Des sciences occultes, ou, Essai sur la magie, les prodiges et les miracles
Mon but, en écrivant ces pages en tête du livre de M. Salverte, est, en effet, ^introduire les leelenrs au sein du sujet dont le livre s’occupe et de faire passer sous leurs yeux les divers points de vue auxquels on peut l’envisager. Celui que M. Salverte a choisi es! un de ces poinis de vue, et ce ne sera aucunement lui nuire, loin de là, ce sera le servir que de mettre à côté de son explication les autres explications qui la complètent sans ta détruire. La critique historique a, depuis quelques années, augmenté ses moyens d’action : d’une part, à l’aide du principe de filiation, qui fait que les états de civilisation se succèdent dans un ordre régulier, et du principe de connexion, qui fait que certaines conditions sociales sont incompatibles, elle a éclairci plus d’une page dans les annales du passé; et, d’autre part, cessant de repousser par une fin de non-recevoir une foule de récits plus ou moins difficiles à croire, elle a transporté, du domaine physique ou chimique, dans le domaine physiologique, maints faits attribués aux sciences occultes.
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Le principe de filial ion est, en histoire, le premier, et, par conséquent, le plus fécond des principes. Avant les travaux de M. Auguste Comte, il était complètement méconnu, et l’on ne possédait réellement aucun fil qui guidât dans le confus amas des annales du genre humain. L’histoire n’était ni ne pouvait être considérée comme une évolution qui, partant d’un berceau à jamais reculé loin de nos yeux, s’avance d âge en âge par une croissance naturelle. Aussi ni les faits sociaux ni les faits scientifiques n’étaient classés suivant une hiérarchie qui leur fût propre, et les esprits les plus éclairés et les plus fermes étaient toujours, pour sortir des difficultés qu’offrait à l’intelligence la complexité des incidents historiques, prêts à faire intervenir les hypothèses de barbaries intercurrentes, de civilisations détruites, de retours circulaires, de splendeurs à l’origine, de chutes profondes dans le trajet, de perturbations chaotiques, de résurrections inexplicables, en un mot un contlit de chances et de forces qui n’était jamais capable de prendre le caractère scientifique. Dans ce désordre apparent, rien ne s’opposait à ce qu’on mît auparavant ce qui devait suivre, et en arrière ce qui devait précéder. Les choses qui étaient nécessairement antérieures ne portaient encore aucun signe propre à les distinguer des choses qui sont nécessairement postérieures, il n’en a plus été ainsi quand le principe de filiation a été définitivement introduit dans l’histoire. Qui dit filiation, dit succession dans un ordre déterminé ; qui
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dit évolution, dit éclosion et passage d’un état rudimentaire, et, si je puis parler ainsi, embryonnaire à un état de développement meilleur et plus parfait. La vie collective du genre humain se compare avec justesse à la vie particulière de l’individu; rien de ce qui a vie, de ce qui se développe par la vie, ne débute par l’existence complète. 11 faut donc, dorénavani, que toutes les conceptions historiques satisfassent à cette condition souveraine : naître par développement, provenir par filiation, de manière qu’il y ait toujours, entre le passé, le présent et l’avenir, des caractères qui ne permettent jamais de les prendre Fun pour l’autre.
Le principe de connexion est simplement une extension du précédent. Par cela même que les choses se développent les unes des autres, elles sont unies entre elles; chaque production sociale, étant successivement la fille de celle qui vient de finir, en reçoit des conditions qui s’imposent à toutes ses parties. Aucune grande disparate ne peut jamais exister entre les différents éléments qui composent une civilisation ; il y a toujours un certain état social qui correspond à un certain épanouissement des arts industriels et du commerce, des lettres et des beaux-arts, des sciences et de la philosophie, et, réciproquement, tous ces compartiments divers correspondent à un certain état social; de plus ils se correspondent tous entre eux. En un mot, pour ne jamais perdre de vue la comparaison de la vie collective avec la vie individuelle, on ne
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trouve pas plus dans les sociétés que dans un individu, réunis ensemble, les organes et les caractères qui appartiennent à l’enfance et ceux qui appartiennent à râge adulte. Sans doute, la vie collective comporte de plus grands écarts que la vie individuelle, qui en comporte quelques-uns ; mais ces écarts ne vont jamais jusqu’à troubler et confondre les rapports essentiels. Qu’on prenne en particulier les sciences, on verra manifestement qu’une astronomie, une physique avancées sontimpossibles, si les mathématiques n’ontpasfait des progrès considérables; car l’astronomie et la physique sont sous la dépendance étroite des mathématiques; ainsi, quand on rencontre de vraies théories sur l’astronomie et la physique, on est sur que la géométrie avait acquis un haut degré de culture; et, inversement, là où la géométrie est encore à l’état rudimentaire, ne croyez jamais que vous rencontrerez une astronomie ou une physique savantes. Semblablement la chimie est inaccessible à qui n’a pas une clef de la physique ; ainsi ne cherchez pas le savoir chimique chez les peuples qui n’ont que des rudiments de physique, qui n’ont que des rudiments de géométrie. Semblablement encore, il faut de la chimie et de la physique pour pénétrer dans le domaine de la biologie; n’attendez donc pas autre chose que des notions élémentaires, sur* ce sujet, chez ceux qui n’ont que peu de chose en chimie, en physique, en astronomie, en mathématiques. Semblablement, enfin, l’histoire ou sociologie ne commencera à poindre que quand
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toutes les préparations indispensables auront été parcourues. Ainsi, tandis que le développement scientifique a une succession que lui imposent la nature des choses et la nature de l’esprit humain, les sciences ont en même temps des conditions de connexion qui font que telle portion du savoir permet à telle autre de se produire, et qui empêchent telle portion d’exister sans telle autre.
Ces relations, plus visibles dans la science, existent aussi ailleurs; la théorie l’indique, et l’observation empirique le démontre. En effet, depuis que cette vue de l’histoire est ouverte, on a constaté une foule de cas où elle se vérifie. L’antériorité ou la postériorité de certaines formes de civilisation est manifeste ; certaines autres, au contraire, s’appellent réciproquement. Considérez, par exemple, les Germains tels qu’ils nousapparaissent au début de leur histoire, alors qu’ils sont aux prises avec Rome impériale et que les Latins commencent à nous les décrire. Ils sont sans villes, dispersés par peuplades dans un pays encore couvert d’épaisses forêts; une agriculture rudimentaire, une ind ustrie grossièresuffisentà leurs besoinspeu étendus; une religion polythéistique leur représente le gouvernement du monde et tes forces de la nature comme leurs sages et leurs prêtres, appuyés sur les traditions sacrées, en eurent sentiment et idée; des habitudes morales, tournées principalement vers la chasse et vers la guerre, imposent leur type à chaque peuplade, et, dans les peuplades, à chaque individu.
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Cela posé, il est bien clair que dans une pareille population il ne faut chercher ni beaux-arts (tout se bornera, dans la première période, du moins, à quelques élans de poésie), ni science (tout est borné à quelques rudiments d’arithmétique, et, sans doute, il n y a point encore de géométrie), ni philosophie qui étende la vue hors du cercle étroit, ni état social compliqué, ni morale générale qui adoucisse les habitudes, ni humanité qui fasse naître les sollicitudes communes de l’intelligence et du cœur. Ceci n’est qu’une indication trèsgénérale qu’on pourra étendre en tous sens. L’un des plus beaux sujets que l’on puisse trouver dans l’histoire, c’est d’étudier, en fait et en théorie, les conditions qui s’appellent et celles qui s’excluent.
De cette façon disparaît l’opinion d’une science trèsavancée, que des collèges de prêtres auraient eue dans leur sein. 11 faut supposer ou qu’ils l’ont reçue ou qu’ils l’ont trouvée par eux-mêmes. Si l’on suppose qu’ils l’ont reçue , on rentre dans l’hypothèse de Bailly : ce savant prétendait, comme on sait, démontrer qu’il avait existé un peuple, ou, pour mieux dire, un genre humain, antérieur à celui-ci; que ces hommes d’autrefois avaient porté les sciences à un haut degré de culture, égal ou supérieur à celui qu’ont atteint les modernes ; qu’une convulsion de la nature, un cataclysme furieux, un tremblement de terre immense les balaya de la surface delà terre; mais que quelques débris de celte aniique population, échappés au désastre, conservèrent et transmirent des connais-
sances supérieures qui demeurèrent cachées dans les profondeurs des sanctuaires de riigypte, de la Judée, de la Chine, de la Babylonie. Celle opinion n a pu résister à la critique; c’esl une hypolhèse à laquelle tous les appuis ont manqué, et qui, partant, ne peut servir à rien édifier. Il faut donc renoncer à une science que les prêtres égyptiens ou autres auraient reçue des anciens hommes et admettre qu’ils se sont fait eux-mêmes le corps de notions et de doctrines élevées qu’on leur attribue; mais, à son tour, cette hypothèse vient se heurter contre les deux principes de la filiation et de la connexion historiques ; de la connexion : car s’il était vrai qu’ils eussent su, dès lors, ce que savent aujourd’hui les modernes, leur histoire ne serait pas ce quelle est, et un ensemble doctrinal aussi puissant aurait imprimé sa marque, même hors des temples; de la filiation, car nous qui connaissons maintenant à quel prix, par quelle série, par quelle évolution la science moderne a été acquise, nous n’avons aucun moyen de concevoir la germination d’une plante aussi vigoureuse dans fétroite enceinte d’un collège sacerdotal. C’esl à quelque chose de bien plus rudimentaire qu’il faut borner la culture des castes de prêtres.
A côté de ces deux principes, vienlse placer une toute autre considération, qui, sans dominer la question entière des sciences occultes, y pénètre avant et ne peut être négligée. De tout temps, parmi les hommes, il s’est présenté des cas singuliers qui paraissaient excéder les
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forces régulières de la nature. Les individus sur qui on les observait, tantôt étaient en proie à des convulsions inouïesj tantôt subissaient des violences auxquelles la constitution humaine ne semblait pas pouvoir résister, tantôt tenaient des discours qui émerveillaient la foule et qu’on aurait crus dictés par une inspiration étrangère. Qu’élaientces genset ces phénomènes? l’opinion commune n’hésitait pas; elle attribuait à la possession tout ce qu’elle jugeait dépasser le cours ordinaire des choses. La médecine ne put toujours acquiescer à cette décision ; elle aussi avait, dans son domaine, des troubles profonds, des convulsions violentes, des aberrations étranges de l’intelligence, des exaltations infinies, et, de plus, elle tendait chaque jour davantage, par le progrès même des études physiologiques, à chercher la cause de ces phénomènes extraordinaires dans le système nerveux. Une fois engagée dans cette route, elle ne s’arrêta pas, elle étendit sa curieuse et salutaire investigation sur la démonologie, sur la possession, sur la sorcellerie, et s’immisça dans les juridictions séculières et ecclésiastiques avec tant de succès, que, depuis son intervention, s’il y a encore des exorcismes, il n’y a plus ni condamnations, ni supplices, ni bûchers. Les accusés qui périssaient jadis sous les coups d’une justice aveugle et mal informée, ne furent plus que des criminels vulgaires, quand ils étaient criminels, on, ce qui est le plus fréquent, des malades qu’il faut enfermer et soigner.
Ce résultat, ainsi acquis, réagit effectivement sur
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rinlerprétation du passé. Les phénomènes merveilleux, démoniaques, ne manquèrent à aucune époque ; ils se mêlent avec les sciences occultes d’une façon singulière el, j’ajouterai, inextricable, si, les méconnaissant dans leur essence, on essaye soit de les nier, (ce qui est contraire à toute critique historique), soit de les interpréler par des phénomènes physiques ou par de simples jongleries (ce qui répugne à la critique médicale). Ce que je dis là, de l’intervention de la médecine dans ces faits, il ne faut pas le confondre avec une intervention d’un autre genre, suivant laquelle la médecine produit, par des secrets concentrés entre les mains des adeptes, des effets puissants et inexplicables pour la foule. Non, je désire qu’on ne confonde pas l’une avec l’autre ces deux interventions: celle-ci est supposée exercer son intluence dans les temps anciens, se rattache à l’opinion qui attribue à la haute antiquité les connaissances les plus élevées, et est sujette au même jugement que cette opinion ; celle-là est toute moderne et toute spéculative; c’est une vue médicale transportée dans les temps anciens et y projetant un rayon de lumière.
Il ne faut pas s’étonner que, pour expliquer le passé (et les sciences occultes, dont il ne reste plus que des débris sans puissance, appartiennent au passé), on emploie toujours les théories modernes. L’histoire, telle qu’elle nous est donnée par les écrivains et les monumenis, est une masse de faits, rudis indigestaque moles^ qui se présentent pour être étudiés au
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même titre que les faits divers dont le jeu éternel conslilue pour nous Texistence de la terre, du ciel, des éléments. Seulement, tant que l’histoire n’eut pas de doctrine à soi, on fut incessamment tenté de demander à des hypothèses ce qui n’était pas fourni par le sujet. C’est la condition de toutes les sciences dans leur état rudimentaire ; ce fut la condition de l’histoire. Mais , depuis que la vraie méthode historique est connue , elle sert de fanal ; les événements généraux se classent suivant leur filiation naturelle ; on retrouve des linéaments qui semblaient effacés à jamais; les hypothèses arbitraires disparaissent, et, en place, on voit surgir quelque chose de réel, comme doit être l’évolution effective du genre humain.
§ 2. — Distinction des sciences et des arts.
Ces notions décisives sont récentes ; naturellement M. Salverle n’a pu s’en servir : il appartient par son éducation à la fin du xviif siècle, époque où elles se préparaient mais n’étaient pas encore venues à la lumière. Condorcet avait, il est vrai, déjà exposé sa grande idée du progrès continu, idée qu’on voyait poindre depuis longtemps dans la pensée des intelligences supérieures; mais, n’ayant pu se faire aucune idée de la série, puisqu’il considérait le moyen âge comme une époque de barbarie, et qu’il était bien plus tenté de rattacher la civilisation moderne à la civilisation classique de la Grèce et de Rome qu’à celle
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de l’ère intermédiaire, il ne fournissait pas un véritable système. Les penseurs qui s occupaient de recherches historiques, n’ayant point à leur service une théorie suffisante qui leur indiquât les conditions essentielles de leur sujet, suivaient les idées qui de leur temps étaient les plus accréditées. C’est ainsi que l’opinion de Bailly sur la perte d’une antique science, ayant laissé de fortes traces dans les esprits, fut adoptée par M. Salverte comme l’explication la plus naturelle des merveilles attribuées à la magie et aux collèges sacerdotaux.
11 est facile de comprendre comment il y fut conduit. Son sens historique ne lui permettait pas de nier absolument tout ce qui était raconté sous le titre de prodiges, de miracles, de faits surnaturels en un mot. D’un autre côté, le xvif siècle et surtout le xviii% par leurs grands progrès dans les sciences, avaient profondément inculqué dans les esprits la notion des lois naturelles. Une longue expérience avait confirmé de toute part la stabilité de ces lois ; de quelque façon qu’on interrogeât la nature, la réponse se conformait toujours aux propriétés que les substances mises en jeu possèdent d’une manière inhérente. Non-seulement la pierre, le plomb pesaient toujours; mais, quand ils tombaient, ils ne s’écartaient jamais d’une certaine condition qui en détermine la chute suivant des nombres réguliers. Ainsi parlait l’observation quotidienne; et l’observation quotidienne, comme la goutte d’eau qui a la vertu de creuser la pierre, a la vertu de
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modifier essentiellement les dispositions mentales. En présence de ces propriétés conlinuellement agissantes, en présence de cette disposition croissante à substituer partout aux agences surnaturelles des lois permanentes, la philosophie spéculative, pour peu qu’elle ne se confondît pas avec la théologie, se trouvait mal à Taise pour conserver une place quelconque dans l’intelligence à la surnaturalité, et, la plupart du temps, même au point de vue métaphysique, elle admeüait les dires de la science sur Tordre immuable des choses. A ce terme, quand on acceptait la réalité de bon nombre de récits merveilleux que nous avait transmis Thistoire et que d’un autre côté on refusait de croire à aucune merveille^ que restait-il? Une impasse, si l’hypothèse d’une science perdue, capable d’expliquer tout cet ensemble de récits, n’était venue au secours. Uest ainsi qu’un penseur dégagé de préjugés, comme Tétait M. Salverte, fut conduit à écrire son livre des Sciences occultes. A l’époque où il le composa, sous le souffle philosophique du xviiT siècle qui ne lui permettait pas de déserter jamais la stabilité des lois naturelles, avec l’antécédent particulier de Bailly qui lui ofTrait une issue si à point, il ne pouvait pas entrer dans un autre ordre d’idées que celui qu’il a suivi. Dans tous les cas où ilserapossibledefaire aussi exactement Thistoire d’un livre, on verra que ce livre a toujours été déterminé par le milieu où il est né, et qu’on n’a plus qu’à y mettre en sus le sceau qui dépend de l’individualité de chaque esprit. Ce qui est vrai pour
un livre en particulier est vrai aussi de tout le reste ; aucun fait individuel ou collectif n’échappe à cette condition qui le nécessite, à cette condition d’être le produit de ce qui le précède et l’entoure. Ainsi va Fhistoire suivant une évolution et, si je puis parler ainsi, un dévidement perpétuel; ainsi se retrouve, dans le domaine qui si longlemps y avait paru soustrait, la stabilité invariable des lois naturelles.
Si l’on rejette l’hypolbèse de Bailly sur une civilisation très-avancée, qui précéda les temps historiques, qui se perdit et dont l’antiquité recueillit des débris, si l’on ne peut supposer dans les temples anciens qu’une science très-limitée ou, dans tous les cas, très-inférieure à celle que les modernes possèdent, ne semble-t-il pas que l’on ôte à l’ouvrage de M. Salverte son principal appui? il n’en est pourtant rien, grâce à une distinction à laquelle, même aujourd’hui, on ne prend pas toujours suffisamment garde et qui est d’une trèsgrande importance dans l’histoire; c’est la distinction entre les sciences et les arts. On la perd souvent de vue quand on considère quel est de nos jours le rapport des uns avec les autres ; aujourd’hui les arts (je parle ici, bien entendu, des arts industriels) ne peuvent pas se passer de la direction de la science ; ils lui sont de plus en plus subordonnés, et ils lui empruntent le plus puissant agent de leurs progrès; de sorte qu’il semble à première vue que les sciences, de la même façon quelles sont supérieures, sont aussi antérieures. Elles le sont, si l’on veut, logiquement; mais elles ne
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le sont pas historiquement. Les arts ont partout précédé et de bien loin la science, et, dans beaucoup de pays, ils ont seuls pu arriver à un certain développement, la science y étant toujours restée à un état tout à fait rudimentaire. Les arts et les sciences dépendent de deux facultés bien distinctes dans l’humanité et dont l’une devance l’autre dans son développement ; les premiers correspondent à l’utile, les secondes au vrai. Et comme ce qui regarde l’utile est bien plus urgent que ce qui regarde le vrai, et que, naturellement, les impulsions attachées à l’un sont bien plus actives et plus pressantes que les impulsions attachées à l’autre, il n’a pas pu ne pas être que les arts prissent les devants sur les sciences. Une interversion telle que le genre humain eût développé d’abord les sciences, puis les arts, créant un état à peu près semblable à celui qui est le nôtre où les arts sont dirigés par les sciences, une telle interversion, dis-je, ne peut pas même se concevoir. Les facultés de l’utile et du vrai dépendent dans le cerveau humain de parties qui ne sont aucunement sur la même ligne ; et celles du vrai sont, par position, supérieures à celles de l’utile ; or c’est une loi que, comme, dans la série des êtres vivants, les parties supérieures n’apparaissent que les dernières, de même, dans l’histoire, les facultés supérieures n’arrivent non plus que les dernières à leur évolution. Voilà la raison théorique et dominante. A côté se trouve aussi une raison empirique qu’il faut signaler pour montrer la concordance des choses :
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c’est que les sciences, si faibles et vacillantes à leur début, eurent besoin d’être soutenues par le travail intellectuel qu’avaient exigé les arts, et alimentées par les matériaux qu’ils avaient accumulés; si bien qu’il n’est aucune science qui ne soit émanée d’un art correspondant.
Cettedifférence essentielle entre lesartsetlessciences n’a pas été toujours, il s’en faut de beaucoup, rigoureusement observée ; et souvent l’on a conclu, trop précipitamment, de l’existence des uns à l’existence des autres. 11 n’est pas besoin de s’enfoncer bien loin dans les temps, il suffit de s’écarter de notre Occident pour trouver des exemples encore vivants delà séparation dont je parle. En Chine, les sciences ne sont guère sorties des éléments. L’arithmétique, la géométrie, le calcul y sont cultivés et sont arrivés à un point assez élevé, bien loin cependant de celui que les modernes ont atteint. Concurremment avec cette mathématique, on y trouve une astronomie qui connaît le ciel, qui a réuni des observations et qui en fait l’usage permis par les limites des notions géométriques. Par delà il n’y a plus rien ; aucune des sciences supérieures n’a commencé à se développer. La physique n’existe pas, encore moins la chimie, encore moins la biologie, encore moins la sociologie. Toutes ces théories supérieures, qui, provenant de l’esprit scientifique de la Grèce comme d’une racine vigoureuse, font l’orgueil et la force de la raison moderne, sont lettres closes pour les Chinois. Néanmoins on se tromperait beau-
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coup, si de cette'absence très-certaine on arguait pour nier la connaissance qu’ils ont d’arts très-avancés, de secrets très-curieux. Ils possèdent, depuis un temps infini, la boussole, la poudre à canon, l’imprimerie; ils savaient percer les puils que nous appelons artésiens ; et tous les jours on apprend qu’ils ont quelque arcane dont la science occidentale est plus d’une fois embarrassée à retrouver les éléments, à reproduire les effets. Ce sont ces arcanes véritablement singuliers qui avaient fait croire aux philosophes du dernier siècle que la Chine était l’un des berceaux de l’antique sagesse, et quelle avait possédé ou même possédait encore une doctrine capable de nous donner des leçons. Il n’en est rien : la Chine a des arcanes efficaces, des procédés habiles, des pratiques fondées sur une longue expérience ; mais elle n’a ni science, ni théorie, ni système. La recherche empirique, les essais infinis, les rencontres du hasard ont été, dans le long cours des ans {longa dies du poëte), récompensés par d’heureux succès, même dans les civilisations les plus rudimentaires; cela est tellement vrai que, encore aujourd’hui, des peuplades de la Sud- Amérique, qui peuvent être comptées parmi les plus barbares du globe, fabriquent un poison d’une subtilité singulière qui cause une mort sûre et prompte, qui, ingéré dans l’estomac, ne suscite aucun accident, qui, introduit par la moindre plaie, manifeste rapidement ses propriétés redoutables, et dont la composition reste un mystère pour nos chimistes et nos médecins. Ces sau-
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vages, sans aucune notion de chimie, bien entendu, ont découvert un composé chimique qui défie jusqu’à présent toute notre habileté. Ils n’en sont pas moins les plus grossiers des hommes et tout à fait étrangers au développement de la raison collective.
Hésiter d’appliquer à la haute antiquité la situation que nous observons présentement dans la Chine et dans l’Inde ne serait aucunement autorisé. La haute antiquité, particulièrement sur les bords du Tigre et de l’Euphrate, en Étrurie et en Égypte, avait de nombreux rapports avec la civilisation actuelle de l’Inde et de la Chine; ou, pour mieux dire, ces deux contrées ont gardé jusqu’à nos jours plus que nul autre de larges lambeaux du vêtement quelles prirent quand, sous l’influence de l’antique civilisation, l’humanité fit un de ses pas considérables, fonda ses grandes religions polythéistiques, établit de vastes États, bâtit de gigantesques monuments, et créa des centres puissants d’action et de rayonnement. Ces sociétés existèrent pendant un temps prodigieux ; ce sont celles dont l’histoire est la plus longue, l’une d’elles même a ses origines placées hors de tout souvenir; tandis que, pour les Gaules ou la Germanie, on arrive si vite à la vie barbare, tandis que, pour les Latins et les Grecs, l’état primitif, apparaît pourtant dès une époque qui ne se perd pas bien loin ; tandis que les origines bien autrement vieilles de la Chaldée montrent néanmoins les peuplades errantes qui s’y fixèrent, l’Égypte, placée dans un âge jusqu’à présent inaccessible, n’a jamais à
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présenter à l’œil curieux de l’érudition que ses villes, ses temples, son écriture et ses usages. C’est dans cet espace illimité que toutes sortes d’arts, de procédés, de secrets ont surgi. Je ne doute pas que, si l’on pouvait pénétrer dans les temples de l’Égypte ou de la Chaidée, tels qu’ils étaient alors qu’une nombreuse population faisait la force de ces empires, si Ton pouvait converser avec les hommes de métier dont le labeur soutenait chaque jour l’existence de la société, on n’en retirât au moins autant de profit que des excursions analogues dans l’Inde et dans la Chine. On en rapporterait indubitablement des arcanes que nous n’avons pas, des compositions qui se sont perdues et n’ont pas été retrouvées, des pratiques qui exciteraient notre surprise. C’est de ce côté que la thèse de M. Salverte reprend ses droits.
Les procédés des arts se découvrent par le hasard, par des essais multipliés et divers, par une observation attentive, par les suggestions actives des besoins. Us n’exigent que cette portion de l’intelligence que l’utile demande : des combinaisons très* limitées, de la patience ou de l’ardeur suivant les cas; c’est en un mot l’intérêt personnel faisant agir à son profit les facultés de la raison, dans un ordre cependant plus relevé que les simples satisfactions individuelles. L’homme ne faisant d’autre emploi de ses qualités intelligentes que pour des satisfactions individuelles, ressemble, mais plus dangereux et plus habile, à l’animal pour qui la nature a fait une loi de consacrer à
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peu près toutes ses aptitudes menlales à pourvoir à son entretien. Passant de là à la recherche des procédés, des secrets et des arts, on met en jeu à la fois des instincts plus généraux et des aptitudes plus développées, par cela même que, ne travaillant plus pour soi seul et par soi seul, on entre comme partie dans l’ensemhle du labeur social; mais on n’échappe pas pourtant, cela se voit, à ta condition qui règle ces choses. C’est ainsi que les arts peuvent se développer et se développent en effet, indépendamment de la science proprement dite,et que, si celle-ci implique certainement ceux-là, ceux-là n’impliquent qu’un degré très-élémentaire de celle-ci. Us sont, de leur nature, fragmentaires et ne forment pas de système ; ils n’ont pas en eux-mêmes la cause qui en produit l’évolution ; ils se créent et se groupent suivant des affinités qui ne leur sont pas inhérentes, dépendant bien moins d’euxmêmes que des accidents de lieux et de circonstances. Quand ils sont pleinement perfectionnés, ils forment le substratum d’une société telle que l’Egypte, la Babylonie, l’Inde, la Chine, mais ils n’ont rien dans leur essence qui puisse porter ces sociétés à un degré ultérieur de civilisation.
Il faut passer définitivement dans le domaine de l’abstraction et de la généralité, pour entrer dans celui de la science et du développement indéfini ; car le développement qui est dû au perfectionnement des arts et de leurs procédés est nécessairement limité, servant à guider les premiers pas, mais ne pouvant me-
lier au delà. Dans la science, les facullés supérieures s’emploient, et le caractère en est empreint sur les productions quelles fournissent. Là, avec la généralité, l’esprit commence à ne plus avoir souci de la recherche de l’utile, et la pensée se eomplaît à s’exercer pour elle-même, ou plutôt à poursuivre la vérité dans sa calme et pure beauté. Là, avec l’abstraction, l’esprit commence à saisir l’enchaînement, le système, et à passer de notions en notions jusqu’aux conceptions les plus sublimes qu’il lui ait été donné jusqu’ici d’atteindre. C’est en vertu de ces conditions que la science a un mode d’évolution déterminé, et, ne pouvant venir que par la longueur du temps et suivant un certain ordre, ne peut non plus être arbitrairement placée à tel point des époques historiques que l’on voudrait pour la commodité d’une hypothèse. Non-seulement, dans chaque science en particulier, il y a un enchaînement nécessaire et qui ne souffre pas d’interversion, puisque c’est une trame d’idées qui s’attachent l’une à l’autre,* mais encore toutes les sciences ensemble ont entre elles une nécessité de succession où l’interversion n’est pas davantage possible, puisqu’elles forment la grande trame du savoir humain où des systèmes d’idées, se supposant les uns les autres, ne permettent aux plus compliqués de se produire qu’après l’affermissement des plus simples.
Ainsi, point de doute, autant les arts sont fragmentaires, autant les sciences sont systématiques; autant les uns ont la propriété de poindre à toutes les époques
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et dans toutes les sociétés, autant les autres ont besoin de révolution régulière dans les milieux préparés; autant les uns sont ou peuvent être primitifs, autant les autres sont, dans leurs progrès derniers, l’attribut moderne du genre humain. Celte distinction jette du jour sur l’antiquité: et il est permis, le livre de M. Salverle à la main, de chercher ce qui dans les sciences occultes était le résultat de procédés habiles et puissants et d’arcanes subtils. 11 ne faut pas que le mot de science fasse obstacle, on le remplacera par celui d’arts et de pratiques, et l’on arrivera aussi bien à porter de la lumière dans les sciences occultes qu’à mieux voir la haute antiquité dans sa force et dans sa faiblesse; sa force était de posséder une masse déjà considérable de faits pratiques, et d’agir empiriquement, il est vrai, mais non sans énergie, sur la nature; sa faiblesse était de n’en être qu’aux rudiments de la science générale, aux bégaiements de la pensée abstraite.
§ 3. — Ce qu’on entend par sciences occultes.
L’origine des sciences occultes se lie aux plus anciens souvenirs de l’humanité. Pour peu qu’on examine philosophiquement la manière d’être des antiques religions, et qu’on sache reconnaître le caractère des institutions qui leur étaient inhérentes, on les voit escortées d’un certain système d’opinions et de pratiques qui appartiennent directement soit au miracle, soit à la magie, soit à la science occulte, de quelque nom que l’on veuille se servir. 11 n’est besoin
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que de rappeler quelques-uns des faits les plus connus. En beaucoup de lieux, aux temples étaient joints des oracles; des prophètes annonçaient les choses futures ; c’était par une influence surnaturelle que les interprètes de la divinité avaient le don de pénétrer ainsi dans l’avenir et de donner aux consultants un aperçu du sort qui les attendait. La guérison des maladies était du domaine sacerdotal ; il y avait une médecine sacrée qui n’agissait point, comme fait la médecine ordinaire, par les médicaments, les opérations, et le lent travail de la guérison; mais, provenant de la puissance illimitée des êtres supérieurs, elle dissipait les maux qui affligent l’humanité par des interventions favorables auxquelles les fonctions naturelles du corps se soumettaient contre l’ordre naturel. Quand il fallait interpréter le vol des oiseaux ou les entrailles des victimes, des hommes investis d’un office sacré et possesseurs d’une science sacrée, expliquaient àla foule attentive, aux magistrats qui attendaient leur parole, aux généraux qui commandaient les armées, le sens mystérieux; rien de commun, en apparence, entre les événements qui se préparaient et l’aspect du foie d’un animal et la manière de voler d’un vautour ou d’un aigle; c'était justement ce qui caractérisait cette connaissance miraculeuse ou occulte, à savoir la discordance ou la disproportion entre la donnée et le résultat. La foudre tombait-elle; ce phénomène, en apparence naturel, avait un autre caractère aux yeux de certains collèges sacerdotaux ; il fallait intercéder et
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détourner, par des conjurations ou des cérémonies religieuses,suivant un rite sacré, les funestes influences qui émanaient des lieux frappés directement par la main des dieux. Beaucoup de temples étaient le théâtre de visions; en vertu d’un pouvoir qui leur était concédé, les prêtres faisaient descendre la divinité de son séjour éthéré et la mettaient en communication avec les faibles mortels; il n’y avait alors aucune barrière infinie entre le ciel et la terre ; ces deux mondes entraient en relation l’un avec l’autre à l’aide des formules et des rites que connaissait l’ordre sacerdotal et auxquels les dieux ne voulaient ou ne pouvaient résister. Les morts dans ce sommeil que Virgile nomme un sommeil de fer ou dans les abîmes reculés que la croyance leur donnait pour séjour, n’étaient pas soustraits à la puissance dont les temples disposaient; on savait les évoquer de leurs tombeaux oubliés et les faire voir, ouïr, toucher par ceux qui venaient interroger les hommes disparus, veras audire et reddere voces. Enfin l’enceinte des temples et leurs bois sacrés étaient fréquemment témoins d’actes miraculeux qui dépassaient la force humaine, et où il fallait adorer l’intervention favorable ou menaçante des divinités.
Tout cet ensemble, si étroitement enlacé avec le système des antiques religions, constitue un emploi de la magie, une application des forces surnaturelles, un exercice de la science occulte. Il n’est pas autre chose qu’un développement, dans une société bien plus avancée, de la sorcellerie primitive des prêtres
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rencontrée aujourd’hui encore chez les peuplades sauvages. Ces prêtres, qui sont les interprètes entre leurs peuplades et les fétiches ou les divinités, exercent ta médecine, conjurent les vents, les orages, les sécheresses, donnent conseil sur les choses, et effectuent tout cela à l’aide de pratiques diverses, la plupart illusoires et superstitieuses, quelques-unes bien trouvées et de bon usage. Ce n’est pas le lieu d’examiner comment le prêtre s’établit de très-bonne heure auprès de la peuplade, comment ses relations avec les êtres supérieurs lui donnent autorité et confiance, comment, dans cette situation relativement élevée, il cherche à augmenter à la fois ses lumières et son pouvoir, et comment il est conduit à confondre quelques observations utiles et beaucoup de cérémonies en un faisceau qui croîtra peu à peu. C’est, en effet, ce faisceau grandi en tous sens qui est devenu, dans les temples de la haute antiquité, l’instrument d’une prépondérance fondée à la fois sur la réalité et sur l’imagination, sur des connaissances positives et sur des faits magiques. Ce n’est pas que les peuplades, soit de l’Afrique, soit de l’Amérique, soit de l’Océanie, qui sont encore au premier degré, aient, d’après les probabilités actuelles, la faculté de sortir par elles-mêmes de cetétat rudimentaire et de s’élever au point où étaient parvenues l’Égypte, la Chaldée, l’Inde ou laChine.Mais ce qui n’est pas donné à des races peu douées, fut le propre de races ou privilégiées ou favorisées par des circonstances meilleures. Celles-ci traversèrent avec
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plus de rapidité ce qui menacerait d’être un stage indéfini pour celles-là; pourtant leur évolution ne peut pas ne pas reproduire toutes les phases essentielles, pas plus qu’il n’est possible qu’un adulte n’ait point parcouru toutes les périodes de la croissance depuis l’embryon. L’humanité est véritablement un corps qui croît et se développe ; et aucun échelon, dans l’échelle de son progrès, n’a été sauté et omis.
Le type historique de toute magie, ou, si l’on veut, de toute science occulte est donc trouvé ; et il n’y a pas lieu de chercher bien loin d'où le flot de la magie et de la science occulte s’est répandu dans le monde. En effet, tout ce qui se faisait ou se promettait dans les temples, se fit ou se promit en dehors des temples. L’Orient, la Grèce et Rome abondaient en gens habiles à troubler l’ordre naturel, à prédire l’avenir, à commander aux éléments, à chasser les maladies, à conjurer les morts. Tout cela trouvait ample pâture dans la confiance d*une immense clientèle ; plus d’une fois, à Rome, les pouvoirs publics sévirent contre ces gens occupés de ce qu’on nommait des maléfices ; mais la magie repullula toujours avec ses secrets et ses promesses.
A une époque plus récente, elle s’adjoignit une autre science occulte qui prit un immense ascendant sur l’esprit des hommes, je veux dire l’astrologie. Celleci n’a pu venir que tard ; car elle suppose des connaissances mathématiques et astronomiques qui sont tout à fait ignorées des âges rudimentaires. Mais, une
fois née, elle devint la compagne de la magie. Elle apportait un puissant renfort au besoin de savoir les choses futures et à la prétention de les prédire. On construisit tout un système d’influences exercées par les astres sur le sort des mortels ; et, une fois ces influences admises, on les soumit à des constructions géométriques. Ce tut un grand accroissement de la science occulte; la magie, quelque perfectionnée qu’on la suppose dans les temples anciens, à quelques secrets qu’elle soit arrivée, tient toujours de son origine un caractère d’empirisme plus ou moins grossier : mais là, dans l’astrologie judiciaire, elle dépouillait ce caractère et s’associait aux plus hautes connaissances que les hommes eussent encore trouvées.
Au moyen âge le domaine s’amplifie encore, et l’alchimie vient prendre place à côté du reste. 11 est curieux de voir la marche de l’esprit humain dans les voies qu’il tente pour arriver à de plus hautes conceptions, alors qu’il ignore à la fois et ce qu’il cherche et la méthode par laquelle il faut chercher. La physique qui s’occupe de la pesanteur, de la chaleur, de l’électricité,de la lumière, du son, a, par son voisinage hiérarchique de l’astronomie, bien plus affaire des mathématiques que les sciencessubséquenteset supérieures, et en même temps tient de moins près ou plutôt d’une manière moins évidente, à certains arts très-utiles et très-employés. Aussi, tandis quelle dormait pour ainsi dire et qu’elle attendait le temps voulu pour apparaître avec autorité dans le monde, la bio-
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logie par la médecine et la chimie par les arts chimiques, poussèrent à des essais très^actifs qui, par la force des choses, durent toujours rester rudimentaires; car, pour franchir les rudiments, la biologie exige la chimie, et la chimie exige la physique. Laissons la biologie qui, cultivée par les médecins et les philosophes, ne s’enfonça pas dans les ténèbres occultes ou du moins n’y toucha que par la médecine sacrée ou par la foule des faiseurs de miracles. L’alchimie s’y enfonça tout à fait; le mystère couvrit ses œuvres; la réalité et la rêverie prirent part à ses travaux; et, tandis que d’une main elle formait, dans ses creusets, des combinaisons puissantes et nouvelles, de l’autre elle agitait magiquement ses mixtes pour leur incorporer des qualités merveilleuses. Sa poursuite était double; elle voulait découvrir une panacée universelle, une substance souveraine qui, capable de fixer dans les organes la vie fugitive, ne permît jamais à la maladie d’en dissoudre la trame ; ceci était complètement chimérique ; il n’y a point de remède universel ; les causes qui font la maladie sont trop diverses, les lésions qui rendent nos parties inhabiles à vivre sont trop variables pour qu’une seule et même action puisse y restaurer la santé; une telle idée n’était concevable qu’à un moment où la vie était considérée, d’une façon très-vague, comme indépendante des organes et apte à en restituer, en cas de lésion, la texture et les fonctions; mais cette indépendance est une erreur, cette restitution une chimère, et dès lors toute
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recherche d’une panacée est illusoire. Le second but que l’alchimie poursuivait était la pierre philosophale, le grand œuvre, la transmutation des métaux vils en métaux précieux; théoriquement parlant, la chimie moderne n’a rien à objecter contre une hypothèse qui admettrait que, au fond, la malièreest une et que les différents états sous lesquels elle nous apparaît, dépendent non d’une différence radicale, mais d’une sim.ple différence d’arrangement des molécules ; en fait, elle reconnaît la multiplicité des éléments, et pour elle la transmutation des métaux est peut-être une chimère, dans tous les cas une impossibilité actuelle.
Plus nous avançons vers notre époque, plus les sciences occultes qui surgissent se mêlent aux sciences ouvertes, qui désormais ont conquis un empire incontesté. Le magnétisme est de ce genre; si, par certains faits irrécusables qui lui appartiennent, il rentre dans le domaine de la biologie et de la médecine, il rentre par une foule de points dans celui de la magie. Qu’a jamais promis la magie de plus merveilleux que ce qu’il promet? et s’est-elle plus jouée qu’il ne fait des lois naturelles? J’y rangerais aussi, du moins par son caractère, l’homœopathie; car elle se fonde précisément sur la disproportion entre les effets et les agents ; et, là où n’interviennent pas certaines conditions comme la confiance du malade et le régime, ses cures sont des merveilles tout à fait comparables aux opérations magiques. Enfin les tables tournantes et parlantes, les esprits frappeurs, les médium qui parlent ou qui écri-
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vent sont de l’histoire de notre temps; j’y reviendrai plus bas: je me contenle pour le moment de les inscrire au compte de la magie ou de ta démonologie.
Après cette énumération sommaire, on se fait une idée de ce qu’il est possible d’entendre par science occulte. C’est une disproportion totale entre la cause et l’effet. Dans l’état naturel, si je veux élever un poids qui dépasse mes forces, je m’aiderai de quelque machine puissante, un levier, un cric, une poulie; et la mécanique viendra m’apprendre aussitôt que dans cet effort il ne s’est créé aucune espèce de force, création absolument impossible; mais que, par une disposition bien entendue, gagnant en puissance ce que je perdais en vitesse, j’ai exécuté mon travail ; dans l’état occulte, au contraire, mon travail sera exécuté par une véritable création de force; une parole sacramentelle, une volonté suffiront pour enlever dans les airs les plus lourds fardeaux. Dans l’état naturel, si je ' veux du pain, il faut semer du blé, laisser passer sur cette semence, pendant des mois, l’influence de la pluie et du soleil, moudre le grain, pétrir la farine, y mettre le levain et exposer la pâte à la chaleur du four; dans l’état occulte, pour avoir du pain, il n’est besoin d'aucun de ces longs et laborieux intermédiaires; et le produit demandé apparaît aussitôt ou créé de toute pièce ou formé aux dépens des objets les plus hétérogènes. Ici le temps et l’espace ne comptent plus; rien n’est pesant ou chaud, électrique ou lumineux; le monde occulte est un monde tout autre
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que le monde naturel ; les lois qui règlent tout dans celui-ci sont inertes dans celui-là. En revanche, ce sont les volontés qui y prévalent, soit les volontés des êtres surnaturels que l’on sait enchaîner, soit la volonté humaine qui commande directement aux éléments.
Au lieu donc d’arriver, comme dans l’état naturel, à un commandement, d’ailleurs toujours limité quoique croissant indéfiniment, au lieu, dis-je, d’y arriver par la connaissance et l’emploi des rouages mêmes qui meuvent l’univers, l’état occulte fait immédiatement obéir les objets et les substances, et exerce un empire que ne borne aucune condition. C’est toujours la domination directe de la volonté qui se fait sentir; car, lors même qu’on met à profit fintervention des divinités ou des démons, il suffit de la volonté de ces êtres surnaturels pour que feffet cherché s’accomplisse. A la vérité, il est très-certain que la volonté a la faculté de mouvoir la matière ; ainsi le moindre vouloir de l’animal ou de l’homme communique le mouvement nonseulement à ses muscles mais encore aux objets qu’il a touchés. Derechef ici se montre la différence entre l’état occulte et l’état naturel : pour que, dans celuici, la volonté produise le mouvement, il faut des nerfs et des muscles ; dans celui-là, il suffit de la volonté seule, sans nerfs ni muscles, de la volonté abstraite.
La différence est complète aussi entre le procédé par lequel s’acquiert la science occulte et celui par
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lequel s’acquiert la science naturelle. Je n’ai pas besoin de rappeler ce que celle-ci exige et comment elle n’esl valable qu’à la condilion de former un système de notions étroitement enchaînées et soumises à la double condition de satisfaire simultanément aux formes de l'esprit et aux données de l’expérience. Celle là ne traîne point après elle tout cet attirail. En général, c’était par la fréquentation avec les êtres surnaturels que s’oblenait la connaissance des paroles puissantes, des secrets formidables. Ces paroles, ces secrets, comme le serment par le Styx pour les dieux de l’Olympe païen, subjuguaient la volonté des divinités, des génies, des démons, des fées et de tout ce peuple invisible et intangible qui peut, au besoin, intervenir en faveur du mortel habile aux conjurations, et mettre à son service des forces placées hors de l’ordre naturel. La piété y arrive par la faveur céleste qu’elle se concilie. La scélératesse y arrive aussi par les accointances qu’elle contracte avec les esprits scélérats et damnés qui lui prêtent leur souffle empoisonné,leur subtilité malfaisante et leur intelligence supérieure. Dans rinde, la pénitencx* est le grand moyen pour conquérir le pouvoir magique : les ascètes les plus sévères sont les rivaux les plus dangereux pour les dieux; et Indra lui-même, le Jupiter de cet01ympe,est soumis aux ordres du Brahme qui a gagné une sainteté infinie par d'infinies macérations. Mais, à côlé de cette voie par la communication avec les esprits, il en est une autre qu’offre une certaine étude de la nature : on y
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cherche des herbes, des pierres, des animaux qui, doués de vertus merveilleuses, deviennenf, entre les mains de ceux qui savent les trouver, des agents de puissance. La pratiqueindiquedesprocédésquionlune efficacité, soit pour appeler les dieux, soit pour faire venir les démons, soit pour aller au sabbat, soit pour évoquer les ombres. Mais à quoi bon énumérer tout ceci? Un exemple pris à notre temps ne suffit-il pas pour indiquer quel en est le caractère général? Un hasard fit apercevoir que, quelques personnes appliquant leurs doigts à une table, la table, au bout d’un certain temps, se mettait à tourner. Peu après on reconnut que le mouvement circulaire avait la propriété de conjurer un esprit et de le fixer dans la table, qui dès lors, animée d’intelligence, élait capable de répondre et d’interroger. Ainsi, mis en communication avec les esprits, on agrandit le cercle de jour en jour, et finalement notre siècle, se trouvant plein de gens qui, comme le Macbeth de Shakspeare, vivaient familièrement avec les agents magiques, rappela les temps les plus fertiles en miracles.
Le point d’histoire dont M. Salverte a fait l’objet de ses recherches est, on le voit, digne de beaucoup d’intérêt. Il appartient aux plus antiques annales de l’humanité, il se lie aux institutions les plus élevées et les plus puissanles, il agite les esprits, il occupe les tribunaux, il assiège secrètement l’oreille de ceux qui cherchent les merveilles, l’or, la puissance, l’avenir, et, s’il ne mène pas les événements, dont la direction
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lui échappe toujours, il apour lui le mystère qui l’entoure, le trouble qu’il jette, la curiosité qu’il excite, la passion qu’il soulève.
4, — Des explications qui ont été données de la science occulte.
La plus ancienne et la plus accréditée est que les œuvres occultes sont dues aux puissances surhumaines qui peuplent l’univers et y exercent, quoique invisibles, une perpétuelle intervention. Les fétiches chez les peuplades sauvages, les dieux innombrables des religions polythéistiques, les démons du judaïsme, du christianisme et du mahométisme sont les agents par lesquels la magie dérange Tordre naturel. Par eux tout s’explique sans peine. Ces êtres surnaturels commandent au monde; et, sous certaines conditions, les magiciens leur commandent. Il s’agit seulement de remplir ces conditions pour entrer en participation de ce pouvoir infini qui est l’attribut des puissances de l’air, des essences incorporelles, des esprits infernaux. C’est au même ordre d’idées qu’appartiennent les génies de l’Orient et les fées de l’Occident. L’homme se sent trop faible pour soulever ces énormes fardeaux qu’on nomme lois naturelles, et il emprunte le bras des ‘ dieux, des démons, des génies et des fées^ qui, n’étant pas, comme il Test, enchaîné par une grossière corporalité, sont, si je puis ainsi parler, placés en dehors des phénomènes et des choses, et meuvent à leur gré les choses et les phénomènes. Les morts mêmes, qui ont traversé le passage ténébreux, qui sont arrivés à l’état
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de purs esprits, étant allés derrière le sombre voile de ia tombe, deviennent, pour le magicien, des instruments de savoir et de pouvoir.
Quand on s’expliquait ainsi les œuvres occultes, on connaissait les êtres surnaturels, on ne connaissait pas les lois naturelles. Tout ce qui se passait dans le monde était supposé un résultat de leur agence ; et, s’il survenait quelque chose de merveilleux, c’est-à-dire quelque chose qui n’était pas selon l’ordre habituel, rien, à proprement parler, n’élait dérangé ; seulement les volontés supérieures, au lieu de s’exercer d’une façon, s’étaient exercées d’une autre. Aucun embarras ne surgissait dans les espriîs ; aucune contradiction implicite ne s’y glissait. Qu’importait de violer la loi de la gravitation, quand on ne savait pas que toutes les particules de la matière gravitent invinciblement l’une vers l’autre? qu’importait de troubler le mouvement éternel du firmament, quand on ne savait ni les immenses volumes, ni les immenses distances des corps qui le peuplent et qui le parent? Aussi cette explication ne se présente plus que boiteuse et trébuchante devant la conscience contemporaine; aujourd’hui les rapports entre les êtres surnaturels et les lois naturelles sont renversés: on ne connaît plus les premiers, on connaît les secondes. De là, la contradiction implicite à laquelle les anciens hommes étaient étrangers. Tandis qu’alors une seule et même conception suffisait pour interpréter l’ordre naturel et l’ordre merveilleux, présentement il faut admettre une double conception,
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l’une pour l’un, l’autre pour l’autre. Il faut admettre qu’en général, les lois du monde prévalent et font aller la grande machine, mais qu’en particulier des volontés arbitraires les suspendent et les troublent. Il faut admettre que les choses obéissent à deux systèmes de forces complètement distinctes, les forces immanentes à la matière, et les forces intercurrentes des êtres supérieurs. Ces deux conceptions se croisent dans l'esprit; il ne peut plus garder d’équilibre ; et, suivant l’éducation, il est toujours prêt, soit à retomber dans l’ancien état où les lois naturelles ne sont rien, soit à passer tout entier dans le nouveau où les êtres surnaturels ne comptent pas comme des agents intercurrents.
La deuxième opinion, beaucoup moins ancienne, n’est, au fond, qu’une modification de la précédente. Au lieu de considérer les divinités, les essences spirituelles, les génies ou les démons, on considère les forces élémentaires de la nature, désignant de la sorte une sorte de vie universelle qui, répandue dans toutes les substances, les rend toutes susceptibles d’entendre la parole magique et d’y obéir. Dans cette hypothèse, les pierres dociles viendront se ranger en ordre aux sons de la lyre d’Amphion ; les arbres courberont leurs cimes et abaisseront leurs branches jusqu’à la main qui veut cueillir les fruits. Rien n’est sourd et rien n’est muet. Les éléments, sollicités déjà, nous le savons, par les propriétés qui leur sont inhérentes, telles que la pesanteur, la chaleur et l’électricité, n’y cèdent
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que tant qu’ils sont dans l’état de torpeur et d’insensibilité; mais, dès qu’ils veulent, ou plutôt dès que les formules sacramentelles y ont réveillé les facultés endormies, ils secouent te joug de leurs propriétés et agissent aussi facilement en les contrariant que tout à l’heure ils agissaient en s’y conformant. La science positive aussi ne les suppose pas inertes et passifs ; elle sait que des actions puissantes se passent dans leur sein : elle sait (quel exemple plus frappant pourrait-elle donner des forces prodigieuses dont ils sont animés?), elle sait que ta gravitation suffit pour communiquer au globe terrestre tout entier avec ses montagnes et ses mers, ses habitants et leursvilles, une vitesse qui dépasse de beaucoup celle d’un boulet de canon. Mais elle ne reconnaît aucunement cette duplicité qui ferait qu’un corps serait tantôt soumis et tantôt soustrait à la loi de la pesanteur. Suivant elleja pesanteur est immanente; on pourra l’utiliser au seryice de l’intelligence qui, parvenant à en embrasser les conditions numériques et géométriques, se complaît dans ce merveilleux spectacle du vrai, dans ce rapport de sa raison avec la raison des choses; on pourra l’utiliser au service de nos machines et de notre industrie par d’habiles combinaisons. iMais c’est tout ce qu’elle peut faire ; elle mesure, pèse, suppute, expérimente, systématise, et par là elle obtient aussi des merveilles. Les forces de la science positive sont dues à la rigoureuse connaissance des propriétés naturelles; celles de la science occulte éclatent par l’infraction à toutes ces lois, qui
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