IV. — DÉCOMPOSITION PUTRIDE
L’instant même où !a vie abandonne le corps de l’homme est celui où commence le règne des lois physiques. Obscure d’abord, la putréfaction accomplira son œuvre peu à peu; le monde des infiniment petits, microcosme, comme disaient les anciens, se livre au grand et la décomposition s’annonce ; on voit un changement de coloration du ventre, alors la chaleur est complètement perdue et la rigidité cadavérique a cessé. La rapidité de l’apparition de la putréfaction est en raison inverse de la contractilité musculaire au moment de la mort ; nous venons de le constater par les belles expériences de M. Brown-Séquard.
Les phénomènes de la putréfaction sont très-variables : on observe d’abord un affaissement général des parties molles; puis les liquides de l’économie, devenus plus fluides, transsudent à travers les tissus; une coloration verdâtre apparaît sur l’abdomen et surtout sur les flancs; des lividités rougeâtres, lie de vin, forment comme des arborisations sur les côtés de la poitrine ; puis des gaz se dégagent ; enfin la putréfaction n’aura pour terme que la désagrégation de tous les tissus. Est-il nécessaire de faire remarquer que des circonstances variées peuvent l’avancer ou la retarder ? la température atmosphérique, la nature de la maladie, l’état d’obésité ou de maigreur.
Je n’ai pas l’intention de donner de plus amples détails sur la putréfaction , je veux seulement examiner son importance comme signe de la mort. Assurément on ne peut nier que la décomposition cadavérique ne soit une preuve infaillible de la cessation définitive de toutes les fonctions vitales; elle annonce le règne des lois physiques et chimiques sur la matière désormais privée d’air. Ceux qui ont proposé d’attendre la putréfaction sont bien sûrs de ne pas commettre d’erreurs. Allons-nous conclure, avec M. Sosal, qu’il est inutile d’aller à la recherche de signes certains de la mort, puisque
ia nature nous en fournit un infaillible? «Tous les signes, dit M. Josat, prétendent à conclure de l’absence de signe de la vie à la présence de la mort, taudis que la décomposition conclut de la présence de la mort à l’absence des signes de la vie. »
Evidemment, je le répète, c’est une preuve incontestable de l’abolition de toutes les fonctions vitales ; mais, ce que les auteurs ont cherché avec persévérance, c’est un caractère immédiat qui puisse instantanément assurer la realite de la mort. Comment s’exposer à toutes les maladies que peut engendrer la putréfaction? n’est-il pas pénible de laisser un cadavre séjourner pendant plusieurs jours au milieu d une famille, et souvent dans un espace étroit, déjà humide et malsain ? C est parce qu’elle est une source de maladies que la science a de tout temps cherché à l’éviter et a fait de louables efforts pour établir la certitude des décès. Attendre la décomposition même du cadavre, c’est, à mon sens, résoudre la question de la manière la plus imparfaite.
En résumé, existe-t-il un signe certain de la mort ? J’ose répondre hardiment : non ! Non, il n’existe pas un seul signe qui, pris isolément, puisse juger d’une façon absolue de la réalité du décès, à l’aide duquel, dans toutes circonstances, le médecin puisse déclarer sans crainte d’erreur ; Ceci est la mort ! ceci n’en est encore que l’apparence ! Dans l’étude que nous avons faite sur chacun des -signes de la mort, nous les avons jugés tous insuffisants, et le signe de M. Bouchut, l’absence prolongée des battements du cœur à l’auscultation , qui pour nous est encore le témoignage le moins incertain et le plus précieux de tous, est loin d’offrir une garantie absolue; les observations de MM. Depaul, Brachet, Boinet...., suivies pas à pas, exactement recueillies, ne prouvent-elles pas son insuffisance d’une façon incontestable?
Est-ce à dire pour cela que la mort soit incertaine dans ses ma-
1863. — Legludic. g
nifestations? que cet instant suprême de la vie de l’homme n’offre à l’observation du médecin aucun signe assuré pour la faire reconnaître ? Telle n’est pas ma pensée ; il faudrait n’avoir jamais assisté au triste spectacle de la mort pour ne pas être frappé de cette physionomie toute particulière qu’elle imprime au corps qui vient de cesser de vivre. Il ne restera jamais aucun doute dans mon esprit sur la réalité des décès ; si les signes de la mort n’offrent pas séparément le degré de certitude nécessaire pour prévenir infaîUlblement toute méprise, ils donnent, dans leur ensemble, au cadavre, un cachet tout spécial que le médecin ne peut et ne doit méconnaître.