‹ Des sciences occultes, ou, Essai sur la magie, les prodiges et les miraclesChapitre 13 sur 55 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Enumération et discussion de ces causes. Apparences décevantes et jeux de la nature. Exagération des détails d’un phénomène ou de sa durée. Expressions impropres, mal comprises, mal traduites. Expressions figurées; style poétique. Explications erronées de représentations emblématiques. Apologues et allégories adoptés comme des faits réels.

Tel est l’attrait attaché aux faits extraordinaires, que l’homme peu éclairé s’afflige quand on le retire des rêves du merveilleux pour le replacer dans la vérité, et que les apparences les plus légères suffisent pour transformer à ses yeux, en êtres vivants ou en ouvrages mobiles des hommes, les immobiles ouvrages de la nature. Cet attrait, et le penchant à l’exagération qui en est une conséquence ; l’opiniâtreté des traditions qui rappelle comme subsistant encore ce qui a cessé depuis des siècles ; l’orgueil singulier que met un peuple à s’approprier, dans son histoire, les traditions fabuleuses ou allégoriques qu’il a reçues d’un peuple antérieur à lui ; les expressions inexactes, les traductions plus inexactes des récits anciens ; l’emphase propre aux langues de l’antiquité, et le style figuré, attribut essentiel de la poésie, c’est-à-dire du premier langage dans lequel les connaissances et les souvenirs aient été livrés à la mémoire des peuples ; le désir, naturel chez des hommes à demi éclairés, d’expliquer des allégories et des emblèmes dont le sens n’était

connu que des sages ; l’intérêt qui porte également les passions nobles et les passions basses à agir par le merveilleux sur la crédulité du présent et de l’avenir : telles sont les causes qui, séparées ou réunies, ont grossi les fastes de l’histoire d’un grand nombre de fictions prodigieuses (1), sans que les dépositaires des lumières eussent besoin de seconder celte création par leur impulsion puissante. Pour retrouver la vérité sous l’enveloppe du prodige, il suffira, tantôt, de mettre à côté de la merveille prétendue, un fait semblable, dont la superstition ne s’est point emparée, et tantôt d’écarter les accessoires, qu’y a rattachés quelqu’une des causes dont nous venons de signaler l’inlluence.

A Pieims , la sonnerie des cloches suffisait pour ébranler un des piliers de l’église Saiot-Nicaise, et pour communiquer à cette lourde masse une oscillation de quelque durée. Près de Damiette, un minaret construit en briques, recevait, de l’impulsion d’un homme placé au faîte, un mouvement très-marqué (:2). Ces accidents, que les architectes n’avaient, à coup sûr, ni combinés ni prévus, mettez-les à la disposition d’un thaumaturge : ils seront une œuvre de la Divinité. La mosquée de Jethro, à Hhuleh (3), est renommée pour son minaret tremblant. Le desservant pose la main sur la boule qui

(1) Il est une de ces fictions dont la production, la duréeol runiversalité ont tenu à la réunion de ces diverses causes. Elle nous a paru digne de devenir le sujet d’un Mémoire particulier. Voyez, à la fin du volume, la note A, Des dragons et des serpents monstrueux^ qui figurent dans un grand nombre de récits fabuleux et historiques.

(2) Macrisi, cité par Et. Qualrernère, Mémoires sur V Égypte, tome page 340.

(3) Hhuleh ou Hilleh, ville située sur l’Euphrate, dans le pachalik de Bagdad. En 1741 , le voyageur A’bdoul Kerym [Voyage de VInde à la Mekke^ Paris, 1797, pages 117-119) fut témoin du miracle: il avait essayé vainement de l’opérer lui-même ; il n’avait pas le secret du desservant.

le termine, et invoque Ali : à ce nom sacré, le minaret s’ébranle ; et le balancement en est si violent, que les curieux qui y sont montés craignent presque d’être précipité's en bas.

Parmi les métamorphoses et les merveilles consacrées dans l’histoire ou embellies par la poésie chez les Latins et les Grecs, plusieurs ne sont que la traduction historique de certains noms d’hommes, de peuples et de lieux : toutes s’expliquent par un principe simple ; au lieu de dire que le souvenir du miracle a créé le nom de l’homme, du peuple, du pays ou de la ville, il faut dire, au contraire, que le nom a enfanté le miracle. C’est ce que nous avons établi ailleurs (1), en indiquant, en même temps, l’origine de' ces noms significatifs.

Si l’amour du merveilleux a fait adopter les récits dont l’origine fabuleuse était si facile à dévoiler, à plus forte raison, il a dû s’emparer des jeux de la nature, tels que les apparences qui font rouler aux fleuves des ondes ensanglantées, et donnent à un rocher la ressemblance d’un homme, d’un animal, ou d’un navire.

Memnon est tombé sous les coups d’Achille. Les dieux recueillent les gouttes de son sang; ils en forment un fleuve qui coule dans les vallées de l’Ida. Tous les ans, au jour fatal qui vit le fils de l’Aurore périr victime de son courage, les eaux du fleuve reprennent la couleur du sang dont elles tirent leur origine ("2). Ici, comme dans mille autres occasions, la tradition grecque est copiée d’une tradition plus ancienne. Du mont Liban, descend le fleuve Adonis (3). Chaque année, à la même

(1) Essai historique et politique sur les noms d'hommes^ de peuples et dé lieux, par Eusèbe Sal verte. Passim.

(2) Q. C/à\aher, Prœtermiss. ah Homer. lib. ii.

(3) Traité delà dresse de Syrie (Œiivresde Lucien), tome v, page 143.

époque, il prend une teinte fortement rouge, et porte à la mer des flots ensanglantés. C’est le sang d’Adonis ; et ce prodige indique que l’on doit commencer les cérémonies de deuil en l’honneur du demi-dieu. Un habitant de Byblos expliquait le phénomène, en observant que le sol du mont Liban, aux lieux où l’arrose l’Adonis, est composé d’une terre rouge ; dans un certain temps de l’année, le vent, desséchant la terre, soulève et porte dans le fleuve des tourbillons de poussière de la même couleur. L’eau d’un lac, à Babylone, rougit pendant quelques jours : la couleur des terrains qu’elle baigne, dit Athénée, suffît pour expliquer le phénomène (1). Une supposition analogue peut rendre compte du changement de teinte qu’éprouve régulièrement le fleuve de rida. Dans la saison des pluies ou de la fonte des neiges, ses eaux atteignent probablement, et dissolvent en partie un banc de terre ocreuse , imprégnée de sulfure de fer, dont les vapeurs infectes qu’exhale alors le fleuve (2) font reconnaître la présence. L’apparence merveilleuse peut ainsi ne se reproduire qu’à une certaine époque, ou même qu’au jour précis où les eaux du fleuve ont acquis leur plus grande élévation.

C’est en Phrygie que Diane couronna l’amour d’Endymion ; on reconnaissait, de loin, la couche qui fut le théâtre de leurs plaisirs ; et l’on croyait en voir ruisseler un lait frais et éclatant de blancheur. A une distance moindre, le spectateur ne voyait plus couler qu’une eau limpide ; au pied delà montagne, on n’apercevait qu’un simple canal creusé dans le roc (3) : le miracle avait disparu ; une illusion d’optique, qui se dissipait d’elle-

(1) Alheiiæ. Deipnosoph. lib. ii, cap. 2. Plin. Hist. nat. lib. xxxi, cap. 5.

(2) Q. Calaber, Prœtermüs. âb Homer. lib. ii.

(3) Q. Calaber, ibid. lib. x.

même, suffisait néanmoins pour en perpétuer la croyance.

Un écueil voisin de l’île de Corfou offre l’apparence d’un vaisseau à la voile (1). Des observateurs modernes ont constaté cette ressemblance (*2) qui avait frappé les anciens, et qui n’est même pas un fait unique : dans un autre hémisphère, près de la terre des Arsacides, sort du sein des flots le rocher d’Eddystone, si semblable à un vaisseau à la voile, que les navigateurs anglais et français s’y sont plus d’une fois trompés (3) . On se borne aujourd’hui à noter cette singularité. Aux yeux des anciens Grecs, l’écueil voisin de Corfou était le vaisseau phéacien qui ramena Ulysse dans sa patrie, et que changea en rocher le dieu des mers, indigné que le vainqueur de son fils Polyphème eût enfin revu Ithaque et Pénélope.

Observons que ce récit n’a pas seulement pour base une fiction poétique : il rappelle la coutume pieuse, suivie par les navigateurs anciens, la coutume de consacrer aux dieux la représentation en pierre du navire qui les avait portés dans le cours d’un périlleux voyage. Agamemnon consacra un vaisseau de pierre à Diane, lorsque cette déesse, si chèrement apaisée, rouvrit à l’ardeur guerrière des Grecs le chemin de la mer. Un marchand avait, dans Corcyre, consacré à Jupiter une semblable représentation, que quelques voyageurs néanmoins croyaient être le vaisseau sur lequel Ulysse retourna dans sa patrie (4).

(1) Plin. Hist. natur. lib. iv, cap. 12.

(2) Observations sur Vile de Corfou, Bibliothèque universelle (littérature),

Page 1