CHAPITRE XXVI
Compositions analogues à la poudre à canon. Mines pratique'es par Samuel; par les prêtres hébreux du temps d'Osias et d’Hérode; par les prêtres I chrétiens, à Jérusalem, du temps de Tempereur Julien, et en Syrie, du temps du khalife Motassem ; par les prêtres de Delphes, pour repousser les Perses et les Gaulois. Antiquité de l’invention delà poudre; vraisemblablement originaire de rHindoustan, elle a été connue de tout temps à la Chine. Ses effets, décrits poétiquement, ont paru fabuleux. Armée tartare repoussée par Partillerie. Prêtres de Plnde employant le même moyen pour lancer la foudre à leurs ennemis. La foudre de Jupiter comparée à nos armes à feu. Divers miracles expliqués par l’emploi de ces armes. La poudre à canon a été connue dans le Bas-Empire, et probablement jusqu’au xii« siècle.
Les phénomènes physicjues et les services que sait en tirer la science s’enchaînent les uns aux autres. L’examen des miracles brillants qu’opéraient des inflammations : spontanées, nous a conduits à la discussion des ressources que le thaumaturge déployait dans la guerre, pour transformer le feu en arme d’attaque ou de défense. Des faits que nous avons cités, il en est qui font déjà pressentir que l’on a connu très-anciennement des compositions pyriques plus ou moins analogues à la poudre àcanon ; et que ces tubes qui lançaient un feu éclatant avec un bruit semblable à celui du tonnerre, ont pu devenir les premières ébauches de noscanons et de nos fusils (1). Ce ne
(1) Bacon penchait à croire que les Macédoniens avaient connu une sorte de foudre magique, dont les effets durent approcher de ceux du canon. Encyclop. méihod. Philosophie, tome i, page 341, colonne 1.
serait donc point à tort que nous aurions annoncé que i les anciens possédaient le moyen d’imiter, de cette manière, les fléaux les plus redoutables de la nature : soit I lorsque, ébranlant la terre par des mines, ils l’entr’eu- I vraient en abîmes sous les pieds de leurs ennemis ; soit i lorsqu’ils lançaient au loin des traits, aussi bruyants, | aussi prompts, aussi inévitables que les coups de la foudre.
Plus explicite que l’auteur du livre des Nombres, Josèphe met un jour d’intervalle entre la sédition excitée parmi les Hébreux par Coré, Dathan et Abiron, et la punition de ces deux derniers. On sait que la terre les engloutit... En se ménageant un délaide vingt-quatre heu* res. Moïse prit-il le temps nécessaire pour pratiquer, sous les tentes de ses ennemis, une mine, telle que celles dont les guerriers européens faisaient usage avant l’invention de la poudre : une profonde excavation, soutenue par des étais que le feu consuma à un signal donné? Ce qui ajoute à la probabilité de cette explication, c’est la prolixité du discours que l’historien met dans la bouche de Moïse ; c’est l’annonce précise que, dans le livre saint, Moïse fait du genre de mort qui va, tout à la fois, le venger et prouver la vérité de sa mission (1).
Cependant la difficulté de terminer, en une nuit, un travail aussi considérable que celui qu’aurait exigé la confection de cette mine ; le mouvement de la terre, ébranlée comme les flots de la mer par un violent orage ; le bruit épouvantable cpii signale l’ouverture de V abîme ; la promptitude avec laquelle le gouffre se referme sur les victimes qu’il vient de dévorer (2) : ces circonstances
(1) Fl. Joseph. Ant. jucl. lib. iv, cap. 3.— Numsr. cap. 16, vers. 25-30.
(2) Id.,iUd.
réunies semblent plutôt indiquer l’explosion d’une mine, telle que l’on en 'pratique aujourd’hui dans les sièges, où l’on remplit une excavation peu considérable, d’une composition fulminante, propre à soulever le sol et à ensevelir sous ses débris tout ce qui était à la surface.
Que la mine fût chargée d’un mélange de soufre et de limaille de fer, comme celui dont se compose le volcan de Lémenj^ on ne peut le supposer. En s’enflammant, ce mélange ne donnerait à la terre qu’un ébranlement beaucoup trop léger. Était-ce donc une composition analogue à celle de la poudre à canon? Admettons l’affirmative ; supposons que les successeurs de Moïse se soient après lui transmis ce secret de main en main ; et, comme la chose est probable, que ceux des juges qui n’appartenaient point à la classe sacerdotale aient eu, derrière eux, des prêtres qui leur conciliaient la faveur du peuple, qui les instruisaient, qui les faisaient mouvoir; nous sommes induits, avec Roger Bacon (I), à transformer en grenades remplies d’une composition pyrotechnique, les vases de terre et les lampes qui facilitèrent à Gédéon la prise de Jéricho. Le chef hébreu n’employa à cette expédition qu’un petit nombre de guerriers, et les choisit avec de grandes précautions : n’était-ce point pour diminuer les chances de la divulgation du secret?
Nous trouvons également l’explication la plus claire, et peut-être la seule admissible, de la défaite des Philistins, sous la judicature de Samuel. Le livre des Rois se borne à dire que le Seigneur fit, avec fracas, gronder son tonnerre sur les ennemis d’Israël, qui s’enfuirent frappés de terreur (2). Josèphe (3) peint les Philistins
(1) Roger. Bacon. J)c mirabili potestate artis et naturœ.
(2) Reg. lib. i, cap. 7, vers. 10.
(3) Fl. Joseph. Ant. jud. lib. vi, cap. 2.
attaquant le peuple de Dieu, dans le lieu même où il s’était réuni pour offrir un sacrifice solennel ; dans le lieu où Samuel, si l’on en juge par la longueur de la cérémonie et par la publicité du rassemblement qui l’avait précédé, a sans doute eu dessein de les attirer : ils chancellent, ils tombent dans des gouffres subitement ouverts ; de toutes parts, au bruit de la foudre, des flammes brillantes éblouissent leurs yeux, dévorent leurs mains ; incapables de supporter plus longtemps le poids de leurs armes, vaincus sans combat, la fuite n’en dérobe qu’un petit nombre à la vengeance.
Ces circonstances rappellent trop bien celles de la mort de Dathan et d’Abiron, pour que les deux miracles n’aient pas été produits par la même cause. Mais, objectera-t-on, l’emploi d’un tel secret, si les Juifs l’eussent dès lors possédé, se serait renouvelé dans les guerres désastreuses qui désolèrent les royaumes d’Israël et de Juda... Non : les prêtres, qui en étaient les dépositaires, ne s’empressèrent point d’en faire part à des rois dont ils s’indignaient de n’être point les égaux ou plutôt les maîtres. Mais un indice révèle que le même secret subsistait entre leurs mains, trois cent cinquante ans plus tard. A l’instant où Ozias, sourd aux représentations du grand prêtre, fut miraculeusement frappé de lèpre, la terre trembla, à l’ouest de la ville, une portion de montagne s’écroula, et, de ses débris, ferma le grand chemin et couvrit le jardin du roi (I). De la coïncidence des deux événements, j’induis que, par un tremblement de terre artificiel, par l’effet d’une mine, on prit soin de distraire l’attention du roi et des personnes qui l’accompagnaient, en sorte qu’ils ne pussent apercevoir les moyens dont on se servait pour opérer le miracle principal.
(1) Fi. Joseph. Ant.jud. lib. ix, cap. 2.
Sept siècles et demi séparent cette époque de celle où Hérode descendit dans le monument de David, avec l’espérance d’y déterrer des trésors. Son avidité n’étant point satisfaite des richesses qu’il en avait tirées, il poussa plus loin ses recherches, et fit ouvrir les souterrains où reposaient les restes de David et de Salomon. Une flamme impétueuse en sortit subitement : deux des gardes du roi périrent, suffoqués et brûlés (1). Michaëlis attribue ce prodige aux gaz qui s'échappèrent du souterrain, et qu’enflammèrent les torches destinées à éclairer les ouvriers qui en déblayaient l’entrée (2). Mais ceux-ci, en ce cas, auraient été les premières victimes, l’expansion des gaz ne pouvant manquer d’avoir lieu, dès qu’une ouverture aurait été pratiquée dans le souterrain. Nous croirons plutôt que les prêtres, qui avaient plus d’un motif de haïr Hérode, les prêtres, qui regardaient les richesses renfermées dans le monument de David comme la propriété du gouvernement théocratique, et qu’indignait justement le pillage sacrilège que venait d’y commettre le prince iduméen, cherchèrent, en aiguillonnant sa cupidité, à l’attirer dans le souterrain intérieur ; et qu’ils y avaient préparé des moyens sûrs de le faire périr, si, comme on pouvait s’y attendre, il y voulait pénétrer le premier.
Michaëlis (3) attribue de même à l’inflammation des gaz souterrains, le miracle qui interrompit les travaux ordonnés par l’empereur Julien pour la restauration du temple de Jérusalem, et dont les chrétiens se réjouirent assez hautement, pour qu’on les en ait crus les auteurs. Cette explication nous semble moins plausible encore
(1) FJ. Joseph. Ant. jud. lib. xvi, cap. 2.
(2) ' Magasin scientifi([ue de Gottingue, 3^ anne'e, 6" cahier, 1783.
(3) Ibid.
que la première : dans les globes de feu qui s’élancèrent du milieu des décombres, blessèrent et mirent en fuite les ouvriers, dans l’ébranlement du sol qui renversa plusieurs bâtiments, si l’on ne veut point reconnaître l’effet d’une mine, nous demandons à quels signes on le reconnaîtra?
Observons que ce miracle ne convertit au christianisme ni les Juifs de Jérusalem, ni l’empereur Julien, ni Ammien Marcellin, qui nous en a transmis l’histoire. Cela confirme ce que nous avons dit de l’opinion reçue généralement sur la nature des miracles : celui-ci, comme tant d’autres, ne parut qu’une opération brillante de la science occulte.
Près de cinq cents ans après, le huitième des khalifes abbassides, Motassem, prescrivit impérativement aux chrétiens de Syrie, d’embrasser l’islamisme, à moins qu’ils ne pussent, par l’efficacité de leurs prières, faire marcher une montagne. Ils obtinrent un délai de dix jours, à l’expiration duquel, à la voix du plus saint d’entre eux et sous les yeux du khalife, la montagne s émut, et la terre trembla d'une manière singulière (1). Ici encore il est difficile de méconnaître le jeu d’une mine que, pendant un intervalle de dix jours, on a préparée, en creusant assez profondément pour qu’elle n’éclate point au dehors, et que l’effet se borne à ébranler au loin le sol qui la recouvre.
Consultons maintenant les annales de la Grèce. Les prêtres d’Apollon, à Delphes, après avoir fait annoncer, par la voix de l’oracle, que leur dieu saurait bien luimême sauver son temple, le préservèrent, en effet, de l’invasion des Perses, puis de celle des Gaulois, par
(1) Peregrinatio Marci Pauli, lib. i, cap. 18. {Mémoires de la Société de géographie, tome i, pages 316-318.) Voyages de Marc Pol, chap. 27, 28 et 29.
Texplosion de mines placées dans les rochers qui l’environnaient. Les assaillants furent écrasés par la chute de blocs innombrables, qu’au milieu de flammes dévorantes, une main invisible faisait pleuvoir sur eux (1).
Pausanias attribue la défaite des Gaulois à un tremblement de terre et à un orage miraculeux; il en décrit ainsi l’effet : « La foudre ne tuait pas seulement celui qui « en était frappé; une exhalaison enflammée se com- « muniquait à ceux qui étaient auprès, et les réduisait « en poudre (2). »
Mais l’explosion de plusieurs mines, quelque violente qu’on la suppose, n’aurait pas produit la destruction totale des assaillants, telle que la peignent les historiens? Non : aussi voit-on les mêmes Gaulois faire ensuite, avec succès, une incursion en Asie ; ils avaient été repoussés à Delphes, et non pas exterminés.
Les miracles opérés à Jérusalem, et celui qui sauva momentanément de l’oppression des chrétiens de Syrie, purent, concentrés sur un point unique, être l’ouvrage d’un petit nombre de fidèles, déterminés au silence par l’intérêt de leur religion. Mais les travaux de mines considérables , creusées dans les rochers de Delphes , n’auraient-ils pas exigé le concours de trop de coopérateurs pour que le secret en fût longtemps gardé? On pourrait répondre que les détails les plus simples et les * plus pénibles étaient confiés à des ouvriers grossiers, qui ne songeaient ni à en deviner le but, ni à le divulguer; que probablement même les excavations étaient pratiquées longtemps d’avance, comme elles le sont dans les travaux de défense de nos places fortes, en sorte que l’on n’a besoin que d’y déposer la composition fulminante.
(1) Herodot. lib. vni, cap. 37-39. — Justin, lib. xxiv, cap. 8.
(2) Pausanias, Phoc. cap. 23.
Une réponse plus décisive nous est fournie par la tradilion historique. Tous les Grecs, de Delphes aux Thermopyles, étaient initiés aux mystères du temple de Delphes (1). Leur silence, sur tout ce qu’on leur ordonnait de taire, était donc garanti, et par la crainte des peines promises à une révélation parjure, et par la confession générale exigée des aspirants à l’initiation, confession qui les mettait dans le cas de redouter plus l’indiscrétion du prêtre , que de lui faire redouter leur propre indiscrétion.
Remarquez enfin que le dieu de Delphes, si puissant pour préserver son temple de l’avidité des étrangers, n’essaya point d’en soustraire les richesses aux mains des Phocidiens. Quand ceux-ci y puisèrent des ressources pour défendre leur patrie contre l’ambition hypocrite de Philippe, ils avaient probablement obtenu ou arraché le consentement des prêtres , et ne redoutaient point un miracle destructeur qu’on ne pouvait guère opérer que du consentement de leurs chefs, et avec leur concours.
Telle est l’habitude de croire très^moderne l’usage de la poudre à canon, que des faits si marquants sont restés inaperçus, ou que du moins ils n’ont pas conduit à conclure que les peuples anciens ont connu quelque composition presque aussi meurtrière. Toutefois, « ce qu’a a écrit , sur les machines de guerre employées à la fin « du xiir siècle, Egidio Colonna (2), fait soupçonner, dit • « M. Napione, que l’invention de la poudre est beaucoup c( plus ancienne que l’on ne pense, et que cette compo- (( sition redoutable n’était peut-être qu’une modification,
(1) Plutarch. De oracul. defect.
(2) Moine romain qui prit part à l’éducation de Philippe le Bel. — — Memorie délia reale Accademia delle Scienze di TorinOj, tome xxfx. — Revue encyclop. tomexxx, page 42.
(( un perfectionnement du feu grégeois, que l’on connais- « sait plusieurs siècles avant la poudre. »
Nous croyons avoir établi que l’invention du feu grégeois remonte à une haute antiquité : nous pensons donc que Langlès a eu raison de reculer également l’époque de l’invention de la poudre à canon. Voici, en substance, les faits dont il appuie son opinion (1). Les Maures ont fait usage, en Espagne, de la poudre à canon , au commencement du XIV® siècle. Dès 1292 , un poète de Grenade avait célébré, dans ses vers , ce moyen de destruction : tout annonce que les Arabes s’en servirent, contre la flotte des Croisés, au temps de saint Louis ; en 690, ils l’avaient employé dans l’attaque de la Mecque. Les missionnaires ont constaté que la poudre à canon est connue à la Chine depuis un temps immémorial. Elle l’est également au Thibet, et dans l’Hindoustan, où l’on s’est toujours servi de feux d’artifice et de balles à feu dans la guerre et dans les réjouissances publiques. Dans les contrées de ce vaste pays que n’avaient jamais visitées les Européens ni les Musulmans, on a trouvé l’usage de fusées de fer attachées à un dard, que l’effort de la poudre porte dans les rangs ennemis. Les lois rassemblées dans le Code des Gênions, et dont l’antiquité se perd dans la nuit des temps, défendent les armes à feu (prohibition qui sans doute les a empêchées de devenir communes). Les lois distinguent les traits de feu, et les traits qui tuent cent hommes à la fois ; ceux-ci rappellent l’effet de nos canons. Les Hindous, ne connaissant point l’usage des mortiers, creusaient des trous dans les rochers, et les remplissaient de poudre pour faire pleuvoir les pierres sur leurs ennemis ( précisément comme les
(i) Langlès, Dissertation insérée dans le Magasin encyclop. ¥ année, tome I, pages 333-338.
prêtres de Delphes en lancèrent une grêle sur les Perses et sur les Gaulois). Enfin un commentaire des Védas attribue Finvention delà poudre à Visvacarrna, à Fartiste- Dieu, qui fabriqua les traits dont se servirent les dieux pour combattre les mauvais génies.
Serait-ce dans ce trait de la mythologie hindoue, que quelque voyageur avait pu lui apprendre, que Milton aurait puisé Fidée d’attribuer aux anges rebelles Finvention de la poudre et des armes à feu ? Langlès a omis ce rapprochement : le droit que les poètes ont de feindre lui a paru sans doute affaiblir trop l’autorité de leurs récits. Mais il lui était aisé de trouver, dans l’autorité moins récusable des faits physiques, la confirmation de ses conjectures. Il pouvait observer que, dans FHindoustan et à la Chine, le sol est tellement imprégné de salpêtre, que ce sel s’effleurit souvent à la surface de la terre.
Ce phénomène , qui a dû y faire imaginer de bonne heure, et faciliter la confection des compositions pyriques, l’y a en même temps rendue vulgaire, malgré’son importance qui l’appelait à faire partie des sciences occultes et sacrées. C’est lui aussi qui a donné à la pyrotechnie asiatique , sur la pyrotechnie européenne , une antériorité si grande et une supériorité à peine encore contestée. L’un et l’autre avantage ont souvent excité notre incrédulité; le moyen de reconnaître que l’on sait ailleurs faire ce que nous ne savons pas ! Fontenelle dit qu’à la Chine , suivant les annales de cet empire , « on (( voit des mille étoiles à la fois qui tombent du ciel dans « la mer avec un grand fracas, ou qui se dissolvent et « s’en vont en pluie... Une étoile qui s’en va crever vers « l’Orient comme une fusée, et toujours avec grand c( bruit (1)...» Comment l’ingénieux philosophe n’a-t-il
(1) Fontenelle, De la jüuralité des mondes, 6® soir (vers la fin).
pas, clans cette description , reconnu les effets des fusées et des bombes d'artifice (1)? On savait pourtant que les Chinois excellaient à composer les unes et les autres : Fontenelle aima mieux plaisanter sur la prétendue science astronomique des Chinois.
A plus forte raison, l’on a tourné en ridicule un passage remarquable du voyage de Plancarpin. Les Tatars racontèrent à ce moine, c{ue le Prêtre-Jean^ roi des chrétiens de la grande Inde ( probablement un chef du Thibet , ou de quelque peuplade professant la religion lamic{ue), attaqué par Tossuch , fils de Tchinggis-Khan, conduisit contre les assaillants des figures de bronze, montées sur des chevaux. Dans l’intérieur des figures était du feu, et, derrière, un homme qnxjeta dedans quelque chose, ce qui produisit sur-le-champ une grande fumée , et donna aux ennemis des Tatars le temps de les massacrer (2). Il est difficile de croire qu’une fumée violente suffit pour mettre en déroute, comme un essaim d’abeilles, les compagnons d’armes de Tchinggis. On répugne moins à reconnaître, dans les figures de bronze, soit de petits pierriers, soit des canons semblables à ceux de la Chine qui , se démontant en plusieurs parties, pouvaient être facilement transportés par des chevaux (3) ; des pièces d’artillerie enfin qui vomissaient , à coup sûr, autre chose que de la fumée. Les soldats de Tossuch, ne connaissant point ces armes , et ayant abandonné, dans
(1) « A very brilliant meteor, as large as lhe moon, was seen finally « splitting into sparkles, and illuminating the whoie valley.» (Ross, Second voyage to the arctic régions, chap.' xlviii.) On pourrait croire que la tradition chinoise se rapporte à un fait analogue à celui que Ross a observé : mais aucun Européen n’a vu de pareils météores à la Chine, et tous les voyageurs vantent les feux d’artifice de ce pays.
(2) Voyage de Plancarpin, art. 5, page 42.
(3) P. MafFei Hist. indic. lib. vi, page 256.
leur fuite, leurs morts et leurs blessés, ne purent parler à Plancarpin que de ce qu’ils avaient vu, de la fumée et de la flamme : mais pour nous, la véritable cause de leur défaite n’est ni obscure ni miraculeuse. Nous savons quelles relations le Thibet et les peuples qui suivent la religion lamique, ont eues de tous temps avec la Chine : or, un petit-fils de Tchinggis-Khan, en 1254, avait, dans son armée, un corps d’artilleurs chinois; et, dès le x^ siècle, on connaissait en Chine les chars à foudre qui produisaient les mêmes effets que nos canons , et par les mêmes procédés (1). Ne pouvant fixer fépoque où a commencé, dans cet empire, l’usage de la poudre, des armes à feu et de l’artillerie (2), la tradition nationale en attribue l’invention au premier roi du pays. Ce prince était très-versé dans les arts magiques (3) : ce n’est donc point sans raison que nous avons rangé la découverte dont on lui fait honneur, au nombre des moyens dont ces arts se servaient pour opérer des miracles.
Ces rapprochements fortifient , loin de la contrarier, l’opinion de Langlès, qui attribue aux Hindous l’invention de la poudre à canon ; aux Hindous, dont la Chine a sans doute reçu sa civilisation et ses arts, comme elle en a reçu sa religion populaire.
Les Grecs n’ont point ignoré le pouvoir redoutable des armes que, dans l’Inde, préparait une science cachée. Philostrate peint les sages qui habitaient entre l’Hyphasis et le Gange, lançant à coups redoublés la foudre sur
(1) Abel Rémusat, Mémoire sur les relations politiques des rois de France avec les empereurs mongols. — Journal asiatique tome i, page 137.
(2) P. Maffei Hist. indic. loc. cil.
(3) Voyage de Linschott ci la Chine^ 3^ édit, page 53.
leurs ennemis, et repoussant ainsi l’agression de Bacchus et de l’Hercule égyptien (1).
On se rappelle de quels traits les dieux de l’Hindoustan étaient armés pour combattre les mauvais génies. Dans la mythologie grecque , dérivation éloignée , mais toujours reconnaissable, de la mythologie hindoue, les dieux ont aussi à combattre les Titans rebelles ; et des armes foudroyantes assurent leur victoire. Des points nombreux de ressemblance, dans le récit de ce combat, rapprochent de l’artillerie moderne l’arme du roi des dieux et des hommes. Les Cyclopes, disait l’historien Castor (2), avec des éclairs et des foudres éclatantes, portèrent du secours à Jupiter combattant les Titans. Dans la guerre des dieux contre les géants, suivant Apollodore (3), Yulcain tua Clytius en lui lançant pierres enflammées; Typhon, que la terre avait enfanté pour venger les géants, faisait voler contre le ciel des pierres enflammées, tandis que sa bouche vomissait des torrents de feu. Les frères de Saturne, dit Hésiode (4) , délivrés de leurs liens par Jupiter, lui donnèrent le tonnerre, la foudre éblouissante et les éclairs que la terre tenait renfermés dans son sein ; armes qui assurent à ce dieu l’empire sur les hommes et sur les immortels... C’est du sein de la terre que l’on tire le salpêtre, le soufre et le bitume, dont se composait probablement la matière fulminante des anciens. Seule enfin, entre toutes les divinités. Minerve sait où repose la foudre (5) ; les Cyclopes seuls
(1) Philostrat. Vit. Apoll. lib. ii, cap. 14; lib. iii, cap. 3. — ïhemist. Orat. xxvii.
(2) Euseb. Chronic. canon, lib. î, cap. 13. — Nota. Ce passage important ne se trouve que dans la version arménienne publiée par Zorhab et Mai.
(3) Apollodor. Bibliothec. lib. \, cap. 5.
(4) Hesiod. Theogon. vers. o02-507.
(o) Æschyl. Eumenid. vers. 829-831.
savent la fabriquer ; et Jupiter punit sévèrement Apollon d’avoir attenté à la vie de ces artistes précieux... Oublions les idées mythologiques attachées à tous ces noms ; et nous croirons lire l’histoire d’un prince à qui la reconnaissance a livré le secret de fabriquer la poudre à canon, et qui est aussi jaloux de le posséder exclusivement que le furent les empereurs de Byzance de se réserver le secret de la composition du feu grégeois,
La ressemblance des effets de la foudre et de ceux des compositions pyriques est si frappante, qu’elle a été consacrée dans tous les récits historiques et mythologiques : elle n’échappa même point aux indigènes du continent découvert par Christophe Colomb, et dévasté par les Cortès et les Pizarre ; les infortunés prirent leurs vainqueurs pour des dieux armés du tonnerre, jusqu’à ce qu’ils eussent payé bien cher le droit de voir en eux des génies malfaisants et ennemis de l’humanité.
Cette ressemblance semble suffire pour expliquer le miracle d’Elie, quand deux fois il fit tomber la foudre sur les soldats envoyés pour le saisir sur la montagne où il s’était retiré (1).
Elle explique un passage que Pline a emprunté probablement à quelque poète ancien , et qui a fait le tourment des commentateurs. En traitant de l’origine de la magie, Pline s’étonne que cet art fût répandu en Thessalie dès le temps du siège de Troie, et lorsque Mars seul lançait la foudre {solo Marte fidminante) (2). N’y a-t-il point là une allusion visible au pouvoir que possédait la science sacrée, et que la magie sortie des temples tendait à s’arroger, au pouvoir de s’armer de la foudre dans
il) Reg. lib. iv, cap. i, vers. 9-12.
(2) Pün. Ihst, nat. Ub. xxx, cap. i.
les combats, et de produire des explosions rivales des éclats du tonnerre?
Elle explique enfin et la mort des soldats d’Alexandre, qui, ayant pénétré dans le temple des Cabires, près de Thèbes, y périrent tous frappés par les éclairs et par la foudre (1) ; et l’histoire de Porsenna (2) tuant d’un coup de foudre un monstre qui ravageait les terres de ses sujets; et celle des magiciens étrusques qui, lorsque Rome était menacée d’un siège par Alaric, offrirent de repousser l’ennemi en lançant sur lui la foudre et le tonnerre; ils se vantaient d’avoir opéré ce prodige à Narnia, ville qui, en effet, ne tomba point au pouvoir du roi des Goths (3).
Mais, objectera-t-on, cet art, connu des chrétiens du IV® siècle et des magiciens étrusques à la fin du v®, et conservé encore au ix^ siècle en Syrie, comment est-il tombé dans l’oubli? Pourquoi, par exemple, l’historien Ducas décrit-il comme une invention tout à fait nouvelle et ignorée de ses compatriotes, les fauconneaux dont se servirent contre Amurath second les défenseurs de Belgrade (4) ? Et comment, répondrai-je, ont péri tant d’autres arts plus répandus et plus immédiatement utiles? Et d’ailleurs, le secret imposé par des lois sévères, sur la composition du feu grégeois, n’a-t-il pas dû exister, et plus profond encore, pour des compositions plus importantes?
Mais j’ose affirmer que cet art ne s’est perdu que fort
(1) Pausanias, Bœotic. cap. 25.
(2) Plin. Ilist. nat. lib. ii, cap. 53.
(3) Sozomen. Hist. ecclec. lib. ix, cap. 6. — Si Ton en croit Zozime [Jlist. rom. lib. v), l’évêque de Rome avait consenti à ce que les magiciens essayassent de remplir leurs promesses ; mais la répugnance du peuple les fit renvoyer, et la ville capitula.
(4) Ducas, Hist. im.p. Joann. etc. cap. 30.
tard dans le Bas-Empire. Au v« siècle, Claudien décrivait en beaux vers les feux d’artifice et particulièrement les soleils tournants (1). L’architecte qui, sous Justinien, traça les dessins et dirigea la construction de l’église de Sainte-Sophie (2), Anthème de Tralles, lança sur la maison voisine de la sienne les éclairs et le tonnerre (3). -Un autre savant indique, pour la fabrication de feux propres à être lancés sur l’ennemi , un procédé qui rappelle la composition de notre poudre à canon (i). Enfin, cette composition même , et dans les proportions usitées aujourd’hui, est décrite par Marcus Grœciis (5), auteur qui n’a pas vécu plus tard qu’au xii* siècle, et que l’on a cru même antérieur au neuvième. Il serait curieux sans doute de suivre ces inventions, depuis l’époque où elles existaient encore dans le Bas-Empire, jusqu’à celle qui les vit se répandre en Europe. Un obstacle difficile à vaincre s’y oppose ; l’ignorance , avide de merveilles et dédaigneuse de la simple vérité, a tantôt transformé en miracles et tantôt rejeté comme des fables, les récits qui auraient pu nous instruire.
(1) Inque chori speciem spargentes ardua flammas Scena rotet : varies effingat Mulciber orbes.
Per tabulas impune vagus; pictæque citato Ludant igné trabes; et non permissa morari,
Fida per innocuas errent incendia turres.
(Claudian. De Fl. Mail. Theodos. consulat, vers. 325-329.)
(2) Procop. De œdifîc. Justiniani, lib. i, cap. 22.
(3) Agathias, De rebus Justiniani., lib. v, cap. 4.
(4) Julius Africanus, cap. 44. — Veter. Mathem. édit. Paris, page 303.
(5) Marcus Græcus, Liber ignium ad comburendos hostes (édition de La Porte du Theil. Paris, 1804).