CHAPITRE VH
Erreurs mêlées aux connaissances positives ; elles sont nées, tantôt d’impostures volontaires, et tantôt du mystère qui enveloppait la science sacrée. Impostures, promesses exagérées des thaumaturges; charlatanisme, escamotage; tours d’adresse plus ou moins grossiers; emploi du sort, et facilité d'^en diriger le résultat. Oracles : à l’équivoque, à l’imposture, se joignirent, pour assurer leurs succès, des moyens naturels, tels que le prestige du ventrüoquisme, les vertiges, etc.; et enfin des observations exactes, mais très-simples.
Si les thaumaturges avaient cultivé la science pour le noble plaisir de s’éclairer, et de répandre, parmi leurs semblables, de brillantes et utiles lumières, nous n’aurions plus à chercher dans leurs œuvres, que des vestiges de doctrines incomplètes sans doute, mais pures, mais exemptes d’un vil alliage. Il n’en est point ainsi : conquérir une vénération et une docilité sans bornes, tel était le but de la magie ; tout ce qui aidait à l’atteindre parut légitime : le secours de l’adresse et les ruses de l’imposture, comme l’emploi des connaissances les plus sublimes.
Il fallait conserver le sceptre après l’avoir conquis ; il fallait montrer partout un pouvoir surnaturel, et cacher la main de l’homme, lors même qu’il eût été glorieux à l’homme de divulguer l’empire que son génie pouvait exercer sur la nature. Un secret religieux enveloppa les principes de la science; une langue particulière, des ex-
pressions figurées, des allégories, des emblèmes en voilèrent les moindres détails. L’espoir de deviner ces énigmes sacrées fit naître, parmi les profanes, mille conjectures extravagantes; loin de les dissiper, le thaumaturge les aida à se répandre : c’était autant de garanties de l’impénétrabilité de son secret. Mais les opinions absurdes qui en dérivèrent ne furent pas, nous le verrons, le seul mal que la conservation de ce secret ait alors causé à l’esprit humain.
Nous discuterons successivement ces deux sources d’erreurs : leurs conséquences font partie de l’histoire de la magie et de l’histoire de la civilisation.
Le présent agit peut-être moins fortement que l’avenir sur l’esprit humain. L’un, positif et limité, circonscrit la crédulité dans ce qu’il présente de réel ; le vague de l’autre la livre aux rêves indéfinis de la crainte, de l’espoir et de l’imagination. Le thaumaturge pourra donc promettre ; il pourra faire croire des merveilles qu’il n’aura pas lui-même l’espoir de réaliser.
Rien de plus absurde que les détails du rajeunissement d’Eson, par les enchantements de Médée; mais, avant les Grecs, les Arabes et les Hébreux avaient cru possible cet étrange miracle : suivant les traditions rabbiniques, Moïse, près de mourir, demandait que son corps fût divisé en morceaux, pour être ensuite ressuscité par un ange bienfaisant (1).
N’assignant point de bornes au pouvoir des thaumaturges, la crédulité dut, par cela même, les forcer souvent à recourir à l’adresse, pour refuser, sans se compromettre, un miracle impossible. Un Gilicien vient implorer Esculape dans son temple : de riches présents, de pompeux sacrifices, des promesses magnifiques, des
(1) Gaulm^n, De vita et morte iMosis, note, lib. ii, page 828.
prières ferventes pourront, il l’espère, déterminer le dieu à lui rendre un œil qu’il a perdu. Instruit, par des moyens usités alors dans tous les temples, et aujourd’hui dans toutes les institutions de Police, Apollonius de Tyane déclare que cet homme n’obtiendra point ce qu’il demande ; il en est indigne ; la perte de son œil a été la juste punition d’un adultère incestueux (I).
Lors même que la merveille demandée n’excède point les ressources de la science, il importe d’occuper l’attention du spectateur, de lui dérober les opérations mécaniques des thaumaturges, ou l’embarras qu’ils éprouvent quand le résultat désiré se fait trop longtemps attendre. Cet art, si familier aux prestigiateurs modernes, ne l’était pas moins à ceux de l’antiquité.
Ce que les premiers obtiennent par des plaisanteries plus ou moins ingénieuses, les autres y parvenaient par des cérémonies propres à inspirer le respect et l’effroi. La troisième partie de la magie des Chaldéens appartenait toute entière à ce genre de charlatanisme ; elle enseignait les gestes, les postures, les paroles intelligibles ou inintelligibles qui devaient accompagner les opérations du thaumaturge (2). Les prêtres de Baal, dans leur lutte inégale contre le prophète Élie, se faisaient aux bras des entailles plus visibles que profondes (3) ; le théurgiste de Grèce et d’Italie menaçait les génies trop lents à lui obéir, de les évoquer par un nom redoutable pour eux (4) : de l’une ou de l’autre manière on cher-^ chait à gagner du temps, à distraire l’attention ; pénétrés de compassion ou de crainte, les spectateurs fixaient un
(1) Philostrut. Vit. Apollon, lib. i, cap. 7.
(2) Moses Maimonides, More nevochim, lib. iii, cap. 37.
(3) Reg. lib. iii, cap. 18, vers. 28.
(4) Lucan. Pharsal. lib. vi, vers. 745. Stat. Theb. lib. iv, vers. 156.
œil moins défiant sur les pratiques secrètes propres à consommer une merveille trop lente à s’opérer.
Mais, nous l’avons déjà observé, ce n’était guère que dans des luttes d’habileté élevées entre les thaumaturges, que l’on avait à combattre de pareils obstacles. Partout ailleurs, la crédulité allait au-devant du miracle. Combien de récits, par exemple, ne nous présententils pas des empreintes de sang merveilleusement conservées depuis des siècles, pour rendre témoignage d’un crime ou d’une punition célèbre ! Introduits, en 1815, dans la chambre où fut poignardé David Rizzio, des voyageurs rapportent qu’on leur fit remarquer, sur le plancher, des gouttes de sang, qu’on a soin, leur dit-on, de repeindre à neuf tous les ans (1). Chaque année aussi, à Blois, à l’époque de la foire, le concierge du château répand du sang dans la chambre où fut massacré le duc de Guise, et le montre aux curieux, comme le sang de ce martyr de la Ligue. Voilà l’histoire de toutes les empreintes de ce genre, à l’aveu près.
La tête d’une statue a été renversée par la foudre, et jetée dans le lit du Tibre ; les augures indiquent l’endroit où on la retrouvera ; et l’événement confirme leur
prédiction (2) Ils avaient pris sans doute, pour être
sûrs de leur fait, des mesures infaillibles, les mêmes mesures qui, en d’autres temps et en d’autres pays, ont fait rencontrer, dans le lit des fleuves, dans les grottes, dans les forêts, tant d’images saintes et miraculeuses (3) .. .
(1) Voxjage inédit en Angleterre en 1815 et 1816... Bibliothèque universelle, Littérature, tome yii, page 383.
(2) Cicer. De divinat. lib. i, § 10.
(3) Swinburn [Voyage dans les Deux-Siciles, tome i, page 199) suppose que, lors des invasions des Sarrasins en Italie, les chrétiens fugitifs cachaient souvent les objets de leur dévotion dans des endroits peu accessibles, où, après un certain laps de temps, le hasard seul les faisait re*
CHAP. VII
Dernièrement, je dirais presque hier, un lapin, un chien, deux bœufs, n’ont-ils pas ainsi révélé à l’adoration des Portugais, une Madone, que bientôt après on a remerciée solennellement de la chute des hommes qui voulaient arracher le peuple à l’esclavage de l’ignorance et du fanatisme ? Nul n’a pu, sans courir risque de la vie, essayer de dévoiler l’imposture... en 1822 (1).
A Témessa, une vierge, chaque année, devait être sacrifiée aux mânes de Lybas. L’athlète Euthymus veut mettre un terme à cette barbarie. Il ose défier au combat le spectre de Lybas, qui se présente à lui noir, horrible, vêtu d'une peau de loup. L’athlète intrépide triomphe, et le spectre, de rage, se précipite dans la mer (2). Déguisé, et tel qu’au moyen âge on peignait les loups-garous, qu’un prêtre ait joué le rôle du spectre et n’aitpasvoulusurvivreàsa défaite, je penched’autant plus à le croire, que le vainqueur disparut bientôt après, sans que l’on ait jamais connu le genre de sa mort. Les collègues du spectre étaient probablement , sur ce point, mieux instruits que le public.
trouver. Mais, sur tous les points de l’Europe chrétienne, en des pays que n’ont jamais envahis les musulmans, on a, dans les temps d’ignorance, retrouvé des crucifix, des statues, des images, qui n’ont pas manqué ensuite d’opérer des miracles. N’attribuons pas à un hasard trop souvent répété, les œuvres d’une politique habile et persévérante; et souvenonsnous que d’autres cultes ont aussi offert à la vénération des hommes des images merveilleusement retrouvées. Ainsi, l’on adorait à Fatras une statue de Vénus que des pêcheurs avaient retirée de la mer, en ramenant leurs filets. (Pausanias, Achaic. cap. 21.) Des pêcheurs de Méthymne amènent à terre une tête sculptée en bois d’olivier : l’oracle prescrit aux Méthymnéens d’adorer cette tête sous le nom de Bacchus CéphalUnien. (Pausanias, Phocic. cap. 19.)
(1) Marianna Baillic, A sketch of the manners and oustoms of Portugal, etc. London, 1824... Nouvelles annales des voyages, tome xxx, page 405.
(2) Pausania-s, EUac. Iit>. n, can. 6.
114 DKS SCIENCES OCCULTES. — CllAP. VII.
Sinan-Raschid-Ecldin (1), chef des Bathéniens ou Ismaélites de Syrie, cacha dans une cavité, un de ses affidés, dont la tête seule paraissait au dehors : entourée d’un disque de bronze figurant un bassin, et de sang nouvellement répandu, elle semblait récemment coupée. Il découvre la tête devant ses disciples, et somme le mort de lui répondre sur ce qu’il a vu depuis qu’il a cessé de vivre. Le docile interlocuteur fait, comme il lui a été prescrit, une brillante peinture des célestes délices ; il déclare qu41 aime mieux continuer à en jouir que de revenir à la vie ; il recommande, comme le seul moyen d’y parvenir, l’obéissance la plus aveugle aux ordres de Sinan. Cette scène redouble l’enthousiasme, le dévouement, le fanatisme des auditeurs... Après leur départ, Sinan tue son complice et met en sûreté le secret de son miracle.
A quoi bon rapporter en détail des supercheries si visibles que la plus adroite mérite à peine le nom d’cscamotaqe ?
L’art d’en imposer à nos sens, malgré notre attention et notre incrédulité, l’art de V escamoteur^ répondrai-je, n’est point étranger au sujet que je traite, s’il a pu servir l’intérêt, l’ambition, la cupidité, la politique des hommes qui mettent à profit la crédulité de leurs semblables.
Il l’a pu, et dans tous les temps, puisque, très-anciennement comme aujourd’hui, il a existé, avec les raffinements les plus propres à commander la surprise et l’admiration* C’est ainsi qu’il a toujours fleuri dans l’Hindoustan ; et à tant d’autres traits caractéristiques qui attestent l’ori-
(1) Mines de l’Orient, tome iv, page 377... Fragment traduit des auteurs originaux, par M. Hammer... Sinan... mort en H92... Bathéniens^ internes, intérieurs, cachés; ainsi appelés par allusion à leurs doctrines secrètes et à leurs dogmes mystérieux. [Anthologie arabe, page 275).
gine hindoue des bohémiens {gypsies, zmgary),on peut ajouter leur perfection connue dans les tours d’adresse de tout genre.
Il l’a pu, et dans tous les pays, puisque les merveilles dont il étonne les hommes peu éclairés, ont partout figuré parmi les œuvres des prétendus possesseurs d’une science surnaturelle. Les faits que nous discuterons nous en offriront assez de preuves chez les peuples civilisés : bornons-nous ici à citer les magiciens qui, au sein d’une horde demi-sauvage, réunissent les fonctions de prêtres, de magistrats et de médecins. Les magiciens osages doivent surtout leur influence à l’éclat de leurs prestiges : on en voit qui s’enfoncent, dans le gosier, un énorme couteau de boucher; le sang en sort à gros
bouillons, comme si la blessure était véritable (1)
Quelle confiance, au milieu des indigènes de l’Amérique, quel respect ne commande point le mortel privilégié dont le pouvoir ne laisse pas subsister la moindre trace d’une lésion si épouvantable ! Des escamoteurs, en Europe, donneront le même spectacle pour nous amuser ; et des personnages qui ne veulent point passer pour escamoteurs, opéreront quelque chose de semblable dans une autre intention. Des pénitents, en Italie, paraissent se flageller cruellement avec des disciplines de fer, et ne se font pas le moindre mal : c’est ce qu’un prêtre, un religieux, atteste comme témoin oculaire (2).
Au xv° siècle, dans les églises de Bohême, lorsqu’on excommuniait solennellement les Hussites, les cierges allumés s’éteignaient tous spontanément, au moment précis où le prêtre achevait de prononcer la formule d’excommunication : cet escamotage remplissait d’effroi les as-
(1) Nouvelles annales des voyages^ tome xxxv, page 2G3.
(2) Le P. Labat, Voyage d’Espagne et d’Italie, tome vu, pages 3i et 32,
sistants, qui y voyaient tous un miracle opéré par la puissance divine (I). ^
Pour montrer comment, d’une manière plus directe encore, la politique sacerdotale peut faire passer au nombre de ses ressources un art en apparence futile, indiquons rapidement quelques exemples. Dans l’épreuve judiciaire de Veau froide, où tout dépendait de la manière de garrotter l’homme qu’on y soumettait, les liens dont il était chargé pouvaient également le submerger ou le faire surnager, selon le rapport de leur pesanteur spécifique à la pesanteur de l’eau. Le collier de fer de saint Sané, en Bretagne, servait d’épreuve à la vérité des serments ; il étranglait infailliblement l’homme coupable de parjure (2) : le prêtre qui attachait le collier était, à coup sûr, maître d’opérer le miracle comme il le voulait. Le lodhan-Moran, collier qu’au commencement de notre ère, portait le grand-juge d’Islande, n’était pas moins redoutable, si l’on en croit les traditions conservées dans ce pays. Mis au cou d’un témoin trompeur ou réfractaire, il le serrait jusqu’à lui ôter la respiration ; il était impossible de le rouvrir avant d’avoir obtenu l’aveu de la vérité (3). Vous voyez, dans la place publique, les plateaux dû’ une balance perdre leur équilibre, et, alternativement, s’élever ou s’abaisser à l’ordre d’un escamoteur. Cette jonglerie vous amuse : dans l’Hindoustan, elle met la vie d’un accusé au pouvoir des prêtres qui dirigent l’épreuve judiciaire de la balance. S’il est coupable, dis$nt-ils, son crime se
(1) Joachimi Camerarii... De ecclesiis fî'atrum in Bohemia et Moravia, page 71.
(2) Cambry, Voyage dans le département du Finistère^ tome I, page 173.
(3) G. Higgins, The celtic druids. Introduction^ page lxix. — h^ilodhan- Moran devait aussi élrauglcr le juge qui rendait un jugement injuste : mais ou doute que ce miracle se soit jamais opéré.
DES SCIENCES OCCULTES. — CHAP. Vil. 117
manifestera en ajoutant visiblement au poids déjà connu de son corps . Après quelques préparations religieuses, on le pèse donc avec soin ; puis on lui attache sur la tête son acte d’accusation, et on le pèse de nouveau. S’il est plus léger qu’auparavant, on le déclare innocent; s’il est plus lourd, ou si la balance se rompt, le crime est avéré. S’il reste en équilibre, il faut recommencer l’épreuve ; alors, dit le livre sacré, « il y aura certainement une différence de pesanteur (1). » Quand on promet un miracle d’une façon si positive, on est sûr d’avance des moyens de l’opérer.
Empruntons un exemple d’un autre genre, à un peuple que l’on ne soupçonnerait pas d’un tel raffinement d’adresse. Chez les Soulimas, près des sources du Dialliba, un voyageur anglais, le premier homme blanc qui ait paru dans le pays, a vu des soldats d’élite, armés de fusils, tirer sur un chef qui leur opposait ses talismans ; les fusils faisaient tous long feu^ quelque bien qu’ils eussent été amorcés. Ensuite , et sans aucune préparation , les soldats tirèrent d’un autre côté, et toutes les armes partirent. Ces hommes ont donc l’adresse d’ouvrir et de fermer la lumière du fusil à volonté (2) ; et l’on ne peut apercevoir quand ou comment ils exécutent cet escamotage, dont le but est de persuader au peuple qu’on n’a rien à craindre des armes de l’ennemi, quand on est muni de talismans consacrés par les prêtres.
En Europe, et depuis plus longtemps qu’on ne serait tenté de le croire, il a existé des hommes à qui il n’aurait fallu que de l’audace ou un intérêt dominant pour
(1) Recherches asiatiques, tome i, page 472.
(2) Laing, Voyage dans le Timanni, le Kouranko, le Soulimana, etc. traduction française... pages 2H, 212, 234.
se présenter à leurs admirateurs, comme doués d’un pouvoir surnaturel (1). Supposons à de tels hommes la seule chose qui leur ait manqué: et, loin de se borner à l’amusement de quelques spectateurs oisifs, leur art, conservé dans des mains plus respectées et dirigé vers un but moins futile, commande l’adoration de ceux dont il excitait la risée, et suffit à l’explication de miracles aussi nombreux qu’imposants.
Ce rapprochement n’a rien de forcé. De nos jours. Cornus (et lui seul à la vérité) savait, en écartant toute possibilité de connivence, annoncer en secret à une personne la carte que pensait une autre personne. Il existe encore des témoins du fait: Cornus, d’ailleurs, en Angleterre, a souvent répété le même tour devant des spectateurs qui, pariant fort cher contre la réussite, ne pouvaient être soupçonnés d’y contribuer par leur complaisance. Le clairvoyant Bacon affirme qu’il a vu exécuter le même tour, dans un temps où, en donnant une pareille preuve d’habileté, on risquait de se voir conduire sur les bûchers destinés aux magiciens; le jongleur (2 ) « dit « tout bas à l’oreille d’un des spectateurs, que telle per-
« sonne penserait telle carte » Le philosophe ajoute
qu’il chercha alors à expliquer le tour par une connivence que, de son propre aveu, il n’avait aucun droit de soupçonner.
Que des hommes si habiles, au milieu d’une popula-
(1) Fromaiin, qui avoue que beaucoup d’escamoteurs {cauculatores aut saccularii) ont été pris pour des magiciens {Tract, de fascin. pages 771 et seq.), n'en cite pas moins, comme des œuvres de sorcellerie, les tours si connus de casser un verre, de couper une chaîne d’or ou une serviette en plusieurs morceaux, et de faire ensuite reparaître ces divers objets parfaitement entiers. {Ibid, page 583.)
(2) (( He did first whisper the man in the eare^, that such a man should « think such a card. » (Bacon, Sylva sijlvarum, century x, 046.)
tion peu instruite, veuillent se signaler par des miracles, en trouveront-ils beaucoup d’impossibles ? Qu’on les charge, par exemple, de diriger un tirage au sort, doutezvous que le sort devienne l’interprète de leurs volontés? mesurez dès lors l’étendue de la puissance ainsi remise entre leurs mains. Quel rôle, de tout temps, le sort n’at-il pas joué dans les plus grands événements comme dans les moindres, là même où Ton ne pouvait supposer de supercherie ? Combien de fois des hommes, se défiant de leur prudence, ou ne pouvant accorder leurs opinions diverses, s’en sont remis à la décision du sort ! Aux premiers jours du christianisme, l’Église eut recours au sort pour décider qui, de Joseph ou de Mathias, succéderait,. dans l’apostolat, au traître Judas Iscariote ; et Origène loue les apôtres de cet acte d’humilité, par lequel ils soumettaient à la puissance céleste un choix qu’ils pouvaient faire eux-mêmes (1). Aux yeux d’hommes incapables d’influer par l’adresse sur le tirage au sort, le résultat paraît donc uniquement dû à la volonté de Dieu.
Cette idée a semblé assez plausible pour que des hommes, d’ailleurs éclairés, la poussassent à l’extrême, Origène ne craint pas d’avancer que les anges, dans le ciel, tirent au sort (2) pour décider de quelle nation ou de quelle province chacun d’eux prendra soin, ou de quelle personne il sera le gardien. Un ministre protestant qui soutenait, il y a un siècle, la doctrine que le sort est une chose sacrée, a été entraîné jusqu’à dire que « les « plus petits jeux, ceux où il y a le moins à gagner ou « à perdre, sont, par cela même, les plus profanes (3). »
(1) Act. apost. cap. 1, vers. 24 et seq. — Origen. Homil. 23, in libr. Jes. Nave.
(2) Origen. Homil. 23, in lib. Jes. Nave.
(3) Dejoncourt, Lettres ((fualre) sur les jeux de hasard (la Haye, 1713), page 19.
La question a été envisagée autrement par un • écrivain qui a fait servir sa haute éloquence à introduire, dans la philosophie et la politique, l’esprit et les doctrines des temples. Platon (1) veut que, dans sa République, les mariages des citoyens soient déterminés par une espèce de sort. Mais, en même temps, les chefs de l’État doivent avoir soin de diriger le sort par quelque artifice, en sorte qu’il ne décide rien que conformément à leurs vues ; et que néanmoins l’artifice soit si bien caché, que les personnes qui se croiront mal assorties, ne s’en prennent qu’au hasard et à la fortune.
A l’une ou à l’autre opinion, l’on peut rapporter les événements où le sort a dû manifester la volonté de Dieu et révéler ses arrêts, et où le même moyen de décision a été employé tour à tour par la crédulité et par 1 apolitique.
Un crime secret a allumé, contre Israël, le courroux du Seigneur : le Seigneur a livré Israël au glaive de ses ennemis. Pour découvrir le coupable, on jette le sort entre les douze tribus ; entre les familles de la tribu qu’il a désignée ; entre lesmembres delà famille qu’a frappée le sort. Le sort tombe sur Achan ; et Achan avoue le crime dont il va subir la peine (2). Instruit par des voies secrètes, dont la police moderne donne facilement une idée, Josué profitait de la conjoncture pour effrayer et convaincre ceux qui eussent osé douter de son infaillible inspiration; et le miracle, en même temps, devait relever le courage des Juifs, en leur montrant et en séparant d’eux l’homme sacrilège, cause unique de leur honteuse défaite.
C’est par le sort aussi que Saül est appelé à régner sur
(1) Plato in Timœo... et Republic, lib. v.
(2) Josue, cap. 7, vers. 14-23.
les Hébreux (1) ; ou plutôt c’est ainsi que Samuel sanctifie le choix qu’il a déjà fait d’un jeune homme obscur (2), en qui il espère trouver moins un rival de pouvoir, qu’une créature soumise et un ministre dévoué.
Par un vœu solennel (3), Saül astreint son armée à un jeûne absolu, jusqu’à ce qu’ 1 ait coupé la retraite aux Philistins. Consulté sur le succès de ce dessein par le grand prêtre, le Seigneur ne rend point de réponse. Saül veut qu’on jette le sort pour savoir qui a violé son vœu ; et le sort tombe entre lui et son fils, Jonathas ; il insiste ; le sort désigne Jonathas, et Saül n’hésite point à l’envoyer au supplice. Mais le peuple entier s’oppose à cette conséquence atroce d’un vœu absurde, dont les prêtres de Dieu ne réclament point l’exécution, Saül, découragé, renonce à une poursuite téméraire. Les sages qui dirigèrent le sort voulaient probablement amener ce résultat.
Nabuchodonosor a mêlé ses flèches contre Ammon et contre Jérusalem ; la flèche sort contre Jérusalem ; et le terrible conquérant ne tarde point à accomplir l’arrêt du destin (à). Le même genre de divination était usité chez les Arabes, au temps de Mahomet : le prophète le proscrit comme un péché abominable (5). Les hordes tatares que guidait Gengis à la conquête de l’Asie, s’en servaient pour connaître d’avance l’issue d’une bataille. Un tour d’adresse en rendait l’elfet plus frappant. Les magiciens écrivaient, sur deux flèches, les noms des deux armées rivales. Sans qu’ils parussent y toucher, les flèches s’agitaient, s’approchaient, se combattaient ; l’une
(1) Reg. lib. i, cap. 10, vers. 20 et 21.
(2) Reg. lib. i, cap. 10, vers. 1.
(3) Reg. lib. i, cap. 14, vers. 24-46. — Théodoret et saint Chrysostome condamnent le vœu de Saül comme contraire à la prudence et à la raison.
(4) Ezechiel. cap. 21, vers. 19-22.
(5) Le Coran, sourate v, vers. 99.
122 DES SCIENCES OCCULTES. — CHAP, Vil.
enfin se plaçait sur l’autre : celle-ci désignait l’armée qui devait succomber (1). Les escamoteurs qui, à quelque distance, font mouvoir des cartes, au moyen d’un cheveu ou d'une soie imperceptible, opéreraient facilement le miracle ta tare.
Les chrétiens eux-mêmes ne se sont point abstenus de cette pratique superstitieuse. Alexis Gomnène, pour savoir s’il doit ou non attaquer les Comanes, s’il livrera bataille ou marchera au secours d’une ville assiégée, place deux tablettes sur un autel ; la première qui frappe ses yeux, après une nuit passée en prière, lui paraît, dans les deux cas, exprimer la volonté du ciel (2). Les sénateurs de Venise, sous le règne du doge Dominique Michieli (3) , ne pouvaient tomber d’accord sur la désignation de la ville qu’il convenait d’attaquer la première : on eut recours au sort, et l’on s’en tint à sa décision.
Quoique le sort ait été employé souvent et à Venise plus qu’ailleurs, pour modifier les élections, ou départager les suffrages, on peut douter qu’on lui accordât sérieusement une égale influence sur un plan de campagne, et cela dans un sénat renommé pour sa politique et rempli alors d’habiles guerriers. N’était-ce pas plutôt un moyen adroit d’entraîner un peuple brave, mais encore peu soumis à ses chefs, à une expédition dont les dangers et les fatigues lui dérobaient peut-être la gloire et la nécessité ?
Dans l’état misérable où languissait l’empire grec, ce n’était point l’honneur ou l’intérêt national, ce n’était point la religion, c’était la superstition qui pouvait inspirer quelque énergie à une population dégradée : ce
(1) Petis de la Croix, Hist. de Gengis-Khan, pages 6S-67.
(2) Anne Comnène, Histoire d'Alexis Comnène, liv. x, chap. 2; liv. xv, chap. 5.
(3) D. Michieli, 35® doge Hadrian. Barland. De ducib. venet.
DES SCIENCES OCCULTES. — CH AP. Nil. 123
fut elle que mit en œuvre Alexis, prince fort au-dessus de son siècle, et surtout au-dessus de sa nation.
Et quoique de mille manières, dans l’antiquité, le sort rendît des oracles, consultés avec une avidité, et reçus avec un respect également aveugles, nous pensons de même que le roi de Babylone, certain d’avance de ses opérations, ne chercha, dans cette cérémonie superstitieuse, que le secret d’en assurer le succès, en le montrant comme infaillible, comme garanti par la volonté des dieux, à l’enthousiasme de ses soldats.
Conduire les hommes par leur crédulité, en feignant de la partager, est une ruse que, sur tous les points du globe et dans tous les temps, la politique a employée, sans autre soin que d’en varier les formes, pour l’assortir aux habitudes et à la mesure d’intelligence des hommes qu’elle devait mettre en mouvement.
Le chef d’une tribu brésilienne, ayant pris les armes à l’instigation des Hollandais, qui lui avaient promis un puissant secours, eut quelque sujet de croire que ses alliés voulaient le laisser combattre seul l’ennemi commun, et recueillir ensuite le fruit de ses travaux. En présence de leur envoyé, il consulta, à plusieurs reprises, la Divinité. De la hutte du saerifice^ sortent des voix qui prédisent la défaite et la fuite, si l’on combat avant l’arrivée du secours promis ; elles annoncent que l’on n’est pas encore près de le recevoir, et ordonnent, en l’attendant, de reculer devant l’ennemi. D’accord avec ses guerriers, le chef proteste qu’il obéira et se retirera jusque sur le territoire des Hollandais : c’était un moyen sûr de mettre un terme à leurs lenteurs. L’envoyé hollandais, Baro, crut fermement que l’oracle avait été prononcé par le diable (1). Nous l’attribuerons, avec
(1) Voyage de Boulox Baro au pays des Tapages en 1647.
plus de vraisemblance, à des prêtres cachés dans la hutte du sacrifice. L’artifice était grossier ; la politique ne l’était pas.
L’augure Nævius, après avoir osé combattre, au nom de la religion, les altérations que Tarquin l’Ancien voulait apporter à la constitution romaine, est sommé de donner une preuve de sa science, en déclarant si un dessein conçu en secret par le monarque n’a rien que de possible. Il répond affirmativement. Ce dessein est de couper une pierre avec un rasoir ; et le miracle s’opère, diton, aux yeux de tout le peuple (i). L’oracle de Delphes indique avec précision ce que, au moment même où on l’interroge, fait à Sardes, Grésus renfermé au fond de son palais. Nous soupçonnerons que Tarquin, embarrassé pour abandonner sans honte un projet dont il sentait trop tard le danger, suscita l’opposition de l’augure, et concerta avec lui le miracle qui devait la faire triompher, afin de se conserver l’honneur de ne céder qu’à l’ordre des dieux. Nous savons que les ambassades religieuses du roi de Lydie avaient pour prétexte de consulter sur ses projets les divinités fatidiques et pour but réel d’amener les peuples à s’allier avec lui, et surtout de les y déterminer par les promesses brillantes que devait lui faire le plus célèbre des oracles.
Ces promesses furent mensongères : et l’équivoque à la faveur de laquelle le dieu de Delphes sauva sa réputation d’infaillibilité, se présente si naturellement à la mémoire et réveille le souvenir de tant d’événements semblables que, pour expliquer presque tout le merveilleux des oracles, il suffirait de rappeler cet usage qu’ils faisaient constamment de termes ambigus, et la connivence dont ils s’assuraient souvent le secours, et les in-
(1) Dionys. Halic. lih. ni, cap. 24.
ventions mécaniques dont ils empruntaient les prestiges, et les hasards (1) dont la simplicité des consultants leur permit sans cesse de se prévaloir, et tant d’oracles enfin qui ne se sont trouvés vérifiés que parce que la crédulité
voulait absolument qu’ils le fussent Mais tout le
monde a lu l’excellente Histoire des oracles, extraite de Van Dale par Fontenelle (2). Elle nous laisse bien peu de chose à ajouter touchant une erreur presque universelle sur la terre, et qui ne semble guère cesser sous une forme que pour se reproduire sous une autre : tant sont faibles l’expérience et la raison pour combattre l’ardeur qu’a l’homme passionné de s’élancer dans l’avenir !
Ce ne sera donc qu’en passant que nous rappellerons Apollon n’accordant aux êtres qu’il favorise, le don de divination, qu’à la condition de ne le point interroger sur ce qu'il n'est pas permis de savoir (3) , précaution sage pour éviter des questions trop difficiles; la sibylle écrivant des oracles sur des feuilles (à) que le vent disperse, artifice qui, rendant facilement l’oracle obscur et incomplet, laissait toujours, après l’événement, une porte ouverte à l’équivoque ; nous ne ferons, de même, que citer une
(1) Lavater avait promis au métaphysicien Bonnet, qu’une devineresse demeurant à Morat, annoncerait, quatre fois par jour, ce qu’au même moment lui, Bonnet, ferait à Genève. Deux prédictions se trouvèrent d’abord en partie exactes; les suivantes furent toutes absurdes. (Dumont, Traité des preuves judiciaires^ de J. Bentham^ tome ii, pages 233 et 234.) Dans un autre âge, on se serait arrêté aux deux premières épreuves ; et leur succès fortuit aurait prouvé une science surnaturelle.
(2) Voyez aussi Clavier, Mémoire sur les oracles anciens^ in-8”, 1818. — Lucien [Alexandre ou le Faux prophète, Œuvres de Lucien^ tome ni, pages 18-23 et 42-46) donne une idée des artifices employés, de son temps, par les prêtres des oracles : on y remarque le secret de décacheter les lettres, si familier aux gouvernements modernes.
(3) Servius, In Virgil. Eclog. viii, vers. 30.
(4) Virgil. Æneid. lib. vi, vers. 442-450.
126 DES SCIENCES OCCULTES. — CHAP. Vil*
Statue colossale de Shiva (1), derrière laquelle des marches conduisent à un banc commode situé sous le bonnet du dieu, banc ou s’asseyait sans doute le prêtre chargé de rendre en son nom des oracles. Des considérations plus générales nous arrêteront davantage.
I. Ceux qui prononcent les oracles, sont des hommes, des hommes faibles, passionnés, esclaves de l’intérêt, de l’ambition, de l’orgueil, de la politique. On le sait, on a mille occasions de s’en souvenir : et ils ne cessent point de paraître respectables, même aux yeux de ceux qui profitent de leur fallacieuse entremise. Cette considération suffit pour transformer en histoire, un grand nombre de récits mythologiques. Un chef, un roi s’entend menacer, au nom du ciel, de perdre bientôt le trône et la vie : le meurtrier qu’il doit craindre, c’est son fils, son gendre, ou le fils de sa ülle unique. Par une contradiction, si fréquemment renouvelée qu’on la remarque à peine, le prince épouvanté agit, à la fois, comme ne doutant pas de l’infaillibilité de la prédiction, et comme assuré qu’il en pourra prévenir l’effet. Il condamne au célibat sa fille ou lui-même, et meurt sans postérité : ou, sans cesse attaché à combattre un danger imaginaire, agresseur injuste, ou père méconnu, il s’expose à être tué par celui dont il a d’avance proscrit les jours. Ses richesses et son pouvoir passeront dans les mains d’hommes qui ont dicté la prédiction et se sont préparés, dès longtemps, à en recueillir les fruits : il n’y a là de merveilleux , que l’excès de la crédulité humaine ; et cette merveille appartient à tous les temps et à tous les hommes.
La vengeance de Ménélas n’entraîna sous les murs de Troie que ceux des Grecs qu’un serment solennel avait
(1) Maria Graham, Séjour aux Indes ^ page 96.
engagés à le suivre ; et parmi ceux-là, on en compte beaucoup qui n’y allèrent qu’à regret, beaucoup qui, plus d’une fois, voulurent abandonner une entreprise meurtrière, et dont chaque jour semblait reculer l’issue. De ce nombre paraît avoir été Galchas, prophète que rendait redoutable la confiance de l’armée entière. Sûr de son ascendant, Galchas multiplie les prédictions décourageantes. Dès le début de l’expédition, il annonce que dix années suffiront à peine pour l’accomplir. Il place le chef suprême des Grecs dans l’alternative d’immoler sa propre fille, ou de renoncer à la conquête projetée. Plus tard, il exige encore de lui, au nom du ciel, de se séparer d’une esclave aimée. Les fatalités qui protègent la ville de Priam semblent se multiplier à son gré : c’est peu d’avoir entraîné au siège de Troie, Achille, certain d’y périr : il faut que le fils d’Achille y vienne, après la mort de son père ; il faut y ramener Philoctète, qu’en éloigne une offense impardonnable, et telle que le temps a dû en aigrir, loin d’en affaiblir le ressentiment ; il faut enfin pénétrer dans la ville assiégée, et ravir l’image
mystérieuse de la divinité qui la protège Ainsi jugés,
des oracles, en apparence fabuleux, ne forment-ils pas une partie importante de l’histoire des peuples sur lesquels ils exerçaient un empire si redoutable?
L’avenir est irrévocablement fixé, si on peut le prédire avec certitude ; et, dès lors, l’homme qui l’annonce est semblable au cadran qui révèle passivement la marche diurne du soleil. Mais la crédulité est inconséquente autant que passionnée : le prophète, selon que ses prédictions plaisent ou affligent, est un dieu ou un génie malfaisant; on l’adore, on le maudit, on le récompense, on le punit. Dans la crainte surtout, on le taxe d’imposture, de haine, de corruption; et on l’insulte, on le menace, on le livre aux tortures ; on le supplie, on embrasse
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ses genoux pour qu’il rétracte ses paroles, comme si le don prétendu de pénétrer l’avenir supposait encore le pouvoir de le changer, mais toujours on ajoute foi à ses révélations. Comparez la portée de ces sentiments contradictoires à l’étendue de l’influence qu’ont possédée les oracles, et vous soupçonnerez que les prophètes n’ont pas toujours senti la mesure de leurs forces ; qu’ils sont restés en deçà du pouvoir qu’ils pouvaient atteindre ; et vous reconnaîtrez la marche naturelle des passions humaines, dans ce qui n’avait semblé, jusque-là, que l’œuvre du mensonge ou du délire de l’imagination.
II. Nous l’avons dit : ce qui n’est aujourd’hui que du domaine de l’amusement agrandit autrefois le domaine des thaumaturges : les ventriloques, qui excitent nos rires, jouaient autrefois un rôle plus sérieux. Cette voix intérieure, étrangère en apparence à l’homme dont on ne voit pas remuer les lèvres, souvent même paraissant sortir de la terre ou d’un objet éloigné, on la prit pour la voix des puissances surnaturelles. Les expressions de l’historien Josèphe (1) ne permettent pas de douter que la devineresse d'Aïn~dor ne fût ventriloque, et qu’il ne lui ait été facile de faire ainsi entendre à Saül, les réponses de l’ombre de Samuel. Les êtres doués, comme elle, d’un esprit de Pijthony de sorcellerie, exprimaient leurs oracles par une voix sourde et faible qui semblait sortir de terre : c’est de cette habitude qu’Isaïe (2) emprunte une comparaison remarquable. Le nom d'Engastrimythes, donné par les Grecs aux Pythies, aux femmes qui pratiquaient l’art de deviner (3), indique quelles
(1) Fl. Joseph. jud. lib. vi, cap. 15.
(2) « Et erit quasi Pythonis vox tua, et de humo eloquium tuum mussitabit. » (Isaï. cap. 29, vers. 5.)
(3) D. M, K. Putonissœ Martis. Celle inscriplioii Irouvée dans le village de Columbiers, diocèse d’Uzès {Voyage littéraire de D. Malienne et de
usaient du même artifice. Pythagore adressa la parole au fleuve Nessus, qui répondit d’une voix claire : Saliit^ Pythagore (1); au commandement du chef des gymnosophistes de la haute Égypte, un arbre parla devant Apollonius; la voix qu'on entendit était distincte^ mais faible et semblable à une voix de femme (2) : c’était dans les deux cas la voix d’un ventriloque convenablement placé; et ces exemples nous révèlent probablement le secret des oracles que rendaient les chênes de Dodone. C’est en étonnant ses auditeurs par l’engastrimythisme qu’à la Chine, un devin, un magicien leur persuade qu’en lui parle une divinité. Cet artifice n’était pas ignoré des esclaves noirs : à Saint-Thomas, au commencement du dernier siècle, un de ces malheureux avait fait parler une figure de terre, et même la canne que portait un des habitants ; il fut brûlé vif comme sorcier (3). De nos jours, des planteurs crédules ont consulté plus d’une fois un bon sorcier, c’est-à-dire, un esclave ventriloque, toujours prêt, pour entretenir leur confiance en lui, à dévouer aux tortures et à la mort tel ou tel noir, comme coupable du crime réel ou imaginaire dont le maître cherche les auteurs (à).
III. Une crédulité aveugle, je dirais même avide, et des supercheries adroites ou audacieuses entretenaient le crédit des oracles. Mais un jour vint où les leçons de la philosophie pénétrèrent dans les classes éclairées ; de ce jour la crédulité fit place à l’esprit d’examen. Presque en
D. Durand, partie, Paris, 1717, page 313), nous apprend que Mars avait, en Gaule, des pijthonisses, des prêtresses ventriloques.
(1) lamblich. Vita Pythagor. cap. 28.
(2) Philostrat. Vita Apolloîi.lih. vi, cap. 5.
(3) En 1701 . — Labat, Nouveau voyage aux îles [rançaiscs de V Amérique, tome II, pages 04 et 65.
(4) Je tiens ce fait d’un Icmoin digne de foi.
même temps s’élevait une religion nouvelle soutenue par de nombreux enthousiastes et dirigée dans ses progrès par des hommes habiles. Portant sur les merveilles du polythéisme un regard scrutateur, elle parvint à rendre difficiles et presque impraticables les manœuvres dont s’étaient aidés jusque-là les prétendus interprètes de l’avenir. Telles furent les véritables causes de la cessation progressive des oracles les plus renommés. A la place de ceux que le discrédit réduisait au silence, les polythéistes essayèrent d’en élever de nouveaux : mais ceux-ci, dès leur naissance, étaient surveillés de trop près pour conquérir une confiance étendue et durable. Les oracles durent disparaître avant les miracles dont l’exécution dépendait de connaissances scientifiques et qui, aussi longtemps que l’emploi de ces connaissances resta enveloppé de mystères, subjuguèrent l’admiration des croyants, et celle même des incrédules inhabiles encore à en discuter l’origine.
On se tromperait néanmoins en supposant que, dans les oracles, tout fût imposture et supercherie. Ceux qui les prononçaient étaient en proie souvent à un véritable délire. M. de Tiedemann croit, avec beaucoup de vraisemblance, que si, chez les Germains, les femmes sacrées prophétisaient en écoutant le fracas des torrents, en contemplant fixement les tourbillons formés sur le cours rapide des fleuves (1), c’est que, dans cette position, elles parvenaient bientôt à se donner des vertiges. On observe quelque chose de semblable dans l’état de catalepsie où les magnétiseurs font tomber des sujets, faibles d’organisation et plus faibles encore d’esprit, en troublant leur imagination, et en fixant leur attention prolongée sur une suite de gestes uniformes et bizarres.
(i) Ulutarcl». In Cœsar. cap. 21. — S. Clem. Alex. Strom. lib. i.
La musique exerce sur nous une action bien connue, et toute propre à disposer l’homme enthousiaste à croire que les dieux vont mettre leur parole dans sa bouche. Chez les Hébreux même, comme chez les autres peuples de l’antiquité, l’homme appelé à révéler l’avenir recourait aux accents de la musique pour soutenir l’exaltation prophétique de son esprit (1). Chez les Billhs, dans rHindoustan, les prophètes ou Barvas exaltent leur esprit par les chants sacrés et la musique instrumentale : alors ils tombent dans une sorte de frénésie, font des gestes extravagants et rendent des oracles. Les Barvas reçoivent des disciples, et, après quelques cérémonies préparatoires, les soumettent à l’épreuve de la musique : ceux qu’elle n’émeut pas jusqu’à la frénésie, jusqu’à l’extase, sont aussitôt renvoyés comme incapables de recevoir l’inspiration divine (2).
Point de croyance aux oracles, sans exaltation d’esprit ; et, pour jeter ses auditeurs dans cette sorte de délire, il faut l’éprouver soi-même. Aussi, dans les temples de Grèce et d’Asie, ne se bornait-on pas à l’emploi des flûtes, des cymbales, des tympans ; des moyens plus puissants agissaient encore sur les interprètes du ciel.
La Divinité voulait-elle se révéler en songe ? « Les (( êtres les plus jeunes et les plus simples étaient les plus « propres à réussir dans cette divination : et on les y dis- « posait par des invocations magiques, et par des fumiga- « tiens de parfums particuliers (3). » Porphyre avoue que ces procédés influaient sur l’imagination ; lamblique assure qu’ils rendaient plus digne de l’accession de la Divinité ; c’est dire la même chose dans un autre langage.
(1) Elisée Reg. lib. iv, cap. 3, vers. 15.
(2) Nouvelles annales ries voyages, tome xxvn, pages 333 et 334.
(3) larnbliclius, De mysteriis, cap. 29.
132 DES SCIENCES OCCULTES. — GllAU. VU.
A Didyme, avant de prophétiser, la prêtresse de l’oracle des Branchides respirait longtemps la vapeur qu’exhalait une fontaine sacrée (i). L’oracle des Colophoniens, à Glaros, était rendu par un prêtre, qui s’y préparait en buvant de l’eau d’un bassin que renfermait la grotte d’Apollon... Mais cc breuvage abrégeait ses jours (2). On sait de quelle manière étrange la Pythie s’exposait à la vapeur qu’exhalait l’antre de Delphes (3). Pindare et Plutarque assurent que le dégagement de la vapeur sacrée était accompagné d’une odeur suave qui pénétrait jusqu’à la cellule où les consultants attendaient la réponse de l’oracle (4) : soit que l’on joignît ainsi l’efficacité des parfums à celle d’autres agents physiques, ou que Ton cherchat à masquer l’odeur fétide du gaz qui sortait de l’antre. Un temps vin.t où la Pythie cessa de répondre. Le temps avait fait évanouir la vapeur fatidique qu’exhalait l’antre sacré ; c’est ainsi que des contemporains de Cicéron rendaient raison du silence de l’oracle. Cicéron repousse avec mépris cette explication (5) : elle était absurde théologiquement parlant ; mais très-admissible en physique. Trois siècles plus tard. Porphyre (6) professait sans détour, que les exhalaisons de la terre et l’eau de certaines fontaines étaient propres à inspirer les fureurs divines, au milieu desquelles se faisaient entendre les oracles. Qu’enivrée par le gaz qui montait sous le trépied sacré, la prêtresse de Delphes tombât dans un état nerveux, convulsif, extatique, contre lequel elle luttait sans
(1) lamblichus, De mijsteriis, cap. 25.
(2) a Bibentium breviorevita...y) Pliri. Hist. nat. lib. ii, cap. 105.-“ lamblich. De myst. cap. 25.
(3) S. Joan. Ghrysost. Homil. 29, super cap. 12, Epist. i, ad Corinth.
(4) Pindar. Olyrnp. vu, vers. 59. Plutarch. De oracul. defect.
(5) Cicer. De divinat. lib. ii.
(B) Euscb. Prœp. evangel.
pouvoir s’y soustraire ; que, hors d’elle, et sous l’empire d’une imagination exaltée d’avance, elle proférât quelques mots, quelques phrases mystérieuses, où les prêtres se chargeaient ensuite de trouver la révélation de l’avenir ; tout cela est aussi naturel que la lassitude maladive, et tôt ou tard mortelle, qui succédait à ce désordre excessif et de l’âme et des sens.
On le voit : c’est en vain que nous voudrions, dans l’histoire des miracles et des prodiges, trier et présenter séparément ce qui appartient à l’histoire des sciences anciennes : la chose n’est pas toujours possible. Quand des enfants avaient l’esprit troublé par l’action de parfums choisis, et le prêtre de Glaros par le breuvage qui détruisait sa santé ; quand la prêtresse des Branchides et celle de Delphes s’exposaient à des odeurs gazeuses dont quelques moyens physiques pouvaient redoubler l’éneegie ; quand les prophétesses de la Germanie s’asseyaient immobiles au bord des torrents ; quand les Barvas^ habitués par leur éducation religieuse à subir le pouvoir de la musique, s’y abandonnent violemment ; rien de plus naturel que les songes délirants, l’enivrement, les vertiges , l’exaltation frénétique des uns et des autres. L’inspiration subséquente, ou plutôt les oracles qu’on lui attribue ne sont que des impostures sacerdotales ; mais la science a présidé à la recherche des causes des vertiges et de la frénésie, et â l’indication des avantages que les thaumaturges devaient en recueillir.
Des observations simples, qui ne demandent qu’une réflexion commune et que Ton ose à peine ranger dans le domaine de la science, ont suffi également pour dicter des oracles. En consultant les entrailles des victimes, le prêtre, instruit par l’habitude, y puisait des notions assez probables, pour hasarder une prédiction sur les qualités du sol et le climat d’un pays. La science des
aruspices et des augures a de même dû s’appuyer d’observations appartenant à la physique, à la météorologie, ou à l’histoire naturelle.
En Livonie et en Esthonie, une opinion religieuse, antérieure à l’établissement du christianisme (1), défend au cultivateur de détruire par le feu, les grillons qu’il trouvera dans son habitation ; ceux qu’il n’aurait pu tuer mettraient en pièces ses vêtements et son linge. Quand on veut bâtir une maison, elle prescrit d’observer quelle espèce de fourmi se montre la première à la place qu’on a choisie ; on s’y établira si c’est la grande fourmi fauve ou la fourmi noire ; si c’est la petite fourmi rouge, il faut chercher un autre lieu : celle-ci fait le plus grand dégât dans les provisions amassées par l’homme, et elle trouve, dans les deux autres espèces, des destructeurs qui mettent un terme à ses ravages. Les grillons, de même, dévorent les insectes, et surtout les fourmis : c’est à ce titre qu’ils ont souvent été regardés, dans la campagne, comme des animaux sacrés ; il n’est pas difficile de prédire à l’homme qui les détruit, qu’il verra ses hardes déchirées par les insectes dont ils auraient fait leur proie.
Nævius, dès son enfance, annonça le talent qu’il aurait un jour pour la profession d’augure : cherchant la plus belle grappe d’un vignoble pour l’offrir aux dieux, il consulta les oiseaux, et ce fut avec autant de succès que d’intelligence (2) ; les oiseaux, en effet, devaient se porter de préférence à l’endroit où le raisin était le plus mûr et le plus abondant. Nous verrions aujourd’hui, dans ce trait, la preuve d’une intelligence peu
(1) Debray, Sur les f réjugés et idées superstitieuses des Livonîens^ Lettoniens et Esthuniens. . . Nouvelles annales des voijages, tome xviii, page 1 1 4.
(2) Dionys. Halic. lib. iii, cap. 21-56.
commune chez un enfant ; comme on cite la manière ingénieuse dont Gassendi, s’arrêtant sous un arbre, prouva à ses camarades d’école que les nuages, et non pas la lune, fuyaient au-dessus de leurs têtes, chassés par un vent rapide : au temps des oracles, ce fut le premier pas du futur prophète.
Le thaumaturge ne se proposait qu’un but ; pour Tatteindre, il se servait indifféremment de tout : charlatanisme, tours d’adresse, style figuré, prodiges naturels, observations, raisonnement, science véritable.
Mais des moyens qu’il employait, le plus puissant peut-être, celui du moins qui doublait l’efficacité de tous les autres, ce fut le secret religieux dont, avec l’assentiment général, il sut en couvrir l’usage. Envelopper les choses saintes d’une obscurité mystérieuse, c’était, disaient les sages eux-mêmes (1), rendre la Divinité vénérable, c’était imiter sa nature qui échappe aux sens de l’homme.
(1) « Mystica sacrorum occultatio majestatem nnmini conciliât, imitans fijiis naturam cffuyicntem scnsns nostros. » Slraho, lil). \.