‹ Des sciences occultes, ou, Essai sur la magie, les prodiges et les miraclesChapitre 37 sur 55 · CHAPITRE XXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXI

Substances vénéneuses. Poisons dont reffet peut être gradué. Morts miraculeuses. Poison employé dans les épreuves judiciaires. Maladies envoyées par la vengeance divine. Maladies prédites naturellement.

Plus iuipérieuse que la reconnaissance, la crainte est aussi plus durable. Il fut facile aux thaumaturges de l’inspirer, en employant l’action qu’exercent les substances vénéneuses sur les corps organisés. La nature a prodigué ces substances, principalement sur les parties de notre globe qui ont dû être les premières habitées ; et l’art d’en accroître le nombre et l’énergie n’est pas moins ancien que la civilisation. Aux yeux d’hommes ignorants, quoi de plus magique, de plus miraculeux, de moins en rapport apparent avec sa cause, qu’un empoisonnement par l’acide prussique, par la morphine, par certaines préparations arsénicales? L’auteur du crime apparaîtrait à leurs yeux comme un être doué d’un pouvoir surnaturel, peut-être même comme un Dieu qui se joue de la vie des faibles mortels, et, d’un souffle, les fait disparaître de la surface de la terre.

L’usage de ces connaissances redoutables fut une fois un bienfait. Le territoire de Sicyone était désolé par les ravages des loups. L’oracle consulté indiqua aux habitants un tronc d’arbre dont il leur prescrivit de mêler l’écorce dans des morceaux de chair que l’on jetterait

aux loups (1). Les loups périrent par le poison. Mais on ne put reconnaître l’arbre dont on n’avait vu que le tronc : les prêtres se réservèrent ce secret.

Qu’en Grèce, il y a plus de deux mille ans, un homme ait succombé à l’efficacité du poison ou aux excès d’une débauche crapuleuse, la question en soi est peu intéressante. Mais si le court passage de cet homme sur la terre a coûté plus de morts et a causé plus de maux à l’humanité que les plus grands fléaux de la nature ; et si néanmoins le prestige des conquêtes et l’inconséquence des jugements vulgaires ont fait le modèle des héros, d’un monstre souillé de tant de cruautés et de vices ; si, en un mot, cet homme est Alexandre, fils de Philippe, le problème devient historique et pique la curiosité. Quant à nous, la solution nous en intéresse par rapport aux notions scientifiques dont elle peut révéler l’existence.

Élien, Trogue Pompée et Quinte-Curce attribuent au poison la mort d’Alexandre (2). Les deux derniers ajoutent que le poison fut envoyé de Macédoine à Babylone : c’était Veau d’une source située au pied du mont Nonacris, en Arcadie. Cette eau était si froide et si acrimonieuse qu’elle donnait la mort aux hommes et aux animaux ; elle brisait ou corrodait tout autre vase que ceux que l’on taillait dans l’ongle du pied d’un âne, d’un mulet, d’un cheval, ou même dans la corne que portaient au front les ânes de Scythie, Une de ces cornes ayant été offerte en présent à Alexandre, il la consacra à Apollon, dans le temple de Delphes, avec une inscription qui rappelait cette merveilleuse propriété (3). On aurait pu,

(1) Pausanias, Corinthiac. cap. 9.

(2) Ælian. De nat. anim. lib. v, cap. 29. — Justin, lib. xu, cap. 13, 14, 16 ; et lib. xiii, cap. 1 et 2. — Q. Gurt. lib. x, cap. 4.

(3) Ælian. De nat, anim, lib. x, cap. 40.

dans ce récit, discuter quelques expressions impropres ou obscures, et remarquer qu’aujourd’hui encore, on qualifie de froides ou de chaudes certaines substances, sans faire attention à leur température. On aurait pu, à la corne d’un animal fabuleux, substituer un vaisseau qui avait , comme plusieurs vases dont se servaient les anciens, la forme d’une corne, et peut-être aussi la couleur, le poli et la demi-transparence de la corne ; mais qui, apporté de la Scythie, de la haute Asie, pouvait être d’un verre opaque ou d’une porcelaine assez bien cuite et revêtue d’une couverte assez forte pour braver l’action des liqueurs corrosives. Sans se livrer à de telles recherches, on s’est arrêté à ce que le récit présente de merveilleux, et l’on n’y a vu qu’un mensonge ridicule. A-t-on eu raison?

Je suppose que, sans entrer dans aucune explication, l’on vantât des sources merveilleuses dont l’eau attaque tous les métaux, à l’exception d’un seul que l’on ne désignerait que par le contraste de cette inaltérabilité, et de la facilité avec laquelle la chaleur le volatilise sous la forme d’une poussière d’une blancheur parfaite et d’une extrême ténuité ; ne renverrions-nous pas aussi cette merveille au pays des fables? Les sources sont aux portes de la capitale, à Enghien : pour en distribuer les eaux, on n’emploie que des tuyaux et des robinets de zinc (1) : ce métal paraît être le seul que les eaux sulfureuses ne décomposent point.

L’incrédulité redoublerait, si un voyageur peu accrédité nous faisait, pour la première fois, connaître le zagh. C’est la substance dont on se sert en Orient pour damasquiner les armes blanches ; on la retire d’une source située dans les montagnes des Druses ; on ne peut la

(i) Revue encyclop. tome xxxv,page 501.

faire dissoudre que dans un vase de plomb , de verre ou de porcelaine. Le zagh est un mélange de sulfate acide d’alumine et de sulfate de fer (1), dont la dissolution attaquerait un autre métal que le plomb. Cet exemple et le précédent dissipent déjà une partie de l’invraisemblance répandue sur les récits relatifs à l’eau de Nonacris. Rien n’empêche que le zagh ne soit, comme l’assurent les Orientaux, un produit de la nature. Dans un ouvrage (2) qui fait honneur à sa vaste instruction autant qu’à sa philosophie, Sénèque place, auprès de Tempé en Thessalie, une source dont l’eau, mortelle pour les animaux, perce le fer et le cuivre. En Thrace, au pays des Cyclopes, coulait un ruisseau dont l’eau limpide semblait ne différer en rien de l’eau commune : tout animal qui en buvait expirait sur-le-champ (3).

L’eau de Nonacris, qui brûlait le fer et faisait fendre ou dissolvait les vases d’argent et d’airain, et même ceux de terre cuite (à) , peut n’avoir été qu’une solution plus chargée de substances corrosives que le zagh et l’eau de la source de ïempé. Je crois néanmoins que c’était un produit de l’art : T on la trouvait en Macédoine, suivant Quinte-Curce,et en Arcadie, suivant d’autres auteurs ; ce qui ne peut être exact qu’autant que l’on en fabriquait dans l’une et l’autre contrée ; 2“ Plutarque ajoute qu’on

(1) Bulletin de la Société d’encouragement pour l’industrie nationale. Décembre 1821, page 362.

(2) Senec. Quœst. nat. lib. iii, cap. 23.

(3) Arist. De mirab. auscul.

(4) Q. Cui t. lib. X, cap. ultim. — Yilruv. De archit. lib. iii, cap. 3. — Justin, lib. xii, cap 14. — Pausanias, Arcad. cap. 18. — Plutarch. in Alexandr. cap. 99. — Plin. Eist. nat. lib. xxx, cap. 10. — Arrian. De exped. Alexandr. lib. vu, cap. 7. — Pausanias étend jusqu’au verre et au cristal la vertu dissolvante de VEau de Nonacris. On aime à enchérir sur le merveilleux; et les possesseurs du secret secondaient probablement de tout leur pouvoir cette disposition.

la recueillait sous la forme d’une rosée légère (1) ; expression qui semble caractériser le produit d’une distillation ; 3° à Nonacris, on prêtait serment sur Veau du StyXy dit Hérodote ; Stobée ajoute que^ suivant l’opinion générale, cette eau possédait la propriété redoutable de punir les parjures qui avaient osé l’attester (2); si Ton rapproche ce fait de l’emploi du poison dans les épreuves judiciaires (voy. ci-après page 3/i8 et suiv.), on penchera à croire comme nous, que l’eau de Nonacris, l’eau du Styx était un produit de la science occulte, qui la rendait, à volonté, innocente ou nuisible ; 4° enfin l’eau de Nonacris ne se décelait point par son goût, comme se décèleraient le zagh ou l’eau d’Enghien, pour peu qu’on en mêlât à du vin ou à toute autre liqueur. Elle n’est suspecte, dit Sénèque (3) , ni à la vue , ni à l’odorat; semblable en cela aux poisons composés par les plus célèbres empoisonneurs, que Ton ne peut découvrir qu’aux dépens de sa vie. En parlant ainsi, Sénèque ne désignet-il point une composition analogue à Vaqua Toffana des Italiens; surtout quand il ajoute que l’action délétère en affecte spécialement les viscères , qu’elle les resserre, les rétrécit, et que c’est ainsi qu’elle donne la mort?

Abandonnant la discussion historique, il nous suffit d’attirer l’attention sur l’étendue des œuvres magiques qu’un tel secret mettait à la portée des thaumaturges. Qu’était-ce donc, s’ils y joignaient celui de graduer l’effet du poison, de manière à fixer, entre des limites assez étroites, le jour où la victime devait succomber î Cet art a de tout temps existé dans l’Inde, où l’on ne se cache point de le posséder. « Il y a, dit un personnage

(1) Plutarch. in Jleœand. cap. 99. — Herodot. lib. vi, cap. 74.

(2) Herodot. lib. vi. — J. Stobæi Eclog. phijsic. de statu animarum.

(3) Senec. loc. cit.

DES SCIENCES OCCULTES. CHAP. xil. 345

« des Contes Orientaux (1), toutes sortes de poisons. On « en voit qui ôtent la vie un mois après que Ton en a « pris. Il y en a qui ne tuent qu’au bout de deux mois. « Il en est même qui produisent encore plus lentement « leur effet. » Quand une veuve hindoue, en 1822, se brûla sur le bûcher de son mari, les brahmes dirent nettement à Tobservateur anglais que nous avons cité (2), que, si l’on empêchait ou si l’on dissuadait cette femme d’accomplir le sacrifice, elle ne survivrait pas trois heures à la violation de son vœu : ils avaient gradué, pour ce terme, la force du poison qu’ils lui avaient administré.

Élien (3), qui fait mention de l’habileté des habitants de l’Inde pour fabriquer des poisons dont l’effet était lent et gradué à volonté, leur attribue encore la possession d’une substance dont une dose très-petite procurait une mort presque soudaine et exempte de douleur. On en envoyait au roi de Perse, qui ne permettait pas qu’un autre que sa mère partageât avec lui la possession de ce poison précieux. Il était, en effet, également propre à servir les combinaisons meurtrières de la politique et les vengeances sacrées des thaumaturges.

Quand les querelles sur la consubstantialité déchiraient l’Eglise, à peine délivrée des persécutions des polythéistes, et, pour me servir de l’expression d’un grand poète, faisaient périr tant de chrétiens martyrs d'une diphthongue (4); saint Athanase et ses partisans eurent l’im-

(1) Les Mille et une Nuits, xiv^ nuit, conte des Quarante vizirs.

(2) Ci-dessus, chap. 17. — Asiatic journal, vol. xv (1823), pages 292 et 293.

(3) Ælian. De nat. anim. lib. iv, cap. 36-41.

(4) « Lorsque, attaquant le Verbe et sa divinité,

« D’une syllabe impie un saint mot augmenté « Faisait, dans une guerre et si vive et si longue,

« Périr tant de chrétiens, martyrs d’une diphthongue. » Boileau , Satire xn, vers 199-202. — Omousios... Omoiousios ; la di-

prudence de célébrer le miracle qui les délivra d’Arius. Supprimez les noms ; rappelez seulement les détails de ce trépas inopiné, tels qu’ils nous ont été transmis par trois historiens de l’Église (1) : il n’est point d’homme, même médiocrement instruit, qui ne crût y reconnaître les symptômes produits par un poison violent ; point de médecin qui ne conseillât un examen circonstancié, propre à éclaircir des soupçons trop plausibles ppoint de magistrat qui ne s’empressât de l’ordonner. Et si l’on ajoute que l’adversaire d’Arius, saint Alexandre, avait été entendu, peu d’heures auparavant, adressant de ferventes prières à la Divinité pour qu’elle frappât de mort l’hérésiarque, plutôt que de permettre qu’il rentrât en triomphe dans l’Église, et l’hérésie avec lui (2); alors du moins on s’étonnera peu que les partisans d’Arius n’aient pas jugé sa mort naturelle, quoiqu’ils ne supposassent point qu’elle fût un miracle; et que leurs accusations aient été assez publiques pour qu’un de leurs adversaires n’ait pas cru devoir les passer sous silence (3).

Tel était, en ces jours de discorde, l’emportement du zèle ! Dans l’ivresse de joie que leur causa la mort de l’empereur Julien, les chrétiens publièrent que sa fin tragique avait été prédite dans des songes merveilleux ; et ils y virent également un miracle signalé de la vengeance divine. Le philosophe Libanius, ami du monarque après samort^i sous des successeurs qui respectaient peu sa mémoire, déclara hautement que Julien était tombé sous les coups d’un assassin chrétien. A cette

phthongue oi, qui distingue ces deux mots, était adoptée par les ariens et rejetée par leurs adversaires.

(1) Socrat. Eist. eccles. lib. i, cap. 38. — Sozoïnen. Hist. eccles, lib. ii, cap. 29 et 30. — Theodoret. Hist. eccles. lib. i, cap. 14.

(2) Theodoret. Hist. eccles. lib. i, cap. 14.

(3) Sozomen. Hist. eccles. lib. ii, cap. 29.

imputation vraisemblable, un écrivain orthodoxe répond : c< Le fait peut être vrai... Et qui pourrait blâmer « celui qui, pour son Dieu et pour sa religion, aurait « commis une action si courageuse (i) ? »

Cette exaltation, contraire à la morale de la religion qu'elle croit servir, est pourtant dans la nature humaine; il est dans la nature qu’en proportion de la vivacité des intérêts qui les touchent, les hommes se passionnent, et qu’ils s’éloignent de la raison pour se précipiter dans le délire et la fureur.

Aussi n’est-ce pas seulement aux époques que nous venons de rappeler, qu’on a vu le fanatisme ou le zèle aveugle, présentant comme l’œuvre et le triomphe de la Divinité une mort précipitée, dont un juge, exempt de préventions, aurait cherché la cause dans un forfait qu’il devait punir. Les chroniques des Hébreux font mention de plus d’un trépas miraculeux que, dans toute autre histoire, on attribuerait au poison. Si, de nos jours, un prophète, se présentant devant un roi, comme Élie devant Joram (2), lui annonçait, en punition de son impiété, sa fin prochaine et les symptômes de la maladie qui doit lui ravir le jour ; si la prédiction se réalisait avec les symptômes annoncés ; si les symptômes différaient seuleinent, par la durée de leur développement, de ceux qui accompagnèrent la mort soudaine d’Arius, et étaient tels que doit les produire Faction, sur les entrailles, d’un poison lent, mais certain ; qui n’accuserait le prophète d’avoir coopéré à l’exécution de sa menace ?

Je sens combien est grave un soupçon d’empoisonnement : et je reconnais que la prophétie d’Élie est susceptible d’une explication moins fâcheuse. Mais il est certain

(1) Sozomen, Hist. eccles. lib. vi, cap. 2.

(2) Paralipomen. lib ii, cap. 21, vers. 12, 15, 18 et 19.

que, dès le temps de Moïse, les poisons et leurs divers degrés d’efficacité étaient connus des Hébreux, puisque le législateur leur défendit, sous peine de mort, de conserver chez eux aucun poison (1).

Qu’on se rappelle d’ailleurs Veau très-amère à laquelle le prêtre hébreu mêlait un peu de poussière du pavé du Temple, et qu’il faisait avaler à la femme soupçonnée d’adultère par son mari (2). Cette eau donnait la mort à l’épouse criminelle, et ne nuisait point à l’épouse irréprochable. N’est-il pas probable que l’excessive amertume en servait à déguiser, au besoin, la présence d’un ingrédient plus efficace que la poussière ; et que l’issue de l’épreuve était déterminée d’avance par suite du jugement que les prêtres avaient, en secret, porté sur l’accusée ?

Chez tous les peuples, comme chez les enfants d’Israël, les prêtres ont exercé une influence également infaillible et mystérieuse, en soumettant le jugement des crimes à l’épreuve de breuvages préparés par leurs mains sacrées; breuvages meurtriers ou innocents, selon qu’il leur convenait de perdre un accusé ou de le sauver.

La loi hindoue, la plus ancienne de toutes, est la seule qui ose articuler franchement et à deux reprises le mot de poison. L’accusé, soumis à cette ordalie, prie le poison qu’il va boire, de se changer pour lui, s’il est innocent, en boisson délicieuse (3). Formule remarquable qui, conformément à ce que nous avons établi ailleurs (4), s’adresse à l’agent physique comme à un être doué d’une

(1) Fl. Joseph. Antiq. jud. lib, iv, cap. 8.

(2) Numer. cap. 5, vers. 12-31... Âquœ amarissimœ , vers. 18, 19, 23-26.

(3) Recherches asiatiques, tome i, pages 473-486.

(4) Ci-dessus, chap. 6.

connaissance et d’un pouvoir surnaturels, comme à un génie, à un dieu.

Quelquefois l’épreuve se borne à avaler de l’eau où le prêtre a baigné l’image d’une divinité (1) ; et, moins redoutable en apparence, elle est, en effet, aussi décisive.

Au Japon, l’accusé doit avaler, dans une coupe d’eau, un morceau de papier chargé de caractères et de peintures magiques tracées par les prêtres ; et cette boisson le tourmente cruellement, jusqu’à ce qu’il ait confessé son crime (2).

Guidés probablement par une tradition ancienne, plutôt que par des connaissances qui leur soient propres, les Africains pratiquent des épreuves analogues.

Les nègres d’Issyny n’osent pas boire de l’eau où l’on a trempé le fétiche, quand ce qu’ils affirment n’est pas la vérité (3). Pour que l’eau consacrée inspire une crainte si profonde, ne faut-il pas que plusieurs exemples en aient prouvé l’efficacité meurtrière?

Les initiés du Para-belli, société religieuse très-puissante dans l’intérieur de l’Afrique septentrionale, préparent, chez les nègres Qojas, une eau d’épreuve que l’on verse sur les jambes, le bras ou la main de l’accusé : si l’eau le brûle, il est coupable ; sinon, innocent (4). La composition mystérieuse de l’eau, le soin que l’on prend de laver d’abord les membres qui doivent être exposés à son action, n’en est-ce point assez pour expliquer le miracle?

(1) Recherches asiatiques... tome i, pages 474-486. — Sur les diverses Ordalies usitées chez les Hindous, celles du feu, de la balance, de l’eau froide, de l’huile bouillante, du serpent, du poison, etc. voyez Dubois, Mœurs et coutumes des peuples de Vlnde^ tome ii, pages 546-554; il n’en est pas une dont le succès ne dépende de la volonté des prêtres.

(2) Kæmpfer, Histoire du Japon, liv. m, chap. 5, page 51.

(3) Godefroy Loyer, Voyage au roijaume dMssyny, page 212.

(4) O. Dapper, Description de V Afrique, pages 269 et 270.

Chez les Qojas et chez un grand nombre d’autres peuplades africaines, on fait boire à une personne soupçonnée d’empoisonnement une liqueur très-acide, préparée en raclant, dans l’eau, l’écorce intérieure de l’arbre Quomj, de laquelle on a d’abord exprimé le suc. L’accusé qui survit à l’épreuve est innocent ; celui qui meurt est coupable (1). Le soin avec lequel l’écorce a été probablement exprimée décide, on peut le croire, le sort de l’accusé. Dans d’autres contrées, l’accusé doit aussi prendre une liqueur préparée par la main des prêtres : il est condamné, au Monomotapa, s’il la vomit ; et dans le royaume de Loango, s’il se laisse tomber, ou si le breuvage ne produit point sur lui un effet diurétique (2).

Des peuples bien plus avancés en civilisation ont admis des épreuves dans lesquelles on demandait à la Divinité d’opérer un miracle pour manifester la vérité. A Rome, au temps de Cicéron et d’Horace, un maître qui soupçonnait de vol ses esclaves, les conduisait devant un prêtre. Celui-ci faisait manger à chacun d’eux un gâteau sur lequel il avait prononcé des paroles magiques {carmine infectum) : ce moyen faisait indubitablement connaître l’auteur du larcin (3). Près de Tyanes, une source intarissable d’eau très-froide, mais toujours bouillante (d’eau fortement gazeuse) , servait à éprouver la vérité des serments : l’homme sincère en buvait impunément ; l’homme coupable d’un faux serment, s’il osait en boire, voyait son corps se couvrir de pustules et d’abcès; privé de ses forces, il ne pouvait s’éloigner qu’il n’eût confessé son parjure (4).

Le christianisme n’a point rejeté cette sorte de mira-

(1) 0. Dapper, Description de l’Afrique^ page 263.

(2) Id. ibid. pages 325, 326-392.

(3) Acron. in Horat. epist. lib. i, epist. iO, vers. 9.

(4) Philostrat. Vit. Apoll. lib. t, cap. 4.

des. La fontaine de Wieres (1) est encore célèbre en Picardie. L’épouse infidèle de saint Gengoulf osa y plonger son bras, en faisant serment que sa conduite était sans reproche; son bras fut sur-le-champ consumé... La fontaine est aujourd’hui moins malfaisante ; toutes les femmes y lavent leurs mains sans danger. Mais on peut croire que l’épreuve n’a pas toujours été innocente; et que la terreur qu’elle inspirait aura, plus d’une fois, empêché de l’affronter. C’est ce qui a dû arriver pour beaucoup d’autres épreuves : les recueils d’anecdotes sont remplis d’histoires de coupables que la crainte d’un miracle a conduits à se déceler. Nous reproduisons ici le raisonnement que nous avons déjà fait : la crainte ne peut s’établir qu’autant que des expériences antérieures ont prouvé qu’elle a été fondée quelquefois, et que le miracle promis ne surpassait point les forces du thaumaturge.

La mort n’a pas été la seule vengeance que prédît et exécutât l’interprète d'un dieu irrité. Tournant contre ses ennemis, avec plus d’adresse et moins de péril, les secrets dont la science sacrée l’avait armé, il s’est réservé souvent la faculté de produire un second miracle en faveur du repentir. A sa voix, l’aveuglement fermait les yeux des coupables ; une lèpre hideuse s’étendait sur tout leur corps ; jusqu’à ce que, touché de ses généreuses prières, le ciel rendît à la santé ceux que la terreur avait déjà ramenés à la foi et à l’obéissance.

Une lumière d’une extrême vivacité, celle des feux du Bengale, par exemple, peut causer un éblouissement tel que la faculté de voir reste quelque temps suspendue. A la prise de Milet, par Alexandre, des soldats étant entrés dans le temple de Gérés pour le piller, une flamme vive

(1) Fontaine située près de Samei\ départ, du Pas-de-Calais. — Mémoires de V Académie celtique, tome v, pages t09 et 110.

s’élança du sanctuaire, et leurs yeux furent frappés d’aveuglement (1). Mais l’effet d’un tel moyen de vengeance dure trop peu, et le succès demande le concours de trop de circonstances favorables, pour qu’on l’ait mis souvent en usage.

Près du fleuve Achéloüs croissait la plante myope (2) : on ne pouvait s’en frotter le visage sans perdre la vue. Les feuilles du stramonium jouissent d’une propriété peu différente : un jeune homme, ayant, par mégarde, fait jaillir, dans son œil, une goutte de leur suc, resta plusieurs heures presque entièrement privé de l’usage de cet œil (3). On sait aujourd’hui que l’extrait de belladone, dissous dans l’eau, paralyse pour un temps l’organe delà vue. Saisir le moment propice pour faire agir la substance vénéneuse et opérer le miracle, ce n’est plus que de l’adresse : les talents du jongleur aidant ainsi la science du thaumaturge, les histoires d’hommes frappés miraculeusement d’une cécité dont ils *sont ensuite miraculeusement délivrés, ne présentent rien d’invraisemblable.

Marie, sœur de Moïse, a osé élever la voix contre lui : sa face paraît soudain couverte de lèpre ; et, malgré le pardon que lui accorde son frère, elle porte sept jours entiers le signe éclatant delà colère du Seigneur (4). Ce temps ne suffisait-il pas pour une guérison naturelle? On peut d’ailleurs soupçonner quelque connivence entre le frère et la sœur : on ne supposera rien de semblable dans le malheur qui força Ozias à descendre du trône de David, et qui, par le chagrin de sa déchéance et l’ennui de la solitude, le conduisit au tombeau.

(1) Valer. Maxim, lib. i, cap. 1. — Lactant. Divin, instit. lib. ii, cap. 7.

(2) Plutarch. Denomin. fluv. et mont. § xxii. — M. Vallot, de l’Académie de Dijon, pense que cette plante était une sorte de Tithymale.

(3) Bibliothèque universelle^ Sciences j tome iv, page 221.

(4) Numer. cap. xii, vers. 10-15.

Bravant les représentations du grand prêtre Azarias, le roi de Juda veut envahir les fonctions sacerdotales. A l’instant où il force l’entrée du sanctuaire, où il porte la main à l’encensoir, la terre tremble ; le faîte du temple s’entr’ouvre ; un rayon brillant frappe la figure du téméraire Ozias ; sur son front paraît la lèpre. Marqué du sceau de la malédiction-, il est chassé du temple, exclu du trône, relégué dans une retraite, privé, après sa mort, de la sépulture de ses ancêtres (1).

Ozias était déjà ému, et préoccupé de l’ébranlement du sol : un vif rayon de lumière, résultat facile d’un appareil disposé dans l’obscurité du sanctuaire, éblouit ses yeux assez fortement pour qu’il n’aperçût pas la main qui lui lançait au visage un poison caustique... Quel était ce poison ? Dans nos climats tempérés, le contact seul du Rkus toxicodendron fait naître sur la peau une éruption érysipélateuse qui n’est point sans danger. Sur les confins de l’Afrique, où abondent les euphorbes et les végétaux pleins d’un suc caustique, le moyen d’opérer le miracle était encore plus facile à trouver (2). En parlant d’un de ces végétaux (3) : « Mes doigts, dit Bruce, furent écor- « cbés pour avoir touché du lait de ses branches vertes, « comme si je les avais trempés dans l’eau bouillante. »

La seule prévoyance dont la science doue ses adeptes, leur dictera des prédictions miraculeuses. Pour repousser l’accusation de poison, que semble motiver la prédiction circonstanciée de la mort de Jorara, il suffit d’ad-

(1) Paralipomen. lib. ii, cap. 26, vers. 16-23. — Fl. Joseph. Antiq. ju* date. lib. IX, cap. 11.

(2) Vo^yez Mérat et Deleris, Dict. universel de matière médicale, Paris, 1831-, t. VI, p. 78. — Ruf'z, Recherches sur les empoisonuements pratiqués par les nègres à la Martinique [Annales d’hygiène publique et de médecine légale, Paris, 1844, t. xxxii, p. 170 et suiv.).

(3) Le Koll-gall... Bruce, Voyage aux sources du Nil^ tome ix, page 98.

mettre qu’Ëlie avait connu d’avance la maladie dont le roi allait être attaqué; qu’il l’avait jugée incurable, et qu’il s’était cru en droit d’en annoncer l’issue comme l’effet d’un jugement de Dieu. Les idées alors reçues l’y autorisaient : mais aujourd’hui cette interprétation ne suffirait peut-être pas pour sauver le médecin qui risquerait, à la cour, une preuve si hardie de la certitude de ses pronostics.

Les maladies endémiques qui ravagent une contrée, une armée, une ville, prennent quelquefois un tel caractère de malignité que l’ignorance les croit, et la politique peut feindre de les croire contagieuses comme la peste. Autrefois, dès qu’elles éclataient, les populations désolées recouraient aux oracles ; et les oracles voulaient toujours qu’on y reconnût la vengeance des dieux justement irrités contre leurs adorateurs. Cette croyance une fois établie, le prêtre menaça de l’invasion du fléau les contrées rebelles à ses commandements; plus d’une fois même il en annonça l’apparition pour une époque fixe, et sa prédiction ne fut pas trompeuse. C’est qu’en effet, il lui était facile de la fonder sur des probabilités équivalentes à la certitude : il suffisait d’avoir observé d’avance le retour des circonstances propres à reproduire ces maladies. Cette science, dans l’ancienne Grèce, fut celle qui valut à Abaris (1) la réputation de prophète. Les mêmes remarques aujourd’hui serviront de base à des prédictions semblables ; sauf que l’homme de bien se bornera à indiquer les précautions à prendre pour conjurer le mal, et s’affligera si, en les négligeant, on lui ménage le triomphe de passer pour un prophète véridique (2). Mais à Tobservateur philosophe substituez

(1) lamblich. in Vit. Pythag. lib. i, cap. 28.

(2) En 1820, le port de Roquemaure (aiTondisseinent d’Uzès, départe-

. — ^:0iAP. XXI.

un thaumaturge : la coïncidence de la prophétie et du désastre ne frapperait-elle pas, aujourd’hui encore, bien des esprits d’une profonde et religieuse terreur?

ment du Gard) se trouvait environné d'eaux stagnantes, sur des points où le Rhône s’était détourné de son cours. M. Cadet, de Metz, annonça, dès le mois de mars, que le pays serait certainement ravagé par une fièvre endémique, si, avant l’été, on ne ramenait le fleuve dans son ancien lit. Les travaux ne purent être exécutés qu’en automne ; et l’été vit Roquemaure dépeuplé par des fièvres meurtrières. {Lettre de M. Cadet, de Metz, au ministre de ^intérieur, en date du 23 mars 1820).

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