délà les âges historiques que nous reporte le mythe de Salmonée. Salmonée;'disaient les prêtres, fut un impie que les Dièux foudroyérent, pour le punir d’avoir voulu MI ter la foudre. Mais que d’invraisemblance dans leur récit ! Quelle imitation mesquine du ton-. nerre, que le vain bruit d’un char roulant
(1) « Fulmineo pertit imitator fulminis ictu. » Ovid. Métamorphos. dib xiv. vers. 617-618. Fast. lib. 1v. vers, 60. — Dionys. Halic. lib. 1. cap. 15. ,
sur un pont d’airain, et des torches lancées sur des infortunés dont on ordonne aussitôt la mort (1)! Comment le pont, qui ne pouvait être que médiocrement étendu, suffisait-il pour étonner, par son fracas, les peuples de la Grèce (2)? Eustathius (3) met en avant des idées moins puériles : il peint Salmonée comme un savant, habile à imiter le bruit, l'éclat et la flamme: du tonnerre, et qui périt victime de ses dangereuses Expériences. Dans cette imitation trop parfaite, nous croyons retrouver le procédé coactif de Pline, l’acte de soutirer des nuages la ma- tière électrique et de l’amasser , au point de déterminer bientôtune effrayante explosion.
Ce qui confirme notre conjecture, c’est qu’en Elide , théâtre des succès de Salmonée et de la catastrophe qui y mit un terme , on voyait, auprès du grand autel du temple d’Olympie, un autre autel (4), entouré d’une balustrade, et consacré à Jupiter Cataibatès
(1) Hygin. lib. 1. fab. Ixj. — Servius in Æeneid. Gb. vr. vers. 508. PA (2) Vireil. Aeneid. lib. vr. vers. 585 et seq. (3) Eustath. in Odyss. lib. ur. vers 234.
(4) Pausanias. Eliac. ib. 1. cap. xiv.
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