‹ Des sciences occultes, ou, Essai sur la magie, les prodiges et les miraclesChapitre 4 sur 55 · LUI · texte numérisé non relu

LUI

quand ils s’étendent sur des foules entières^, qui, alors, dans un accord unanime, présentent les faits les plus extraordinaires et en attestent la surnaturalité. Dans ces temps, on n’entend plus parler que de merveilles; tantôt les morts se montrent à la lumière, et des milliers de voix certifient les résurrections; tantôt les démons ou les esprits entrent en communication avec les hommes, et des milliers de témoins sont là pour garantir, par leur propre expérience, ces interventions ; tantôt des apparitions se manifestent, des lumières resplendissent, des sons singuliers, terribles, harmonieux se font entendre, tout cela par des dispensations que rien n’explique, sinon le miracle, pour ceux qui les reçoivent. Au reste, qu’ai-je besoin de rappeler des choses passées ? et n’ a-t-on pas encore présent à l espril ce que les tables parlantes, les esprits frappeurs, les medium écrivants ont révélé ? Toutes les merveilles ne s’y trouvent-elles pas rassemblées? ne les a-t-on pas fait valoir comme la preuve actuelle et vivante de ladémonologie, delà magie, de la science occulte? Supposez que cette grande et singulière manifestation soit survenue à une autre époque, en plein moyen âge, par exemple; on y aurait vu immanquablement œuvre de sorcellerie, présence certaine de Satan, et l’on aurait poursuivi comme une peste tous ceux qui recevaient l’influence des tables ou des esprits. Supposez-la encore plus reculée dans les siècles; mettez-la dans l’antiquité , alors qu’on n’attribuait pas aux divinités infernales la volonté déterminée

INTRODüCTIOx\.

d’induire l’homme à mal et quelles inspiraient seulement la terreur due à leur sombre séjour et à leur sombre office; cela ne sera qu’une preuve de plus de la présence perpétuelle des dieux parmi les humains, une merveille à joindre aux merveilles habituelles, une eflmsion du surnaturel qui, d’ailleurs, abondait toujours, un moyen à ajouter à ceux qu’on avait d’évoquer les esprits et de les consulter. Pour l’antiquité, le miracle était incessamment, si je puis ainsi parler, à l’ordre du jour; il ne troublait pas la conscience générale, qui y voyait une confirmation, non une contradiclion. Pour le moyen âge, il se scindait; venait-il de Dieu, des anges et des saints, il était accueilli avec adoration; venait-il du prince des ténèbres, il était considéré comme une horreur digne de tous tes châtiments. Pour fère moderne, c’esf un fait mal interprété, l’expérience rigoureusement conduite montrant que les lois naturelles ne souffrent aucune suspension.

11 y a donc eu, il y a encore des temps de miracles, c’est-à-dire des temps où le surnaturel s’empare d’une foule d’esprils et vole, ce semble, porté sur des ailes. Pour mettre des exemples très-caractérisés sous les yeux du lecteur, je rappellerai les tables parlantes et les esprits frappeurs dont nous sommes témoins, les convulsions de saint Médard qui n’excitèrent pas moins l’attention publique dans le siècle dernier, les exaltations des Cévennes qui opposèrent une si sérieuse résistance aux dragonnades de Louis XIV, la sorcellerie

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du xvi" siècle qui occupa si longlemps les juges et les bourreaux, les danseurs du moyen âge qu’un vertige inouï arrachait à leurs demeures et à leurs occupations et lançait tournoyants à l’infini sur les places et les grands chemins. Les cas abondent dans les annales; il suffit d’en avoir signalé quelques-uns pour qu’on suive la trace des autres. Au reste, cette trace pénètre fort avant dans l’histoire; la science occulte et le miracle, qui vont main en main, sont d’autant plus mêlés aux choses sociales que l’on s’enfonce davantage dans l’antiquité; et, lors même que cette importance historique diminue et disparaîi, ils restent infiniment curieux à étudier soit comme manifestation d’états, d’énergies, de désordres avec lesquels la vie régulière n’offre aucune parité, soit comme servant d’explication à des pages d’histoire qui, sans cela, demeurent incomprises ou semblent dire toute autre chose que ce quelles disent réellement.

En effet, il n’y a pas lieu d’équivoquer davantage. Les termes de miracle, de surnaturel dont je me suis constamment servi, sont des termes provisoires et qui répondent à la conception antique des choses, alors que la notion des lois naturelles n’avait ni consistance ni fixité, et qu’aux yeux des hommes elles étaient indifféremment obéies ou violées. Mais aujourd’hui que la notion des lois naturelles est devenue prépondérante, la conception des choses a changé, et l’on écarte le miracle et le surnaturel, même de ces manifestations que j’ai rappelées et où il paraît resplendir.

INTRODUCTION

On les range dans ce domaine particulier où la médecine confine à Thistoire; on les place dans la catégorie des troubles du système nerveux; on les nomme hallucinations collectives qui ont cela de spécial qu’elles produisent, chez des multitudes, des phénomènes subjectifs très-semblables; on les classe parmi les épidémies mentales, qui, pareilles aux épidémies corporelles, impriment à l’esprit le cachet d’une perturbation uniforme. En même temps il demeure constaté qu’il existe l’alliance la plus étroite entre la science occulte et la manifestation surnaturelle ou hallucination collective.

§ 6. — Conclusion.

La question des sciences occultes est très-étendue. Elle se lie aux plus anciennes institutions, elle exerce une influence sur les sociétés, d’autant plus grande qu’elles sont plus antiques ; elle se lie à Thistoire des sciences et à la philosophie de Thistoire. Il importait donc d'en tracer le cadre général; c’est ce que j’ai essayé de faire dans cette Introduction, On en comprendra mieux l’œuvre de M. Salverte et la partie qu’il a traitée dans cette vaste question.

J’adhère pleinement au principe de M. Salverte, à savoir que la magie et les manifestations qui y tiennent ne sont pas, en réalité, des dérogations à l’ordre naturel, auquel rien ne se soustrait. Ce principe est celui de la science qui prépare la philosophie et de la philosophie qui émane de la science. Si j’avais été en

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désaccord avecM. Salverte là-dessus, je n’aurais jamais consenti à écrire une introduction pour son ouvrage, ni à cause de lui, ne voulant pas le contre-carrer, ni à cause de moi, ne voulant écrire rien d’opposé à ce que je juge vrai. Mais, d’accord avec M. Salverte sur le point fondamental, je prends, comme lui, à mon compte, la judicieuse remarque qu’il a donnée pour épigraphe à son livre et qui est du moine Roger Bacon : Non oportet nos magicis illusionibus uti, cum potestas philosophica doceat operari quod sufficit.

Dès lors c’est en sécurité que j’ai exposé les points de divergence, certain que je ne porterais aucun dommage à l’ouvrage, puisque j’en respectais la racine. Les vues historiques changent et se développent avec le progrès des études. Ce qui suffisait comme doctrine au XVIII® siècle et à ses disciples ne suffit plus de notre temps; mais le principe demeure; la manière de l’appliquer varie. Ces applications sont importantes; omises, elles laissent l’ouvrage ouvert à toutes les critiques qu’elles suggèrent naturellement; mises en tête, elles l’en préservent et lui assignent sa véritable place.

Ainsi il faut décidément laisser aller l’idée d’une science primitive ; mais on peut et doit admettre que l’antiquité a possédé des secrets nombreux et efficaces. Il faut renoncer à demander seulement à ces secrets habilement employés les notions de magie et de surnaturalisme ; mais il faut y faire entrer la série des manifestations nerveuses, des hallucinations collectives qui ont donné un si grand appui à la science occulte.

INTRODUCTION

Quels qu’aient été ces secrets (et il y en avait de trèspuissants), plus ils appartiennent à une haute antiquité, plus l’ensemble dont ils faisaient partie a exercé de l’influence sur les esprits tant de ceux qui les mettaient en œuvre que de ceux qui les contemplaient avec admiration ou terreur. Quiconque apprécie l’état mental des époques reculées, sait qu’alors l’intervention surnaturelle est partout et pour tous. Posséder un secret merveilleux, c’est avoir reçu une faveur des divinités, c’est user de quelqu’un de leurs pouvoirs redoutables. Ainsi, dans la conception du vieil Homère, c’est bien moins la vaillance des héros qui fait leur triomphe,* que la main des dieux protecteurs de leurs jours et directeurs de leurs coups.

M. Salverte a consacré son livre à l’étude des pratiques magiques, en tant du moins qu’elles dépendent de la connaissance de secrets naturels. A la vérité, c’est sous le nom de science qu’il les décrit. La science et les arts, je l’ai dit, ne cheminent pas de la même façon ; et ceux-ci peuvent être avancés sans que ceux-là le soient. La science abstraite est le privilège de l’ère moderne; des arts efficaces et puissants ont pu appartenir et ont appartenu, en effet, à l’antiquité. Au reste, en lisant le livre de M. Salverte, on s’aperçoit bien vite qu’il sait retrouver des faits isolés, des expériences détachées, des arcanes d’un genre ou d’un autre, mais non les théories cohérentes et ardues qui constituent le savoir actuel.

Les pratiques dont l’auteur pense que l’on a usé

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dans les opérations magiques sont rangées suivant un ordre méthodique qui yjetle beaucoup de clarté. Les résultals analogues que l’on pourrait obtenir par les procédés modernes fournissent à la fois un rapprochement et un contrôle. Tous ces chapitres sont intéressants; et s’il me fallait en recommander quelquesuns particulièrement, je signalerais à l’attention du lecteur ceux où l’auteur s’efforce de montrer que les anciens ont connu les compositions fulminantes et certains artifices pour soutirer la foudre des nuages.

Il est rare que, dans un livre, outre l’empreinte de son esprit, l’auteur n’y mette pas aussi une certaine empreinte de son âme. Ici l’âme de M. Salverte se montre tout entière; et partout on y sent l’écrivain sérieux qui prend son sujet à cœur, l’homme sincère qui recherche avant tout la vérité, et le penseur généreux qui, s’élevant au-dessus de la vie individuelle, s’attache puissamment à l’amour de l’humanité.

Juillet 1856.

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