‹ Des sciences occultes, ou, Essai sur la magie, les prodiges et les miraclesChapitre 42 sur 55 · CH AP. XXV · texte numérisé non relu

CH AP. XXV

Que le lecteur impartial suive avec nous la marche d’un de ces récits; qu’il pèse toutes les expressions avec lesquelles Déjanire peint les premiers effets du Sang de NessuSj philtre merveilleux, dont elle a imprégné la tunique précieuse qui doit ramener vers elle le cœur de son volage époux (1). « Nessus me recommanda de gar- «der cette liqueur dans un lieu ténébreux, jusqu’au mo* i( ment où je voudrais m’en servir : c’est ce que j’ai f( fait,... Aujourd’hui, dans les ténèbres^ j’ai, avec un a flocon de laine, teint de cette liqueur la tunique, que « j’ai envoyée après l’avoir enfermée dans une boîte a qid elle ait vu le jour.... Le flocon de laine, exposé au « soleil, sur une pierre, s’est consumé de lui-même, et (( sans que personne y ait touché. Il était réduit en cendre, « en poussière semblable à celle que la scie fait tomber « du bois. J’ai observé qu’il s’élevait, de dessus la pierre « où je l’avais placé, des bouillons d’écume, tels que ceux « que produit, en automne, du vin versé d’en haut. » Qu’un chimiste lise ces détails dépouillés de tout souvenir mythologique ; que reconnaîtra-t-il dans ce prétendu philtre, donné par la main de la vengeance, et auquel sa consistance, sa couleur ou quelque autre propriété apparente ont mérité le nom de sang ? un phosphore liquide de soufre (2) que la proportion de ses éléments détermine à s’enflammer spontanément, dès qu’il est exposé à l’éclat et à l’ardeur du soleil. L’acide phosphorique, produit de sa combustion, fait sur la

(1) Sophocl. Trachin. act. iv, sc. 1. Pour être plus concis, j’ai fondu ensemble deux passages très-rapprocliés. Sénèque {Hercules OEtœus^ act. iii, SC. 1) retrace les memes détails, et particulièremoiit l’effervescence produite partout où le philtre a touché la terre.

(2) Une partie de phosphore combinée à une partie de soufre compose un phosphure qui reste liquide à la température de 10®, et s’enflamme à celle (le 25°.

pierre la vive effervescence qui a frappé les yeux de Déjanire, et la cendre de la laine est réduite à un phosphate sec et insoluble.

Hercule revêt la fatale tunique ; puis il immole douze taureaux : mais à peine le feu a-t-il pris au bûcher sur lequel sont disposées les victimes, que l’effet délétère du philtre se fait sentir (1)... Le voisinage de la flamme, dira le chimiste, et la chaleur humide de la peau d’un homme qui agit avec force et vivacité devant un bûcher embrasé, détermineront infailliblement, quoique sans inflammation visible au jour, la décomposition du phosphore répandu sur le vêtement. L’acide, formé à sec, et d’autant plus caustique, agira sur tous les points du corps, désorganisera la peau et les chairs, et, par des douleurs inexprimables, conduira l’infortuné à la mort. Il serait difficile de l’en garantir et d’arrêter l’action, une fois commencée, de ces substances dévorantes, aujourd’hui même que la nature n’en est point ignorée ; autrefois, cela eût été impossible.

En découvrant une conformité si parfaite entre le tableau peint par Sophocle et les explications de la science, peut-on, de bonne foi, supposer que cela n’a tenu qu’au hasard qui s’est plu à faire coïncider exactement avec les opérations de la nature les rêves de l’imagination d’un poète ? Il est plus sage d’admettre que les détails de ces faits merveilleux s’étaient conservés dans la mémoire des hommes ; que le poète pouvait d’autant moins s’écarter de la tradition reçue, qu’il n’en connaissait pas l’origine; et que cette origine appartenait à la science occulte, à la magie, cultivée en Thessalie, dans la patrie de Nessus, dès le temps du siège de Troie ('2).

(1) Sophocl. Trachin. act. iv, sc. 2.

(2) Plin. Ilist. nat. lib. xxx, cap. I.

Persuadé que le tragique grec a décrit les elïels d’uu secret physique qui, de son temps, existait peut-être encore dans les temples, j’ai conservé au Sang de Nessiis la propriété de s’enflammer spontanément au jour, quoique ce ne soit point une condition essentielle du phénomène qu’il devait produire. Tout cautère potentiel, répandu en dose suffisante sur la surface du corps, y exercerait la même action ; il y déterminerait les mêmes douleurs, et bientôt la même impossibilité d’arracher le vêtement qui en serait enduit, sans déchirer et la peau et la chair, et sans redoubler au lieu de les diminuer les souffrances de la victime irrévocablement vouée à la mort (i).

Le poison versé par Médée sur la robe qu’elle envoya à sa rivale, ressemble, pour ses effets, à celui que, sans en connaître la malfaisance, employa Déjanire. Mais ce mythe présente de plus une circonstance importante. Du bandeau d’or, offert avec la robe à la malheureuse Créuse, s’élancent des flammes inextinguibles (*2). Comme on ne peut supposer ici ni une élévation de température, ni l’action d’un soleil ardent, l’inflammation spontanée décèle l’emploi du naphte qui prend feu à la seule approche d’un corps embrasé. Plusieurs auteurs rapportent qu’en effet Médée frotta de naphte la robe et la couronne destinée à Créuse (3) ; Procope fortifie cette tradition, en

(1) Vers la fin du dernier siècle, un pharmacien de Paris, M. Steinacher, fut appelé dans une maison, sous prétexte de venir soulager un malade. Des personnes, qui prétendaient avoir à se plaindre de lui, se liient un jeu barbare de le couvrir de vésicatoires, et de le retenir en cet état pendant plusieurs heures. Quand il recouvra la libei té, les soins les plus actifs et les mieux dirigés furent inutiles ; il languit quelque temps, et mourut dans des toui-ments alfreux; les auteurs de ce crime restèrent inconnus et impunis.

(2) Luripid. Medea, act. v, sc. 1.

(3) Plutarch. Vü. Alexoïidr.

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observant à deux reprises, que la liqueur appelée naphte par les Mèdes, reçoit des Grecs le nom à' huile de Médée (1) ; Pline, enfin, dit que, Médée ayant frotté de naphte la couronne de la rivale qu’elle voulait faire périr, le feu y prit, à l’instant où l’infortunée s’approcha de l’autel pour y offrir un sacrifice (2).

Dans la tragédie de Sénèque, Médée, après avoir annoncé que « le bandeau d’or envoyé à Créuse renferme « un feu obscur dont Prométhée lui a appris la compo- « sition, ajoute que Vulcain aussi lui a donné des feux « cachés sous un soufre léger, et qu’elle a emprunté de (( Phaéthon les éclairs d’une flamme inextinguible (5). » En soulevant le voile des expressions figurées, il est difficile de ne point voir là un véritable feu grégeois^ qu’un grain de pyrophore ou qu’un peu de naphte embrasait, dès que le fatal mélange y était disposé par le contact de Pair, ou par le voisinage de la flamme, telle que celle qui brûlait sur l’autel dont s’approcha l’épouse de Jason.

Ce n’est point par inadvertance qu’au nombre des armes de Médée nous plaçons le feu grégeois. Quel était, selon toutes les probabilités, la base du feu grégeois ? Le naphte, V huile de Médée, Et ces taureaux qui vomissaient la flamme pour défendre la toison d’or que famour de Médée livra à Jason, ces taureaux, dont les pieds et la bouche étaient d’airain et que Vulcain avait fabriqués (à), qu’étaient-ils, sinon des machines propres à lancer le feu grégeois ?

(1) Vh’ocope, Histoire mêlée^ c[và\). H.

(2) Plin. Hist. nat. lib. ii, cap. tOo.

(3) « Ignis tïilvG... ciausus iii aiuo... lalct obscurus... quern iiiihi (( cœli... qui furta luit... viscere fœto... dédit et docuit... condere vires... « arte Prometheus... dédit et temii... sulfure tectos... Mulciber ignés... « Et vivacis...fulgura tlainmæ... de cognato... Piiaetbonte tuli... » Seuec, Medea, act. iv, sc. 2.

(4) Apollon. Rhod. lib. ni.

Fidèles à la méthode qui nous a dirigés, nous suivrons l’histoire de cette arme autrefois si redoutée, depuis les derniers temps où l’on en a fait usage^ jusqu’aux plus anciens, où rien n’annonce encore que la découverte en fût récente.

Deux troubadours, dont l’un florissait dans les premières années du xiif siècle, font mention du feu grégeois ; l’un d’eux dit qu’on l’éteint à force de vinaigre (1). Joinville entre dans un détail curieux sur l’emploi de ce feu que les Sarrasins lançaient sur les Croisés (2). Les Arabes ont fait, de tout temps, un grand usage de traits enflammés, pour l’attaque et la défense des places ; tellement que le cheik de Barnou, qui tient de ce peuple toutes ces connaissances, fut fort étonné d’apprendre, il y a quelques années, que les Anglais n’employaient point à la guerre ce moyen de destruction (o).

Manuel Gomnène employa du feu grégeois sur les galères qu’il armait pour combattre Roger de Sicile ; et l’historien remarque qu’il en renouvela l’usage, interrompu depuis longtemps (4). Cependant Alexis Comnène l’avait employé contre les Pisans : sur la proue de ses vaisseaux étaient des lions en bronze, qui vomissaient des flammes dans toutes les directions qu’on voulait leur donner (5). Anne Comnène (6) parle de feux que des soldats, armés de tubes assez semblables à nos canons de fusil, lançaient sur Fennemi. Mais, suivant elle, on les

(1) Millot, Histoire littéraire des troubadours, tome i, page 380 ; tome ii, pages 393 et 394.

(2) Mémoires de Joinville, édition in-t'ol. de 1761, page 44.

(3) Voyages de Denham, Oudney et Clapperton, tome i, pages 115 et 238.

(4) « Ignis græcus qui longo jam tempore abditus latuerat. »

(5) Ann. Comnen. Hist. lib. ix, cap. 9.

(6) Ibid. lib. xm, cap. 2.

préparait avec un mélange de soufre et de résine réduite en poudre : indication mensongère ; une pareille composition fondrait avant de s’enflammer, et ne s’élancerait point au dehors avec explosion.

Ici se présentent trois observations. P Les lions en bronze employés par Alexis Gomnène, rappellent les taureaux ignivomes, fabriqués en bronze par Yulcain : ce sont évidemment les mêmes armes. 2" Entre l’expédition maritime d’Alexis et celle de Manuel Gomnène, il s’était à peine écoulé soixante ans. Un si court laps de temps avait suffi pour faire presque entièrement oublier le feu grégeois : combien d’autres procédés de la science occulte ont dû périr par une désuétude plus longtemps prolongée! â*" La recette trompeuse que donne Anne Gomnène pour la composition des feux grégeois, est une preuve de plus du soin avec lequel on enveloppait ces procédés du double voile du mystère et du mensonge.

Gonstantin Porphyrogénète recommande, en effet, à son fils de ne jamais découvrir aux barbares le secret de la composition du feu grégeois ; de leur dire qu’il a été apporté du ciel par un ange, et que ce serait un sacrilège de le leur révéler (1). Léon le Philosophe (2) prescrit de placer sur les vaisseaux des tubes d’airain, et de mettre entre les mains des soldats des tubes de moindre dimension ; les uns et les autres doivent servir à lancer sur l’ennemi des feux qui éclatent avec un bruit semblable à celui du tonnerre : mais ces feux, l’empereur seul en dirige la fabrication,

Gallinique, d’Héliopolis en Syrie , inventa, dit-on, le feu grégeois, au vif siècle de notre ère : il ne fit que

(1) Constantin. Porphyr. De administ. imper.

(2) Léon le Philosophe, Institiitiuns militaires.,, inst 19^ tome n, page 1 37 de la liaducUon française.

retrouver ou divulguer un procédé, dont l’origine s’est perdue, comme tant d’autres, dans la nuit desinitiations. Des inittés découverts et punis à Rome, l’an 186 avant Jésus-Christ, en possédaient la recette : ils plongeaient dans l’eau, sans les éteindre, leurs torches allumées, « à « cause, dit Tiie-Live, de la chaux et du soufre qui en- « traient dans leur composition (1). » Probablement ils ajoutaient à ces ingrédients un bitume, tel que le naphte ou le pétrole.

Et Callinique, et les initiés, avaient dû emprunter leur feu inextinguible de quelque initiation asiatique. Les Perses en possédaient aussi le secret : mais ils en réservaient l’usage pour les combats. « Ils composaient « une huile, et en frottaient des flèches qui, lancées « avec une force modérée, portaient, partout où elles « s’attachaient, des flammes dévorantes : Peau ne faisait «qu’irriter l’incendie; on ne l’éteignait qu’en l’étouffant « sous un amas de poussière (2). »

Les traditions ramènent presque toujours vers l’Hindoustan, dès que l’on remonte dans l’antiquité, pour découvrir, s’il se peut, les premiers inventeurs.

De plusieurs écrivains, qui ont transformé en roman l’histoire d’Alexandre, les uns racontent que le Macédonien, parvenu dans l’Inde, opposa aux éléphants de ses ennemis des machines de bronze ou de fer qui vomissaient du feu, et qui assurèrent sa victoire (3) ; les au-

(1) Tit. Liv. lib. xxix, cap. 13.

(2) Ammiaiî. Marcell. lib. xxiii, cap. 6. Pline [Hist. nat. lil). ii, cap. 104) peint des mêmes traits les effets d’une substance nommée Maltha, dont les habitants de Samosate se servirent contre les soldats de Lucullus. On retirait la maltha d’un étang voisin situé près de la ville. Le naphte ou le pétrole en formait sans doute la base. — Assiégés par Lucullus, les défenseurs de Tigranocerte lançaient sur leurs ennemis du naphte enflammé. (Dion Cass. — Xiphilin. in Pompeio.)

(3) J. Valerius, Res gestœ AlexancL, ed. A. Maio, Milan, 1817, in- 4° et

très peignent, an contraire, c< de vastes flocons de « flamme qu’Alexandre vit pleuvoir sur son armée dans « les plaines brûlantes de l’Inde (1). » Ces différents récits ont une base commune : la tradition que, dans rinde, on employait, à la guerre, une composition analogue au feu grégeois. C’est une composition pareille dont se lancent des jets enflammés un magicien et une magicienne, dans des narrations merveilleuses d’origine hindoue : les spectateurs du combat et les combattants eux-mêmes en ressentent les funestes effets (2). Les fictions de ce genre manquent rarement de prendre leur source dans la réalité. Le feu qui brûle et pétille au sein de ronde, au lieu de s’y éteindre, le feu grégeois, en un mot, est anciennement connu dans l’Hindoustan sous le nom de Barraiva (3). Il était mis en œuvre contre les villes assiégées, a Aux bords de l’Hyphasis, on composait une « huile qui, renfermée dans des pots de terre, et lancée « contre des ouvrages en bois, contre les portes d’une « ville, les embrasait soudain d’une flamme inextingui- « ble. Tout ce que l’on fabriquait de cette substance « dangereuse était livré au roi ; personne autre n’avait la « permission d’en conserver même une goutte (4). » On a rejeté ce récit de Ctésias, parce qu’on a trouvé peu vraisemblable ce qu’ajoute l’historien, sur la manière de composer l’huile inextinguible ; on lui avait assuré qu’on la retirait d’un serpent d'eau fort dangereux. Cette circonstance ne paraît pas absolument dénuée de

in-8°. Voy. Biblioth. univ. Littérature, 3e année, tome vu, pages 225 et 226. — Extrait du roman d'Alexandre le Grand, d’après un manuscrit persan, etc Bibliothèque des Romans, octobre 1775, tome i.

(1) Cette tradition, consignée dans une lettre apocryphe d’Alexandre à Aristote, a été adoptée par Dante. Inferno, cant. xiv.

(2) Les Mille et une Nuits, lv® nuit, tome i, pages 320-322.

(3) Sacountala ou l’Anneau fatal, act. ni, sc. 2.

(4) Ctésias in Indic, — Ælian. De nat. anim, lib.«v, cap. 3.

vérité. Philostrate (1) dit qu’on extrait l’huile inextinguible d’un animal fluviatile, semblable à un ver. Au Japon, Vinari, lézard aquatique, noir eX venimeux, fournit une huile que l’on brûle dans les temples (2). Rien n’empêche de croire qu’au naphte, élément du feu inextinguible, on joignait, dans Tlnde, une graisse ou une huile animale, pour donner plus de corps au projectile incendiaire, et plus de durée à son action. En supposant d’ailleurs que Ctésias ait mal compris et mal traduit le renseignement qu’il recevait, ou qu’on lui ait, à dessein, donné un renseignement erroné, le fait même n’en reste pas moins très-vraisemblable. Il faut encore le redire : nous nous pressons trop d’accuser d’absurdité les récits des anciens. Pour confirmer ce qu’ils ont dit du feu grégeois. Cardan avait indiqué le moyen de préparer des artifices doués des mêmes propriétés (3) : prompt à réfuter Cardan, Scaliger (4), homme plus érudit que savant, et plus présomptueux qu’érudit, se moqua hautement de ceux qui promettaient que leurs compositions physiques s’enflammeraient, exposées aux rayons du soleil, ou arrosées d’eau; un écolier de physique se moquerait aujourd’hui de Scaliger, en opérant sous ses yeux les deux merveilles qu’il déclarait impossibles.

(1) Philoslrat. Vit. ApoU. lib. iii, cap. 1. — Élien (De nat. animal.

lib. V, cap. 3), citant Ctésias, se sert aussi de bexpression ver;

mais ce ver^ qui naît dans le fleuve Indus, a sept coudées de longueur et une grosseur proportionnée. Des expressions d’Elien, on peut induire que l’huile, ainsi préparée, s’embrasait sans feu et par le seul contact du corps combustible.

(2) Kaempfer, Histoire du Japon,, liv. in, chap. 3, page 53.

(3) H. Cardan, De subtilitate, lib. n.

(4) J. C. Scaliger. Exoteric. exercit. ad Cardan, xni, no 3.

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