‹ Des sépulturesChapitre 5 sur 6 · D'UN ELYSÉE · texte numérisé non relu

D'UN ELYSÉE

« Je voudrais qu'on choisit auprès de Paris , un lieu que » consacrerait la religion, pour y recueillir les cendres des » hommes qui auraient bien mérité de la patrie.

» Les services qu'on peut lui rendre sont en grand nombre » et de nature bien différente. Nous n'en connaissons guère » que d'une sorte , qui dérivent de qualités redoutables , » telles que la valeur. Nous ue révérons que ce qui nous » fait peur. Les marques de notre estime sont souvent des » témoignages de notre faiblesse. On ne nous élève qu'à la » la crainte , et point à la reconnaissance.

» Le bienfait d'une plante utde est, à mou gré, un des » services les plus importans qu'un citoyen puisse rendre » à son pays. Les plantes étrangères nous lient avec les » nations d'où elles viennent ; elles transportent parmi nous » quelque chose de leur bonheur et de leurs soleils. Un » olivier me représente l'heureux pays de la Grèce , mieux » que le livre de Pausanias , et j'y trouve les dons de Minerve » bien mieux exprimés que sur des médaillons. Sous un » maronnier en fleur , je me repose sous les riches ombrages » de l'Amérique ; le parfum d'un citron me transporte en » Arabie , et je suis au voluptueux Pérou en flairant l'hé- » liotrope.

» Je commencerais donc à ériger les premiers monumens » de la reconnaissance publique à ceux qui nous ont ap- » porté des plantes utiles ; pour cet effet, je choisirais une » des iles de la Seine , dans les environs de Paris , afin

« d'en faire un Elysée. Par exemple , je prendrais celle qui » est au-dessus du hardi pont de Neuilly , et qui ne tardera » pas , avant quelques années , de se trouver dans les fau- » bourgs de Paris ; j'y ajouterais le bras de la Seine qui ne » sert point à la navigation, et une grande portion du con- » tinent qui l'avoisine ; je planterais autour de ce vaste y> terrain , et le long de ses rivages , les arbres , les arbris- » seaux et les herbes dont la France a été enrichie depuis » plusieurs siècles. On y verrait des maronniers d'Inde , » des tulipiers , des mûriers , des Acacias de l'Amérique » et de l'Asie , des pins de Virginie et de la Sibérie , des >• oreilles d'ours des Alpes , des tulipes de Calcédoine, etc. « Le sorbier du Canada , avec ses grappes écarlates : le » magnolia grandijlora de l'Amérique , qui produit la plus » grande et la plus odorante des fleurs ; et le thuia de la » Chine, toujours vert , qui n'en porte point d'apparentes , » entrelaceraient leurs rameaux et formeraient çà et là , » des bocages enchantés. On placerait sous leurs ombrages, » et au milieu des tapis de plantes de différentes verdures , y> les monumeus de ceux qui les ont apportés en France. » On verrait croître autour du magnifique tombeau de « Nicot, ambassadeur de France en Portugal , qui est à » présent dans l'église de Saint Paul , la fameuse plante de » tabac , appelée d'abord de son nom Nicotiane , parce que » ce fut lui qui , le premier , la fit connaître dans toute l'Eu- ( » rope. Il n'y a point de prince Européen qui ne lui doive >» une statue pour ce service ; car il n'y a point de végétal » au monde qui ait donné tant d'argent à leurs trésors , et i » tant d'illusions agréables à leurs sujets ; le népenthé d'Ho » mère n'en approche pas. On pourrait graver dans le voi- • » sinage , sur un socle de marbre , le nom du flamand Auger , » de Busbeck , ambassadeur de Ferdinand, premier roi des » Romains , à la Porte , d'ailleurs si recommandable par n l'agrément de ses lettres ; et placer ce petit monument à

» l'ombre du lilas , qu'il apporta de Constantiuople , et dont » il fit présent à l'Europe (*) en i56*2. La luzerne de laMédie » y entourerait de ses rameaux le monument dédié à la » mémoire du laboureur inconnu, qui, le premier, la sema » sur nos collines caillouteuses, et qui nous fit présent, dans » des lieux arides, de pâturages qui se renouvellent jus- » qu'à quatre fois par an. A la vue du solanum de l'Amé- » rique , qui produit à sa racine la pomme de terre , le petit » peuple bénirait le nom de celui qui lui assura un aliment » qui ne craint pas , comme le bled , l'inconstance des élé- » mens et les greniers des monopoleurs. Il n'y verrait pas » même , sans intérêt, l'urne du voyageur ignoré, qui orna , » à perpétuité , les humbles fenêtres de ses demeures obs- 7> cures , des couleurs brillantes de l'aurore , en lui appor- » tant du Pérou la fleur de capucine (**).

» En avançant dans ce lieu agréable , on verrait , sous » des dômes et sous des portiques, les cendres et les bustes » de ceux qui , par l'invention des arts , nous apprirent à » tirer parti des productions de la nature, et qui, parleur » génie , nous épargnèrent de longs et de rudes travaux. » Il n'y faudrait point d'épitaphes. Les figures du métier » à faire des bas, de celui qui sert à organsiner la soie , et » du moulin à vent , seraient des inscriptions assez expres- » sives , sur les tombeaux de leurs inventeurs. On y pour- » rait tracer un jour le globe aérostatique sur le tombeau de

(*) Voyez Mathiole sur Dioscoride.

(**) Pour moi , je verrais le monument de cet homme-là , ne fûtce qu'une tuile , avec plus de respect que les superbes mausolées qu'on a élevés en plusieurs endroits de l'Europe et de l'Amérique , à la gloire des cruels conquérans du Mexique et du Pérou. Plus d'un historien a fait leur éloge , mais la Providence divine en a fait justice. Ils ont tous péri de mort violente, et la plupart par la main du bourreau.

NOTES. 7g

» Mongoliier; mais il faut savoir auparavant si cette étrange n machine , qui transporte des hommes dans les airs, au > moyen du feu et du gaz , servira au bonheur des peuples ; >' car le nom de l'inventeur même de la poudre à canon, s'il « était connu , ne serait point admis dans l'asyle des biena faiteursde 1 humanité.

« En approchant du centre de cet Elysée, on rencontre- » rait les monumens encore plus vénérables de ceux qui ,

* parleur vertu, ont laissé à la postérité des fruits plus doux » que ceux des végétaux de l'Asie, et ont exercé le plus su- » blime de tous les talens. Là , seraient les tombeaux et les a statues du généreux Duquesne , qui arma lui-même une » escadre à ses dépens , pour la défense de Ja patrie ; du » sage Catinat , également tranquille dans les montagnes » de la Savoie et dans l'humble retraite de Saint Gratien • et » de l'héroïque chevalier d'Assas , se sacrifiant la nuit pour » le salut de l'armée française , dans les bois de Closterkam. » Là, seraient les illustres écrivains qui enflammèrent leurs » compatriotes de l'amour des grandes actions : on y verrait

* Amiot, appuyé sur le buste de Plutarque ; et vous , qui r. avez donné à la fois le précepte et l'exemple de la vertu, r. divin auteur de Télémaque ! nous révérerions vos cendres » et votre image, dans une image de ces champs élysées » que vous avez si bien décrits.

* Ily aurait aussi des monumens de femmes vertueuses • » car il n'y a point de sexe pour la vertu : on y verrait les » statues de celles qui, avec de la beauté, préférèrent une » vie laborieuse et cachée , aux vaines joies du monde » des mères de famille qui rétablirent l'ordre dans une mai-

* son dérangée , qui , fidelies à la mémoire d'un époux sou- » vent infidelle , gardèrent encore la foi conjugale après sa » mort, et sacrifièrent leur jeunesse à l'éducation de leurs » chers enfansj et enfin les effigies vénérables de celles - qui atteignirent au plus haut degré de l'illustration , par

8o NOTES.

» l'obscurité même de leurs vertus. On y transporterait le » tombeau d'une dame de Lamoignon , de la pauvre église » de Saint Gilles , où il est ignoré ; sa touchante épitaphe » l'en rendrait encore plus digne , que le ciseau de Girar- » don dont il est le chef-d'œuvre : on y lit qu'on avait des- » sein d'enterrer son corps dans un autre endroit; mais les » pauvres de la paroisse , à qui elle avait fait beaucoup de » bien pendant sa vie, l'enlevèrent par force , et le dépo- » sèrent dans leur église : sans doute ils transporteraient » eux-mêmes les restes de leur bienfaitrice , et viendraient » les exposer dans ce lieu, à la vénération publique.

s Hic maries ob patriam pugnando vulnera passi , s Quique sacerdotes casti dura vita manebat , » Quique pii vates et Pbcebo digna locuti, 3> Inventas aut qui vitam excoluere per artes , s Quique sui meinores alios fecere merendo.

JEneid. lib. 6.

(» Là, seraient les guerriers qui prodiguèrent leur sang » pour la défense de la patrie ; les prêtres qui furent chastes » pendant tout le cours de leur vie ; les poètes pleins de » piété, qui chantèrent des vers dignes d'Apollon; ceux » qui contribuèrent au bonheur de la vie par l'invention » des arts ; et tous ceux qui méritèrent , par leurs bienfaits , » de vivre dans la mémoire des hommes." )

» Il y aurait là des monumens de toute espèce , distribués » suivant les difFérens mérites: des obélisques, des colonnes, » des pyramides , des urnes , des bas reliefs , des médaillons , » des statues, des socles, des péristiles, des dômes; ils n'y » seraient pas entassés comme dans un magasin, mais dis- , perses avec goût ; ils ne seraient pas tous de marbre » blanc, comme s'ils sortaient de la même carrière, mais » de marbre et de pierres de toutes couleurs. Il ne faudrait » dans ce vaste terreiu , auquel je suppose au moins un » mille et demi de diamètre , ni alignement , ni terre bêchée ,

NOTES. 8l

» ni boulingrins, ni arbres taillés et émondés, ni rien qui » ressemblât à nos jardins. ...» etc. etc.

(Etudes de la Nature , tome V , édition de 1792. )

Je regrette de ne pouvoir citer tout le morceau. Mais il est bien connu de tous les moralistes , et il devrait letre davantage de ceux qui sont à la tête de l'administration publique.

Ce n'est pas la première fois que j'ai écrit sur les Sépultures. Long-tems avant que l'on s'occupât de cet objet, et lorsque ceux qui depuis ont déclamé très-haut contre l'indécence de nos inhumations , jugeaient ou prudent de se taire , ou inutile de parler. ... Je publiai un petit écrit qui a pour titre les Tombeaux. On pense bien que cet Ouvrage doit avoir beaucoup de ressemblance avec les Dialogues que je présente aujourd'hui au public. L'auteur qui ne veut jamais dire que ce qu'il croit la vérité , se répète nécessairement lorsqu'il écrit une seconde fois sur le même sujet.

Je vais placer ici ces réflexions sur les Tombeaux , quoiqu'elles aient paru , il y a six ou sept ans ; dans un journal très-répandu (la Décade philosophique. ). Mais elles peuvent être considérées comme le résumé des Dialogues que l'on vient de lire. Ainsi elles termineront utilement ces Notes.

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