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CHAPITRE XXIV

Art de soutirer la foudre des nuages. Médailles et traditions qui en indiquent l’existence dans l’antiquité. Voilé sous le nom de culte de Jupiter Elicius et de Zeus Cataibatès, il a été connu de Numa et d’autres personnages anciens. Les imitateurs du tonnerre s"en sont servis; il remonte jusqu'à Prométhée; il explique le mythe de Salmonée; il fut connu des Hébreux : la construction du temple de Jérusalem en offre la preuve. Zoroastre s'en servit pour allumer le feu sacré, et opérer, dans l’initiation de ses sectateurs, des épreuves et des merveilles. Si les Clialdéens l’ont possédé, il s’est perdu entre leurs mains. 11 en subsistait quelques traces dans l’Inde, au temps de Ctésias. Miracles analogues à ceux que cet art produisait, et qui pourtant méritent une explication différente.

De tous les fléaux qui alarment l’homme, et pour la conservation de ses richesses et pour la conservation de sa vie, le plus effrayant, quoique le moins destructif peutêtre, c’est la foudre. Les nuages en feu, l’air mugissant, la terre comme ébranlée, les éclairs dont l’œil ne peut supporter la vivacité ; le tonnerre grondant en roulements prolongés ; ou, tout à coup, un éclat déchirant, présage certain de la chute du feu céleste, et que redoublent, en le répétant au loin, les échos des montagnes ; tout ce spectacle offre un ensemble si propre à frapper d’épouvante, que sa fréquente répétition ne familiarisera point avec lui la timidité des peuples : réalisant tout ce que l’imagination poétique et les menaces sacerdotales ont introduit de plus imposant dans les signes du cour-

CHAP. XXÎV,

roux divin, il leur présentera toujours, dans le sens le plus direct, le ciel armé contre la terre.

L’homme tremblant suppliera les dieux, il suppliera les mortels privilégiés que les dieux ont daigné instruire,

de détourner loin de sa tête cet appareil de terreur

Le miracle qu’il demande et qu’a opéré le génie du xviii® siècle, l’antiquité l’a -t-elle jamais connu ?

Au premier aspect, il semble absurde de le supposer : ne sait-on pas combien les anciens, en général, étaient peu familiarisés avec les moindres phénomènes de l’électricité? Le cheval qu’avait Tibère, à Rhodes, étincelait sous la main qui le frottait fortement ; on citait un autre cheval doué de la même faculté ; le père de Théodoric et quelques autres hommes l’avaient observée sur leur propre corps (1) ; et des faits si simples n’en étaient pas moins mis au rang des prodiges ! On se rappelle aussi quels préjugés superstitieux étaient jadis réveillés par le feu Saint-Elme, brillant sur les mâts des vaisseaux ; et quelle place tiennent, dans l’histoire des événements surnaturels, les apparitions de lumières évidemment électriques.

A ces preuves d’ignorance, ajoutons les croyances absurdes sur de prétendus préservatifs de la foudre. Tarchon, pour se garantir des coups du tonnerre, enceignait sa demeure de vignes blanches (2) !... Ici toutefois s’élève un soupçon légitime. Tarchon, le disciple du mysté-

(1) Damascius, in Isidor. Vit. apud Phot. Biblioth. cod. 242. — «En « hiver, à Stockholm, raccumnlation de l'électricité animale est sensible ; « il en reste une grande quantité qui se décharge d’une manière visible , (( quand on se déshabille dans une chambre chaude. » James, Voyage en Allemagne et en Suède... Nouvelles annales des voyages, tome xxxv, page 13. — J’ai faitsonvenf, à Genève, la même observation.

(2) Coliimel. lib. x, vers. 340, 347. — Dans l’Hindoustan, l’on attribue aux plantes grasses la propriété d'écarter la foudre : aussi voit-on de ces plantes sur toutes les maisons.

rieux Tagès, Tarchon, le fondateur de la théurgie des anciens Étrusques, a pu alléguer refficacité de ce moyen ridicule pour mieux cacher le véritable secret qui préservait de la foudre son habitation et son temple ; une ruse semblable a fait peut-être attribuer aux lauriers qui entouraient le temple d’Apollon, la vertu d’écarter la foudre ; vertu regardée comme réelle, malgré l’évidence contraire, dans toute l’antiquité, et consacrée presque jusqu’à nos jours dans notre langue poétique.

Et de même, dans les apparitions d’auréoles lumineuses dont nous entretiennent les anciennes histoires, tout peut n’être pas faux, tout peut n’être pas fortuit : nous produirions aujourd’hui ces brillants phénomènes; est-il sage de nier qu’en d’autres temps on ait pu les produire?

Aux raisons de doute qui proscrivent une négation absolue, s’en joindra-t-il qui militent en faveur de l’affirmation ? Nous n’arguerons pas des traditions partout répandues sur l’art de détourner la foudre. Nous ne rechercherons point l’origine du précepte religieux qui ordonne auxEsthoniens de fermer les portes et les fenêtres lorsque le tonnerre gronde, de peur de laisser entrer le malin esprit, que Dieu poursuit dans ce moment-là (1) : et toutefois, ce précepte rappelle la croyance, peut-être fondée, qu’un courant d’air, et surtout d’air chargé d’humidité, suffit pour attirer et diriger fexplosion fulminante. Mais pourquoi un autre précepte commande-t-il à ces peuples de placer deux couteaux sur la fenêtre, afin de détourner la foudre (2) ? D’où est née, dans le district de Lesneven (3), l’habitude immémoriale de placer,

(1) Debray, Sur les préjugés et idées superstitieuses des Livoniens, Lettoniens et Esthoniens. — Nouvelles annales des voyages^, tome xviii, page 123.

(2) Ibid.

(3) Département du Finistère. — Cambry, Voyage dans le département du Finistère,, tome ii, pages 16, 17.

(ILiand il tonne, un morceau de fer dans le nid des poules qui couvent? Observées en un seul endroit, les pratiques de ce genre ont peu d’importance : mais, retrouvées à des distances notables, chez des peuples qui n’ont point, entre eux, de communication, elles attestent, ce semble, que la science qui les a dictées, fut autrefois possédée par des hommes qui portèrent l’instruction chez ces peuples divers. « Au château de Duino (dit le P. Im- « perati, écrivain du xviP siècle, cité par Sigaud de la « Fond), c’était une pratique très-ancienne, dans les temps « d’orage, de sonder la foudre, La sentinelle approchait «le fer d’une pique, d’une barre de fer élevée sur un « mur ; et, dès qu’à cette approche elle apercevait une « étincelle, elle sonnait l’alarme et avertissait les ber- « gers de se retirer. » Au xv*" siècle, saint Bernardin de Sienne improuvait comme superstitieuse la précaution, usitée de tout temps, de planter une épée nue sur le mât d’un vaisseau, afin d’écarter la tempête.

M. La Boëssière, dans un savant Mémoire où je puise ces deux dernières citations, et où il discute les eonnaissauces des anciens dans Vart d'évoquer et d' absorber la foudre (1), rappelle plusieurs médailles qui paraissent se rapporter à son sujet. L’une, décrite par Duchoul, représente le temple de Junon, de la déesse de l’air : la toiture qui le recouvre est armée de tiges pointues. L’autre, décrite et gravée par Pellerin, porte pour légende Jupiter Elicius ; le dieu y paraît la foudre en main ; en bas est un homme qui dirige un cerf-volant : mais nous devons observer que l’authenticité de cette médaille est suspecte. D’autres médailles enfin, citées par Duchoul

(1) Notice sur les travaux de V Académie du Gard, de 1812 a 1821;, Nîmes, 1822, \ partie, pages 304-319. Le Mémoire de M. de la Boëssière, lu en 1811, lëa été publié <|u’eii 1822.

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dans son ouvrage Sur la religion des Romains, présentent l’exergue : XV Viri Sacris faciundis ; et l’on y voit un poisson hérissé de pointes, placé sur un globe ou sur une patère : M. La Boëssière pense qu’un poisson ou un globe, ainsi armé de pointes, était le conducteur employé par Numa, pour soutirer des nuages le feu électrique. Et, rapprochant la ligure de ce globe de celle d’une tête couverte de cheveux hérissés, il donne une explication ingénieuse et plausible du singulier dialogue de Numa avec Jupiter, dialogue rapporté par Yalerius Anlias, et tourné en ridicule par Arnobe (1), sans que probablement ni l’un ni l’autre le comprit.

L’histoire des connaissances physiques de Numa mérite un examen particulier.

Dans un temps où le tonnerre exerçait de continuels ravages, Numa, instruit parla nymphe Égérie, chercha le moyen d'expier la foudre {fulmen piare) ; c’est-à-dire, en quittant le style figuré, le moyen de rendre ce météore moins malfaisant. 11 parvint à enivrer Faunus et Ficus, dont les noms ici ne désignent probablement que des prêtres de ces divinités étrusques ; il apprit d’eux le secret de faire, sans danger, descendre sur la terre Jupiter foudroyant ; et sur-le-champ il le mit à exécution. Depuis ce temps, on adora dans Rome Jupiter Elicius, Jupiter que Von fait descendre (2).

Ici l’enveloppe du mystère est transparente : rendre la foudre moins malfaisante, la faire, sans danger, descendre du sein des nuages ; et l’effet et le but sont communs à la belle découverte de Franklin, et à cette expérience religieuse que Numa répéta plusieurs fois avec succès. Tullus Hostilius fut moins heureux. « On rap-

(1) Aniob. lib. v.

(2) Ovid. Fast. lib. iii, vers. 285-345. — Arnub. lib. v.

« porte, dit Tite-Live (1), que ce prince, en feuilletant « les Mémoires laissés par Numa, y trouva quelques ren- « seignements sur les sacrifices secrets offerts à Jupiter « Elicius, Ressaya de les répéter : mais, dans les prépara- « tifs ou dans la célébration, il s’écarta du rite sacré... f( En butte au courroux de Jupiter évoqué par une céré- « monie défectueuse {sollicitati prava religione), il fut « frappé de la foudre et consumé ainsi que son palais. »

Un ancien annaliste, cité par Pline, s’exprime d’une manière encore plus explicite, et justifie la liberté que je prends de m’écarter du sens communément donné aux phrases de Tite-Live par ses traducteurs : « Guidé par « les livres de Numa, Tullus entreprit d’évoquer Jupiter c( à l’aide des mêmes cérémonies qu’employait son pré- (( décesseur. S’étant écarté du rite prescrit {parum rite), « il périt frappé de la foudre (2). » Aux mots rite et cérémonies, que l’on substitue, comme nous avons prouvé qu’on devait le faire (â), le mot procédé phijsique, on reconnaîtra que le sort de Tullus fut celui du professeur Reichman. En 1753, ce savant tomba frappé de la foudre, en répétant avec trop peu de précaution les expériences de Franklin.

Dans l’exposé des secrets scientifiques de Numa, Pline se sert d’expressions qui sembleraient indiquer deux manières de procéder: Wm^ ohtenaitlQ tonnerre {impetrare) ; l’autre le forçait à éclater (cogéré) ; l’une, sans doute, était douce, sourde, exempte d’explosion dangereuse ; Fautre violente, bruyante, et en forme de décharge électrique. C’est par la seconde que Pline explique l’histoire de Porsenna, foudroyant le monstre qui désolait le ter-

(1) Tit. Liv. lib. i, cap. 31. — Piin. Hid. nat. lib. n, cap. 53 ; lib.xxviii, cap. 4.

(2) Lucius Piso ; Plin. Hisl, nai. lib. xxvni, cai>. 2.

(3) Ci-dessus, chap. vi.

ritoire de Volsinium (i) ; explication peu admissible : faire parvenir à un point éloigné une très-forte détonation électrique, cela n’est pas absolument impossible, mais bien difficile et bien dangereux ; et il reste encore l’embarras d’attirer sur ce point unique l’être que la commotion magique doit renverser. Nous proposerons ailleurs une autre explication du miracle étrusque : mais, dans le procédé coactif indiqué par Pline, et dans la possibilité, bien prouvée aujourd’hui, d’obtenir, soit d’un paratonnerre isolé, soit d’une immense batterie électrique, une décharge dont l’éclat lumineux, le fracas et la force meurtrière rappelleront fidèlement les effets de la foudre, n’entrevoit-on pas déjà le secret de ces imitateurs du tonnerre, si souvent victimes de leurs succès, et tombant sous les coups du dieu dont ils osaient usurper les armes ?

Nous ne citerons point, dans le nombre, Caligula, qui, si l’on en croit Dion Gassius et Jean d’Antioche, opposait des éclairs aux éclairs, au bruit du tonnerre un bruit non moins effrayant, et lançait une pierre vers le ciel, à l’instant où tombait la foudre : une machine peu compliquée suffisait pour produire ces efï'ets, assez bien assortis à la vanité d’un tyran, toujours tremblant devant les dieux, à qui toujours il voulait s’égaler.

Ce n’est point en des temps si modernes qu’il faut chercher une notion mystérieuse qui déjà avait dû s’éteindre dans presque tous les temples.

Remontons, au contraire, dans l’antiquité : nous remarquons d’abord Sylvius Alladas (ou Remulus), onzième roi d’Albe, depuis Énée. Suivant Eusèbe (2), il contrefaisait le bruit du tonnerre en ordonnant à ses soldats de

(1) Plin. Hist. nat. lib. ii, cap. S3.

(2) Euseb. Chronic. canon, lib. i, cap. 4S, 46.

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frapper leur boucliers de leurs épées; fable d’autant plus ridicule que, plus haut, Eusèbe a parlé des mactoes dont le roi d’Albe se servait pour imiter la foudre. « Méprisant (( les dieux, disent Ovide et Benys d’Halicarnasse, ce « prince avait inventé un moyen de contrefaire les effets « de la foudre et le fracas du tonnerre, afin de passer « pour une divinité dans l’esprit des hommes qu’il frap- « pait de terreur : rnais^

c( En imitant la foudre, il périt foudroyé (1); »

victime de son impiété, suivant les prêtres de ce tempslà, et, suivant nous, de son imprudence.

Voilà donc le secret de Numa et de Tullus Hostilius, connu plus d’un siècle avant eux. Nous n’essaierons pas de fixer l’époque où commencèrent à le posséder les divinités, ou plutôt les prêtres étrusques dont les successeurs renseignèrent au second roi de Rome et ceux de qui les rois d’Albe devaient l’avoir reçu : mais la tradition relative à Tarchon, qui savait préserver sa demeure de la foudre, nous invite à remonter à ce théurgiste, trèsantérieur à la guerre de Troie.

C’est par delà les âges historiques que nous reporte le mythe de Salmonée. Salmonée, disaient les prêtres, fut un impie que les dieux foudroyèrent, pour le punir d’avoir voulu imiter la foudre. Mais que d’invraisemblance dans leur récit ! Quelle imitation mesquine du tonnerre, que le vain bruit d’un char roulant sur un pont d’airain, et des torches lancées sur des infortunés dont on ordonne aussitôt la mort (“â) ! Comment le pont, qui ne

(1) « Fulmineo periit imitator fulminis ictu. » Ovid. Metamorplios, lil). XIV, vers. 617-618. Fast. lih. iv, vers. 60. — üionys. Halic. lib. i, cap. 15.

(2) Ilygm. Ul). 1, fab. Ixj. — Sei vius, m Æneid. lib. vi, vers. 508.

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pouvait être que médiocrement étendu, sultisait-i.l pour étonner, par son fracas, les peuples de la Grèce (i)? Eustathius (2) met en avant des idées moins puériles : il peint Salmonée comme un savant habile à imiter le bruit, l’éclat et la flamme du tonnerre, et qui périt victime de ses dangereuses expériences. Dans cette imitation trop parfaite, nous croyons retrouver le procédé coactif de Pline, l’acte de soutirer des nuages la matière électrique et de l’amasser, au point de déterminer bientôt une effrayante explosion.

Ce qui confirme notre conjecture, c’est qu’en Élide, théâtre des succès de Salmonée et de la catastrophe qui y mit un terme, on voyait, auprès du grand autel du temple d’Olympie, un autre autel (3), entouré d’une balustrade, et consacré à Jupiter Cataihatès (qui descend), « Or ce surnom fut donné à Jupiter, pour marquer « qu’il faisait sentir sa présence sur la terre par le bruit « du tonnerre^ par la foudre, par les éclairs, ou par de vé- « ritables apparitions (4). » En effet, plusieurs médailles de la ville de Gyrrhus en Syrie, représentent Jupiter armé de la foudre ; au-dessous on lit le mot Cataibatès : il est difficile de marquer plus fortement la liaison qui existait entre cette épithète et la descente de la foudre. Mais, dans le temple d’Olympie, on révérait aussi l’autel de Jupiter foudroyant (Keraunios) élevé en mémoire du tonnerre qui avait détruit le palais d’OEnomaüs (5). Ce surnom et celui de Cataibatès présentaient donc à la piété des idées différentes. Il devient dès lors difficile de ne point rapprocher Jupiter Cataibatès de Jupiter Elicius^

(1) Virgil. Æneid. lib. vi, vers. o85 et seq.

(2) Eustath. in Odysa. lib. ii, vers. 234.

(3) Pausanias, Eliac. lib. i, cap. 14.

(4) Eîicyclop.méthod. Antiquités, toiiiei, arl. Cataibatès.

(5) Pausanias, loc. cit.

DKS SGIENGIÎS OGCULTES.

GHAP. XXIV.

la foudre qui descend, de la foudre que F on contraint à descendre. Nous sommes, on le voit, forcé de raisonner par analogie, à défaut de traditions positives; mais l’analogie prend une grande force, quand on se rappelle que Jupiter Cataibatès était adoré aux lieux où régna Salmonée, prince dont Thistoire est si semblable à celle des deux rois qui furent victimes, à Albe et à Rome, du culte de Jupiter EUciits.

Rien n’annonce, il est vrai, qu’en des temps postérieurs, la Grèce possédât encore quelques notions sur l’expérience de physique qui devint funeste à Salmonée ; mais le culte de Jupiter subsistait à Rome, lors-

qu’on avait depuis longtemps cessé d’employer et même de connaître le procédé mystérieux de Numa. Un oubli pareil ne dut pas empêcher le culte de Jupiter Cataibatès de se maintenir en Élide.

C’est toujours en remontant dans le passé que nous avons trouvé des vestiges plus certains de l’existence des sciences anciennes.

Servius nous transporte à l’enfance du genre humain. «Les premiers habitants de la terre, dit-il, n’apportaient «point de feu sur les autels : mais, par leurs prières, ils «y faisaient descendre (eliciebant) un feu divin (1). » Comme il rappelle cette tradition, en commentant un vers où Virgile peint Jupiter ratifiant par l’explosion de la foudre les pactes des nations (2), il semblerait que les prêtres faisaient, de cette merveille, une preuve solennelle de la garantie donnée aux traités par les dieux (3).

(t) Servius, in Æneid. lib. xii, vers. 200.

(2) « Audiat hæc genitoi’ qui rulmine fœdera sancit. »

Virgil. Æneid. lib. xii, vers. 200.

(:i) Gel lisage du procédé co«c7-// pourraU expliquer la merveille, plus

De qui en avaient-ils reçu le secret ? « Prométhée, « dit Servius (1), découvrit et révéla aux hommes l’art de

« faire descendre la foudre : (eliciendorum fulminum)

(( Par le procédé qu’il leur avait enseigné, ils faisaient a descendre le feu de la région supérieure {supernus ignis « eliciebatur), » Entre les adeptes possesseurs de ce secret, Servius compte Numa, qui n'employa le feu céleste quà des usages sacrés ; Tullus Hostilius, qui fut puni pour l'avoir profané.

Le souvenir du Caucase, sur les rochers duquel dut être expiée, pendant des siècles, la divulgation partielle d’un art si précieux, nous appelle vers l’Asie, où sans doute le secret s’en répandit avant de pénétrer en Europe. On retrouve, comme nous l’avons observé, la légende de Jupiter Cataibatès sur les médailles de la ville de Gyrrhus. Or il est peu croyable que les Grecs aient porté ce culte dans une ville lointaine, dont la fondation ne peut être postérieure au temps de Gyrus. 11 est donc permis de soupçonner que la légende citée n’était que la traduction grecque d’un nom national de la Divinité foudroyante, et que le secret auquel elle fait allusion n’a point été anciennement ignoré en Syrie.

Les Hébreux, au moins, paraissent l’avoir connu. Ben- David avait avancé que Moïse possédait quelques notions sur les phénomènes de l’électricité: un savant de Berlin ('2] a tenté d’appuyer cette conjecture d’arguments plan

(Tune fois rappelée dans les poêles, de coups de tonnerre entendus par un temps serein. Vo^ez cependant ci-après, pages 397 et 398.

(1) Servius, in Virgil. eclog. vi, vers. 42. — Ce passage, qui a échappé à tant d’écrivains modernes, avait frappé, il y a près de trois siècles, un auteur qu’on ne lit guère que pour s'amuser, et qu'on poun ait lire quelquefois pour s’instruire. « Qu’est devenu, dit Rabelais, l’art d’évoquer « des deux la foudre et le feu céleste, jadis inventé par le sage Promea theus?.... » (Rabelais, livre v, chap. 47.)

(2) M. tt'rt, Magasin, encyclop. année 1813, tome iv, page 415.

sibles. Michaëlis (1) est allé plus loin. 11 remarque que rien n’indique que la foudre, pendant le laps de mille ans, ait jamais frappé le temple de Jérusalem ; T qu’au rapport de Josèphe (2), une forêt de piques à pointes d’or ou dorées, et très-aiguës, couvrait la toiture de ce temple ; trait de ressemblance remarquable avec le temple de Junon, figuré sur les médailles romaines ; 3" que cette toiture communiquait avec .les souterrains de la colline du temple, par le moyen de tuyaux métalliques, placés en connexion avec la dorure épaisse qui couvrait tout l’extérieur du bâtiment: les pointes des piques produisaient donc nécessairement l’effet de paratonnerres... (Comment supposer qu’elles ne remplissaient que par hasard une fonction si importante ; que l’avantage que l’on en recevait n’avait point été calculé; qu’on n’avait dressé des piques en si grand nombre, que pour empêcher les oiseaux de s’abattre sur la couverture du temple et de la salir ? C’est pourtant là la seule utilité que leur assigne l’historien Josèphe. Son ignorance est une preuve de plus de la facilité avec laquelle ont dû se perdre de hautes connaissances, tant que les hommes, au lieu d’en composer une science raisonnée, n’y ont cherché qu’un art empirique d’opérer des merveilles.

Le même secret ne paraît pas avoir survécu à la destruction de l’empire de Cyrus ; et toutefois, de fortes probabilités indiquent que ce grand instrument de miracle ne manqua point à Zoroastre et à ses successeurs.

Khondémir (3) rapporte que le démon apparaissait à Zoroastre, au milieu du feu, et qu’il lui imprima sur le

(1) De V effet des pointes placées sur le temple de Salomon. Magasin scimtifique de Gottingue, m® année, 5® cahier, 1783.

(2) Fl. Joseph. liell. jnd. adv. Roman, lib. v, cap. 14.

i'3) IFHei'heloL IHhUoth. orirnlale^ art. Zerdascht.

corps une marque lumineuse. Suivant Dion Chrysostonie (1), lorsque le prophète quitta la montagne où il avait longtemps vécu dans la solitude, il parut tout brillant d’une flamme inextinguible, qiiil avait fait descendre du ciel; prodige analogue à l’expérience de la béatification électrique, et facile à opérer à l’entrée d’une grotte sombre. L’auteur des Récognitions attribuées à saint Clément d’Alexandrie (2) et Grégoire de Tours (o) affirment que, sous le nom de Zoroastre, les Perses révéraient un fils de Cliam, qui, par un prestige magique, faisait descendre le feu du ciel, ou persuadait aux hommes qu’il avait ce miraculeux pouvoir. Les auteurs cités indiqueraient-ils, en d’autres termes, des expériences sur l’électricité atmosphérique, dont un thaumaturge se serait prévalu pour apparaître, étincelant de lumière , aux yeux d’une multitude frappée d’admiration ?

Nous avons, dans un autre ouvrage (i), essayé de distinguer le fondateur de la religion des mages, des princes et des prêtres qui, pour s’assurer le respect des peuples, ont pris, après lui, le nom de Zoroastre. Nous ne rappellerons point cette distinction, en rapporlanl ce qu’ont écrit de Zoroastre, des auteurs qui n’en ont point soupçonné la nécessité : en la supposant aussi bien fondée qu’elle nous paraît l’être, ces écrivains n’auront fait qu’attribuer au prophète, ce qui a appartenu à ses disciples, aux héritiers de sa science miraculeuse. Zoroastre, disent-ils, périt, brûlé parle démon qu’il importunait trop souvent pour répéter son brillant près-

(1) Dion Ghrysost. Orat. Borysthen.

(2) Recogn. lib. iv.

(3) Greg. Tiiron. Hist. Franc, lib. i, cap. 5.

(4) Eusèbe Salverte, Essai historique et philosophique sur les nonn d'hommes^ de peuples et de lieux. Note B, tome ii, pages 427-454.

lige. En d’autres termes, ils désignent un physicien qui, dans la répétition fréquente d’une expérience dangereuse, finit par négliger des précautions nécessaires, et tombe victime d’un moment d’oubli. Suidas (1), Cédrénus et la Chronique d’Alexandrie disent que Zoroastre, roi de laBactriane, assiégé dans sa capitale par Ninus, demanda aux dieux d’être frappé de la foudre, et qu’il vit son vœu s’accomplir, après qu’il eut recommandé à ses disciples de garder ses cendres comme un gage de la durée de leur puissance. Les cendres de Zoroastre, dit l’auteur des Récognitions^ furent recueillies et portées aux Perses, pour être conservées et adorées comme un feu divinement descendu du ciel. Il y a ici une évidente confusion d’idées : on applique aux cendres du prophète le culte que ses sectateurs ne rendirent jamais qu’au feu sacré qu’ils avaient reçu de lui. La confusion ne serait-elle pas née de^ l’origine prétendue de ce feu sacré, allumé, disait-on, par la foudre? « Les « mages, dit Ammien Marcellin,conserventdans des foyers (( perpétuels zm feu miraculeusement tombé des deux {2), » Les Grecs, qui donnaient au premier chef des Perses le nom de la nation même, racontaient aussi qu’au temps ou Perseus instruisit quelques Perses dans les mystères de Gorgone, un globe enflammé tomba du ciel ; Perseus en prit le feu sacré qu’il confia aux mages ; c’est le nom qu’il avait imposé à ses disciples (3). Ici nous nous rappelons ce qu’a dit Servius, du feu céleste que les anciens habitants de la terre faisaient descendre sur leurs autels.

(1) Suidas, verbo Zoroastres. — Glycas^ Annal, page 129.

(2) Aminian. Marcell. lib. xxm, cap. 6.

(3) Suidas, verbo Perseus. — Dans le Chah-nameh do. Ferdonsi, Honcbeng, père de Djah-Muras, comme Perseus l’est de Merrhus, recueille aussi d’une manière miraculeuse le feu sacré.

et qu’on ne devait employer qu’à des usages sacrés : le rapprochement des deux traditions nous indique l’origine de ce feu tombé des deux, à la voix de l’instituteur des mages , et destiné à brûler éternellement sur les pyrées, en l’honneur du dieu qui l’avait accordé à la terre.

De la question qui nous occupe, rapprochons deux des oracles magiques que Pléthon (l) a conservés et commentés. On attribue ces oracles aux premiers disciples de Zoroastre, ou à Zoroastre lui-même ; ce qui n’a rien d’improbable, puisque l’antiquité possédait deux millions de vers dont ce prophète passait pour être l’auteur (2).

Vers 39-43.

(( 0 homme î ouvrage de la nature dans toute sa témérité !

c< Si tu m’invoques à plusieurs reprises, tu verras partout (unique- « ment) celui que tu auras invoqué :

« Car, ni le ciel et sa concavité penchée (vers la terre) ne t’apparais- « sent ;

« Les étoiles ne brillent pas ; la lumière de la lune est voilée ;

(( La terre tremble et tout ce que tu vois sont des foudres. »

Pléthon , après avoir observé que l’homme est appelé Vouvrage d'une nature très-téméraire, parce qu’il entreprend les choses les plus hardies, ajoute : « L’oracle « parle comme ferait Dieu lui-même à l’homme que l’on « initie. Si tu m’invoques à plusieurs reprises..., tu c( verras partout... moi que tu auras invoqué ; car tu ne « verras plus rien que toutes les foudres, c’est-à-dire, le « feu voltigeant (se répandant) çà et là dans tout l’uni- « vers. »

Ce commentaire, qui nous apprend que le premier

(1) Oracula magica, cdcnte Joanne Opsopœo, 1389.

(2) iPlin. Hist. nat, lib. xxx, cap. 1.

DKS SCIENCES OCCULTES.

CIIAP. XXIV.

oracle se rapporte aux initiations, nous renvoie, par une de ses expressions, au second oracle, duquel elle est empruntée.

Vers. 46-48.

« Quand tu verras le feu saint et sacré dénué de figure,

« Brillant en voltigeant (en se répandant) partout dans les profondeurs « de l’uni vers !

« Ecoute la voix du Peu !

« Quand tu verras, dit Pléthon, le feu divin qui ne « peut être représenté par aucune figure » (on sait que la loi de Zoroastre proscrit les images)..., «rends grâce ! « et, plein de joie, écoute la voix du feu qui f apporte une « prénotion (une connaissance de favenir) très-vraie et « très-certaine. »

A travers l’obscurité du texte et des explications, nous saisissons un trait important de l’initiation zoroastrienne. Si l’initié est intrépide, il invoquera le dieu qu’il adore, et bientôt il ne verra plus que ce dieu. Tous les autres objets disparaissent; il est environné d’éclairs et de foudres; un feu qu’aucune image ne peut ni ne doit peindre remplit son horizon ; et, du sein du feu, une voix éclatante se fait entendre, et prononce des oracles infaillibles.

De ce qui a précédé , on pouvait déjà conclure avec vraisemblance que Zoroastre avait des notions sur l’électricité et sur le moyen de faire descendre la foudre ; qu’il s’en servit pour opérer les premiers miracles destinés à prouver sa mission prophétique, et surtout pour allumer le feu sacré qu’il offrit à l’adoration de ses sectateurs : maintenant ne sommes-nous pas en droit d’ajouter que, dans ses mains, dans les mains de ses disciples, le feu céleste devint un instrument destiné à éprouver le courage des initiés , à confirmer leur foi , et à éblouir leurs

yeux de celte splendeur immense , impossible à soutenir par des regards mortels, qui est à la fois l’attribut et l’image de la Divinité ?

Une tradition (le lecteur en a sûrement fait la remarque) semble attribuer la mort de Zoroastre à ce défaut de précaution dont nous avons déjà signalé plusieurs victimes. Un autre récit présente sous un aspect plus noble le prophète, ou le roi de la Bactriane : décidé à mourir, pour ne point tomber au pouvoir d’un vainqueur, ce fut sur lui-même qu’il dirigea la foudre ; et, par un dernier miracle de son art, il se donna une mort extraordinaire, digne de l’envoyé du ciel , et du pontife ou de l’instituteur du culte du feu.

Ainsi remonte ce grand secret au temps où commence pour nous l’histoire ; et peut-être au delà.

DesGhaldéens qui, dans la guerre contre la Bactriane, secondaient Ninusde toute la puissance de leurs arts magiques, durent posséder, relativement à la foudre, les mêmes connaissances que leur émule : mais le fait n’est établi par aucun document historique. Il n’est pas impossible que ces prêtres les aient de bonne heure laissées se perdre, peut-être faute d’occasions fréquentes de les employer; tandis qu’elles se conservèrent dans les contrées montueuses de la haute Asie et de l’Étrurie, bien plus exposées que la Babylonieaux ravages de la foudre. Voici ce qui autorise notre conjecture. Les oracles magiques que Pléthon attribue à Zoroastre ou à ses disciples, Psellus les a commentés sous le nom d'oracles chaidaiques (1), les regardant comme émanés des prêtres

(l) Le Recueil de Psellus diffère de celui de Pléthon par l’ordre dans lequel les oracles sont disposés; on y remarque aussi quelques variantes et des additions considérables. Enfin les vers grecs y sont beaucoup plus corrects, ce qui semble indiquer une tradiiclion moins fidèle, ou faite sur un original moins ancien.

chaldéens : et l’explicalioD qu’il donne de ceux que nous avons cités, est toute astrologique et allégorique. Les sages de Babylone et le prophète de l’Ariéma avaient, nous le verrons , puisé probablement à la même source. Serait-ce que, le secret auquel les oracles font allusion, ayant été conservé longtemps par les successeurs de Zoroastre, des traces en ont subsisté dans la doctrine des mages, à qui Pléthon a emprunté les notions que développe son commentaire? Les Chaldéens, au contraire, se seraient jetés dans l’allégorie et y auraient entraîné après eux leur scoliaste, en voulant deviner une énigme, dont ce secret, perdu pour eux, pouvait seul leur donner la solution.

Quelle est celte source où nous soupçonnons que, de part et d’autre, les oracles ont été puisés? L’habitude nous fait tourner les yeux vers rtlindoustan , le berceau de la civilisation du monde ; et nous retrouvons en effet la substance et quelques expressions saillantes des deux oracles, dans cette stance de V Yadjoiir-Véda : « Là, le « soleil ne brille pas, non plus que la lune et les étoiles ; « les lumières ne voltigent pas (en ce lieu) : Dieu inonde « de lumière toute cette substance brillante, et l’univers « est éclairé de sa splendeur (1). » Zoroastre, qui a fait à rinde antique tant d’autres emprunts, aurait pu sans doute, dans celui-ci, détourner le sens des mots, et appliquer à la cérémonie magique de l’initiation une peinture métaphorique de la splendeur divine. Mais, d’abord, Wo Jones penche à croire que « cette stance est une part raphrase moderne de quelque texte des anciens livres « sacrés (2). » Cela explique pourquoi ces termes ne correspondent pas exactement à ceux des oracles rnagi-

(1) Recherches fmatiques, tome i, pages 375-H76.

(2) Ibid.

ques, et s'appliquent d’une manière moins explicite au secret de gouverner la foudre : la paraphrase aura été faite à une époque où l’on avait oublié ce secret, et perdu de vue le sens propre du texte sacré. D’ailleurs, ce passage AeVOupHekhat, «connaître le feu , le soleil, la « lune et la fondre, est le troisième quart de la science « de Dieu (1) , » prouve que la science sacrée ne négligeait point d’étudier la nature du tonnerre, et qu’elle pouvait dès lors indiquer les moyens de le détourner. Enfin ces inductions sont fortifiées par un fait historique. Au temps de Ctésias, l’Inde connaissait encore l’usage des paratonnerres. Suivant cet historien (2) , le fer recueilli au fond de la for laine d'or liquide (c’est-àdire du lavacje d'or) et fabriqué en forme d’épée, de tige pointue, jouissait, dès qu’on l’enfonçait en terre, de la propriété de détourner les nuages, la grêle et la foudre. Ctésias, qui en vit faire deux fois l’expérience sous les yeux du roi de Perse, attribuait seulement à la qualité du fer ce qui appartenait surtout à sa forme et à sa position. Peut-être aussi employait-on de préférence ce fer, allié naturellement d’un peu d’or, comme moins susceptible de se rouiller, et par le même motif qui, chez les modernes, fait dorer les pointes des paratonnerres. Quoi qu’il en soit, le fait principal reste constant ; et il n’est pas inutile de remarquer comment, dès lors, on avait cru apercevoir des rapports intimes entre l’état électrique de l’atmosphère, et la production, non-seulement de la foudre, mais aussi de la grêle et des autres météores.

henouvellera-t-on la question tant de fois résolue ; comment, de connaissances si anciennes, ne se retrouve-

(P Oupne¥-hat. Brahmen xi.

(2) Ctésias, in Tndic. ap. Photium, Bibl. ('od. lxxii.

CHAP. XXIV

l-il, en Europe, aucun vestige, depuis ïullus Hostilius, depuis au plus vingt-quatre siècles? Nous répondrons qu’elles étaient si peu répandues que ce fut par hasard et d’une manière imparfaite, que Tullus les découvrit en parcourant les Mémoires qu’avait laissés Numa. Ne suffisait-il pas d’ailleurs des dangers attachés à la moindre erreur, dangers prouvés plusieurs fois par une terrible expérience, pour que la crainte fît tomber en désuétude, en Italie et en Grèce, les cérémonies du culte secret de Jupiter Elicius et de Jupiter Cataibatès? La destruction de l’empire persan par les Grecs, et antérieurement le massacre presque général des mages après la mort de Smerdis, purent causer celte importante lacune dans la science occulte des disciples de Zoroastre. Dans l’Inde, tant de fois en proie à des conquérants, des causes analogues ont pu exercer une action également destructive. Dans tous les pays enfin, sur quel sujet, plus que sur celui-là , le mystère religieux aurait-il redoublé l’épaisseur de ses voiles, et préparé la voie à l’ignorance et à l’oubli ?

D’autres questions s’élèvent, plus importantes et plus difficiles. L’électricité, avec quelque art que l’on en maniât les ressources , pouvait-elle suffire aux miracles brillants de f initiation zoroastrienne ? Explique-t-elle assez ce qu’Ovide décrit'si nettement, dans le détail du culte rendu par Numa à Jupiter Elicius^ l’art de faire voir et entendre les feux et le bruit de la foudre par un ciel serein (1)? Explique-t-elle surtout le talent redoutable de lancer la foudre sur ses ennemis, tel que l’anti- (piité le supposait à Porseona, et tel que deux magiciens étrusques prétendirent le posséder encore au temps d’Attila? Non ; au moins dans la mesure actuelle de nos

(t) Ovid. Faut. lib. ni, vers. dU7'370.

connaissances ; mesure que les anciens n’ont probablement pas dépassée. Pour suppléer à notre insuffisance^ ne pourrions-nous recourir à un hasard heureux, supposer que le thaumaturge profila de l’explosion d’un météore lumineux pour en attribuer les effets à son art, ou que l’enthousiasme voulut voir un miracle dans un eflet naturel? Ne pourrions-nous, par exemple, rappeler que, suivant un historien, lorsqu’une pluie miraculeuse désaltérait l’armée de Marc-Aurèle , l’empereur, en même temps, arracha du ciel, par ses prières, la foudre qui tomba sur les machines guerrières de ses ennemis (1)? Mieux encore, nous pourrions transporter les merveilles d’un pays dans un autre, et retrouver aujourd’hui, dans un lieu de tout temps consacré par la religion, un secret équivalent au miracle de Numa. Le naphte, dissous dans l’air atmosphérique, produit les mêmes effets qu’un mélange d’oxygène et d’hydrogène. Près de Bakhou, au-dessus d’un puits dont l’eau est saturée de naphte, on tient un manteau étendu pendant quelques minutes ; puis on jette dans le puits une paille enflammée ; soudain , dit le voyageur dont je rapporte les paroles (2), il se fait une détonation semblable à celle d’un caisson d’artillerie et accompagnée d’une flamme brillante... Rendez à V Atesch-gah sa majesté antique; à ce petit nombre de pénitents et de pèlerins qu’y attire encore un souvenir religieux, substituez un collège de prêtres , habiles à faire tourner à la gloire de la Divinité, des phénomènes dont la cause est soustraite soigneusement aux regards des profanes : et par le ciel le plus serein, des puits de Bakhou, sortiront, à leur voix,

(1) a Fulmen de cœlo, precibus suis, contra hostium machinamentum cxtorsit. » Julius Capitoliuus, in Marc. Aurel.

(2) Voyage de George Keppel de Vlnde en Angleterre par Bassora, etc. — Nouvelles Annales des voyages, ii® série, tome v, [)age 349.

les feux et les éclats de la foudre. Admettons, ce oui n’a rien d’absurde, que des substances qui s’ offrent en abondance dans certaines contrées , aient pu être transportées par les thaumaturges en des pays où leur action, absolument ignorée, devait paraître plus merveilleuse : et le Tibre aura vu, au temps oùNuma évoquait Jupiter Elicius, le miracle qui éclate encore aujourd’hui aux bords de la mer Caspienne; et la tradition qui, de deux secrets n’en faisant qu’un seul , attribuait aux cérémonies du même culte magique les efl'ets d’une composition de naphte et ceux des paratonnerres et de l’électricité, sera née de l’artifice du thaumaturge, soigneux de rendre ainsi plus difficiles à pénétrer et plus respectables les trésors de sa science.

Mais, d’après le principe que nous avons suivi jusqu’ici, nous n’admettons qu’à regret des explications partielles ou locales, et applicables seulement à quelques faits isolés. Nous leur préférons des faits généraux, mais tels que la connaissance en ait pu, pendant un temps, rester circonscrite dans l’enceinte des temples. En rappelant les efl'ets brillants ou destructeurs des diverses compositions pyriques dont ces faits nous dévoileront l’existence, nous mesurerons l’étendue des ressources qui s’offraient aux possesseurs de la science sacrée, pour rendre rivaux des feux du ciel les miracles du feu terrestre.

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