‹ Des sépulturesChapitre 6 sur 6 · DES TOMBEAUX · texte numérisé non relu

DES TOMBEAUX

ON loin des ruines de l'antique ville de Misène s'élève un coteau riant, connu sous le nom de Champs- Elysées. C'était autrefois le lieu de la sépulture des Miséniens et de leurs voisins les habitans de la voluptueuse Baïa. On n'y marche encore qu'au milieu des tombeaux. De hauts peupliers qu'unissent entre eux des guirlandes de vignes , couvrent de leur ombre ces antiques monumens. — C'est là,

qu'après une journée employée toute entière à visiter des lieux célèbres, je vins me reposer quelques heures. Déjà le soleil touchait à l'horizon et cachait par degrés sou grand disque dans la mer, que je découvrais au-dessous de moi, au travers des branches d'arbres. Le lieu , le moment , tout m'invitait à la méditation. A quelques pas était un tombeau demi - détruit. Un fragment d'inscription sur un marbre blanc, que je trouvai aux environs, m'apprit qu'il avait renfermé les cendres d'une épouse adorée, qui n'avait pas vécu 3o ans. J'entrai : assis sur les débris d'une grande urne de terre cuite , j'écrivis à la hâte quelques réflexions sur les tombeaux. Peut-être il est des lecteurs pour lesquels elles ne seront pas sans intérêt.

» Quelle est donc cette éternelle maladie de l'espèce » humaine , de vouloir , même après la mort , occuper un » espace dans le monde ! Presque tout le sol que j'ai par- » couru aujourd'hui est hérissé de tombeaux. L'agriculteur » ne peut promener le soc dans ces champs qui seraient » si fertiles. La vanité des anciens colons de cette terre » est nuisible même à leurs descendans.

» J'ai vu des tombeaux ornés de stucs légers , de peirt- » tares gracieuses. O démence ! Us décoraient , par toutes » les ressources de l'art , un lieu qui n'était destiné qu'à » contenir des cendres, froides, insensibles.

» J'ai vu d'autres tombeaux divisés en plusieurs cham- » bres : quelques-uns avaient deux étages. C étaient de » vrais appartemens , des logemens commodes. Oh ! si » ceux dont ils renfermaient les restes avaient pu deviner 5) ce que deviendraient, quelques siècles après, ces monu- » mens construits à si grands frais ! . . . . Ils servent aujour- » d'hui d'asyle aux mendians ; et dans le village situé sur » le haut de la colline , les habitans n'ont point d'autres » écuries que les tombeaux antiques. De vils animaux » mangent le foin , l'avoine dans des urnes cinéraires.

» Ce n'était pas pour eux seuls que les anciens Mtissaient »> des tombeaux ; il y réservaient des places pour tout ce » qui composait leur suite. Là encore ils prétendaient » dominer. Des niches pratiquées dans les murs recevaient » les cendres de leurs affranchis , de leurs esclaves. La » coquette riche voulait avoir , même après sa mort , la » coiffeuse qui avait bouclé ses cheveux avec art, celle qui >• avait eu soin de ses tuniques, de sa chaussure. Souvent des » inscriptions apprennent quels étaient auprès de la morte » ou du mort dont l'urne s'élève solitaire au milieu du » tombeau, les emplois des morts qui occupent les niches » des murs latéraux.

» Et combien d'inutiles et splendides cérémonies précé- » daient le dépôt de leurs cendres dans ces sombres et ■ dernières demeures ! On lavait les corps ; on les baignait ' » de parfums ; on semait de fleurs la chambre où ils repo- » saient ; on les y gardait sept jours entiers ; devant la » porte de leur maison on mettait de grands pins , des » cyprès. Puis venaient enfin les funérailles. Il fallait pour » escorte à des cadavres une armée de joueurs de flûtes , » de trompettes ; des vieilles femmes qui pleuraient ; des » mimes et archimimes qui imitaient l'allure, les gestes, » les actions du mort. Mais où la vanité se manifestait le » plus, c'était dans l'usage de faire'porter les images des » ancêtres du mort sur des lits somptueux. On comptait » 600 lits aux funérailles de Marcellus ,^et 6,000 à celles » de Svlla ; des orateurs récitaient de menteuses oraisons » funèbres ; quelquefois on célébrait des jeux ; enfin le » cadavre était brûlé dans une toile d'amiante , et l'on » recueillait religieusement ses cendres.

» Tous les corps n'étaient pas ainsi brûlés. Il se » trouvait des hommes qui voulaient transmettre à d'autres » générations leur dépouille mortelle ; qui voulaient que » leurs descendans pussent connaître leurs traits , leur

« forme véritable. On les embaumait après leur mort , et » l'art de conserver les corps fut perfectionné par les 3) Romains.

» Mais je blâme les Romains , et j'oublie que les » Egyptiens, que les Grecs, que presque tous les peuples » anciens ont peut-être porté plus loin le luxe des funé^ » railles et des tombeaux. Elles existent encore ces pyra- » mides célèbres , qui attestent l'orgueil insensé de la nation » Egyptienne, ou plutôt celui de ses Rois. C'était pour reny> fermer la momie d'un Roi , et celles de quelques seigneurs » de sa cour , que des milliers de bras élevaient à grands » frais , ces masses colossales qui semblaient devoir les » garantir de la destruction commune à tous les êtres.

» Si l'on devait à l'amour, à l'amitié, à la reconnaissance » l'invention de l'art d'embaumer les corps , il faudrait par- 3) donner aux hommes leur crime de contrarier les lois » immuables de la nature , en refusant de rendre à chaque » élément sa portion d'un corps aussi-tôt qu'il la réclame. 3) Qui pourrait reprocher à l'ami, au fils reconnaissant, à 3> l'époux inconsolable , de chercher à conserver pendant » de longues années, l'objet, même inanimé, de leurs plus 3> chères affections? Que ce doit être un plaisir, doux dans 3> sa tristesse , de pleurer sur une main qui tant de fois 3> essuya nos larmes , et même de déposer encore des bai- 3) sers non rendus, sur un visage de glace ! Mais ce fut la 3î superstition qui , d'accord avec une excessive vanité, 3> conseilla aux Egyptiens de conserver ainsi leurs corps , 3> après que le souffle vivifiant s'en était exhalé.

« Je reviens aux Romains. — Tout n'était pas absurde » dans leurs coutumes» relatives aux funérailles. Dès qu'on 3> n'avait plus d'espoir de sauver le malade , c'était un devoir 3) pour le plus proche parent de venir recueillir son dernier 3> soupir et lui fermer les yeux. Et ce n'était point là une » vaine cérémonie : la mère recevait vraiment, dans sa

» propre bouche, le dernier soupir de son fils mourant, le » mari celui de sa femme. Anna , la tendre sœur de Didon » s'écrie dans l'Enéide : » Ah! s'il erre encore quelque dernier souffle sur ses lèvres, que je le recueille de ma bouche !... » Les parens, les amis devaient aussi être présens pour » fermer la bouche et les yeux du mort , afin qu'on pût le » regarder sans horreur. C'est ainsi que tout Romain était » sûr, grâces aux uaages et même aux lois ( car il y en » avait qui étaient d'accord avec ces usages, ou peut-être i) même ils tiraient leur origine des lois), de ne jamais j) mourir abandonné , d'avoir autour de lui ceux que l'on « supposait devoir lui accorder leur assistance avec le plus » de zèle et d'intérêt.

« Un autre usage bien louable encore , était d'enterrer » les morts hors des villes ; de placer les tombeaux sur le »' bords des chemins. Les Romains avaient aussi la faculté » de se faire enterrer dans leurs propres domaines. Tout » cela est fort sage, et je ne sais pourquoi tous les peuples » n'adoptent pas de pareilles coutumes.

» Dans la moitié et plus de l'Europe , l'homme ne peut » être libre , même à sa mort. Là , on demanderait en j) vain à être enterré dans un lieu plutôt que dans un autre : » le curé de la paroisse vient s'emparer des corps comme » un corbeau d'une proie.

» En France ( mais seulement depuis quelques années), 3) on n'enterre plus les morts dans les villes : mais on les y> amoncelle à quelque distance dans les espaces souvent » très-circonscrits qui leur sont destinés. A un très-grand » mal c'est en substituer un moindre. Mais pourquoir unir 3> ainsi dans un même lieu des milliers de cadavres ? Leur » dissolution , qui pourrait être utile , corrompra l'atmosy> phère environnante : ils communiqueront à leurs amis , à » leurs enfans, à leurs concitoyens le germe de plusieurs ma- » ladies contagieuses. Ensevelissez-les séparément et dans

» dévastes enceintes, les environs ne seront point infectés » de cette dissolution partielle; ils féconderont la terre qui » les couvrira. Les arbres , les végétaux qui doivent nourrir » leur postérité , s'engraisseront de leur substance.

» Ainsi, pour que l'air des grandes villes soit plus pur, » moins chargé de miasmes pestiférés , enterrons les morts » à de grandes distances les uns des autres , sur les limites » des héritages , le long des grandes routes. Laissons y> même à qui voudra la faculté de choisir sa place ; » et observons scrupuleusement à cet égard ses dernières » volontés. Que l'enfant puisse connaître le tombeau de son » père : qu'il y vienne quelquefois dans l'année , rêver à ses » vertus , assis sur ses reliques.

» L'homme qui possède un fonds de terre , doit y être * enseveli. Que ce soit le soin , le devoir sacré de l'héritier » de faire transporter le corps au lieu indiqué par le tes- » tament.

» Pourquoi la société s'empare-t-elle des restes d'un « mort, et prétend-elle eu disposer ? Il me semble que ce » corps est une propriété de la famille , qui pourtant est tou- » jours obligée de suivre les dernières volontés du mort. » S'il n'a point testé , elle peut s'en emparer , en faire tout » ce qu'elle voudra , hors le laisser sans sépulture.

» Mais ne verrions-nous pas bientôt s'élever aussi des » tombeaux semblables à ceux des anciens ? Les hommes 3> d'aujourd'hui n'auraient-ils pas aussi la folle ambition de se » construire de magnifiques mausolées , d'exciter l'admira- » tion des passans par la beauté de l'architecture , le fini » des ornemens qui décoreraient le monument; de faire lire » leurs noms , leurs qualités sur le marbre ou sur le bronze ? » Enfin , les morts n'envahiraient - ils point bientôt une » grande portion d'un terrein qui ne doit appartenir qu'aux » vivans ?

» Eh ! sans doute , les hommes se ressemblent dans tous

» les tems. Les modernes tomberaient dans les mêmes ex- » ces que les anciens , dans de plus grands peut-être. Mais » le remède n'est pas impossible.

» Que les lois défendent d'élever aucune espèce de tora- » beaux en pierre. Mais nul inconvénient à ce qu'on les » forme de gazoï . Qu'elles fixent l'étendue de terre que le » plus grand pourra occuper. Qu'elles ne permettent point » de construire des cavernes , peut-être même de creuser * des pierres pour y enfermer le corps. Que tous soient » rendus à la terre dont ils proviennent tous.

» Mais il faudrait laisser au propriétaire la faculté de 1» planter d'arbres , le heu qu'il aurait choisi pour sa sépul- » ture ; je lui permettrais même de placer une pierre sur » son tombeau , pourvu quelle n'excédât pas un pied carré. » Conservons l'usage des épitaphes. Elles sont souvent » l'expression de la reconnaissance et de l'amour. Je ne lis » point sans attendrissement ces inscriptions quim'appren- » nent que le monument fut élevé par un frère ou un fils s désolé, un frère aimé, à un père bene merenti. — Elle res- » tera long-tems dans mon souvenir cette épitaphe simple » et touchante d'un affranchi et de son épouse, que j'ai lue » autrefois dans le Muséum du Capitole. Ils y rendaient » grâces à un maître généreux , qui non-seulement leur » avait donné la liberté , mais un petit coin de terre que » long-tems ils avaient cultivé en paix et où ils avaient fini » leurs jours. Eh ! cette pierre lapidaire même qui me sert » de table , n'est-elle pas un monument certain de la douleur » d'un époux ! J'y lis ces mots : Carissimœ conjugi.

j> Mais que les épitaphes ne contiennent jamais que le » nom du mort et non ses qualités , ni la liste des emplois » qu'il a gérés. Qu'importe aux passans, qu'il, ait été général » d'armée , s'il n'a pas remporté d'éclatantes victoires ; qu'il y> ait été plusieurs fois élu sénateur , s'il ne s'est pas fait » admirer par la sagesse de ses opinions ! Fut- il vertueux?

» Fit-il le bien? Soulageait -il les malheureux ? Le peuple , » pour quelque belle action , lui décerna-t-il la couronne » civique ? Voilà ce qui seul peut intéresser ceux qui s'ar- » rêtent pour lire une épitaphe.

» Oh! lorsque je serai de retour dans ma patrie, je veux » dans le petit champ que me laissera mon père , creuser « moi-même le lieu de ma sépulture. Je le placerai sous ces » peupliers qu'il a plantés , et que je crois encore voir , sur » le bord du petit ruisseau qui mouille leurs racines. Autour , >i fleuriront le hlas , les violettes. Là , plusieurs fois chaque » année, je conduirai mes amis , et même celle qui alors sera » ma compagne bien-aimée. Bientôt, leur dirai-je, l'un de » nous sera étendu froid, insensible sous la terre. Puisque » nous devons rester si peu de tems ensemble , loin de nous » les inimitiés , les haines. Que la mort seule puisse nous

» séparer Et nous renouvellerons alors le serment de

j) rester toujours unis.

« Dans mon épitaphe, que je prendrai soin de composer » moi-même, je peindrai naïvement mes défauts, et quel- » ques bonnes qualités. Je veux que mes enfans , si j'ai le » bonheur d'en avoir un jour, profitent de mes erreurs. 7> Comme ce lieu leur sera cher , s'ils ont mes goûts , s'ils » ont mon ame ! souvent ils baiseront après ma mort les » arbres voisins : c'est sous leur écorce qu'aura filtré la raa- 3> tière qui composait mon corps 3)

— Ainsi j'écrivais solitairement de mélancoliques idées. La nuit devint si obscure , que je ne pouvais plus distinguer les lignes que traçait ma plume. Je quittai le tombeau. Je dis adieu aux morts dont les ombres planaient dans cette vaste campagne. — Une barque m'attendait près du rivage : elle me conduisit à la ville voisine.

Page 1