‹ Des sciences occultes, ou, Essai sur la magie, les prodiges et les miraclesChapitre 14 sur 55 · tome II, page 195, juin · texte numérisé non relu

tome II, page 195, juin

(3) La Billardière, Voyage à la recherche de la Peyrouse, Paris, an VIII, in-4®, tome i, page 215.

(4) Procope, Histoire mêlée, chap. 22. Sur une haute colline, près de la ville de Vienne, département de l’Isère, se trouve un monument qu’on appelle le Bateau de pierre. On n’y voit plus qu’un caveau voûté. Son

Cette roche que l’œil distingue d’abord sur le flanc du mont Sipyle, c’est l’infortunée Niobé, transformée en pierre par le courroux ou la pitié des dieux. Q. Calaber chante cette métamorphose ; et toutefois, en l’admettant, il l’explique : « De loin, dit-il, on croit voir une femme « poussant des sanglots et fondant en larmes ; de près on « ne voit qu’une masse de pierre qui paraît détachée de « la montagne (1). » « J’ai vu, dit Pausanias, cette Niohé; « c’est un roc escarpé qui, de près, ne ressemble nul- (( lement à une femme ; mais, si vous vous éloignez un « peu, vous croyez apercevoir une femme ayant la tête « penchée et versant des pleurs (2) . »

Des maladies endémiques ont été nommées, en style figuré, les flèches d' Apolloîî et de Diane, parce qu’on en rapportait l’origine à l’influence, sur l’atmosphère, du soleil et de la lune, ou, plus exactement, aux alternatives subites de chaud et de froid, de sécheresse et d’humidité qu’amène la succession du jour et de la nuit dans un pays montueux et boisé. Que quelqu’une de ces maladies ait régné dans le voisinage du mont Sipyle ; que, victimes de ses ravages, tous les enfants d’un chef aient péri successivement aux yeux de leur mère désolée ; il n’y a rien là que de vraisemblable. L’homme superstitieux est enclin à supposer un crime où il voit un malheur ; on racontera que Niobé a été justement punie ; pleine de l’orgueil bien naturel qu’inspire à une mère la prospérité de sa nombreuse famille, elle avait osé comparer son bonheur à

nom, que ne motive aujourd’hui aucun souvenir, aucune apparence locale, a donc été conservé par une tradition ancienne ; il rappelle probablement que la voûte supportait jadis un bateau en pierre, consacré aux dieux par des voyageurs échappés aux périls de la navigation du Rhône, et placé sur ce point élevé, d’où il frappait au loin les regards des passagers embarqués sur le fleuve.

(1) Q. Calaber lib. i.

(2) Pausanias, Attic. xxi.

celui des divinités dont elle a ressenti les coups. On rapprochera ensuite du souvenir de cette mère infortunée, le rocher qui figure une femme éplorée comme elle, et succombant à sa douleur ; on finira par y voir son image. Tout cela peut aussi bien être une histoire vraie, qu’une allégorie propre à combattre la présomption, par le tableau de l’instabilité des prospérités humaines. Dans l’un ou l’autre cas, les prêtres d’Apollon et de Diane seconderont la croyance établie, s’ils ne l’ont pas fait naître, et se plairont à montrer, sur le mont Sipyle, un monument impérissable de la juste vengeance des dieux.

Dans une vallée dont le sol est si profondément imprégné de sel que l’atmosphère même en est chargée, le hasard a ébauché, sur un bloc de pierre ou de sel (1), la figure d’une femme debout et détournant la tête ; près de là, dit-on, périt jadis l’épouse d’un patriarche célèbre, victime, dans sa fuite, d’un retard peut-être involontaire : le bloc salin devient une statue de sel, en laquelle cette femme a été transformée, pour avoir retourné la tête malgré les ordres de son guide ; et la crédulité adopte avidement un prodige qui réunit l’avantage de se lier à l’histoire locale, et celui d’offrir un apologue dirigé contre la curiosité.

Tant d’inégalités hérissent la surface des rochers, que, dans les cavités qu’elles séparent, il s’en trouvera toujours dont la forme rappellera celle de quelque objet familier à nos yeux. L’œil avide de merveilles y découvre bientôt des empreintes très-reconnaissables, et gravées sur la pierre par un pouvoir surnaturel. Je ne citerai point l’empreinte du pied de Buddha,sur le pic d’Adam,

(1) Volney, Voyage en Syrie (œuvres complètes), tome ii, page 294. Un observateur plus récent a vu, sur les bords du lac Asphaltite,de véritables blocs de sel, dont Tun a bien pu devenir l’origine du récit merveilleux. {Bulletin de la Société de Géographie, juillet 1838.)

à Ceylan : un observateur (1) soupçonne qu’elle est l’ouvrage de l’art. Cela est encore plus probable pour l’empreinte du pied de Gaudma, trois fois reproduite dans l’empire des Birmans; elle ressemble mieux à un tableau hiéroglyphique (2), qu’à un jeu de la nature. Mais, en Savoie, non loin de Genève, le paysan crédule montre un bloc de granit sur lequel le diable et son mulet ont laissé les traces profondes de leurs pas. Des traces non moins profondes marquaient, sur un rocher voisin d’Agrigente, le passage des vaches conduites par Hercule (S), le pied du héros avait laissé, près de Tyras en Scythie, une empreinte longue de deux coudées (4) ; et sur les bords du lac Régille, la forme d’un pied de cheval, imprimée sur une pierre très-dure, attestait l’apparition des Dioscures, qui vinrent ensuite annoncer à Rome la victoire remportée en ce lieu, sur les Latins, par le dictateur Posthumius (5). Sur les parois d’une grotte près de Médine, les Musulmans voient l’empreinte de la tête de Mahomet, et sur un rocher de Palestine, celle du pied de son chameau, aussi parfaitement marquée qu’elle le pourrait être sur le sable (6). Le mont Carmel s’honore de conserver l’empreinte du pied d’Élie, et celle du pied de Jonas est répétée quatre fois près de son tombeau, aux environs de Nazareth. Moïse, caché dans une caverne, laisse sur le rocher l’empreinte de son dos et de ses bras. Les chrétiens révèrent, près de Nazareth, l’empreinte du genou de la Yierge-Mère; celles des pieds et

(1) Sir John Davy, clans une lettre à sir Humphrey Davy, son frère.

(2) Voyage de Syme au royaume d'Ava, tome ii, pages 61 et 73, et Atlas, planche vi.

(3) Diod. Sic. lib. iv, cap. 6.

(4) Herodot. lib. iv, cap. 82.

(5) Cicer. De. nat. deor. lib. m, cap. 3.

(6) Tliévenot, Voyage au Levant, pages 300 et 320.

des coudes de Jésus-Christ, sur une roche qui s’élève au milieu du torrent de Gédron ; et celle du pied de l’Hoinme-Dieu, au lieu même où l’on assure qu’il quitta la terre pour remonter au séjour céleste. La pierre sur laquelle on posa le corps de sainte Catherine, mollit et reçut l’empreinte de ses reins (1). Non loin de Manfredonia, on admire, dans une grotte, le visage de saint François, en relief sur le rocher (2). Près du dolmen de Mavaux, les villageois montrent une pierre, sur laquelle la jument de saint Jouin imprima son pied, en le frappant, un jour que le pieux abbé était tourmenté par le diable (3). Un autre dolmen, dans la commune de Villeinaur (4), porte l’empreinte des dix doigts de saint Flavy.

Quelque multipliés que soient ces prodiges (et nous sommes loin de les avoir rapportés tous), ils ne lassent ni la foi ni la piété, on les adopte, on les révère, on finit, malgré les démentis de l’histoire, par les transporter dans son propre pays. A peu de distance du Caire, on expose, dans une mosquée, à la vénération des Croyants, l’empreinte des deux pieds de Mahomet (5). La Montagne de la Main, sur la rive orientale du Nil, est ainsi nommée, parce qu’elle porte l’empreinte de la main de Jésus- Christ (6). Au nord de la ville de Kano, dans le Soudan, une roche offre au Musulman zélé l’empreinte gigantesque du pied du chameau (7) sur lequel Mahomet monta

(1) Thévenot, Voyage au Levant, pages 319, 320, 368, 369, 370, 425 et

(2) Voyage de Swinburn, tome ii, page 137.

(3) Mémoires de la Société des Antiquaires de France, tome viii, page 434.

(4) Mémoires de la Société d’ Agriculture du département de VAuhe, l®*" trimestre de 1832, pages 7 et 8.

(3) J. J. Marcel, Contes du Cheyk el Mohdy, tome ni, page 133.

(6) Khalil Dahery cité par Et. Qualremère, Mémoires sur VÉgypte, tome I, pages 30 et 31.

(7) Voyages et découvertes en Afrique, par Deiiham, Clapperton et Oudney ; traduction française, tome ni, page 38.

au ciel. Dans l’église de Sainte-Radegonde, à Poitiers, est une pierre où Jésus-Christ grava la forme de son pied (1); sur un rocher voisin de la Vienne, l’habitant du département de la Charente reconnaît encore aujourd’hui l’empreinte du pied droit de sainte Madeleine ; et près de la Devinière, lieu auquel le souvenir de Rabelais a légué une célébrité d’un autre genre, une empreinte semblable est celle du pied de sainte Radegonde (2) ; tant il est naturel à l’homme d’accueillir un prodige honorable pour les lieux que lui rend chers sa vanité nationale ou sa croyance religieuse!

Bethléem offrait jadis, sur le dernier point, un exemple encore plus remarquable. En s’y couchant au bord d’un puits, la tête couverte d’un linge, on voyait, suivant Grégoire de Tours (3), l’étoile qui guida les trois

(1) Mémoires de la Société des Antiquaires de France, tome vu, pages 42 et 43, et tome viii, page 454.

(2) Eloi Johanneau, Commentaire sur les œuvres de Rabelais, tome v, page 72. L'homme ne mêle pas toujours des idées religieuses aux merveilles qu’il adopte pour expliquer quelques jeux de la nature. Près de Saverne, au pied d'un rocher coupé à pic, on voit sur le grès rouge (ou grès des , Vosges) quatre empreintes bien marquées. Suivant une tradition qui re- j monte à trois ou quatre siècles, un seigneur poursuivant un cerf, ou poursuivi lui-même par des ennemis vainqueurs, se précipita avec son che- | val, du haut du rocher, sans se blesser. Le cheval laissa seulement sur \ la pierre l’empreinte de ses pieds. Observons qu’auprès des quatre principales empreintes, on en voit d’autres plus petites ; des ouvriers s’étant amusés, dit-on, à agrandir les unes et à creuser les autres. Sans cette dernière circonstance, le phénomène se rattacherait naturellement à un fait | qui attire aujourd’hui l’attention des savants. Suivant M. de Humboldt et d’autres naturalistes, les empreintes que l’on remarque sur le grès rouge d’Hildburghausen, ont été creusées dans la pierre non encore endurcie, par les pas d’animaux antédiluviens, quadrupèdes ou quadrumanes.

M. Hitchcock a découvert, sur le grès rouge de Massachusets, de nombreuses empreintes de pieds d'oiseaux, dont les analogues n’existent plus. Mais M. de Blainville pense que ce ne sont que des empreintes de végétaux, analogues à celles que le grès rouge a souvent présentées.

(3) Greg. Turon. Miracul. lib. i, § 1.

mages, passer d’une paroi du puits sur l’autre, en rasant la surface de l’eau; mais elle ne se rendait visible, ajoute l’historien, qu’aux pèlerins qui, par leur foi, étaient dignes de cette faveur, c’esl-à-dire qu’à des hommes possédés d’une préoccupation assez vive pour ne pas reconnaître, dans ce qu’ils apercevaient, l’image vacillante d’un rayon de soleil réfléchi par l’eau.

IL Pour rendre à la vérité, des histoires en apparence fabuleuses, il suffit souvent de ramener à des proportions naturelles, des détails visiblement exagérés, ou de reconnaître, dans le miracle présenté comme aussi constant qu’énergique, un phénomène faible et passager. Le diamant, le rubis, exposés longtemps au soleil et portés ensuite dans l’obscurité, répandent une lueur phosphorescente de quelque durée : l’emphase des conteurs orientaux nous montre un diamant, une escarboucle, éclairant toute la nuit, par les feux qu’ils répandent, les profondeurs d’un bois sombre ou les vastes salles d’un palais.

Sous le nom de roukh ou rokh, les mêmes conteurs peignent souvent un oiseau monstrueux, dont la force excède toute vraisemblance. En réduisant l’exagération à une mesure donnée par des faits positifs, Bufîon avait déjà reconnu dans le rokh un aigle que sa vigueur et ses dimensions rapprochent du condor d’Amérique et du laemmer-geier des Alpes. Suivant toute apparence , le rokh ne diffère pas du hurkout (1), aigle noir très-fort, qui habite les montagnes du Turkestan, et dont les indigènes racontent des merveilles peu croyables ; ils vont jusqu’à lui donner la taille d’un chameau !

Que l’on rejette ce qu’ont raconté de l’immense krakeu les marins du Nord ; que l’on taxe d’exagération ce que

(1) En russe, Berkout; en chinois, Khu-tchaa-Hiao Zimkowski,

réking, tome i, page 414.

rapportent Pline et Élien des dimensions de deux polypes de mer, qu’avaient pourtant dû voir des observateurs nombreux, et à des époques peu éloignées de celles où l’un et l’autre auteur ont écrit; il suffit d’admettre, avec Aristote, que les bras de ce mollusque atteignent quelquefois jusqu’à deux mètres de longueur; et, comme les auteurs du Nouveau Dictionnaire d' Histoire naturelle^ on avouera qu’il peut enlever un homme sur une chaloupe découverte (1) . Que devient alors la fable de Sciflla? Ce monstre, le fléau des poissons les plus forts qui passaient à sa portée, et dont les six têtes soudainement élancées hors des flots, sur leurs cous démesurés, entraînèrent six des rameurs d’Ulysse (2); ce monstre, si l’on substitue, à l’exagération poétique, la réalité possible, n’est qu’un polype parvenu à une croissance extraordinaire, et collé contre l’écueil vers lequel la crainte du gouffre de Charybde forçait des navigateurs peu expérimentés à diriger leurs frêles embarcations. Combien d’autres fables, dans Homère, ne sont ainsi que des faits naturels, grandis par l’optique de la poésie!

Dans l’énumération des plantes douées de propriétés magiques, Pline en nomme trois qui, suivant Pythagore, ont la propriété de congeler l’eau (3). Ailleurs, et sans recoudra la magie, Pline accorde au chanvre une propriété analogue; suivant lui, le suc de cette plante, versé dans l’eau, s’épaissit soudain en forme de gelée (4). Les végétaux riches en mucilage reproduisent à divers degrés le même phénomène ; et entre autres Valthœa cannabina

(i) Voyez Pliii. Eist. nat. lib. ix, cap. 30; Ælian. De nat. anim. lib. xiii, cap. 6 ; Arislot. Hist. animal, lib. iv, cap. 6 ; et le Nouveau Dictionnaire d’Histoire naturelle^ Paris, 1819, tome xxx, page 462.

(2j Borner. Odyss. lib. xii, vers. 90-100 et 245-269.

(3) Plin.//^sL nat. lib. xxiv, cap. 13 et 17.

(4) Idem, ibidem, lib. xx, cap. 23.

de Linnée et la verveine aublétie : « Nous avons observé, « dit ValmontdeBomare, en parlant de cette dernière (1), « que trois ou quatre feuilles de cette plante, écrasées et « mises dans une once d’eau, lui donnent, en peu de mo- « ments, la consistance d’une gelée de pommes. » On reconnaît avec assez de vraisemblance, dans la plante qu’il désigne ici, une espèce de guimauve à feuille de chanvre, Vallhæa cannabina de Linnée ; son suc trèsmucilagineux peut produire, jusqu’à un certain point, cet effet, qu’on obtiendra également de tous les végétaux aussi riches en mucilage : ce n’est donc, dans les deux cas, qu’un fait un peu exagéré.

La plante nommée Cynospastos et Aglaophotis^ par Élien, et Baaras par l’historien Josèphe, « jDorte une fleur « de couleur de flamme, et brille, vers le soir, comme une « sorte d’éclair (2). » On avait cru apercevoir une fulguration pareille sur la fleur de la capucine, à l’instant de la fécondation, et surtout à l’entrée de la nuit, après une journée très-chaude. L’expérience n’a point confirmé cette assertion : mais elle ne permet plus de révoquer en doute la production de la lumière qu’émettent, dans certaines circonstances, d’autres végétaux, tels que l’agaric de l’olivier et V eupliorbia phosphorea (3). Le tort de Josèphe et d’Élien n’est peut-être que d’avoir supposé constant un phénomène passager.

Dans les vallées voisines du lac Asphaltite, dit le voyageur Hasselquist, le fruit du solanum melongena (Lunn.) est souvent attaqué par un insecte [tenihredo) qui convertit tout le dedans en poussière, ne laissant que la peau

(1) Dictionnaire d'Hist.nat. Act. Obletia.

(2j Fl. Joseph. De bello judaico^ lib. vu, cap. 25; Æüan. Denat. animal. lib. XIV, cap. 27.

(3) Comptes rendus des Séances de l’Académie des Sciences, 30 octobre 1837.

entière, sans lui faire rien perdre de sa forme ni de sa couleur (1). C’est aux mêmes lieux que Josèplie fait naître la pomme de Sodome qui trompe l’œil par sa couleur, et sous la main se résout en fumée et en cendres, pour rappeler, par un miracle permanent, une punition aussi juste que terrible (2). L’historien ancien généralise donc encore l’accident particulier observé par le naturaliste moderne : c’est pour lui le dernier trait de la malédiction divine que les traditions de ses aïeux font peser sur les ruines de la Pentapole.

Un naturaliste américain (3) affirme qu’à l’approche de quelque danger, les petits du serpent à sonnette se

réfugient dans la gueule de leur mère Un exemple

analogue à celui-là a pu induire les anciens à croire que quelques animaux font leurs petits par la gueule : ils auront tiré une conclusion précipitée et absurde d’une observation véritable.

En d’autres cas, ils ont prolongé la durée d’un phénomène : longtemps après qu’il avait cessé, ils l’ont peint comme existant encore.

Le lac Averne a reçu son nom, parce que les oiseaux ne peuvent voler au-dessus, sans tomber morts, asphyxiés par les vapeurs qu’il exhale ; c’est ce que racontent les écrivains anciens. Nous savons que les oiseaux volent aujourd’hui impunément au-dessus de ce lac. La tradi-

(1) Hasselquist, Voyage dans le Levant, tome ii, page 90. Le voyageur Broucchi, n’ayant point trouvé le solanum melongena, des bords de la mer Morte jusqu’à Jérusalem, pense que Hasselquist s’est trompé, et que la pomme de Sodome est une protubérance semblable à la noix de galle, et formée par la piqûre d’un insecte, sur le pistacia terebinthus {Bulletin de la Société de Géographie, tome vi, p. 111.)

(2) Fl. Joseph. De Bello judaico, lib. v, cap. 5.

(3) Will. Clinton, Discours préliminaire des Transactions de la Société lût. et philosoph. de New-York, 1825; Bibliothèque universelle {sciences), tome U, page 263.

tion citée est-elle mensongère? 11 est permis d’en douter : « Les marais de la Caroline, dit un voyageur (1), sont « si insalubres dans certains lieux entourés de grands « bois et pendant la grande chaleur du jour, que les oi~ « seauXy autres que les aquatiques, y sont frappés de mort « en les traversant, » Grossi par des sources sulfureuses (2) et, comme les marais de la Caroline, entouré de forêts très-épaisses (3), le lac Averne exhalait des vapeurs pestilentielles : Auguste lit éclaircir les forêts ; à l’insalubrité succéda une atmosphère saine et agréable. Le prodige cessa : mais la tradition le conserva, opiniâtrément ; et l’imagination, frappée d’une terreur religieuse, continua longtemps à regarder ce lac comme une des entrées du séjour de la mort.

III. Non moins que l’exagération, les expressions impropres ou mal comprises répandent, sur un fait vrai, une teinte de merveilleux, de fausseté ou de ridicule.

Une erreur populaire, dont on fait remonter l’origine aux enseignements de Pylhagore, a longtemps établi une mystérieuse connexité entre certaines plantes et la maladie dont un homme a souffert à l’époque de la floraison : la maladie ne se guérit jamais si bien qu’on n’en éprouve des ressentiments, toutes les fois que ces plantes fleurissent de nouveau (4). C’est ici une vérité, exprimée inexactement pour la mettre à la portée de la multitude peu éclairée, qui ne distingue guère les diverses parties de l’année que par la succession des phénomènes de la végétation : le fait ne tient pas à la nature des plantes, mais à la révolution de l’année qui, avec le printemps.

(1) M. Bosc, Bibliothèque universelle [sciences], iome v (mai 1817), page 24.

(2) Servius, in Æneid. lib. ni, vers. 441.

(3) Aristot. De mirab. auscult.

(4) Plin. Hist. nat. lib. xxiv, cap. 17.

DES SCIENCES OCCULTES. — CHAP, ill.

ramène souvent des retours périodiques d’affections goutteuses, rhumatismales, ou même cérébrales.

L’impropriété d’expression, et, avec elle, l’apparence de prodige ou de mensonge, augmentent, quand les écrivains anciens répètent ce qui leur a été dit, sur un pays étranger, dans une autre langue que la leur ; ou quand les modernes les traduisent sans les comprendre, et se pressent de les accuser d’erreur.

Dans le voisinage de la mer Rouge, dit Plutarque, on voit sortir du corps de quelques malades, de petits serpents, qui, si Tou veut les saisir, rentrent au dedans et causent à ces malheureux des souffrances insupportables (1). On a traité ce récit de conte absurde : c’est la description exacte de la maladie connue sous le nom de Dragonneau, et qu’on observe encore aujourd’hui dans les mêmes contrées, à la côte de Guinée et dans l’indoustan.

Hérodote rapporte que, dans l’Inde, des fourmis plus grandes que des renards, en se creusant des demeures dans le sable, découvrent l’or qui s’y trouve mêlé (2). Un recueil de récits merveilleux, évidemment compilé sur des originaux anciens, place, dans une île voisine des Maldives, des animaux gros comme des tigres, et faits à peu près comme des fourmis (o) Des voyageurs an-

glais ont vu, près de Grangué, dans des montagnes sablonneuses et abondantes en paillettes d’or, des animaux

(1) Plutarch. Symposiac. lib. viii.

(2) Herodot. lib. iii, cap. 102.

(3) Les Mille et un Jours, jours cv, cvi. Dans le verset 1 1 du chapitre 4 du livre de Job, les Septante ont rendu par myrmécoléon, lion-fourmi, l’hébreu laisch,q\ie la Vulgate traduit par tigre. D. Calmet établit que ce nom a été connu des anciens et appliqué par eux à des animaux qu’ils appelaient simplement aussi myrmex, mot qui signifie fourmi, mais qui a aussi désigné une sorte de lion. Voyez Strabo, lib. xvi; Ælian. De nat. anim. lib. vu, cap. 47, lib. xvii, cap. 42 ; Agatharchid. cap. 34.

dont la forme et les habitudes expliquent les récits de l’historien grec et du conteur oriental (1).

Pline et Virgile peignent les Sères récoltant la soie sur V arbre qui la porte, et que le poète assimile au cotonnier (2). La traduction trop littérale d’une expression juste a fait ainsi, de la soie, le produit de l’arbre sur lequel l’insecte la dépose et les hommes la recueillent. L’équivoque ici n’a créé qu’une erreur; en combien d’autres cas elle a pu enfanter des prodiges !

Ctésias place dans l’Inde « une fontaine qui tous les « ans se remplit d’un or liquide. On y puise l’or chaque « année, avec cent amphores de terre que l’on brise « quand l’or est durci au fond, et dans chacune des- « quelles on en trouve la valeur d’un talent (3). » Larcher (4) tourne ce récit en ridicule, et insiste particulièrement sur la disproportion du produit avec la capacité de la fontaine qui ne contenait pas moins qu’une toise cube de ce liquide.

Le récit de Ctésias est exact ; les expressions ne le sont pas. Au lieu d'or liquide, il devait dire or suspendu dans l'eau. D’ailleurs il a bien soin d’exprimer que c’était l’eau qu’on puisait, et non pas l’or. Semblable aux marais de Libye auxquels la compare Achilles Tatius, et d’où l’on tirait chargées d’or les perches enduites de poix que l’on plongeait dans sa vase (5), cette fontaine était le bassin d’un lavage d'or, tel qu’il en a existé partout où se trouvaient des rivières et des terrains aurifères, et tel qu’il

(1) Asiatic Researches, tomexii ; Nouvelles Annales des Voyages, tome 1, pages 31 1 et 312.

(2) P\\n.Hist. nat. lib. vi,cap. 17; Virgil. Georg. lib. ii, vers. 120 et 121. Servius, dans son Commentaire, assigne à la soie sa véritable origine.

(3) Ctésias, In Indic. apud Photium.

(4) Larcher, traduction d’f/éroc?oic, deuxième édition, tome vi, page 343.

(5) Achill. Tal. De CUtoph. et Leucipp. amor. lib. u.

y en a encore de très-importants au Brésil. L’or natif, extrait par l’eau, de la terre à laquelle il était mêlé, s’y trouvait probablement en particules assez ténues pour rester longtemps en suspension et même surnager : c’est un phénomène observé au Brésil dans les lavage d'or (i).

On préférait en conséquence, à la méthode usitée aujourd’hui, celle de laisser l’eau s’évaporer jusqu’à ce que l’or fût déposé au fond et sur les parois des vases que l’on brisait ensuite, et dont sans doute on raclait ou on lavait les fragments. Gtésias ajoute que l’on trouvait du fer au fond de la fontaine ; ce trait complète la vérité de sa narration. Le soin de dégager l’or de l’oxyde noir de fer qui , s’y trouve mêlé, est un des plus grands travaux dans les lavages du Brésil (2). L’or de Bambouk, qui se recueille également par le lavage, est mêlé aussi de fer et de poudre d’émeri, qu’on a beaucoup de peine à séparer du métal précieux (3) ,

Depuis un temps immémorial, l’Hindou, avant d’adresser la parole à une personne d’un rang supérieur au sien, met dans sa bouche une pastille parfumée. Dans un autre idiome, cette substance deviendra un talisman dont il faut se munir pour obtenir un accueil favorable des puissants de la terre : en s’exprimant ainsi, on ne ; fera que répéter, sans le comprendre, ce qu’en auront dit les Hindous eux-mêmes.

Vhestiatoris (à) servait, en Perse, à répandre la gaieté dans les repas, et procurait la première place auprès des rois : expressions figurées, dont le sens est facile à saisir. Chez un peuple adonné au vin et aux plaisirs de la table, , elles peignent seulement la faveur et la supériorité assu- ■

(1) Mawe, Voyage dans Vintérieur du Brésil, tome i, pages 135 et 330. .

(2) Ibid, iome i, pages 329, 331 ; tome ii, pages 40, 51 et 110.

(3) Mollien, Voyage en Afrique, tome i, pages 334 et 335.

(4) Plin, Hist. nat, lib, xxiv, cap. 17.

rées au convive qui se montrait, à la fois, le plus gai et le plus habile à supporter le vin. Les Perses et les Grecs même, mettant une sorte de gloire à boire beaucoup sans s’enivrer, recherchaient les substances propres à amortir les effets du vin. Ils mangeaient, dans cette intention, des graines de choux et des choux bouillis (1). Les amandes amères étaient employées aussi au même usage (2), et, à ce qu’il paraît, avec quelque succès. Rien n’empêche donc de conjecturer que Vhestialoris jouissait de la même propriété, au point de ne laisser jamais l’ivresse appesantir l’esprit ou dépasser les bornes de la gaieté.

Qu’était la plante Latacé que donnait à ses envoyés le roi de Perse, et par la vertu de laquelle ils étaient défrayés partout où ils passaient (3)? Un signe distinctif, une verge d’une forme particulière, ou une fleur brodée sur leurs vêtements, sur les bannières que l’on portait devant eux, et qui annonçait leurs titres et leurs prérogatives.

Au lieu de l’eau que lui'demande Sisarra, fugitif et accablé de soif et de fatigue, Jahel lui fait boire du laity dans le dessein de l’endormir (4) . Nous qui donnons le nom de lait à une émulsion d’amandes (5), devons-nous douter que ce mot, dans le livre hébreu, ne désigne une boisson somnifère, à laquelle sa couleur et son goût avaient fait imposer un nom semblable ?

(1) Athenæ. Deipnos. lib. i, cap. 30.

(2) Pluidirch. Symposiac. lib. i, quæst. 6 ; Athenæ. Deipnos. lib. ii. cap 12.

(3) Plin. tUst. nat. lib. xxvi, cap. 4.

(4) Liber Judicum, cap. 4, vers. 19-21.

(5) Un jaune d’œuf battu dans de l’eau sucrée prend, en français, le nom de lait de poule ; littéralement traduit dans une autre langue, ce nom exprimera une merveille ou une absurdité d’autant plus plaisante, qu’il était précisément employé par les Latins, dans le sens propre, pour désigner un prodige ridiculement impossible {lac gallinœ).

Samarie assiégée est en proie aux horreurs de la disette ; l’excès de la faim élève jusqu’à cinq pièces d’argent, le prix d’une petite mesure de fiente de pigeon (1)... Cela forme un sens ridicule. Mais Bochart établit, d’une manière plausible, que ce nom était donné alors, comme il est encore donné aujourd’hui chez les Arabes, à une espèce de pois chiches.

Le vin dans lequel on a fait macérer des plumes de tchin^ devient un poison mortel ; c’est ce qu’affirment les écrivains chinois, et l’histoire rapporte de nombreux exemples d’empoisonnements consommés par ce moyen (2). Nous ne connaissons point d’oiseau doué d’une si funeste propriété : mais le fait s’explique en supposant que, pour conserver un poison, on l’introduit dans le tuyau d’une plume ; ainsi, dit-on, Démosthène se donna la mort en suçant une plume à écrire.

Midas, roi de Phrygie (3), Tanyoxartes, frère de Gambyse (6) , et Psamménite, roi d’Égypte (5) , meurent après avoir bu du sang de taureau; l’on attribue à la même cause la mort de Thémistocle. Près de l’ancienne ville d’Argos, en Achaïe, était un temple de la Terre ; la femme appelée à y exercer les fonctions de prêtresse devait n’avoir eu de commerce qu’avec un seul homme : pour faire reconnaître en elle cette pureté, elle buvait du sang de taureau (6) , qui lui donnait une mort soudaine si elle avait voulu en imposer.

(1) Reg. lib. vi, cap. 6, vers. 25.

(2) J. Klaproth, Lettre à il/. Humholdt sur l'invention de la boussole^, page 89. Le tchin, suivant les auteurs chinois, ressemble à un vautour, et se nourrit de serpents vénéneux. De son nom, l’on a formé un verbe qui signifie empoisonner. (Je dois cette note à M. Stanislas Jullien, de l’Institut de France, sinologue dont l’obligeance égale l’érudition.)

(3) Strabo, lib. i.

(4) Ctesias, In Persic. apud Photium.

(3) Herodot. lib. ni, cap. 13.

(6) Pausanias, Achaïe, cap. 25.

L’expérience prouve que le sang du taureau ne recèle aucune propriété malfaisante. Mais, en Orient et dans quelques temples de la Grèce, on possédait le secret de composer un breuvage destiné à procurer une mort soudaine et exempte de douleur ; la couleur rouge sombre de ce breuvage lui avait fait donner le nom de sang de taureau, nom expliqué mal à propos dans le sens littéral par les historiens grecs : telle est ma conjecture, qui n’a rien que de plausible. Nous verrons plus tard le nom de sang de Nessus donné à un prétendu filtre amoureux, et pris dans le sens propre par des mythologues que les récits mêmes qu’ils copiaient auraient dû désabuser (1). Le sang de r hydre de Lerne, dont les flèches d’Hercule étaient imprégnées et qui en rendait les atteintes incurables, ne nous paraît non plus qu’un de ces poisons dont, en tout temps, ont fait usage, pour rendre leurs coups plus meurtriers, les peuples armés de flèches.

Veut-on un exemple moderne de la même équivoque. Près de Bâle, on recueille un vin qui a dû le nom de sang des Suisses, autant à sa teinte foncée qu’à l’avantage de croître sur un champ de bataille illustré par la vaillance helvétique. Qui sait si, quelque jour, un traducteur littéral ne transformera pas en anthropophages, les patriotes qui, tous les ans, dans un repas civique, font d’amples libations du sang des Sidsses (2) ?

Pour fortifier cette explication, cherchons, dans l’histoire, des preuves de la manière dont un fait peut se transformer en prodige, grâce aux expressions, moins justes qu’énergiques, employées pour le peindre.

Assailli par les Croisés, effrayé des regards qu’à travers leurs visières, lui lancent ces guerriers revêtus entière-

(1) Ci-après, chap. xxv.

(2) W. Goxe, Lettres sur la Smsse, lettre xliil

ment de métal, le Grec tremblant les peint comme des ! hommes tout d'airain, et dont les yeux lancent la flamme (1), j

Dans le Kamtschatka, les Russes ont conservé le nom 3 de Brichtain, hommes de feu, vomissant le feu, que leur | donnèrent les indigènes, quand ils les virent, pour la i première fois, se servir de fusils; ils supposaient alors que le feu partait de leurs bouches (2).

Au nord du Missouri et de la rivière de Saint-Pierre, près des Montagnes bleues, habite une peuplade qui paraît avoir émigré du Mexique et des contrées limitro- ij phes, à l’époque de l’invasion des Espagnols. Suivant ses traditions, elle s’est enfoncée dans l’intérieur des terres, en un temps où les côtes de la mer étaient continuellement infestées par des monstres énormes, vomissant des éclairs et des foudres : de leurs entrailles sortaient des hommes qui, par des instruments inconnus, ou par un pouvoir magique, tuaient, à une distance prodigieuse, les trop faibles Indigènes. Ceux-ci observèrent que les mons- \ très ne pouvaient se porter sur la terre ; et, pour échapper ] à leurs coups, ils cherchèrent un refuge dans ces mon- j tagnes éloignées (3). On voit que, dans le principe, les j vaincus doutèrent si leur vainqueur ne devait pas ses avantages à des armes meilleures, plutôt qu’à un pouvoir magique. On peut donc révoquer en doute que, déçus j par l’apparence, ils aient transformé en monstres et doué ,1 de la vie , des vaisseaux qui semblaient se mouvoir i d’eux-mêmes ; que ce prodige ait dès lors existé dans i leur croyance ; et qu’au contraire il ne soit pas né plus i tard de la métaphore hardie à laquelle ils durent recourir | pour peindre un événement si nouveau.

(1) Nicetas, AnnaL Alan. Comn. lib. i, cap. 4, !

(2) Kracheninnikof, Hist. du Kamtschatka, l’’® partie, chap. I. |

^3)Carver, Voyage dans V Amérique Septentrionale^ etc., pages 80-8 i. ■

Mais déjà cet exemple se rattache à l’une des causes les plus fécondes de merveilleux, l’emploi du style figuré.

IV. Ce style qui donne aux faits, contre l’intention du narrateur, une couleur surnaturelle, n’existe pas seulement dans l’art, ou plutôt dans l’habitude propre aux imaginations vives, de revêtir d’expressions poétiques, de figures hardies, le récit des sensations profondes ou des faits que l’on veut graver dans la mémoire. Partout l’homme est enclin à emprunter au style figuré le nom qu’il impose à des objets nouveaux dont l’aspect l’a frappé. Un parasol est importé au centre de l’Afrique ; les indigènes l’appellent le nuage (1) ; désignation pittoresque, et propre à devenir, quelque jour, la base de plus d’un récit merveilleux. La passion, enfin, qui parle plus souvent que la raison, a introduit dans toutes les langues, des expressions éminemment figurées, et qui ne semblent pas fêtre, tant l’habitude de les employer en ce sens fait communément oublier le sens littéral qu’elles devraient présenter. Être bouillant de colère^

manger sa terre, aller eomme le vent, jeter les yeux

Qu’un étranger, qui connaît les mots et non le fond de la langue française, traduise ces phrases littéralement : quelle bizarrerie! quelles fables! Ce qu’il ferait, on l’a fait jadis, quand on a raconté sérieusement que, pour méditer sans distraction, un sage qui occupa sa vie entière à observer la nature, Démocrite, se creva les yeux (2) . On l’a fait, quand on a dit que les cerfs sont

(1) Voyages et découvertes en Afrique, par Denham, Oudeney et Clapperton, tome ni.

(2) Ce lut, suivant Tertullien {Apologet. cap. xlvi), pour se soustraire au pouvoir de l’amour, parce qu’il ne pouvait pas voir une femme sans la désirer. Cette tradition a encore pour base l’interprétation littérale d’une expression figurée.

emieinis des serpents et les mettent en fuite (1), parce '! que l’odeur de la corne de cerf brûlée déplaît aux serpents et les éloigne. Le boa n’imprime point de morsures i venimeuses; mais l’étreinte de sa queue suffit pour ii donner la mort : on a fait du boa, un dragon dont la j queue est armée d’un dard empoisonné. Quand la faim i le presse, telle est la vitesse de sa poursuite, que rare- ^ ment sa proie lui échappe : la poésie a comparé sa course à un vol ; et la croyance vulgaire a doté le dragon de vé- ■ ritables ailes. Sous les noms de basilic et d’aspic, on dé- ' signait des reptiles assez agiles, pour qu’il fût difficile j d’éviter leur attaque à l’instant où on les apercevait : | l’aspic, le basilic, passèrent pour donner la mort, par leur souffle, par leur seul regard. De ces expressions figurées, devenues la source de tant d’erreurs physiques, aucune pourtant n’était plus hardie que celle dont se servaient les Mexicains : pour peindre la rapidité du serpent à sonnettes dans tous ses mouvements, ils l’appelaient le vent (2) .

Une église menace de s’écrouler : on voit saint Germain, à Auxerre; à Rome, saint François-d’ Assise, soutenir l’édifice (o), qui, à l’instant même, se rassoit inébranlable sur ses fondements... L’évêque et le fondateur d’ordre, par la doctrine et par les œuvres, furent l’appui de l’église chancelante ; voilà le sens de l’allégorie : la crédulité voulut y voir un miracle.

Dans la prière, dans la contemplation religieuse, l’homme fervent est comme ravi en extase ; il ne tient plus à la terre, il s’élève vers le ciel. Les enthousiastes

(1) Ælian. De nat. animal, lib. ii, cap. Ü.

(2) Lacépède, Hist. nat. des serpents, art. Bdiqüira.

(3) Robineau Desvoidys, Description des cryptes de abbaye Saint-Germain à Auxerre (ouvrage inédit). Liber conformitatum S. Francisci, etc.

disciples d’Iamblique assuraient, malgré le démenti que leur donnait leur maître, qu’il était ainsi élevé de terre à la hauteur de dix coudées (1) *, et dupes de la même métaphore, des chrétiens ont eu la simplicité d’attribuer un miracle pareil à sainte Glaire et à saint François-d’ Assise.

Cette transformation d’une allégorie en fait physique remonte à une époque reculée, si l’on en croit un érudit du XV® siècle qui, suivant l’usage de ses contemporains, indique trop rarement les sources où il a puisé, Cœlius Rhodiginus rapporte que, suivant les plus savants des Chaldéens, les rayons lumineux émanés de l’âme, peuvent quelquefois pénétrer divinement le corps qui, de lui-même, alors, s’élève au-dessus de la terre. C’est, dit-il, ce qui arrivait à Zoroastre ; et il explique de la même manière l’enlèvement d’Élie au ciel et le ravissement de saint Paul (2) .

Dans le royaume de Fez, est « un coteau qu’il faut franchir en dansant ou en s’agitant beaucoup, pour n’être point surpris de la lièvre (3). » Cette tradition populaire, qui subsistait et était encore obéie, il y a cent ans, a été dénoncée au mépris des hommes éclairés. Quoi de plus absurde en effet ? Et pourtant quel avis reçoivent les voyageurs, dans la campagne de Rome et aux approches de la ville éternelle ? On leur recommande de combattre, par un exercice forcé, par les mouvements les plus violents, le sommeil auquel ils se sentent presque invinciblement enclins : y céder, ne fût-ce qu’un instant, les

(1) Eunap. in lamblich.

(2) Arhitrahantur Chaldœorum scientissimi, ab rationali anima id

effici quandoque, ut radiorum splendore, ab ipsa manantium, illustratum diviniore modo corpus etiam surrigat imsublime, etc., etc. (Cœliiis Rtiodig. Lection. Antiq. lib. ii, cap. C.)

(3) description dp V Empire dos Cltvrifs (Paris, 1733, in-12), page 112.

exposerait à des accès de fièvres toujours dangereux, souvent mortels.

Dans Hai-nan et dans presque toute la province de Canton, les habitants élèvent chez eux une espèce de perdrix appelée tchu-kî. On assure que les fourmis blanches quittent à l’instant les maisons où il y a un de ces oiseaux, sans doute parce qu’il en détruit une grande quantité pour se nourrir. Les Chinois disent poétiquement que le cri du tchu-ki change les fourmis blanches en poussière (1) ; que l’on prenne au propre cette expression emphatique : voilà une merveille ou une imposture ridicule.

Chaque année, au printemps, les rats jaunes se transforment en cailles jaunes, dans les déserts qui séparent la Chine de la Tartarie (^2) ; on voyait de même, en Irlande et dans l’Hindoustan, les feuilles et les fruits d’un arbre planté sur le bord de l’eau, se transformer en coquillages, puis en oiseaux aquatiques. Dans l’un et l’autre récit, remplacez l’idée de métamorphose parcelle d’apparition successive : la vérité se retrouve, l’absurdité s’évanouit.

L’améthyste est une pierre précieuse qui a la couleur et l’éclat du vin. A cette énonciation froidement exacte, le langage figuré substitue une image expressive : sans ivresse ; vin qui n'enivre pas. Le nom ainsi imposé fut traduit littéralement en grec; et l’on attribua à l’améthyste la propriété merveilleuse de préserver de l’ivresse l’homme qui en était paré.

Est-ce la seule hardiesse poétique, la seule métaphore qui ait été transformée en récit? Du thyrse qu’il porte à

(1) Jules Klaproth, Description de Vile de Hai-nan {nouvelles Annales des Voyages), deuxième série, tome vi, page 156.

(2) Eloge de Moukdem, pages 32 et 164.

la main, Bacchus indique une source à la troupe qui suit ses pas : « Le dieu a fait jaillir la source en frappant la « terre de son thyrse (1). » Ainsi Atalante altérée frappe de sa lance un rocher d’où sort à l’instant une source d’eau très-fraîche (2) ; et la poésie explique et consacre, dans un mythe brillant, le prodige que son style même a fait inventer à la crédulité.

L’histoire enfin et l’histoire naturelle se chargeront de pareilles erreurs. Si Rhésus, à la tête d’une armée considérable, opère sa jonction avec les défenseurs de Troie, les Grecs, épuisés par dix années de combats, doivent désespérer de la victoire. Cet arrêt d’une prévoyance bien commune exprimé en style poétique, devient une des fatalités de ce siège fameux ; les destins ne permettent point que Troie soit prise si, une fois, les chevaux de Rhésus ont goûté l’herbe des bords du Xanthe et se sont désaltérés dans ses eaux.

Pour célébrer la fête d’un saint révéré en Irlande, les poissons, si l’on en croit un écrivain du siècle, s’élèvent du sein de la mer, et passent en procession devant son autel ; après lui avoir ainsi rendu hommage, ils disparaissent (3). La fête du saint tombait sans doute au printemps, à l’époque où, devant la côte sur laquelle était bâtie son église, on voyait périodiquement affluer des colonnes de harengs, de thons ou de maquereaux.

Envoyé par l’empereur Justinien, près des Sarrasins de Phénicie et du mont Taurus, Nonnosus entend dire à ces peuples que, pendant la durée de leurs réunions religieuses, ils vivent en paix entre eux et avec les étran-

(1) Pausanias, lib. iv, cap. 36.

(2) Pausanias, Laconie, cap. 24.

(3) Gervais de Tilbery, Otia imper, cap. vin. Ilist. lût. de la France, tome XVII, page 87.

40 DES SCIENCES OCCULTES. — CHAP. lll. '

gers ; les animaux féroces respectent eux-mêmes celte paix \ universelle ; ils V observent envers leurs semblables et envers les hommes (1). Photius, à cette occasion, traite le voyageur de conteur de fables : Nonnosus a répété ce qu’il , avait entendu ; mais il a pris pour l’expression d’un fait, | une figure poétique usitée dans l’Orient, et qu’on retrouve littéralement dans le plus éloquent des écrivains hébreux (2) ; figure que les Grecs et les Romains ont sou- | vent employée dans le tableau de l’âge d’or ; et que Vir- | gile, moins heureusement peut-être, a transportée dans l’admirable peinture d’une épizootie qui désola le nord i de l’Afrique et le midi de l’Europe (3). i

Une fayeur vive et soudaine coupe la parole ; telle est | celle qu’on éprouve en se trouvant à l’improviste devant un animal féroce : c’est un fait bien connu. Mais on a dit, , en ce sens, qu’un homme, vu par un loup qu’il n’a pas aperçu, perdait la voix... L’expression figurée a été prise au propre. Non-seulement, elle a fourni un proverbe que l’on retrouve dans Théocrite et dans Virgile (4) ; mais , Pline et Solin l’ont adoptée. Celui-ci, très-sérieusem.ent, place en Italie « des loups d’une espèce particulière :

« l’homme qu’ils voient avant d’en avoir été vus, de- « vient muet ; il veut en vain crier, il ne trouve pas de « voix (5). »

(1) Phot. Biblioth. cod. iii.

(2) Isaï. cap. xi, v. 6, 7, 8.

(3) Virgil. Géorgie, lib.iii. Voyez aussi, Eclog. viii, vers 27.

(4) Théocrrl. Idyll. xiv, vers 12. Virgil. Eclog.ix, vers 54.

(5) Solin. cap. vin. Plin. Ilist. nat. lib. vin, cap. 22. Le même effet a été attribué aussi à une cause naturelle, parla superstition moderne. Une femme voit la nuit entrer chez elle, par la fenêtre, quatre voleurs ; elle veut crier et ne peut. Us prennent ses clefs, ouvrent ses coffres, s’emparent de son argent, et sortent par le même chemin... La femme alors retrouve la voix, et appelle du secours. On ne met pas en doute que l’impossibilité de crier, tant que les voleurs étaient dans sa chambre, ne fût l’effet d'un sortilège. Fromann, tract. De fascinatione..., pages 558, 559.

Les cavales de Lusitanie conçoivent par le souffle du vent; Varron, Golumelle, Pline et Solin (1) répètent cette assertion. Trogue Pompée (2) seul avait compris que, par une image brillante, on peignait la multiplication rapide de ces animaux, et leur vitesse à la course.

En lui promettant une riche part dans les biens que Dieu doit donner à son peuple, Moïse décide le Madianite Hobab à s’unir à la marche des Israélites : « Ne « nous abandonne pas, lui dit-il ; tu sais dans quels lieux « du désert il nous est avantageux de camper ; viens et « tu seras notre guide (3). » Sa marche, ainsi réglée, est ouverte par l’arche sainte avec laquelle s’avance et s’arrête tour à tour le peuple tout entier. Les prêtres qui l’environnent portent le feu sacré; la fumée est visible le jour, et la flamme pendant la nuit... Dieu même guide son peuple, la nuit par une colonne de feu, le jour par une colonne de fumée (4).

Vers la fin d’un combat opiniâtre, au moment d’une victoire longtemps disputée, les nuages amoncelés voilaient le jour et avançaient le règne de la nuit ; soudain ils se dissipent devant la lune qui, presque dans son plein, s’élève à l’Orient, tandis qu’à l’Occident, le soleil n’est point encore descendu sous l’horizon. Ces deux astres semblent réunir leurs clartés pour prolonger le jour et donner au chef des Israélites le temps d’achever la dé-

(1) Varro, De re rustica, lib. ii... Coliimel. lib. vi, cap. 27. Plin. Hist. nat. lib. viii, cap. 42. Solin. cap. 26.

(2) Justin, lib. xLiv,cap. 3.

(3) Numer. cap. x, v. 29, 32. « Ycni nobiscum ; noli nos relinquere ; tu « enim nosli in quibus locis per desertum castra ponere debeamus, et « eris duclor noster. »

(4) Pour donner le signal de lever le camp, Alexandre, poursuivant Darius, faisait allumer du feu au-dessus de ses tentes : les soldats étaient avertis par la fumée, dans le joui’, et par la flamme pendant la nuit. Q. Curt. lib. v, cap. 2.

faite de ses ennemis : Ce chef a arrêté le soleil et la lune,,.

Une pluie de pierres aceahle les vaineus dans leur fuite : elles partaient des frondes des Hébreux, qui excellaient dans l’usage de cette arme, ainsi que Josèphe prend soin de nous en instruire (1)... L’idée de substituer ici des faits ordinaires au merveilleux poétique ne nous appartient pas. Consulté par Oxenstiern (2), un rabbin lui expliqua de même ce miracle par des voies toutes natu- ; relies. L’auteur d’un livre aussi pieux que savant (3), voit dans la pluie de pierres une grêle violente, phénomène rare mais très-redoutable en Palestine : sa courte i durée empêcha, dit-il, que les Hébreux n’en fussent in» ) commodés. Il s’étonne d’ailleurs qu’on ait pris pour un récit historique, la peinture du soleil et de la lune arrêtés à la fois pour éclairer l’entière victoire des Hébreux ; que l’on ait pu y méconnaître l’emphase et le style figuré, propre aux cantiques et aux hymnes d’une poésie élevée dont, suivant lui, le livre de Josué a été entièrement extrait. Forts d’une telle autorité, nous étendrons plus loin notre assertion ; et, sans multiplier les citations par- j ticulières, nous dirons que, pour vérifier dans un exemple général la différence de l’expression poétique à la réalité, il suffit de lire l’histoire des Juifs dans la narration de Josèphe. La bonne foi de cet écrivain lui a attiré, de la part de quelques modernes, des reproches que ne lui adresse point Photius, chrétien aussi zélé qu’eux, mais juge plus éclairé (à). Il est bien injuste de lui sup-

(1) Cum essent funditores optimi... Ant. Judaïc. lib. iv,cap. o.

(2) Pensées du comte Oxenstiern^ tome i.

(3) J.-H. Van der Palme, Bybel voor de Jeugd. [Bible pour la jeunesse, n° VII, Leyden, 1817.) Voyez Archives du Christianisme au JlIX^ siècle^ octobre 1818, pages 335, 337.

(4) Phot. Bibl. cod. xlvii et ccxxxviii. Voyez la sortie que se permet contre Josèphe, le savant et peu judicieuxabbé de Longuerue, Longueruana, tome II, page 35.

poser l’intention de nier ou d’atténuer les miracles dont sa nation a été l’objet et le témoin, lui que l’on voit au contraire ajouter plus d’une fois des circonstances merveilleuses aux prodiges consacrés dans les livres hébreux. On aurait dû remarquer que Philon, dont la foi, la piété et la véracité ne sont point problématiques, se montre aussi près que Josèphe d’attribuer à des causes naturelles quelques miracles de Moïse. Ainsi, en parlant de la source qui jaillit du rocher d’Horeb : « Moïse, dit-il, « frappa le rocher ; et, soit que par un heureux hasard, « il eût ouvert l’issue à une nouvelle source, soit que les « eaux eussent d’abord été amenées là par de secrets « conduits et que leur abondance les fît sortir avec im- (( pétuosité, le rocher jeta autant d’eau qu’une fon- « taine (1). » Philon et Josèphe traduisent en style simple, exact et conforme au goût de leur siècle, le style oriental de la Bible ; quelques merveilles s’affaiblissent ainsi ou s’évanouissent sous leur plume : mais cette disparition, nous le verrons bientôt, n’a rien de réel ; elle ne porte aucune atteinte au respect que les deux écrivains juifs professent pour la sublimité des œuvres de Dieu.

Voyons, dans un dernier exemple, l’influence d’une autre cause seconder celle des expressions figurées, pour conduire la crédulité, d’un fait naturel, à un prodige extraordinaire. Suivant un historien arabe qui paraît avoir consulté les plus anciens écrivains de l’Orient (2), Nabuchodonosor était un roi feudataire de Syrie et de Babylonie, soumis à l’empire persan. Tombé dans la disgrâce du Boi des rois, et dépouillé de la royauté, il fut

(1) PhWo ']uà. De vita Mosis, lib. i... « Riipem percutit, quæ, etc. »

(2) Tebry... Ce fragment a été traduit en anglais par sir Fr. Gladwin. Nous en avons donné une traduction française : De la civilisation, etc., Introduction, note A... Voyez aussi d’Herbelot, Bibliothèque orientale, art. Bahman.

plus tard rétabli sur le trône, avec une grande augmentation de pouvoir, en récompense des succès qu’il avait obtenus dans son expédition contre Jérusalem. C’est sa disgrâce de plusieurs années, passées sans doute dans l’exil, que rappelle l’historien Josèphe : « Nabuchodonosor, dit-il, eut un songe dans lequel il lui sembla qu’étant privé de son royaume, il vivait sept ans dans le désert ; et qu’ensuite il se trouvait rétabli dans sa première dignité,., ; et tout cela s’accomplit, sans que personne, en son absence, osât s’emparer de ses états (1). » Daniel rapporte que le royaume de l^vibuchodonosov passa hors de ses mains; et qu’ensuite il y fut rétabli, ajoutant, comme l’historien arabe, avec un accroissement considérable de puissance {2). Si Daniel’dit de plus que (3), relégué dans la solitude avec les bêtes, ce roi brouta l’herbe comme un bœuf; que ses cheveux devinrent semblables à la crinière cVunlion (suivant les Septante), ou aux plumes d’un aigle (suivant la Vulgate), c’est une peinture de l’état de dégradation où se trouvait réduit le prince détrôné et exilé. ■ Gela n’est pas douteux, puisque, dans le passage que nous avons cité, Josèphe affirme qu’il transcrit purement, de bonne foi et sans y rien changer, le texte des livres hébreux. Ce tableau poétique finit, comme tant d’autres, par être pris pour un récit historique : les rabbins racontent que Nabuchodonosor, quoiqu’il eût la forme d’un homme ^ se croyait métamorphosé en bœuf; que ses cheveux ressemblaient à la crinière d’un ùow et ses ongles, démesurément grandis, aux serres d’un aigle. Enfin,

(1) Fl. Joseph. vtnL jud. lib. x, cap. 1 1 . Cette longue et paisible vacance du trône serait inexplicable dans un empire indépendant et absolu : elle est naturelle dans un état feudataire, au gouvernement duquel le chef suprême a pris soin de pourvoir.

(2) Daniel, cap. 4, v. 58, 33.

(3) Ibid. V. 29.

suivant saint Épiphane (1), Nabuchodonosor, conservant les sentiments et la pensée d’un homme, était réellement moitié bœuf et moitié lion.

En voyant reparaître, dans ces diverses peintures, les formes de Vhomme, du bœuf, du lion et de Vaigle, comment ne point se rappeler que ces quatre figures ont marqué, pendant 2155 ans, les points solstitiaux et équinoxiaux, et qu’elles ont, en conséquence, joué un rôle important dans les religions orientales? Une habitude dont les effets se sont reproduits plus souvent qu’on ne le soupçonne, l’habitude de mêler aux faits historiques, des traits empruntés à l’astronomie religieuse, a sûrement hâté les progrès de la crédulité, relativement à la métamorphose de Nabuchodonosor. Supposons encore, ce qui n’a rien que de probable, qu’à Babylone, il ait existé des représentations où étaient réunies ces quatre figures astronomiques ; que les Hébreux captifs en aient vu une à laquelle se soit rattaché, pour eux, le nom du Roi que leurs désastres rendaient sans cesse présent à leur souvenir, parce qu’il passait pour en être l’auteur ; avec quelle efficacité l’aspect de cet emblème n’aura-t-il pas aidé à la croyance du mythe merveilleux î

V. Que sont, en effet, les emblèmes pour la vue? ce que le style figuré est pour la pensée. Leur influence inévitable a créé un nombre aussi grand d’histoires prodigieuses.

Partout, dans l’antiquité, l’on exposait des emblèmes ingénieux, destinés à retracer ce qu’avaient de plus important, dans les dogmes et dans les souvenirs, la morale et l’histoire. Leur sens, bien compris dans le principe, s’obscurcit peu à peu, par l’éloignement des temps ; il se perdit enfin pour f irréflexion et l’ignorance. L’emblème

(I) s. Cpiphari. în Vita Daniel >

restait cependant; il frappait toujours la vue du peuple ; il commandait toujours la foi et la vénération. Dès lors la représentation , quelque absurde et monstrueuse qu’elle fût, dut prendre, dans la croyance générale, la place de la réalité qu’elle rappelait originairement. D’un symbole qui peignait la religion et les lois émanant de l’Intelligence suprême, naquit la croyance qu’un faucon avait apporté aux prêtres de Thèbes, un livre où étaient contenus les lois et les rits religieux (i). Certaines îles du Nil, suivant Dioclore (2), étaient défendues par des serpents à têtes de chien, et par d’autres monstres. Ces monstres, ces serpents n’étaient probablement que des emblèmes destinés à indiquer que les îles étaient consacrées aux dieux, et à en interdire l’accès aux profanes.

Combien de mythes et de prodiges dans les fastes de l’Égypte, combien dans les fastes de l’Inde et de la Grèce ont une origine analogue !

On l’a conté, on le répète encore, sans s’inquiéter si la chose n’est pas absurde : telle était la force de Milon de Crotone, que, lorsqu’il se tenait debout sur un disque étroit, on ne pouvait ni le déplacer, ni arracher de sa main gauche une grenade qu’il ne pressait pourtant pas assez fortement pour l’écraser, ni détacher les uns des autres les doigts étendus et serrés de sa main droite. Milon, dit un homme versé dans la connaissance des coutumes et des emblèmes religieux, Milon était, dans sa patrie, grand prêtre de Junon. Sa statue, placée à Olympie, le représentait, suivant le rit sacré, debout sur un petit bouclier rond, et tenant une grenade, fruit de l’arbre dédié à la déesse. Les doigts de sa main droite étaient étendus, serrés et même unis : c’est ainsi que les figu-

(1) Diod. Sic. lib. i, part, ii, § 32.

(2) Diod. Sic. lib. i, part, i, § 19.

raient toujours les anciens statuaires (1). Le vulgaire expliqua par des contes merveilleux, une imperfection de l’art, et des représentations mystérieuses dont on avait oublié le véritable sens.

Il n’est pas nécessaire de s’enfoncer dans l’antiquité, pour citer des faits analogues. Au moyen âge, on se servait de calendriers en figures, seul moyen d’instruction pour des peuples qui ne savaient pas lire. Pour exprimer qu’un saint martyr avait péri par la décollation, on l’y représentait debout, supportant dans ses deux mains sa tête séparée de son corps (2). On avait sans doute adopté d’autant plus facilement cet emblème, que depuis longtemps il fixait l’attention, et par conséquent les respects du vulgaire, dans le calendrier hiéroglyphique d’une religion plus ancienne (3).

Des calendriers, l’emblème passa naturellement aux statues et aux diverses représentations des martyrs. J’ai vu, dans une église de Normandie, saint Clair, saint Mithre à Arles, et en Suisse tous les soldats de la légion thébaine, représentés avec leurs têtes dans leurs mains. Sainte Valérie est ainsi figurée à Limoges, sur les portes de la cathédrale, et sur d’autres monuments (4). Le

(1) Apollonius de Tyane. Philostr. Vit, Apollon, lib. iv, cap. 9.

(2) Voyez Ménagiana, tome iv, page 103. — Quelques-uns de ces calendriers en figures doivent se trouver encore dans les cabinets des curieux.

(3) Sphœra Persica, Capricornus, Decanus ni... Dimidium figuiæ sine capite, « quia caput ejus in manu ejus est. » — Dans un calendrier égyptien, on remarque un emblème qui a pu donner naissance au mythe de Géryon,.. Vir triceps, dextra porrecla indicans. Monomœr. Ascendent... in Decanis œgyptiacis. Taurus. Decan. i... G grad. — Les personnes qui, partageant l’opinion des Hébreux, regardent Thistoire de Judith comme uneflclion pieuse, en découvriront l’origine dans une autre figure de ce calendrier ; Pisces. Decan. iii.... 26 grad. « Mulicr viro dormienti caput securi amputat. »

(4) C. N. Allou, J)escr^/)^^on des monuments du département de la Haute-tienne, page 143.

48 DES SCIENCES OCCULTES. CHAP. lli.

grand sceau du canton de Zurich présente, dans la même attitude, saint Félix, sainte Régula et saint Exuperantins (i)... Voilà certainement l’origine de la fable pieuse que l’on raconte de ces martyrs, comme de saint Denis (*2) et de beaucoup d’autres encore : saint Maurin à Agen (3), saint Principink Souvigny en Bourbonnais, saint Nicaise, premier évêque de Rouen, saint Lucien, apôtre de Beauvais, saint Liicain, évêque de Paris (4), saint Ralsème, à Arcis - sur - Aube, saint Savinien, k Troyes (5) ; la seule année 275 en fournit trois autres au diocèse de Troyes en Champagne (6). Pour faire naître cette légende, il suffit d’abord qu’un hagiographe contem” porain ait employé une figure énergique, mais dont nous nous servons encore ; que, pour peindre les obstacles et les périls qui pouvaient arrêter les fidèles empressés de rendre aux martyrs les derniers devoirs, il ait dit que l’enlèvement de ces restes sacrés et leur inhumation furent un véritable miracle : l’attitude dans laquelle les saints étaient offerts à la vénération publique détermina la nature du miracle, et autorisa à dire que, quoique

(1) Saiîit Lxuperantius ne se trouve pas sur les sceaux antérieurs à 1240.

(2) « Se cadaver mox erexitj,

c( Truncus truncum caput vexit^ c( Quo ferentem hoc direxit « Angelorum legio... »

Prose chantée à l’office de saint Denis jusqu’en 1789.

(3) Mémoires de la Société des Antiquaires de France, tome ni, pages 268,269.

(4) J. -A. Dulaure, Histoire physique, civile et morale de Paris (1821), tome 1, page 142.

(5) Promptuarium sacrum antiquitatum Tricassinœ diœcesis... f” 335 V. et 390 V.

(6) Le P. Deguerrois, La sainteté chrétienne, fol. 33, 34, 38, 39 et 48. — Dans une Vie de saint Par, l’un de ces trois martyrs, imprimée â Nogent-sur-Seinc, en 1821, on a reproduit ce récit merveilleux.

décapités, ils avaient marché, du lieu de leur supplice, à celui de leur sépulture.

VI. Jusqu’où n’ira pas une curiosité crédule qui admet toutes les explications, et recherche de préférence les plus merveilleuses? L’enveloppe d’une allégorie ou d’un apologue, quelque transparente qu’elle soit, arrête invinciblement son regard.

Le chant du coq met le lion en fuite... Au retour du jour qu’annonce le chant du "coq, les animaux carnassiersrentrent volontiers dans leurs tanières.

Des proverbes moraux, cachés sous un déguisement aussi transparent, n’en ont pas moins passé pour des axiomes de physique. Le besoin de l’amour soumet tout, et même la force la plus redoutable. La férocité du lion s’apaisait, dit- on, à la vue d’une femme sans voile (1).

Malgré la facilité de s’assurer du contraire, Elien rapporte que, de l’équinoxe de printemps à celui d’automne, le bélier dort couché sur le côté droit ; et sur le côté gauche, de l’équinoxe d’automne à celui de printemps (2) : erreur ridicule en histoire naturelle, vérité évidente dans le langage allégorique de l’ancienne astronomie.

On raconte que, dans l’armée que conduisait Xerxès contrôles Grecs, une jument enfanta un lièvre; prodige qui présagea Tissue de cette entreprise gigantesque (3), ce n’est là pourtant que la fable de la montagne qui accouche dune souris^ améliorée, peut-être, par un moindre éloignement des convenances physiques, et par l’allusion piquante d’un lièvre à une armée de fuyards.

Quand on a dit, pour la première fois, que des rats in-

(1) Leonem aiunt conspectis muliebribus pudendis desœvire.

(2) Aelian. Denat. anim. lib. x, cap. 18.

(3) Yaler. Maxim, lib. i, cap. 6, § 10.

nombrables, rongeant les cordes des arcs et les courroies des boucliei^s des soldats de Sennachérib, opérèrent la délivrance du roi d’Égypte qu’il tenait assiégé (1), voulait-on ! raconter un prodige? Non; mais peindre d’un seul trait i une armée que l’indiscipline et la négligence, poussées au comble, rendirent incapable de résister à l’attaque subite des Éthiopiens venus au secours du roi d’Égypte, et firent tomber presque entière sous le glaive des vainqueurs. Les prêtres, à la caste desquels appartenait le i roi, laissèrent volontiers prendre les expressions allé- i goriques dans le sens direct, et s’accréditer la croyance d’un miracle qu’ils attribuaient à leur divinité tutélaire, et qui dispensait l’orgueil national de la reconnaissance due ! à des alliés libérateurs. La tradition d’une délivrance miraculeuse s’étendit plus loin que l’apologue qui l’avait fait naître; Bérose, cité par Josèplie (2), dit que l’armée d’Assyrie fut victime d’un fléau, d’une peste envoyée par le ciel, et qui moissonna sur-le-champ cent quatre-vingtcinq mille hommes. Ainsi la vanité chaldéenne couvrait ! du voile d’un malheur inévitable, l’opprobre d’une défaite méritée. Les Hébreux, instruits aux mêmes sources i que Bérose, et d’accord avec lui sur le nombre des victimes (3), remercièrent le Dieu d’ Abraham et de Moïse, qui n’avait envoyé Vange exterminateur contre l’armée ' du conquérant que pour l’empêcher de détruire Jérusalem après avoir subjugué l’Égypte.

De la même manière, des fictions purement morales et qui ne se rattachent à aucun fait, deviendront des traditions historiques. Je pourrais citer la parabole tou-

(1) Herodot. lib. ii, cap. 14i.

(2) Fl. Joseph. Ant. jud. lib. x, cap. 2.

(3) Reg. lib. iv, cap. 19, v. 35. Paralip. lib. ïi, cap. 32, v. 21, Isai. cap. 37, V. 36.

chante du Samaritain secourant le blessé qu’avaient négligé le prêtre et le lévite. Elle passe aujourd’hui dans la Palestine pour une histoire véritable : des moines montrèrent'le lieu de la scène au voyageur Hasselquist (i). Le fait, après tout, n’a rien d’extraordinaire, rien qui révolte la raison ; et le cœur, qu’il intéresse, est tenté de croire à sa réalité. Moins soigneux de la vraisemblance, un sage voulut, dans un apologue, consacrer cette maxime, que c’est peu de sacrifier au salut de la patrie le luxe, les plaisirs, les richesses ; qu’il faut encore, et quoiqu’on soit retenu par les affections les plus chères, lui immoler sa vie : il feignit qu’au milieu d’une ville s’était ouvert un gouffre épouvantable que rien ne pouvait combler ; les dieux consultés répondirent qu’il ne se refermerait que quand on y aurait jeté ce que les hommes possèdent de plus précieux ; on y précipita vainement l’argent, l’or, les pierreries... Enfin, s’arrachant à un père, à une épouse, un homme généreux s’y lance volontairement, et l’abîme se referme sur lui. Malgré l’invraisemblance évidente du dénouement, cette fable, inventée en Phrygie ou empruntée d’une civilisation plus ancienne, passe dans l’histoire. On nomme le héros : c’est Anchurus, fils de Midas, fun des rois des temps héroïques (2). Tel est le charme du merveilleux que Rome, quelques siècles après, s’appropria ce récit qui, au lieu d’un précepte général, n’offre plus ainsi qu’un exemple particulier. Ce ne sera point le chef sabin Métius Cur-

(1) Hasselquist, Voyage dans le Levant, tome i, p. 184.

(2) Parallèles dliistoires Grecques et Romaines, % x. Cet ouvrage, faussement attribué à Plutarque, mérite, en général, peu de confiance ; mais on peut, ce me semble, admettre son témoignage, quand il s’agit de faire disparaître de Phistoire un fait évidemment fabuleux, et sur lequel les anciens annalistes de Rome sont loin de s’accorder. Callisthène, cité par Stobée [Sermo XLVIII), racontait de même le dévouement du fils de Midas, qu’il appelait Aegisleos.

tius, qui, au milieu de Rome presque conquise, aura laissé son nom à un marécage illustré par sa défense vigoureuse contre les efforts de Romulus (1) ; ce ne sera point un consul (2) chargé, suivant Tusage, par le sénat, d’enceindre d’une muraille ce marais sur lequel est tombée la foudre ; pour citer un patricien, un Gurtius, qui, au même lieu, se précipita tout armé dans un gouffre miraculeusement ouvert et refermé non moins miraculeusement (3), Rome emprunte à la Phrygie l’apologue d’Anchurus, et l’introduit dans sa propre his- i toire.

On sent que le désir d’augmenter l’illustration du i pays a favorisé un tel emprunt. Ce serait ici le lieu de ! montrer combien de fois, secourant la vanité d’une na- ! tion ou d’une famille, l’imposture officieuse a semé i l’histoire de prodiges, pour en effacer une tache ou y ajouter un ornement : dans un grand nombre d’exemples nous n’en choisirons qu’un seul. En vain la tradition, conservée par deux historiens graves (4) , rapporte que le féroce Amulius fit violence à sa nièce Rhéa Sylvia, et la rendit mère de Romulus et de Rémus. On répétera constamment que des amours du Dieu de la guerre naquirent les fondateurs d’une cité que devait élever au suprême pouvoir la faveur du Dieu de la guerre.

(1) Telle était la véritable origine du nom de Lacus Curtius, suivant ; l’historien L. Calpurnius Piso, cité par Varron (V arro, De lingua latina, lib IV, cap. 32). Voyez aussi Tite-Live (lib. i, cap. 12 et 13.)

(2) Cette opinion était celle de C. AeliusetdeQ. Lutatius (Varro,loc. cit.)

(3) Varron [loco citatd) rapporte aussi cette tradition ; mais c’est du ton d'un homme peu persuadé, puisqu’il appelle le héros qui se précipita dans le gouffre, un certain Gurtius, quemdam Curtium.

(4) C. Licinius Macer et M. Octavius, cités par Aurélius Victor, De origine gentis romance, cap. 19.

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