‹ Des sciences occultes ou essai sur la magie, les prodiges et les miracles (volume 3)Chapitre 9 sur 44 · CHAPITRE XX1i · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX1i

Stérilité de la terre. La croyance aux moyens que les Thaumaturges avaient pour l’opérer est née surtout du langage des emblèmes. Stérilité naturellemeut produite. Cultures qui se nuisent les unes aux autres ; substances qui nuisent à la végétation. Atmosphère rendue pestilentielle. Poudre puante et nitrate d’arsenic , employés comme armes offensives. Trenblemens de terre et éboulemens prévus et prédits.

Les menaces de la colère céleste ne s'arrétent point à des individus isolés ; elles ne se bornent point à des maladies passagères : elles font craindre aux peuples que la terre ne leur refuse ses fruits; que , dans l’air, l’homme ne respire la mort; que, sous ses pas, la terre ébranlée ne s’affaisse et ne s’entr'ouvre en

abîmes ; ou que les rochers détachés de leurs bases ne roulent sur lui pour l’écraser.

Secondée par la réflexion, éclairée par le raisonnement , l'habitude de l'observation donne à l’homme des notions plausibles sur la réussite des diverses cultures auxquelles il s’'adonne. En achetant d’avance la récolte des oliviers dont il avait deviné la fécondité , Thalès (1) prouva aux Milésiens que le sage a d'autant plus de mérite dans son désintéressement , qu'il ne tiendrait souvent qu'à lui, d'atteindre, par la science, à la richesse. Mais si le Thaumaturge peut prévoir ainsi une récolte abondante, il prédira de même celles qui le seront moins; il prédira une véritable disette ; il pourra en menacer les peuples ; et, quand l’événement aura justifié sa prophétie, il passera moins pour l'interprète que pour l'agent du Dieu qui a puni, par ce fléau , les coupables mortels.

De ce point, cependant , qu xl ya loin êne core à la stérilité absolue dont pouvaient jadis frapper les plantes, les arbres, la terre même,

(1) Diogen. Laert. in Thalet.

PTT CE CARRE

les imprécations d'un homme sacré, les maléfices d’un magicien perfide ! Cette remarque échappera d'autant moins. au. lecteur judicieux , que, suivant: le principe d’après lequel: J'ai constamment raisonné, quelques faits positifs ont dù faire naïître l'opinion, très -exagérée depuis, de ja possibilité de ce terrible moyen de vengeance. Dans les menaces élo- quentes qu’Eschyle prête aux Euménides (1 }; dans les menaces plus effrayantes encore que le Dieu de Moïse adresse aux Hébreux, je voudrais en vain ne voir que les expressions de l’enthousiasme poétique et les hyperboles que comporte le style oriental. En vain rappellerais-je le penchant qu'ont toujours eu les hommes à rapporter au courroux des dieux, les fléaux dont la nature leur cache à la fois la cause et le remède ; en vain essayerais-je d'expliquer allégoriquement le miracle du figuier qu’en l’espace d’une nuit, la malédiction a desséché jusque dans ses racines : l’édifice que j'ai tenté d'élever chancelle, si la croyance de miracles si importans n’a point.

(4) Aeschyl. Eumen. vers. 583-786:803-806, etc.

d'autre origine que quelques prédictions transitoires, et les rêves d’une imagination effrayée.

Rappelons d’abord l'influence du langage des emblèmes, et comment son énergie a pu induire en erreur des écrivains véridiques , lorsqu'ils rapportaient de pareilles menaces que lon avait vues s’accomplir dans des contrées étrangères. Long-temps, en condamnant une ville conquise à une éternelle désolation, on a semé du sel sur ses ruines ; et, malgré l'expérience du contraire , on a longtemps attribué au sel la propriété de rendre la terre Inféconde. Tournons les yeux vers les climats où , dans d'immenses déserts, on voit partout le sel s’effleurir à la surface de laterre : là, une contrée privilégiée recevait, du soleil, desinfluences productives; l'ennemi l’envahit; il disperse les habitans, comble les puits, détourne les cours d’eau, détruit les arbres, incendie la végétation ; lOusis tout entier se confondra bientôtavec le désert qui l'entoure. Déjà, sous un ciel de feu, le sol dépouillé se couvre ca et là de cette efflorescence saline, présage de la stérilité future. L’emblème du

sel semé sur la terre était donc le plus expressif dans les pays où l’on connaissait ce phénomèëne : mieux qu'un édit, mieux que le son des trompettes et la voix des hérauts, il proclamait la volonté du destructeur ; il annonçait que la contrée resterait inhabitée, sans culture , vouée à une stérilité éternelle ; et la menace n’était pas vaine , [à même où le climat et le temps ne se hâtaient pas d’achever l’œuvre de la violence.

Ce que le conquérant est pour le peuple faible , l’homme méchant l’est pour homme sans défense. La loi romaine punissait de la peine capitale ce qui nous paraïîtrait un léger délit , l'acte de poser des pierres dans l’héritage d'autrui. Mais dans le pays auquel s’appliquait la loi, en Arabie, le Scopélisme (1), c'était le nom de ce crime, équivalait à la menace de faire périr de mort violente quiconque oserait cultiver l'héritage ainsi insulté. Que ce langage muet fut compris ; que le champ restät dès-lors inculte et stérilé, c’est

(1) « Scopelismus, lapidum positio... lapides ponere indi. « cio futuros quod si quis eum agrum coluisset malo letho « periturus esset, etc. » Digest. lib. xuvir. tit, xt. 6 Q.

ce que prouve la gravité de la peine portée contre la menace emblématique.

Transportez, sans explication, l’indication de ce fait , dans un ordre de choses différent : l'emblème du Scopéelisme, comme celui du sel, sera bientôt pris pour un agent physique capable de vouer la terre à une stérilité incu-. rable.

La stérilité reconnaît des causes naturelles. Les agriculteurs savent que toute plante vivace à racinespivotantes, telle que la luzerne, semée au pied d’arbres jeunes et délicats, nuit a leur croissance; et finit quelquefois-par les faire périr. Les Thaumaturges avaient pu recueillir plusieurs observations analogues à celle-là : ils étaient dés-lors en droit de prédire la stérilité des arbres ou des céréales , quand l’imprudence du cultivateur avait donné des voisins malfaisans aux végétaux utiles. Ils pouvaient quelquefois prédire à coup sûr. Une parabole de l'Évangile, celle de l’ivraie semée, la nuit, au milieu du froment, par un ennemi du propriétaire (1), fait évidemment allusion à un délit connu, ét

(1) Evang. sec. Matth. cap. xur. vers. 24-28.

même commun. La police , et surtout la police rurale n'existait point chez la plupart des peuples anciens; chacun était le seul gardien de sa chose ; il devenait donc bien plus facile qu'il ne le serait aujourd’hui , de nuire par un semis perfide , à une culture déjà préparée, soit que l’on profitàt pour cela de l’antipathie existante entre divers végétaux, ou que l'inimitié se bornât à étouffer le bon grain sous l'excès d’une végétation inutile.

Des aveux judiciaires d’un grand nombre de prétendus sorciers , il résulte que, dans les inventions que l’on enseignait au S'abbat, on comptait la composition de poudres propres à nuire aux récoltes de tont genre, à dessécher les plantes, à faire avorter les fruits (1). Tout ce que ces malheureux racontaient de leurs occupations dans ces fantastiques cérémonies, nous l'avons considéré comme des rêves; mais comme des rêves fondés sur le souvenir de pratiques anciennes. À la tradition de la possibilité du miracle, se liait l’idée qu’on pourrait l’opérer encore.

1) Llorente. Histoire de l’inquisition. tome ur. pages 4/0.

Théophraste, cité par saint Clément d’Alexandrie, assurait que, si l’on enterre des cosses de fèves au milieu des racines d’un arbre récemment planté, larbre se desséchera (x). Pour obtenir , et même en grand, un résultat semblable , Démocrite prescrivait de répandre sur les racines des arbres, du suc de ciguë où l’on avait fait macérer des fleurs de lupin (2). J'ignore si l'expérience a jamais confirmé ces assertions : mais n’indiquent-elles pas que l’on couvrait d’un voile plus ou moins bizarre, un secret plus efficace , et que les anciens n’ignoraient point l'existence d’un procédé propre à détruire les plantes et les arbres qui s’élèvent à la surface de la terre? Des expériences récentes ont prouvé que, pour y réussir, 1l suffirait de répandre sur le sol, une combinaison du soufre à la chaux dans la proportion d’un quinzième ; combinaison qui se trouve toute formée dans le marc des lessives où lon emploie du savon vert , et dans le résidu que laisse la fabrication artificielle de la

(1) S. Clément. Alexandr. Stromat. Gb. ur. (2) Plin. Hist. nat. lib. xvrrr. cap. 6.

soude. N'est-il pas aussi constaté, par une observation quotidienne, que les eaux dérivées des houillières et des mines métalliques en exploitation, altèrent et finissent par détruire la végétation sur toutes les terres qu’elles arrosent ? Peu importe , ainsi que nous l’avons plus d’une fois observé, que ces propriétés malfaisantes aient été connues jadis, ou trouvées par les instituteurs des sorciers modernes : il suffit de la possibilité qui est constante ; et de la croyance établie chez les anciens, et constatée par les assertions de Théophraste et de Démocrite, qu’un procédé naturel suffisait pour réaliser cette possibilité.

Appliquons les mêmes raisonnemens à l’art affreux de rendre l'air pestilentiel. Il n’est point imaginaire ; et les Thaumaturges ont pu en faire usage, puisqu’à diverses époques nous trouvons des traces certaines de son emploi comme arme offensive. En 1804, le gouvernement de la France accusa les marins anglais d’avoir tenté d’empoisonner latmosphère des côtes de Bretagne et de Normandie , en y lançant des cornets remplis de nitrate d'arsenic enflammé, Plusieurs de

Ed

ces cornets s'étant éteints, on les ramassa, et l’examen chimique ne laissa point de doute sur la composition dont ils étaient chargés(1). Nos ennemis n'avaient fait que renouveler et perfectionner une invention qui, en Europe, a suivi de près linvention du canon.

On remplissait d’une poudre préparée pour cela, des bombes et des grenades ; et ces projectiles, en crevant, répandaient au loin

une odeur tellement infecte qu’elle frappait

de mort quiconque avait le malheur de la respirer. Paw, qui a trouvé dans une pyrotechnie italienne la composition de cette poudre puante , rappelle un essai analogue , fait, dit-on, à Londres, avec un funeste succès (2). Long-temps auparavant, les Soanes, si l’on en croit Strabon (3), non contens de blesser leurs ennemis avec des armes em= poisonnées , suffoquaient par leurs traits,

(1) Voyez les journaux de 1804.

(2) Paw. Traité des flèches empoisonnées (inséré dans le, tome xn. in-4° de la traduction de l'Histoire naturelle de Pline), pages 460-470. — Paw révoque en doute Pefficacité de Ja poudre puante : nous croyons aussi qu’elle en avait peu, puisqu'on en a promptement abandonné l'usage.

(3) Strabo. lib. xr.

les guerriers qu'ils n’avaient pu atteindre. Il est évident que l’odeur meurtrière ne se développait que dans les rangs ennemis : sinon, elle eût fait périr d’abord l’homme chargé des armes qui la recélait. Il faut donc distinguer celles-ci des flèches empoisonnées, et supposer qu'elles étaient remplies d’une composition analogue à la poudre puante ; composition que mettait en action la rupture du vaisseau qui la renfermait, ou le contact du feu. Quel que füt le degré d’efficacité de ce secret, puisque des barbares du Caucase l'ont connu, il a dü exister également chez des peuples plus instruits, et devenir pour eux le principe de la croyance aux miracles qui rendent l’air pestilentiel.

Si la méchanceté de l’homme peut nuire à la fertilité du sol et à la salubrité de l'air, il ne lui est pas aussi facile d’ébranler la terre et de faire rouler les montagnes sur les peuples que sa haine voue à la destruction. Mais si des signes, qui échappent au vulgaire inattentif, l’avertissent d’avance de quelque grande convulsion de la nature ; s’il ose la prédire, soit pour inviter ses semblables à en prévenir les conséquences funestes, soit

pour les induire à y voir un effet de la vengeance des dieux, quelle gloire et quelle puissance seront son partage , quand lévénement aura confirmé sa prophétie. -

Tlamblique (1) attribue cette sagacité merveilleuse à Pythagore, à Abaris, à Épiménide et à Empédocle. À une époque bien plus rapprochée , dans le XIII° siècle de: notre ére, un moine , voulant déterminer l’empereur Andronic à rappeler le patriarche Athanase, le menaca de divers fléaux, et entre autres , d’un tremblement de terre; et trois jours ne s’écoulèrent point sans qu'on ressentit à Constantinople plusieurs secousses, à la vérité peu dangereuses (2).

Faut-il rejeter ce récit et l’assertion d’Iamblique ; et si l’on rappelle que le premier maitre de Pythagore, Phérécyde, en goütant ou seulement en considérant l’eau tirée d’un puits, annonça aux habitans de Samos, un prochain tremblement de terre (3), devons-

(x) Tamblich. vit. Pythagor. lb. 1. cap. 28.

{2) Pachymer. lib. x. cap. 34.

(3) Diogen. Laert.in Pherecyd.— Plin. Hist. nat. Hb. 11. cap. 79. — Maxim. Tyr. Dissertat. ur. $ 5. — Cicer. de Divinat. lib. 1. cap. 5o. lib. 11. cap. 13. — Tamblique (it. Pythag. lib. 1. cap. 28) attribue cette prédiction à Pythagore.

nous, avec Cicéron, répondre que la chose est impossible ? Phérécyde pouvaitconnaître la connexion qui existe entre les fermentations volcaniques et les tremblemens de terre. L'aspect d’une eau, ordinairement pure et claire, et devenue tout-à-coup trouble et sulfureuse, suffisait dès-lors pour lui faire prévoir le phénomène qu’il ne prédit point en vain. En 1695 , à Bologne en Italie, on vit avec surprise les eaux devenir troubles, la veille d’un tremblement de terre (1). Cette observation n’est point unique : les eaux de plusieurs puits se sont également troublées , peu de jours avant le tremblement de terre que l’on a ressenti en Sicile, au mois de février 1818 (2). Fondée sur des remarques du même genre , la prédiction de Phérècyde était celle d’un savant, et non d’un imposteur.

Du passage cité d’lamblique, on peut con-

(1) Histoire de l'académie des sciences , année 1656. Buffon. Hist. naturelle. — Preuves de la théorie de la terre. avt. XI,

(2) Agathino Longo. Mémoire historique et physique sur le tremblement deterre, etc.Bibliotheca italiana, Settembre 1818. — Bibliothèque univ. Sciences. tome 1x. page 265.

clure que l'art de prévoir les tremblemens de terre fut commun aux premiers chefs de l’école pythagoricienne. Il dut faire partie de la science secrette chez les anciens. Pausanias, qui croit ces phénomènes l'effet du courroux des dieux, énumère cependant les signes qui les précèdent et les annoncent (1). À l’indication des mêmes signes, au nombre desquels il nomet point de compter la fétidité et le changement de couleur de leau des puits, Pline joint la recherche des moyens propres à prévenir le retour du fléau; et il émet l’opinion plausible que l’on y réussirait quelquefois, en creusant des puits très-profonds, dans les contrées où il se fait ressentir (2).

Supposons que, dans l'ile d'Haïti, s’établisse une population étrangère. Sous le plus beau ciel, au milieu des présens d’une nature féconde ou plutôt prodigue, un bruit souterrain, un bruit épouvantable vient alarmer tous les esprits. Le chef qui a conduit les colons sur ce rivage les rassemble ; il leur annonce que les dieux, irrités de leur peu de

(1) Pausanias. Achaic. cap. XxIV.

(a) Plin. Hist. nat. Lib. n. cap. 81-82.

soumission à ses ordres, vont ébranler la terre, du fond des vallées jusqu'a la cime des mornes. On rit d’une prédiction que dément le calme universel; on se livre à l’insouciance, au plaisir, au sommeil... et soudain la menace s’accomplit dans toute son horreur. La population consternée tombe à genoux; le chef triomphe. Combien de fois le phénomène ne se renouvellera-t-il point, avant que l’expérience enseigne ce que sait aujourd’hui le plus ignorant des noirs! que ce bruit, connu sous le nom de Gouffre , est le présage aussi naturel que certain d’un prochain tremblement de terre, et non pas la voix d’un dieu courroucé, l’annonce de sa vengeance inévitable.

C’est aussi un bruit souterrain d’un genre particulier qui à annoncé à un observateur péruvien, et l’a porté à prédire, quatre mois d'avance , le tremblement de terre qui a désolé Lima en 1828 (1).

Neuf lustres auparavant, une prédiction semblable avait prouvé la perspicacité d’un

(1) M. de Vidaurre. Ce savant renouvelle lopinion de Pline, sur la possibilité de prévenir les tremblemens de terre en creusant des puits très-profonds, Voyezle Moniteur universel. no du 25 août 1828.

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