‹ Des sciences occultes, ou, Essai sur la magie, les prodiges et les miraclesChapitre 17 sur 55 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Lutte d’habileté entre les thaumaturges : le vainqueur était reconnu pour tenir sa science du Dieu le plus puissant. Cette science avait pour base la physique expérimentale. Preuves tirées, lo de la conduite des thaumaturges; 2<> de ce qu’ils ont dit eux-mêmes sur la magie; les génies invoqués par les magiciens ont tantôt désigné les agents physiques ou chimiques qui servaient aux opérations de la science occulte, tantôt les hommes qui cultivaient cette science; 3° la magie des Chaldéens comprenait toutes les sciences occultes.

Toutes les fois que l’intérêt de la domination ou celui de la gloire divisa les collèges sacerdotaux, on dut voir se renouveler des combats analogues à ceux où triomphèrent Moïse et Zoroastre : leur effet nécessaire était de donner à la science occulte plus d’éclat et plus d’énergie. Jouet de la crédulité, esclave de la peur, si la multitude adorait volontiers comme des prodiges ou des miracles, des phénomènes naturels, des prestiges grossiers, moins de facilité secondait le thaumaturge, quand des hommes éclairés étaient à la fois ses rivaux et ses juges. On appréciait la merveille d’après des règles sévères de discussion. On exigeait, avant tout, qu’elle fût durable et ne déçût pas les yeux par une apparence fugitive. Le miracle devait opérer, non des tours d’adresse à la portée des charlatans vulgaires (i), mais des merveilles d’un ordre plus

(n Encore aujourd’hui, le dalaï-lama punit les prêtres de sa religion qui trompent le peuple en avalant des couteaux ou en vomissant des flammes. (Timkowski, Voyage à Pékin, tome i, page 460.)

élevé, comme serait la métamorphose d’une verge en serpent ; le prodige devait sortir de l’ordre commun par un caractère insolite, par la forme effrayante des sauterelles ou la grosseur énorme de la grêle qu’envoyait aux hommes le courroux céleste : il fallait surtout que le prodige eût été prédit par le thaumaturge, et arrivât au moment qu’avait fixé sa voix prophétique (1).

Victorieux dans les luttes d’habileté que réglaient ces lois , le thaumaturge se faisait reconnaître sans peine pour le disciple et l’interprète du Dieu puissant par excellence, du Dieu élevé au-dessus des autres dieux. En effet, la croyance pieuse qui rapportait à une inspiration de la Divinité tout ce qu’il y avait d’excellent dans les qualités d’un homme et dans ses oeuvres, dut s’appliquer spécialement à la connaissance et à la pratique des sciences occultes. Les résultats de vertus telles que la prudence, la tempérance ou le courage, se rapprochent par degrés, et admettent, entre leurs extrêmes les plus éloignés, une comparaison assez facile pour exclure communément le besoin de leur supposer une origine extraordinaire : il n’en était pas de même de résultats scientifiques toujours environnés de merveilleux, et dont on s’étudiait soigneusement à déguiser la liaison et les rapports avec les produits d’arts purement humains.

Ces considérations, si l’on s’y arrête sans préjugés, absoudront, je crois, les écrivains de la Grèce et de Rome du reproche d’avoir trop facilement donné place, dans leurs narrations, à de prétendus miracles dignes de leur mépris. Non-seulement ils croyaient, et ils devaient rapporter ceux dont s’honorait leur religion, et ceux que d’autres religions avaient consacrés : mais, con-

(1) Rabbi Meiraldabic. Semit. fideij, lib. t Gaulm. ii. De vüa et morte

Mosis, noie, pages 208 et 209.

naissant, ou soupçonnant du moins la liaison des miracles avec une science mystérieuse émanée des dieux, c’était l’histoire de cette science que, par leur exactitude, ils préservaient de l’oubli.

Le charlatanisme, V escamotage, si l’on me permet d’employer ce mot, ont certainement joué un rôle dans les œuvres des thaumaturges : nous aurons occasion de le prouver. Mais les tours d’adresse, quelquefois trèssurprenants, que font sur nos théâtres et dans nos places publiques, les prestigiateurs modernes, ont souvent pour principe des faits chimiques et physiques qui appartiennent à l’histoire de l’aimant, du phosphore, du galvanisme, de l’électricité : pour le grossier charlatan, le secret de ces prestiges est une série de recettes dont il n’a que la pratique ; les connaissances dont les recettes dérivent n’en forment pas moins pour nous une véritable science.

Et voilà ce que nous retrouvons dans les temples, aussitôt que quelques lueurs historiques nous permettent d’y pénétrer. Il est impossible de se livrer à des recherches suivies sur l’origine des sciences, sans apercevoir qu’une vaste branche des connaissances anciennes n’a pu fleurir qu’au fond des sanctuaires, et qu’elle composait une partie importante des mystères religieux. Tous les miracles qui n’appartenaient point à l’adresse ou à l’imposture, étaient les fruits de cette science occulte : c’étaient, en un mot, de véritables expériences de physique. Les formules, par l’exécution desquelles on en assurait le succès, durent faire partie de l’enseignement sacerdotal. Qui avait originairement conçu et rédigé ces formules scientifiques? Des sages, possesseurs d’un corps de doctrine, que leurs disciples ont désigné sous les noms de magie, de philosophie théurgique et de sciences transcendantes.

Pourquoi Mahomet refusa-t-il d’opérer des miracles, en avouant que Dieu lui en avait refusé le don ? Parce qu’il étaitétranger àla science occulte des thaumaturges. Pourquoi, de nos jours, Swedenborg, entouré de spectateurs trop éclairés, recourut-il à un subterfuge semblable, et dit-il que ses révélations étaient un miracle suffisant, et que ceux qui ne croyaient point à sa parole, ne se rendraient pas non plus à des miracles (1)? C’est qu’il savait que le temps des miracles est passé. Nous sommes, dit-on, trop éclairés pour y croire. N’est-ce pas dire, en d’autres termes : ce qui formait une science secrète, réservée uniquement à quelques êtres privilégiés, est rentré dans le vaste domaine des sciences accessibles à tous les esprits ?

Suivons notre assertion dans ses conséquences : il en est quatre que nous ne pouvons refuser d’admettre, et que nous devons, dès lors, constater par des faits.

V Des arts, depuis longtemps vulgaires, ont dû passer pour divins ou magiques, tant que leurs procédés sont restés secrets.

Sur le mont Larysium, dans la Laconie, on célébrait la tête de Bacchus an commencement du printemps : des raisins mûrs y attestaient le pouvoir et la bienfaisance du dieu ("2).... Les prêtres de Bacchus connaissaient l’usage des serres chaudes.

Des hommes industrieux avaient apporté dans les îles de Chypre et de Rhodes, Part de fondre et de travailler le fer. Une allégorie ingénieuse les présenta, sous le nom de Telchines, comme fils du soleil, père du feu, et de Minerve, déesse des arts ; l’ignorance et l’effroi qu’inspi-

(1) Swedenborg, Vera christ, relat. pages 846-850 De cœlo et in-

ferno prœfatio Abrégé des ouvrages de Swedenborg (par Daillant-

Latonche), in-8o, 1788, pages 37, 38, 293 et 294.

(2) Pausanias, Laconie, cap. 22.

rait le fer dont, les premiers, ils parurent armés, les transformèrent en magiciens, dont le regard même était redoutable.

Experts à traiter les métaux, les Finnois figurent aussi, dans les poésies Scandinaves, comme des nainssorciers, habitant les profondeurs des montagnes. Deux nains de la montagne de Kallova, très-habiles à forger le fer et à fabriquer des armes, ne consentirent, qu’à des conditions très-dures, à instruire des secrets de leur art, le forgeron Walland, si fameux dans les légendes du Nord pour la perfection des armes qu’obtenaient de lui les guerriers (1).

La supériorité des armes offensives et défensives avait trop d’importance aux yeux d’hommes qui ne savaient que combattre, pour qu’on ne la demandât point à un art surnaturel. Les armes enchantées, les boucliers, les cuirasses, les casques sur lesquels tous les traits s’émoussent, toutes les épées se brisent, les glaives qui percent, pourfendent toutes les armures, n’appartiennent point seulement aux romanciers de l’Europe et de l’Asie : ils naissent, dans les chants de Virgile et d’Homère, sous le marteau de Vulcain ; et dans les Sagas, sous la main des sorciers ou des hommes qui sont parvenus à surprendre leurs secrets.

2” Les œuvres de la magie étaient nécessairement circonscrites dans les limites de la science ; hors de ces limites, l’ignorance seule pouvait implorer son secours Le biographe d’Apollonius de Tyane se

moque, en effet, des insensés qui demandaient à la magie la couronne dans les combats du cirque, et le

(1) Deppir;^, Mémoires de la société des antiquaires de France^ tome v, page 223.

succès de leurs poursuites amoureuses ou de leurs spéculations commerciales (1).

3“ Dans les luttes d’habileté qu’élevaient entre les dépositaires de la science, des intérêts opposés, on avait à craindre de laisser apercevoir aux regards profanes, les bornes des moyens de la magie : pour prévenir ce danger, il devait donc exister, entre les thaumaturges, un pacte tacite ou formel dont les adversaires même les plus acharnés avaient intérêt à respecter les clauses? oui, sans doute.

Dans la mythologie grecque, il n’était pas permis à un dieu de défaire ce qu’un autre dieu avait fait. La même défense se retrouve dans la plupart de ces contes de fées que nos ancêtres ont empruntés à de plus anciennes traditions. L’histoire héroïque du Nord, à une époque très-antérieure au premier Odin, nous montre une magicienne (2) mise cruellement à mort par sa caste entière, pour avoir enseigné à un prince qu’elle aime le moyen d’abattre la main d’un magicien qui le voulait faire périr. Dans un recueil de narrations merveilleuses, dont l’origine hindoue serait difficilement contestée (3), on voit une magicienne et un génie, très-op-

(1) Philostrat. Vit. Apollon, lib.vii, cap. 16.

(2) Saxo Grammaticiis, Hist. dan. lib. i.

(3) L’origine hindoue des Mille et une Nuits,, soutenue par Hamnier et Langlès, est niée par M. Sylvestre de Sacy, qui attribue la composition de ce recueil à un musulman syrien et ne lui accorde pas plus de quatre siècles d’ancienneté. [Mémoire lu à V Académie des inscriptions et belleslettres^ le 31 juillet 1829.) Qu’un compilateur ait, il y a quatre cents ans, répandu un recueil de ces narrations en Arabie et en Syrie, cela est possible; qu’il fût musulman, on ne peut en douter, grâce au soin qu’il prend d’y placer des musulmans partout, sans distinction de temps ni de pays : mais cet écrivain en est-il le premier auteur? Non. 1® Plusieurs des j écits qu’il a rassemblés, se retrouvent dans des recueils hindous et persans, plus anciens que l’époque où l’on croit qu’il a écrit. 2<> Le judaïsme et le christianisme sont assez connus en Syrie et en Arabie; les sectateurs

posés dans leurs inclinations, et liés néanmoins par un traité solennel qui leur défend de s’entre-nuire, ou de se faire personnellement aucun mal. Ils y contreviennent, et d’abord s’opposent réciproquement des prestiges tels que l’on en retrouve dans tous les récits de ce genre. Aucun des deux ne voulant céder, ils finissent par se combattre à outrance, en se lançant des jets de matière enflammée qui tuent ou blessent plusieurs spectateurs, et finissent par donner la mort aux deux combattants (1).

A des êtres prétendus surnaturels, substituons des hommes comme nous ; les choses ne se passeront pas différemment. Ce ne sera qu’aveuglés par la fureur, qu’au risque de trahir un secret qu’il leur importe de conserver, ils emploieront des armes jusqu’alors prohibées entre eux, et qu’ils se montreront au vulgaire, frappés mortellement des traits miraculeux que leur prudence réservait pour l’épouvanter ou le punir.

4° Dans ces mêmes luttes enfin, le triomphe d’un

de ces deux religions, et surtout les chrétiens, devraient jouer un rôle dans des contes inventés depuis quatre cents ans, c’est-à-dire deux siècles environ après la dernière de ces fameuses guerres saintes où les enseignes de la croix firent reculer plus d’une fois l’étendard de l’islamisme : et pourtant on n’y voit figurer, en opposition avec les disciples de Mahomet, que des magiciens et des mauvais génies. 3® On y retrouve la tradition de l’existence, en Asie, de Pygmées, d’hommes qui ont la tète au-dessus des épaules et d’hommes à têtes de chiens : traditions que des auteurs grecs très-anciens avaient puisées en Orient {ci-dessus pages 60 et 61);. mais qu’on avait depuis vouées à l’ouhli comme des fables ridicules. 4° Enfin l’origine hindoue des récits primitifs se trahit dans l’histoire du brahme Pad-Manaba, protégé par le dieu Wishnou (xive nuit). .Jamais un musulman n’aurait inventé une fable si conti-airc à sa croyance religieuse. Si le compilateur syrien l’a copiée sans la défigurer, c’est sans doute parce que le fond en était trop connu, trop populaire, pour qu’il essayât de l’altérer.

(1) Les Mille et une Nuits [iv^ nuit), tome i, page 3!<S et (ve nuit), ibid, pages 320-322.

thaumaturge pouvait ne point paraître aussi décisif à ses adversaires qu’à ses partisans, surtout quand lui-même avait indiqué la merveille qu’il opérerait, et qu’il défiait son antagoniste d’imiter : celui-ci pouvait recouvrer la supériorité, en choisissant à son tour une épreuve où

sa capacité lui assurerait la victoire Cet argument

a sûrement été opposé plusieurs fois au spectacle des miracles. Nous dirons même que l’histoire devient inexplicable si l’on rejette l’opinion qui- lui sert de hase. Dans une lutte solennelle. Moïse a vaincu les prêtres égyptiens, Élie les prophètes de Baal. Loin de tomber aux pieds des envoyés du Dieu d’Israël, Pharaon poursuit à main armée le peuple que conduit Moïse ; Jézabel jure de venger, par la uiort d’Élie, les prêtres qu’il a mis à mort. Le roi d’Égypte, la princesse sidonienne, n’étaient cependant pas privés de leur raison : il faut donc supposer, ce qui est presque certain pour l’un et probable pour l’autre, qu’ils étaient initiés dans la science secrète de leurs prêtres. L’insuffisance momentanée de cette science, la victoire du thaumaturge ennemi, ne furent alors à leurs yeux qu’un accident facilement explicable, qu’une défaite momentanée, qu’en d’autres occasions compenserait la victoire.

Rien n’est plus propre à confirmer nos idées qu’un coup d’œil sur la manière dont, en général, opéraient les magiciens. Leur art paraît moins un secours et un bienfait continuel de la Divinité, que le produit d’une science péniblement acquise et difficilement conservée. Pour opérer magiquemenl, pour conjurer les génies et les dieux, et les contraindre à agir, il fallait des préparatifs très-étendus, sur la nature et l’action desquels on jetait un voile mystérieux. On devait recueillir en secret des plantes et des minéraux, les combiner de diverses manières, les soumettre à l’action du feu ; et faire à

peine un pas sans répéter des formules ou sans ouvrir des livres dont l’oubli ou la perte entraînait la privation de tout pouvoir magique. Telle était la marche de la plupart des thaumaturges, véritables écoliers en physique expérimentale ; forcés de rechercher sans cesse, dans les livres sacrés, des prescriptions que, faute d’une théorie raisonnée, ils n’avaient pu se rendre propres et graver dans leur entendement.

Des traces de l’existence de ces livres se retrouvent chez un peuple tombé aujourd’hui dans la plus hideuse barbarie, mais dont les traditions remontent à une civilisation très-ancienne , et probablement assez avancée (1). Les Baschkirs croient que livres noirs, dont le texte a été originairement écrit en enfer, donnent à l’homme qui les possède, s’il est capable de les interpréter, un empire absolu sur les démons et sur la nature. Cet homme les transmet, par héritage, à celui de ses élèves qu’il en juge le plus digne, et avec eux le

pouvoir qu’ils lui conféraient (2) De bons ouvrages

sur la physique et la chimie appliquées aux arts remplaceront pour nous, avec avantage, les livres magiques des Baschkirs. Et sommes-nous bien loin du temps où certains personnages, médiocrement intéressés à ce que notre espèce soit plus éclairée que crédule, auraient prétendu que de pareils ouvrages ne pouvaient avoir été produits que par le principe du mal ?

Mais il est temps de consulter les thaumaturges eux-mêmes sur la nature de leur art.

(1) Les Baschkirs, comme les Lapons, les Boiirates, les Ostiaks et les Samoïèdes, font usage, depuis un temps immémorial, de noms de famille héréditaires. (E. Sal verte. Essai sur les noms cVhommeSj de peuples et de lieux, tome i, page 143.)

(2) Annalen der Erd-Vœlker~und-Staaten-Kunde.

Apollonius (1) se défend d’être au nombre des magiciens : ce ne sont, dit-il, que des artisans de miracles. Échouent-ils dans leurs tentatives , ils reconnaissent qu’ils ont négligé d’employer telle substance, ou de brûler telle autre. Charlatans maladroits, qui laissaient apercevoir le travail et les procédés mécaniques ! Sa science, à lui, est un don de Dieu, une récompense de sa piété, de sa tempérance, de ses austérités; et, pour opérer des miracles, il n’a besoin ni de préparatifs ni de sacrifices. Cette prétention, qui rappelle celles des Pénitents hindous, annonce seulement un thaumaturge plus adroit que ceux qu’il déprise, et plus sûr de son fait. Ce qu’il dit des haumaturges vulgaires prouve, comme nous l’annonçons, qu’ils n’étaient que des manœuvres dans l’art des expériences physiques.

Chærémon, prêtre et écrivain sacré, enseignait l’art d’évoquer les dieux, même malgré eux, en sorte qu’ils ne pussent s’éloigner sans avoir opéré le prodige demandé. Por phyre, réfutant Chærémon, affirme que les dieux ont enseigné les formules et les caractères avec

lesquels on peut les évoquer (2) Ce n’est ici que

l’attaque d’une école de sciences occultes, contre une autre école ; ce n’est qu’une dispute de mots. Les êtres qui obéissaient aux conjurations n’étaient pas les dieux qui avaient dicté les formules dont émanaient les conjurations ; lamblique nous fait connaître les uns et les autres.

Voulant expliquer comment l’homme a de l’empire sur les génies, il distingue ceux-ci en deux sortes ; les uns divins, et dont on n’obtient rien que par des prières et la pratique des vertus ; ce sont les dieux de Por-

(1) Philostrat. Vit. Apollon, lib. i, cap. 2.

(2) Euseb. Prœp. evang. lib. cap. 8, 9, 10 et 11.

phyre. Les autres, qui correspondent aux dieux obéissants de Chærémon, sont définis par le théurgiste : « Des esprits dénués de raison, de discernement et d’in- « telligence ; doués (chacun à la vérité pour un seul « objet) d’une puissance d’action supérieure à celle que « l’homme possède ; forcés d’exercer la propriété qui « leur appartient, quand l’homme le leur commande ; « parce que sa raison et son discernement, qui lui font « connaître l’état dans lequel chaque chose existe, l’é- « lèvent au-dessus de ces génies, et les soumettent à sa « puissance (1)... » Assistons maintenant à un cours de chimie ou de physique expérimentale. « Il existe, dit le professeur, des substances par lesquelles s’opèrent des prodiges impraticables à l’homme réduit à ses focultés personnelles, tels que de faire jaillir des étincelles de la glace, ou de produire de la glace sous une atmosphère embrasée ; mais chacune a une propriété unique qu’elle exerce sans but comme sans discernement. Agents aveugles, elles deviennent des instruments de miracles dans les mains de l’homme qui, par le raisonnement et la science, sait s’en rendre maître, et en appliquer judicieusement les propriétés et l’énergie...» Le professeur a peint avec exactitude les substances que mettent en œuvre la physique et la chimie ; et ce qu’il

(1) laiiiblichus, />e my ster iis, cdi^. 31. Invocationes et opéra hominum

adversus spiritus « Est etiain aliud gémis spiritnum indiscretum et

« inconsideratum, quod unam numéro potentiam est sortitum unde

« unum uni tantum operi addictum est Jussa et imperia violenta

« diriguntur ad spiritus nec utentes propria ratione, nec judicii discretio- « nisque principium possidentes. Cum enim cogitatio nostra habeat ra-

« tiocinandi naturam atque discernendi qua res ratione se habet

« spiritibus imperare solet, non utentibus ratione et ad unam tantum ac~

« tioneni determinatis imperat, quia natura nostra intellectualis præ-

« stantior est quam intellectu carens, etsi illud in mundo latiorem habeat « actionem. »

en dit, lamblique l’a dit des génies du second ordre.

Le professeur continue : « Quand un ignorant essaye une expérience, sans observer les procédés qu’il faut

suivre, il manque l’expérience Toute l’expérience

manquera, si l’on omet d’employer, conformément au procédé indiqué par la science, une seule des substances dont l’usage est prescrit. » Aux mots ignorant^ expériences^ procédés, substances, substituons profanes, œuvres religieuses, rites, divinités ou génies, le professeur se trouvera avoir traduit deux passages d’iamblique sur la marche à suivre pour opérer des miracles (1).

Des génies subordonnés au pouvoir magique, les uns doivent être évoqués en langue égyptienne, les autres en langue persane (2) ; ne serait-ce point que les formules magiques consistaient dans des recettes de physique, que chaque temple conservait, rédigées dans sa langue sacrée? les prêtres égyptiens opéraient un miracle par un procédé ignoré des prêtres persans ; et ceux-ci, par un procédé différent, opéraient la même merveille ou lui opposaient quelque autre merveille aussi brillante.

Aux esprits sévères que révolte l’idée de voir transformer en êtres surnaturels des agents physiques, montrons divinisées les plus simples opérations de l’industrie. Chez les Romains, disciples de ces Étrusques qui, tenant de la religion leur civilisation originaire, rapportaient à la religion leur existence tout entière, qu’étaient les dieux appelés par le flamen à la fête célébrée en l’honneur de la terre et de la déesse de l’agri-

(1) « Quando profani tractant sacra contra ritus, frustratur eventus, »

(lamblich. De mysterüs, cap. 30.) « Uno prœtermisso numine sine ritu,

communis ipsa religio finem non habet.n {Ibid, cap. 33).

(2) Origen. Contr. Gels. lib. i.

culture ? Leurs noms le disent : l’ouverture de la terre en jachère ; le second labour ; le troisième ; les semailles ; le quatrième labour, qui enterrait la semence; le hersage ; le sarclage à la houe ; le second sarclage ; la moisson ; l’enlèvement et le transport des gerbes; l’engrangement ; la sortie des grains pour les moudre ou les vendre (1)... Le prêtre énumérait les opérations de l’agriculture ; la superstition les divinisa.

La même superstition transforme en êtres surnaturels, les hommes dont l’habileté produisait des œuvres audessus de la capacité du vulgaire. L’art de traiter les métaux fut divinisé sous le nom de Vidcain. Les premiers ouvriers en fer, connus chez les Grecs, les Telchines (2) , traités d’abord de magiciens, passèrent ensuite pour des demi-dieux, des génies, des démons malfaisants. Les Fifes (fées ou génies) étaient citées en Écosse, comme excellant dans les arts (3) ; et nous devons probablement à une croyance semblable, l’expression proverbiale, travailler comme les fées. « Les gnomes, disent les cabalistes, gens « de petite stature, gardiens des trésors, des minières et

(1) Servius, In Virgil. Géorgie, lib. i, vers. 21 et seq. Et Varro, De re rust. lib. I, cap. 1... Noms des divinités : Vervactor... Reparator... Imporcitor... Insitor... Obarator... Occator... Sarritor... Subruncinator... Messor... Convector... Conditor.... Promitor. — L’amendement des terres était aussi divinisé sous le nom de Sterquilinius ou Stercilinius.

(2) Suidas, verbo Telchines. Voyez l’article des Telchines dans les Dictionnaires de la Fable de Noël et de Chompré et Millin. — Des hommes attachés au culte de la nature, de la terre divinisée (Cybèle, Magna Mater, etc.), répandirent sur divers points Fart de travailler les métaux; ils furent connus de chaque peuple sous des noms différents, Telchines, Curètes, Dactyles idéens, Corybantes, etc.; mais tous appartenaient au même corps sacerdotal, et se transmettaient leurs connaissances de génération en génération. C’est pour cela que les écrivains anciens, tantôt les confondent, et tantôt disent que les uns furent les ancêtres des autres. Diod. Sic. Pausanias, Strabo.

(3) Revue encijclopédique, tome xxxi, page 714.

« des pierreries..,, sont ingénieux, amis de l’homme

c< Ils fournissent aux enfants des sages tout l’argent « qu’ils peuvent demander, etc. (1). » La crédulité, dans plusieurs pays de l’Europe, peuplait les mines de génies ; on les voyait, sous la figure d’hommes bruns, petits, mais robustes , toujours prêts à punir de son indiscrétion, le profane qui venait épier leurs travaux. Tout ce qu’on a dit de ces génies ou des gnomes, pouvait se dire i des mineurs eux-mêmes, dans un temps où leur art, dérobé aux regards du vulgaire, était exclusivement destiné à accroître less richesses et à soutenir la puissance de la classe éclairée.

Le voile de l’allégorie, toujours plus clair, se déchire j dans les récits orientaux : les ouvriers qui exploitent des mines d’acier, y sont appelés les génies de ces mines. Ces génies se montrent si sensibles à un festin splendide qu’un prince leur a fait servir, qu’ils accourent à son aide, dans une conjoncture où sa vie ne peut être sauvée que par leur reconnaissance (2).

On peut quelquefois encore signaler la gradation qu’a suivie une pareille métamorphose. Agamède (3), dans ^ Homère, est une femme secourable, instruite des pro- | priétés de tous les médicaments qui naissent sur la terre; Orphée était un sage interprète des dieux (4), qui entraînait après lui, non moins que les animaux féroces, les hommes sauvages qu’il civilisait, par le charme des vers et l’harmonie du langage ; les historiens qui ont servi de guide à Diodore, peignaient comme purement naturelles

(1) Le comte de Gabalis ou Entretiens sur les sciences secrètes. Second entretien J pages 48 et 49.

(2) Mille et une Nuits, tome vi, pages 344-347, ccccLxxxixe nuit,

(3) Homer. Odyss. lib. iv, vers. 226. lliad. lib. xf, vers. 737-739.

(4) Horat. De art. poet. vers. 390-393.

les connaissances de Gircé et de Médée (1), connaissances relatives surtout à l’efficacité des poisons et des remèdes : la mythologie a conservé aux deux filles d’Aëtès la réputation de magiciennes redoutables ; des poètes postérieurs à Homère peignent Orphée comme un magicien très-habile (2); Théocrite fait d’Agamède la rivale, dans les arts magiques, de Médée et de Gircé (3).

Les prêtres, qui, en Égypte, tenaient le premier rang après le souverain pontife, et qui luttèrent d’habileté contre Moïse, sont appelés magiciens dans les traductions de l’Exode, et les opérations de leur art y sont qualifiées d'enchantements (4). Un archéologue qui a fait de la langue et de l’histoire des Hébreux une étude approfondie, M. Drummond, croit ces traductions inexactes : suivant lui, le texte ne parle que d'opérations secrétes et non magiques; le titre des prêtres, chartomî, dérivé d’un mot qui signifie graver des hiéroglyphes, n’exprime que l’intelligence qu’ils possédaient de tous les hiéroglyphes sans exception (5).

Qu’étaient les prophètes que Pythagore consulta à Sidon, et dont il reçut des instructions sacrées? les descendants, les héritiers de la science de Mochus le phijsiologue , d’un sage versé dans la connaissance des phénomènes de la nature (6). Si Justin n’hésite pas à admettre comme réels, la plupart des miracles attribués à Apollonius de Tyane, il n’y voit que des preuves éclatantes de la haute science du thaumaturge (7).

(1) Diod. Sic. lib. ii, cap. 1, G.

(2) Euripid. Iphigcn. in Aulid. vers, il et i2. Cijclop. vers. 642.

(3) Theocrit. Idyll. ii, vers. 15 et 16.

(4) Exod. cap. 7, vers. 22; cap. 8, vers. 7.

(5) W. Drummond. Memoir on the antiquity of the zodiacs of Esneh and- Denderah (8<>, London, 1823), pages 19-21.

(6) 00(710X070;... lamblich. De vita Pythag. cap. 3.

(7) S. Justin. Quœst, et resp. ad orthodox... Qiiœst. 24.

Enfin le savant Moses Maimonide (1) nous révèle que la première partie de la magie des Chaldéens était la connaissance des métaux, des plantes et des animaux. La 1 seconde indiquait les temps où les œuvres magiques pou- | vaient être produites; c’est-à-dire les moments où la ij saison, la température de l’air, Tétât de l’atmosphère, j secondaient le succès des opérations physiques et chi- I miques, ou permettaient à l’homme instruit ^et attentif | de prédire un phénomène naturel, toujours imprévu i pour le vulgaire... Le mystère de la magie s’évanouit : ^ introduits dans le sanctuaire des sciences occultes, nous n’y voyons qu’une école où l’on enseignait les diverses i branches des sciences naturelles. Et nous pouvons admettre dans le sens littéral, tout ce que racontent la mythologie et l’histoire, d’hommes et de femmes que des instituteurs habiles avaient investis de la possession des secrets de la magie, et qui souvent s’y montraient supérieurs à leurs maîtres. Il suffisait qu’après avoir subi les j épreuves prescrites pour s’assurer de sa discrétion, l’élève se livrât avec zèle à l’étude de la science occulte, et ! que sa persévérance et sa capacité lui permissent d’en reculer les bornes ; avantage qu’il gardait ensuite pour lui-même ou qu’il ne communiquait partiellement qu’aux objets d’une bienveillance particulière.

(0 Moses Maimonides, More nevochim, lih. iii, cap. 37.

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